III
Progrès



En lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.

Ce texte de Descartes, dans le Discours de la Méthode, est de 1617. Il marque une rupture avec le savoir des écoles. Il annonce un nouveau projet et une nouvelle méthode. Connaissant... aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans... Disposer de la clé du monde exactement de cette même manière qu'utilisent les métiers et les artisans. C'est-à-dire la manière de ceux qui, déjà, savent transformer la réalité réelle et concrète de notre monde. Il représente une anticipation géniale de ce qui allait venir. Ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.

Devenir maître et possesseur de la nature.
Ce rêve cartésien ne pouvait se formuler que précédé, plus de cinq siècles auparavant, autour de l'an 1100, de cet autre rêve — nominaliste — de devenir maître et possesseur du verbe et, partant, du sens. Comment, en effet, serait-il possible de maîtriser la nature avant de s'être rendu maître des essences et du verbe?




Devenir maître et possesseur du verbe

Il faut certainement remonter bien plus haut qu'on ne le fait habituellement pour percevoir dans notre histoire occidentale les débuts d'un long cycle euphorique. Sans doute vers 1100, lorsque avec quelque chose comme le `nominalisme' émergent les premières revendications à la puissance et à l'autonomie du possible humain.

Le pari fondamental de tout le Moyen Age avait été de construire la majestueuse `cathédrale' de la catholicité du Logos. L'ensemble du paysage médiéval est éclairé par l'idéal d'une Raison s'élargissant aux dimensions de la foi et d'une foi se mettant en lumière par la raison. Dans un tel univers, nos idées ne peuvent pas ne pas être en alliance avec les Idées divines.


En
alliance. C'est-à-dire dans l'étreinte de l'être et du connaître, de la subjectivité et de l'objectivité, de la foi et de la raison, de l'horizontalité et de la verticalité, du verbe de l'homme et du verbe de Dieu. Lorsque le symbole peut encore parler très fort. Lorsque le monde ne cesse de chanter la gloire de Dieu.


Crise `nominaliste'

La crise nominaliste est au fond une crise de l'Alliance. Sans doute quelque chose comme une crise d'adolescence. L'homme révélé divin par grâce veut désormais se savoir divin par lui-même. Le theos doit donc le céder à l'anthropos. Il n'y a plus que l'homme à être détenteur et responsable du sens! En schizoïdie...

Elle émerge, quasi imperceptible, quelque part autour de l'an 1100. Ce doute chuchoté se fera clameur, amplifié par les mille échos de la caverne.

Une crise est toujours une crise de la parole. C'est-à-dire de la signification. Babel déjà ! Très profondément une crise du sens. Du sens total. Alors les hommes ont beau construire la plus merveilleuse des tours, ils ne se comprennent plus. Parce que le sens éclate. Parce qu'ils ne boivent plus à la même source du sens. La plus belle des tours voit la ruine !

La crise commence effectivement au cœur de la théologie. La `Querelle des universaux'... Le débat semble n'être qu'un débat d'école dont
la terminologie nous est devenu bien étrange... Pourtant c'est l'humain dans sa dimension essentielle qui est en jeu. Cet humain qui n'est pas sans la parole. Quelle est la vérité de notre parole? Sur quoi se fonde ultimement l'authenticité de nos idées? Quel lien y a-t-il entre les mots et les choses en profondeur? On touche ici aux racines de notre possible d'homme. En ce débat essentiel déjà s'affrontent les `anciens' et les `modernes'! Il ne cessera d'être, sous-jacent, tantôt occulté, tantôt manifesté, le débat central de la modernité tout entière.

Quand je dis `justice' ou `vérité' ou `homme', qu'y a-t-il
derrière le concept? Longtemps la réponse était: un réel plus profond qui fonde l'idée et le verbe humain. Un réel qui transcende notre réel empirique et lui confère son authenticité. Le réel du monde de l'Idée. Le réel du monde absolu de Dieu.

C'est ce réel que l'homme commence à perdre. Reste `notre' réel, c'est-à-dire notre possibilité de l'appréhender et de le penser. Sans référentiel transcendant ce réel peut-il être autre chose que le donné individuel ? Non plus `le' réel. Simplement `mon' réel.

Désormais il y a `justice' et `justice', `vérité' et `vérité', `homme' et `homme'. Le réel derrière nos idées est éclaté. La parole est devenue orpheline. Les mots ne sont plus que simples dénominations, `nuda intellecta', du vent, `flatus vocis'.

La question essentielle ainsi soulevée est la question du possible même de l'homme face au monde et face à Dieu. Question si peu grecque en elle-même. Question qui implique tout l'antithétique apport judéo-chrétien. Le monde et l'homme p
ortés par une geste créationnelle. Grandeur du possible de l'homme fait à l'image de Dieu. A partir de la Création, la valeur du différent, du multiple, de l'individuel. A partir de l'Alliance, la consistance du personnel, de la responsabilité et de la liberté. A partir du dessein de Dieu, le surgissement incessant de nouveauté, l'histoire, le sens d'une quête et d'une recherche infinie...


La raison unidimensionnelle

Désormais peut exister une foi sans raison et une raison sans foi. Un nouvel humanisme s'embarque d'un côté des ponts coupés. Le nouveau rationalisme n'est plus fondé sur la foi mais sur la critique... jusqu'au scepticisme. La nouvelle philosophie refuse d'être servante et veut devenir maîtresse de la théologie. La `dialectique' se fraie un chemin de plus en plus large, promettant de devenir la voie impériale de l'humaine aventure en autonomie. Une dialectique centrée sur l'affecté universel qu'est le sujet sentant et pensant, à partir de son expérience et dans les limites de son expérience. Désormais une `physique' peut se constituer dans la distance d'avec la `métaphysique', livrant l'être à la seule pensée et à la seule expérience humaine.

A Dieu le réalisme de l'idée. A l'homme le nominalisme du concept. Laissant à Dieu ce qui est à Dieu - l'essentiel peut-être encore, mais tellement inintéressant! - voici l'
homme. Médiateur de sa propre connaissance. En attendant de le devenir de ses valeurs. Et finalement de son être. Maître désormais des significations, il reste à l'homme de gérer les signes. En attendant de gérer la totalité. La nouvelle courbure anthropo-centrique de l'espace pourra désormais totaliser un monde en autonomie. Un monde éclaté aussi. Comme si, ironie de la crise nominaliste, Babel ne pouvait jamais se lézarder sans une confusion des langues!



Nouveau centre

Descartes hésite encore à rompre complètement la première alliance. Mais une `logique' est désormais en marche. Elle exclut de plus en plus tout recours à un référentiel ou à un garant d'ailleurs que du strict humain en autonomie. Reste désormais au possible humain de fonder le possible humain. Tâche de Sisyphe...


Radicalisation du `je pense'

Il ne peut plus, désormais, exister de philosophie qui ne soit
critique. C'est Emmanuel Kant qui la confirme dans cette fonction essentielle. Il s'agit de pousser jusqu'au bout de sa logique interne le renversement anthropocentrique. Il s'agit de tirer toutes les conséquences du renversement `copernicien' qui pose la connaissance humaine au centre et fait graviter autour d'elle tous ses objets. L'absolu, désormais, ne peut être que la connaissance. Ce sont ses objets qui se relativisent face à elle. Tout objet ne peut plus être désormais que relatif à la structure de la connaissance du sujet.

Il n'y a pas d'objet connu avant la connaissance. D'une certaine façon il n'existe pas. C'est la connaissance humaine qui le crée en quelque sorte en le construisant. Cette construction est `formation' au sens le plus fort du terme. C'est-à-dire une
mise en forme sans laquelle n'existe que l'informe. Et l'esprit humain a ce pouvoir créateur. Grâce aux formes de la sensibilité, l'espace, forme de la juxtaposition et de la connaissance sensible extérieure et le temps, forme de la succession et de la connaissance sensible intérieure. Grâce aux catégories de l'entendement, maîtresses de la quantité, de l'unité, de la pluralité et de la totalité. Grâce, enfin, aux idées de la raison, à savoir Dieu, le monde et l'âme, purs concepts, exigences régulatrices, principes heuristiques, règles à l'usage de l'entendement.

Il s'agit d'une
radicalisation du `je pense' cartésien. Avec Kant le `cogito' se boucle en absolue autonomie. Il devient législateur absolu.

Premier acte. Descartes. Je pense donc je suis. L'arkhè philosophique, le point de départ fondateur, n'est plus ontologique mais seulement logique.

Renversement 'copernicien' du centre et de la périphérie, ce n'est plus la pensée qui gravite autour de l'être, c'est l'être, désormais, qui gravite autour de la pensée. Non seulement le 'sujet' pensant a barre sur l'objet pensé mais il devient le médiateur universel de la vérité sur l'être. Sans doute celui-ci garde-t-il une priorité ontologique indépendante des possibilités logiques de l'esprit humain. L'être existe encore indépendamment de ma pensée. Dieu existe. Encore. Le monde existe. Encore. Mais leur pertinence passe par mon possible sur eux.

Deuxième acte. Kant. L'être, l'être-en-soi, s'estompe. Il est relégué du côté de l'inconnaissable. Son existence n'est plus que postulée. C'est le sujet qui occupe toute la scène. Il me donne l'être-pour-moi. Avec désormais la question centrale, critique, à savoir quelles sont les exactes possibilités du Cogito et ses strictes limites.

Troisième acte. Hegel. Le Cogito s'identifie avec l'Absolu où coïncident Etre et Pensée. Il y a identité entre la pensée et le possible de l'homme et la pensée et le possible de l'Absolu. Tout le rationnel est réel et tout le réel est rationnel. Une Totalité sans altérité irréductible. Toute altérité se reprend comme moment intégrant dans le processus de la pensée dialectique qui est identiquement création. Le Cogito s'absolutise finalement en immanence absolue.


Idéalisme

L'autonomie du sujet connaissant est le point de départ de tout `idéalisme' pour qui un au-delà de la connaissance est inconnaissable, un au-delà de la pensée, impensable, un au-delà de l'idée, impossible. Exit la `transcendance'. Reste la `visée transcendantale'.

La métaphysique est donc vouée à l'échec. Dieu? Le monde? Le je? De pures idées de la raison pure. Seulement exigences régulatrices du sujet. Seulement transcendantales, sans aucune possibilité de transcendance. La raison ne peut faire qu'un mauvais usage d'elle-même en tenant ses `idées' pour des réalités objectives. Passer du transcendantal au transcendant ne peut conduire qu'à des erreurs, des illusions, des paralogismes et des antinomies.

L'
être est au-delà de notre possible. Toute `preuve' de l'existence de Dieu est donc impossible. Ce Dieu `prouvé', en effet, n'est jamais que l'idée de Dieu dans les limites de notre possible qui, nécessairement, défaille devant l'existence réelle.


Le possible de l'homme, centre de perspective sur la totalité

La vérité sur toutes choses n'est désormais qu'à partir de la pensée humaine. C'est elle qui est l'immédiateté première. C'est elle qui fonde les fondements de son savoir. Car Dieu lui-même, encore garant de mes évidences, est-il lui-même évident autrement qu'à travers l'idée claire et distincte de ma pensée? Je pense Dieu qui garantit la vérité de ma pensée! Cercle vicieux? Descartes, cependant, n'en est pas encore tout à fait là! Nous ne pensons l'imparfait et le fini que sur fond de parfait et d'infini. Nous avons donc en nous l'idée claire et distincte de l'être absolument parfait. Quelle est la chance d'existence de cet être parfait? Mais l'existence n'est-elle pas nécessairement inhérente - argument ontologique - à l'idée? Cette idée qui ne peut venir ni du néant ni radicalement de nous-mêmes. Elle est nôtre, certes, mais en même temps elle renvoie encore ailleurs. Pour combien de temps `encore'?

Même sans être créateur ex nihilo de l'idée claire et distincte, c'est quand même
en mon possible qu'elle prend conscience d'elle-même. Et c'est ce possible qui désormais héberge le doute. Y a-t-il un Dieu? Et s'il était trompeur?


L'objectivité, désormais, au rouet

Le recentrement de l'humain sur lui-même se clôt dans son strict possible et trouve en sa créance quelque chose d'entièrement indubitable. `Je pense donc je suis'. Cela se conçoit clairement et distinctement. Voilà le fruit de l'intuition évidente. Il suffit, à présent, selon la méthode, d'en tirer les déductions nécessaires. C'est-à-dire l'enchaînement sans faille à la manière de la géométrie.

La force de l'évidence doit venir désormais de la subjectivité qui n'a plus besoin d'autre garant qu'elle-même. C'est elle qui veut se poser comme fondatrice de la totalité pensable. Ainsi donc doit s'accomplir le renversement `copernicien' de l'être à la pensée. Une nouvelle
courbure de l'espace mental. Une nouvelle gravitation de l'être.

Descartes, sans doute, n'ose pas encore aller du côté de ces extrêmes. Il ne veut pas priver l'être de sa vérité objective. Il doit encore exister objectivement une `nature des choses'. Le `je pense' ne peut pas être entièrement enfermé dans sa subjectivité. Ma pensée, d'autre part, est incapable de fonder entièrement sa propre vérité. Un garant objectif est nécessaire. Comment, autrement, distinguer la pensée fausse de la pensée vraie ? Dieu reste
donc garant de mes évidences. Il est aussi garant de la réalité du monde.


Courbure de l'espace humain


Les perspectives médiévales étaient excentrées. Le nouveau regard veut mettre toutes choses en `perspective' à partir du nouveau centre qu'est l'homme. Par là il courbe un horizon.

L'espace de notre possible est comme un
champ de gravitation. Ce qui fait que les choses ont tendance à tomber toujours du même côté ou que les filets d'eau épars se retrouvent finalement dans le large lit d'un fleuve... Un champ de gravitation. Donc une certaine courbure de l'espace.


Quelle courbure ?

La géométrie d'Euclide, c'est-à-dire la géométrie du menuisier ou celle de nos perceptions habituelles, n'est qu'une géométrie parmi d'autres géométries possibles. Ce fut le mérite, au siècle dernier, de mathématiciens comme Lobatchevski ou Riemann d'avoir établi que toute géométrie commence par s'inscrire dans un espace d'une certaine `courbure'. L'espace euclidien postule implicitement un espace à courbure nulle. Dans un tel espace, d'un point pris hors d'une droite on peut mener une seule parallèle à cette droite et la somme des angles intérieurs d'un triangle y est égale à deux droits.

Mais cette courbure `zéro' n'est qu'une des possibilités parmi d'autres possibles. On peut construire une géométrie tout aussi logique à partir d'un espace à courbure `positive' comme le fait Riemann ou à courbure `négative' comme le fait Lobatchevski.

Dans un espace à courbure `négative', les parallèles ont tendance à s'ouvrir, s'éloignant l'une de l'autre. A partir d'un point pris hors d'une droite plusieurs parallèles peuvent donc être menées et la somme des angles d'un triangle est toujours plus petite que deux droits. Dans un espace à courbure `positive', par contre, les parallèles ont tendance à se refermer et à se couper aux extrêmes. Donc d'un point pris hors d'une droite il est impossible de mener une parallèle à cette droite et la somme des angles d'un triangle est toujours plus grande que deux droits.

La `courbure' de notre espace moderne est manifestement `positive'. Les parallèles se rejoignent toujours. D'un point pris hors de l'immanence aucune perspective n'est possible qui ne converge finalement vers l'immanence. Un monde se totalise en clôture immanente. Et la somme de cette totalisation est toujours plus grande que... La courbure 'positive' de l'espace piège en quelque sorte tous ses contenus. Dans un tel espace l'infini ultimement se boucle en finitude et la transcendance prend la courbure de l'immanence.

Auparavant l'espace était de structure plus euclidienne. Peut-être même était-il plus lobatchevskien. Les parallèles, loin de se rejoindre, avaient plutôt tendance à s'ouvrir. D'un point pris hors de l'immanence, une autre droite, de nombreux vecteurs même, pouvaient courir à l'infini. La somme du totalisable n'était jamais plus grande, souvent plus petite, que la Totalité. Un tel espace à courbure `négative' semble bien être l'
espace du pensable propre à un univers où dominent les exposantes judéo-chrétiennes.

A quel moment y eut-il ainsi inversion de la courbure de l'espace ? C'est la question du commencement du monde dit `moderne'. Sa courbure `positive' ne peut pas ne pas en même temps affecter sa propre temporalité. La `délimitation' est elle-même résultat de l'auto compréhension de notre modernité.


Révolution copernicienne


On sait que la `révolution copernicienne' renverse l'antique image du monde. Notre terre n'est plus le centre de la sphère céleste. Désormais elle gravite, simple planète parmi d'autres planètes, autour d'un nouveau centre. Une `révolution' identique s'opère dans le rapport de l'être et du connaître. Ce qui était centre est mis en orbite. Ce qui était satellite se met au centre.

Jusqu'alors l'
être était central. C'est-à-dire la chose à connaître, le réel objectif préexistant à sa saisie par l'homme. Désormais c'est le connaître qui se fait centre. C'est-à-dire le `je' connaissant. Le pensable et le possible de l'homme étaient définis par l'être. Désormais c'est l'être qui est défini par le pensable et le possible de l'homme.

Cette `révolution' est infiniment lourde de conséquence. Elle assigne au pensable et au possible de l'homme son nouvel espace de gravitation et son nouveau centre de gravité. De proche en proche une multitude de renversements. De la transcendance à l'immanence. De l'infini à la finitude. De l'absolu au relatif. De l'être à la phénoménalité. Du logos à la discursivité. De la valeur à l'affect. De l'objectivité à la subjectivité. Du sens à la structure. De l'essence au mot. De la vérité à la simple non-contradiction. De la lumière à la lucidité...


Courbure autour du centre humain

Les perspectives médiévales étaient excentrées. La perspective renaissante se concentre. Mise `en perspective' de toutes choses à partir de l'homme. Centre. Point de vue. Regard. Regard qui embrasse. Et par là courbe un horizon. Mise en perspective. Avec en même temps une illusion de perspective.

La subjectivité humaine se fait constituante. A l'image de celle du Père judéo-chrétien. Créatrice d'elle-même et de toute objectivité constituée.

Vu à partir du centre l'horizon semble s'ouvrir un infini. Vu à partir du `dehors' l'horizon clôt une finitude. Ainsi commence un énorme malentendu de toute notre modernité.

Les courbures. Au pluriel. L'anthropocentrisme boucle la totalité au singulier et au pluriel. Parce que l'humanité n'épuise pas les humanités. Parce que les individualités débordent les collectivités. Une multiplicité de centres donc. Et partant une multiplicité de courbures.

Dans l'espace de la courbure anthropocentrique tout tend à prendre courbure. Un même espace de gravitation avec de multiples centres de gravité qui tendent chacun à l'exclusif de la gravitation. L'horizon `absolu' de la modernité circonscrit des `relatifs' qui tendent vers l'absolu ! Constitution en `autonomies' et cristallisation en `réalités' d'une multitude d' `abstractions'. Par exemple: le profane, le religieux, l'argent, la propriété, le pouvoir, l'Etat, la Nation, les classes...

Désormais la multiplicité ne pourra-t-elle pas crier contradictoirement `Gott mit uns' ? Dans l'espace de chaque singulier règne l'optimisme. Le pluriel, pourtant, induit les affrontements. Guerres civiles. Guerres nationales. Guerres de religions. A moins d'entrevoir comme Montaigne la relativité essentielle et de continuer à vivre de scepticisme et de relativisme. Stoïquement. Comme le feront avec lui un Charron ou un Sanchez. `Docta ignorantia' si différente pourtant de celle de Nicolas de Cues deux siècles auparavant.



Nouvelle origine

C'est Descartes qui énoncera le nouveau principe. Il faut à tout enchaînement un point d'ancrage. Les `longues chaînes de raisons' resteraient flottantes si un premier anneau ne les reliait à de l'absolu. Jusque là, l'ancre pouvait être jeté de partout; il trouvait toujours en Dieu un roc ferme. A présent les fonds se révèlent plus mouvants. Et les points d'ancrage plus incertains.

Où trouver l'indubitable solidité à laquelle raccrocher les liens de notre totalité ? Théoriquement, Dieu reste l'ultime garant. Trop `autre', cependant. C'est à partir du `même' que l'homme veut désormais enchaîner l'ensemble des enchaînements.

La philosophie commence désormais avec le `je'.
Je pense, donc je suis. Le possible de l'homme n'est plus fondé dans le lien mais dans le point. Le point de départ.


Ex nihilo

Il faut commencer par le vide. L'absolu indubitable ne peut se fonder sur rien d'autre que ce qui se fonde soi-même à partir du rien. Ex nihilo ! Comme dans la Genèse l'absolue origine de toute chose. Descartes veut orchestrer le nouveau possible de l'homme `ex nihilo'. Au commencement sera le rien. C'est-à-dire le
doute.

Douter... Douter du doute... Quelque chose résiste quand même. Le fait même de douter ! Je peux douter de tout mais, ce faisant, je ne peux pas douter de l'acte lui-même de douter ! Même plus je doute, plus cet acte de douter se révèle indubitable. S'imposant comme un absolu.

Je doute. Donc je pense. Et plus je doute, plus s'affirme l'indubitable `je pense'. L'acte du je pensant reste l'absolue évidence irréductible au cœur de l'extrême doute lui-même. Et cette évidence implique l'acte de `je suis'.
Je pense donc je suis.

Dubitable, tout `ce que' je pense. Absolument indubitable `
que' je pense ! Etre certain ou douter ne peuvent pas ne pas avoir un dénominateur commun, à savoir: je pense. Penser que je ne pense pas n'est-ce pas encore, nécessairement, penser ? `Je pense' résiste tellement au doute que celui-ci le conforte. Une certitude fondamentale et inébranlable à partir de laquelle, par une démarche logique sans faille, peut s'édifier comme un système axiomatisé de type mathématique une philosophie. La philosophie.

Rien ne semble lui résister. Relativité des mœurs. Contingence culturelle. Les sens parfois trompeurs. La contradiction des pensées. Les raisonnements contradictoires. Les premiers maillons incertains. Suis-je réellement éveillé ? N'ai-je pas simplement l'illusion du réel ? Et si tout n'était que rêve ? Et si le vrai Dieu n'existait pas ? Et si, à sa place, un `malin génie', rusé et puissant, s'ingéniait à tromper tout le monde ?


A partir de l'homme

La vérité sur toutes choses n'est désormais qu'à partir de la pensée humaine. C'est elle qui est l'immédiateté première. C'est elle qui fonde les fondements de son savoir. Car Dieu lui-même, encore garant de mes évidences, est-il lui-même évident autrement qu'à travers l'idée claire et distincte de ma pensée ? Je pense Dieu qui garantit la vérité de ma pensée ! Cercle vicieux ? Descartes, cependant, n'en est pas encore tout
à fait là ! Nous ne pensons l'imparfait et le fini que sur fond de parfait et d'infini. Nous avons donc en nous l'idée claire et distincte de l'être absolument parfait. Quelle est la chance d'existence de cet être parfait ? Mais l'existence n'est-elle pas nécessairement inhérente - argument ontologique - à l'idée ? Cette idée qui ne peut venir ni du néant ni radicalement de nous-mêmes. Elle est nôtre, certes, mais en même temps elle renvoie encore ailleurs. Pour combien de temps `encore' ?

Même sans être créateur ex nihilo de l'idée claire et distincte, c'est quand même
en mon possible qu'elle prend conscience d'elle-même. Et c'est ce possible qui désormais héberge le doute. Y a-t-il un Dieu ? Et s'il était trompeur ?

Le recentrement de l'humain sur lui-même se clôt dans
son strict possible et trouve en sa créance quelque chose d'entièrement indubitable. `Je pense donc je suis'. Cela se conçoit clairement et distinctement. Voilà le fruit de l'intuition évidente. Il suffit, à présent, selon la méthode, d'en tirer les déductions nécessaires. C'est-à-dire l'enchaînement sans faille à la manière de la géométrie.

La force de l'évidence doit venir désormais de la subjectivité qui n'a plus besoin d'autre garant qu'elle-même. C'est elle qui veut se poser comme fondatrice de la totalité pensable. Ainsi donc doit s'accomplir le renversement `copernicien' de l'être à la pensée. Une nouvelle courbure de l'espace mental. Une nouvelle gravitation de l'être.

Descartes, sans doute, n'ose pas encore aller du côté de ces extrêmes. Il ne veut pas priver l'être de sa vérité objective. Il doit encore exister objectivement une `nature des choses'. Le `je pense' ne peut pas être entièrement enfermé dans sa subjectivité. Ma pensée, d'autre part, est incapable de fonder entièrement sa propre vérité. Un garant objectif est nécessaire. Comment, autrement, distinguer la pensée fausse de la pensée vraie ? Dieu reste
donc garant de mes évidences. Il est aussi garant de la réalité du monde.



Et Dieu ?

C'est donc une liberté radicalement ouverte par la rencontre historique et existentielle avec l'infini JE SUIS qui va se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique totalisante. L'homme divinisé par grâce de JE SUIS clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l'homme puisse être absolument.

Cet
athéisme-là n'est réellement et radicalement possible qu'à partir de l'expérience judéo-chrétienne. Qui d'autre que l'homme révélé divin, bien plus, révélé 'fils' de Dieu, peut véritablement vouloir 'tuer' le Père ?


A la place de Dieu

Dans la brisure du lien total, voici, désormais, les "longues chaînes de raisons"... Déjà monte le postulat que rien n'est dans la nature qui ne puisse être fait par art. Selon l'archétype de la machine et de l'ingénieur. Le secret de Dieu enfin pénétré ?

Dieu reste encore nécessaire. Au moins au départ. Car rien ne peut commencer sans au moins quelque chose comme un premier montage et une chiquenaude initiale.

La `Nature' commence à se suffire à elle-même. Bientôt elle pourra se passer même de l'hypothèse `Dieu'... Puisque ça marche !

Progressivement cette intelligibilité mécaniste s'étendra à tous les domaines de la nature, depuis l'infiniment grand (systèmes planétaires, galaxies, amas, quasars...) jusqu'à l'infiniment petit (molécules, atomes, particules, particules élémentaires...), depuis les faits les plus simples de la physique jusqu'aux phénomènes les plus complexes de la vie, voire même de la psyché.

La récente intelligibilité biologique au niveau de l'articulation chimique de l'ADN, montre que même le phénomène de la vie, apparemment le plus réfractaire au mécanisme, se trouve lui-même, trois siècles à peine après l'avènement du mécanisme, soumis à son système d'intelligibilité.

L'avènement de l'intelligibilité mécaniste signifie la destruction du système astro-biologique et la possibilité de construction de la science au sens moderne du terme.

En dotant la science d'un statut précis, la nouvelle intelligibilité articulatoire du mécanisme, d'une part divise `la' science en multiples sciences (selon la diversité des objets), et d'autre part la sépare des autres formes de connaissance (philosophique, esthétique, religieuse...). De fait à partir du 17e siècle, les sciences de la nature se détacheront progressivement du tronc commun, comme nous l'avons vu, dans l'ordre inverse de la complexité de leur objet.

L'ancien idéal de l'unité totalitaire du savoir se trouve brisé. Alors que dans le système astro-bio-anthropo-logique les mathématiques, les sciences de la nature, les sciences de l'homme, la philosophie et la théologie concertent symphoniquement, l'apparition du système mécaniste entraîne des déchirures parfois dramatiques dont le cas Galilée est un exemple typique.


Dieu n'est plus l'ultime englobant

Il est lui-même englobé dans un plus grand que lui. Il relève désormais du seul possible humain. Et ce possible le déclarera de plus en plus comme impossible. Dans la meilleure des hypothèses une chance lui est laissée aux limites. Ainsi pour Kant, au-delà des possibilités `théoriques' de la raison, s'impose un impératif catégorique. Une pure exigence `pratique'. Et celle-ci ne peut pas ne pas postuler au-dehors de la sphère du possible de l'homme un quelque chose qui prend nom Dieu, et liberté, et immortalité. Non plus certitude. Simple postulat.


Dieu refoulé


Il faut remarquer la signification radicalement originale de l
'athéisme occidental à partir de l'expérience judéo-chrétienne. Ce préfixe 'a-' n'est pas neutre absence. Le 'theos' n'est pas abstraite idée. En ses profondeurs il s'agit d'un refoulement.

Dieu refoulé comme est refoulée une angoisse. Car celui qui est ainsi refoulé a été 'connu', au sens biblique du terme, concrètement et existentiellement rencontré.

Même si un tel ou un tel peut croire ne l'avoir pas personnellement rencontré, la 'rencontre' pourtant le marque parce que, déjà, il se trouve enfanté dans cette matrice culturelle, en cette histoire vécue, qui, elle, en a fait l'expérience vivante. L'homme moderne ne peut donc pas ne pas être 'complexé' de Dieu !

On ne lutte pas toute une nuit avec l'Autre sans se trouver, comme Jacob, boitillant au matin. Mais finalement, est-ce Dieu qui est ainsi refoulé ou est-ce l'homme qui se refoule devant Dieu ?



Bouclant la boucle...

Bouclant la boucle de l'homme sur lui-même nous nous sommes constitué un empire d'humanité. De façon autogène. Sans l'Autre. En autonomie. Sans l'Autre. Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous. Quelque chose comme une caverne - oui, impertinente pertinence d'un Platon, déjà ! - une caverne aux prétentions infinies, mais caverne quand même.

Là, nous nous sommes ouvert un monde de possibilités simplement phénoménales. L'infinité de ces possibilités pouvait nous donner assez de vertige pour nous étourdir face aux questions essentielles. Alors nous nous sommes mis à ne plus chercher notre humanité que dans le vaste jeu de ces possibles, dans l'extension de notre champ d'être et d'action, dans notre `présence' au monde et notre emprise sur lui, sur les autres, sur l'histoire...

Nous avons scientifiquement désarticulé la densité de l'être pour disposer d'un foisonnement d'éléments articulables et réarticulables indéfiniment, à notre guise. Cela nous a rendus maîtres des possibilités constructives. Et, effectivement, nous nous sommes mis à construire, à construire en tous les sens du mot et dans tous les domaines, avec frénésie. A partir d'atomes de facticité. Au point de confondre le sens avec cette constructivité. Nous y avons perdu l'âme. Parce que l'âme ne se construit pas et que la construction l'oppresse. L'âme inspire. L'âme aspire. Dans le souffle de l'Esprit.


Clôture de la `Cité' de l'homme

La courbure anthropocentrique du possible de l'homme commence d'emblée par la courbure du possible de l'homme sur l'homme. La liberté des fils dans la `Cité de Dieu' ramenée à la `raison' de la `cité
' de l'homme. Sous les signes de la Souveraineté, du Pouvoir, de l'Etat, de l'Autorité, du Droit, de la Loi... Avec la gigantesque question sous-jacente: comment fonder ces Majuscules en l'absence d'un fondement absolu ?

Certes la `Cité de Dieu' garde ses défenseurs: les de Vitoria, les Bellarmin, les Suarez, les Mariana... Mais les combattants de la `cité de l'homme' se font puissants. Thomas More (1480-1535). Jean Bodin (1530-1596). Grotius (1583-1645). Et déjà l'enfermement du pouvoir de l'homme sur lui-même. Machiavel (1469-1527). Hobbes (1588-1679).

Désormais se justifie la possibilité d'un Etat athée. Sous couvert de `religion naturelle'. Refus du fondement révélé tout en continuant de s'appuyer théoriquement et abstraitement sur ce fondement !

Glissement de la `lex aeterna' divine vers la
loi naturelle et le droit naturel. Pour finir quasi fatalement dans la Force et l'Utile. Une fin transcendante ordonnait les moyens et n'importe quoi ne pouvait devenir `ordre'. Un désordre, même `établi', restait un désordre. Désormais les lois humaines ne sont plus fondées objectivement dans l'objectivité de la Loi. Leur objectivité reste à fonder. A partir des faits ! Les effets, loin d'être portés par leur cause, se suffisent en autonomie. Les moyens se justifient eux-mêmes. Il suffit qu'ils réussissent par force ou par utilitarisme pour devenir à eux-mêmes leur propre fin.

Machiavel (1469-1527). `Le Prince' (1513). Quiconque veut fonder un Etat et lui donner des lois doit supposer d'avance les hommes méchants. Les hommes hésitent moins à nuire à un homme qui se fait aimer qu'à un autre qui se fait redouter. Tout commence avec les faits. Un fait est ce qui se donne à partir d'un tel réalisme et d'un tel pessimisme. Le droit, ensuite, n'est plus que le fait qui réussit et s'impose de façon naturaliste et utilitaire. L'ordre public s'identifie à l'efficacité politique. La pure praxis politique est à elle-même sa propre fin. Elle fonctionne en quelque sorte pour elle-même, selon la `mécanique' du jeu des forces des passions humaines. Comme une `physique'. Comme une `technique'.

La `virtu' n'a plus rien à voir avec la vertu morale; elle s'identifie à la force, à la puissance, à la virtuosité; elle est aussi le génie d'exploiter la fortune, c'est-à-dire les hasards et les circonstances changeantes. C'est uniquement le succès du Prince qui fait sa `gloire'.

Avec plus de mesure et d'avantage conscient d'une exigence de rationalité un Jean Bodin (1530-1596) se fait le théoricien de la monarchie absolue. `Six livres de la République' (1576). Retenons sa question sur le fondement de la `souveraineté'. Celle-ci ne saurait être, en toute logique, que perpétuelle et absolue. Le pouvoir d'Etat doit pouvoir se trouver une justification absolue. Ne relever d'aucun juge non-absolu, donc terrestre. Totaliser la totalité des pouvoirs, spécialement celui `de donner et de casser les lois'.

D'où peut venir cet `absolu' nécessaire. Il ne peut venir d'un vouloir, toujours subjectivement relatif. Il doit nécessairement venir de la `
nature' des choses. De la nature de l'Etat. Une nature fondamentale se traduisant en lois fondamentales auxquelles la monarchie (absolue) elle-même doit être soumise. Le pouvoir absolu ainsi fondé absolument sur la nature du pouvoir !

A cette `nature' il faut cependant un Garant. Dieu est (encore) là pour prêter une justification. Désormais cependant bien théorique. Car il ne s'agit plus du Dieu Vivant. Comment un tel garant théorique et abstrait peut-il concrètement obliger le roi ? Les impasses commencent.


Modernité

La modernité, sans doute, ne signifie rien de plus essentiel que la
montée d'une gigantesque euphorie. Fondée sur l'homme. Fondée sur le possible de l'homme. Fondée sur la puissance et la gloire de l'homme. Rien ne semble impossible et immenses semblent les raisons d'espérer...

Non pas un destin mais une aventure. Car rien n'était écrit d'avance et rien ne `devait' arriver de la façon dont `c'est arrivé'. Et pourtant à partir d'un certain point d'arrivée une intelligibilité se profile. Une convergence apparaît. La multitude des décisions historiques concoure en une grande décision. Une aventure extraordinaire.

Mais une charge polémique beaucoup plus puissante sous-tend le débat. Celle-là qui s'investit dans l'idée de `progrès'. La `modernité' s'identifiant avec le progrès. Non plus seulement l'actualité, mais l'actualité grosse de possibilités d'avenir. Une actualité décisive d'une marche en avant vers un `plus' et un `mieux'. Et devant cet avenir, cet ad-venir de montante voire d'exponentielle valorisation, le `passé' ne peut chaque fois que blêmir, le `présent' ne peut chaque fois que se dépasser. Se saisissant elle-même comme un `plus-que-présent', la modernité non seulement s'auto-valorise mais cette auto-valorisation ne peut pas ne pas faire partie intégrante et constituante de la modernité.


La nouvelle espérance

L'homme occidental, sous peine de renier son humanité profonde, ne peut plus jamais faire l'économie de la transcendance. Il fallait donc bien que cet irréductible besoin de transcendance se logeât sur un vecteur disponible. Il s'est investi comme `progrès' dans l'immanence du vecteur de la temporalité historique.

Substitut de l'Espérance chrétienne, la nouvelle espérance moderne se dit `Progrès'. Avec une Majuscule. Elle déborde largement le fait du progrès pour se faire
idéologie. Et même idéologie dominante.

La croyance au progrès est la croyance cardinale de la modernité. Que durant des siècles la seule forme de mécréance que ne tolère pas la modernité soit justement celle qui met en question cette foi au progrès prouve bien où s'est réfugié le croyable disponible de l'homme moderne.


Nouvelle `foi'. Nouvelle `religion'. L'euphorie se fait messianique. Voici l'
eschatologie athée. La volonté meurtrière de supprimer le Père n'est pas absente des audaces des fils conjurés. Ne fallait-il pas le tuer, ce Père judéo-chrétien, pour que puissent être revendiquées et récupérées, souvent sous dénomination différente, ses valeurs pour la seule euphorie de l'homme en clôture `séculière' ? Et c'est du côté des parricides que se noue désormais la `bonne conscience' sans laquelle il n'est plus de sortabilité.

Désormais vertu et science veulent s'embrasser en vue de l'euphorie croissante dans l'immensité de la caverne aménagée. Vertu et science. Matériel et spirituel. Savoir et conscience. Techniques et culture. Arts et morale. Politique et économique... Bref, tout le possible humain. Pour être le porteur de l'espérance nouvelle il fallait un type d'homme nouveau. Qui d'autre pouvait se sentir investi d'une telle mission sinon, d'abord, l'homme `bien-portant' ? L'homme bien-portant qui va nourrir l'envie et le rêve de `bien-portance' d'un nombre croissant d'êtres humains. L'homme `bourgeois'. Il fallait à ce nouveau discours bien-portant de l'homme bien-portant une possibilité concrète de se réaliser. Cette possibilité fut donnée à travers une série de révolutions industrielles et scientifiques.



Maître et possesseur de la nature

A partir de l'interfécondation des acquis `thétiques' à partir de la révolution néolithique et des exposantes `antithétiques' de la révolution judéo-chrétienne naîtra, après une très longue gestation, un extraordinaire déploiement de croissance et d'accélération. Tout se passe comme si les 'mécanismes' néolithiques se mettaient à fonctionner de façon exponentielle

Substituts, désormais, de la Foi, de l'Espérance et de la Charité: la 'Science', le 'Progrès' et le 'Bien-être'.


Vers le `progrès'

La volonté meurtrière de supprimer le Père judéo-chrétien par les fils conjurés veut récupérer l'héritage pour la seule euphorie de l'homme en clôture `séculière'. Et c'est du côté des parricides que se noue désormais la `bonne conscience'. Tout se passe comme si les 'mécanismes' néolithiques se mettaient à fonctionner de façon exponentielle.

L'outil produisant l'outil qui le dépasse, Une masse d'outilité gonfle et déborde. L'invention provoque l'invention de plus en plus hardie. De plus en plus énormes se suivent les vagues technologiques.


Croissance du possible de l'homme

Qu'est le `
progrès', objet central de la croyance dominante ? Essentiellement une courbe exponentielle de croissance.

Mais de quoi cette courbe est-elle exponentielle ? Ici a joué historiquement l'occultation de la question par une réponse précipitée. Toutes les euphories `progressistes' partent d'une réponse unanime: c'est le possible de l'homme qui croît. Et
tout le possible de l'homme !

Dans la mesure où la schizoïdie bouclait la boucle sur elle-même, il fallait bien que l'irréductible transcendance humaine se logeât sur un vecteur disponible. Le `progrès' est la transcendance investie dans l'immanence du vecteur de la temporalité historique. Le `progrès' est une eschatologie phénoménale dans la clôture de l'immanence.

Mais en même temps tout le possible de l'homme se voit
réduit au faisable. Et comme l'espace du faisable est immédiatement celui de l'avoir, le `progrès' se met à jouer la croissance de l'avoir qui fait l'économie de l'être.

Le projet de l'homme glisse du côté du projet constructeur qui tend à s'identifier avec son projet essentiel. Les valeurs de signification se confondent avec les valeurs d'articulation et de plus en plus s'y perdent. Triomphe de l'homme `fabricateur'. Fabricateur d'outil
s et fabricateur d'artifice. Fabricateur de texture. Fabricateur du texte. Fabricateur d'un sens qui ne peut finalement plus être autre que sens-du-texte-fabriqué !

Or l'artifice est accumulable. Et l'accumulable bien géré produit le long du temps une somme en croissance, le plus s'ajoutant au plus, produisant un plus toujours plus grand. Le sens, par contre, se trouve chaque fois comme renvoyé à son éternel commencement. Décision toujours actuelle, il est à chaque moment du temps une sorte de nouvelle création. Son essentielle discontinuité refuse le sommable continu. Irrécupérable donc pour le `progrès'.

Qui, entre Praxitèle et Picasso, entre Platon et Sartre, est le plus `primitif' ? Sur le plan de la fab
rication de l'artifice - en quoi pourrait se définir la `civilisation' - il suffit de descendre le temps pour trouver du toujours plus `primitif' et de le remonter pour trouver toujours plus de `progrès'. En est-il de même sur le plan de la création des significations, des valeurs et du sens ? Ici, l'humain ne se trouve-t-il pas toujours renvoyé à la radicalité de lui-même ? Non plus `sens' que se donne le texte de par sa fabrication mais sens par lequel la possibilité même du texte prend sens.

La foi au progrès se nourrit de la puissance fabricatrice d'artifice du possible de l'homme en autonomie. Le `progressisme' n'est finalement que la superstructure idéologique d'un gigantesque système
exponentiel dont le fonctionnement induit l'optimisme prométhéen et entretient le discours bien-portant de l'homme se voulant bien-portant.


Révolution mécaniste

La possibilité du `progrès' impliquait un renversement épistémologique et pragmatique. Cette `révolution' eut lieu dès le début du XVIIe siècle. C'est la
révolution mécaniste. Elle consacre les premiers triomphes de la science exacte et rigoureuse: Galilée, Mersenne, Gassendi, Descartes...

Si la complexité de la nature ne peut pas être élucidée uniquement par la démarche déductive de l'esprit, elle ne saurait l'être davantage uniquement au niveau de l'expérience. La science moderne ne commencera à faire de réels progrès qu'à partir du moment où elle assumera dialectiquement les deux démarches, chacune restant stérile dans sa position exclusive mais se révélant vraie, fertile et efficace dans sa complémentarité avec l'autre. De cela un homme comme Pascal en prendra une conscience aiguë. La véritable méthode scientifique sera la nécessaire dialectique entre l'idée abstraite et le fait concret. Cette démarche dialectique s'imposera progressivement comme la condition même de la possibilité des sciences de la nature. Elle constitue en quelque sorte la révolution à l'intérieur de la révolution mécaniste.

Ce n'est qu'à l'intérieur de cette tension dialectique que la mathématique - appelée à devenir `les' mathématiques - pourra se concevoir non plus seulement comme archétype du savoir, mais comme outil au service de l'élucidation du réel.
Un tel outil est destiné à affronter le réel et à se perfectionner dans cet affrontement.

Le renversement mécaniste signifie le renversement du métaphysique au géométrique. Désormais l'esprit humain est sensé pouvoir tout calculer. Et théoriquement aucun mystère du monde ne doit lui rester étranger.

Les rapports entre les parties se substituent au lien total de tout avec le Tout. L'être n'est plus essentiellement don mais structure. L'articulation se met à la place de la participation. Ce n'est plus le sens qui est premier mais l'articulation des raisons. La compréhension du sens cède devant la réduction à la fabrication. Une rationalité unidimensionnelle s'impose contre la rationalité pluridimensionnelle. Substitution des rapports explicites aux liens organiquement impliqués, des rapports quantitatifs aux liens qualitatifs, des rapports abstraits aux liens concrets, des rapports logiques aux liens mystérieux. La nécessité hypothétique des rapports remplace la nécessité catégorique des liens.

C'est donc sous le chiffre mathématique que procède l'intelligibilité mécaniste. Cette nouvelle intelligibilité n'est plus centrée sur l'être mais sur la structure. Elle signifie la passage de l'ontologie vers les mathématiques. Elle n'appréhende plus un monde ontologiquement lié mais un univers logiquement structuré.

L'ancienne intelligibilité visait à connaître le mystère du lien ontologique des êtres et des événements. C'est pourquoi elle spéculait sur des `principes', des `vertus', des `forces', des `influences', etc., sensés nouer le monde conçu comme une totalité symbiotique.

La nouvelle intelligibilité mécaniste abandonne l'être à la métaphysique. Délaissant progressivement sa visée ontologique, elle finira par ne plus retenir que les structures articulables, désarticulables et réarticulables selon des rapports mathématiques sans un espace-temps géométrique.

Il ne doit plus, désormais, y avoir de rationnellement hétérogène ou amorphe. L'esprit humain doit pouvoir mettre en équation la totalité des choses. Grâce à l'outil analytique qui permet l'embrayage de l'esprit sur les choses et des choses sur l'esprit. Désormais, en réduction, substance et causalité relèvent de la fabrication. Elles sont manipulables par le possible de l'homme. Le fameux “morceau de cire” de Descartes...


Croissance exponentielle de l'outil

Pendant de longs millénaires l'homme est un nomade prédateur. Il chasse. Il pèche. Il cueille fruits et graines. L'homme vit alors en symbiose avec la nature. Il subit sa domination. Il n'attente à la nature que dans les limites de ses besoins vitaux.

Ensuite, très récemment sur l'échelle des temps préhistoriques, a lieu ce `décollage' des possibilités fabricatrices humaines. La révolution néolithique. L'homme devient de plus en plus agressif à l'égard de son environnement naturel. Il construit son monde dans la distance d'avec la nature. Au lieu de simplement les cueillir, il se met à cultiver les fruits de la terre. Au lieu de simplement les chasser ou les attraper, il se met à élever les bêtes. De là, une logique des choses entraîne toute une série de très profonds changements. Il faut se fixer. Il faut construire. Il faut se regrouper. Il faut se spécialiser. Il faut échanger. Il faut se défendre. Il faut inventer des outils nouveaux...

L'accélération s'accélère en croissance exponentielle de l'
outil. A travers les différentes révolutions industrielles. Longtemps l'outil n'était qu'une sorte de prolongement de la main de l'homme. Il va prendre de plus en plus une sorte d'autonomie pour lui-même. Activé par l'énergie des éléments naturels d'abord, et par l'énergie motrice artificielle ensuite. De l'outil à l'outil de l'outil. De la machine simple à la machine de plus en plus complexe. La machine se substituant à l'homme tout entier, à ses muscles d'abord, à ses nerfs et à ses réflexes ensuite, à son cerveau enfin. De la machine universelle à la machine spécialisée. De la machine de force à la machine de plus en plus cybernétique. De l'automatisation à l'automation.

L'intelligibilité issue de la révolution mécaniste consacre le morcellement du savoir. Mais en même temps elle ouvre au projet technico-scientifique de l'homme des possibilités quasi-infinies. A partir de la révolution mécaniste l'idée de progrès s'imposera de plus en plus.

Aux 18e et 19e siècles (et même durant la première moitié du 20e) la catégorie de `progrès' alimentera toute une mythologie: le mythe du progrès technico-scientifique comme progrès `total' de l'homme; le mythe de l'intelligibilité scientifique comme intelligibilité `absolue', et logiquement, par voie de conséquence, le mythe de la supériorité de l'homme occidental inventeur et détenteur de l'efficacité mécaniste. Il n'est pire mythe que celui qui se pare de scientificité !

La `méthodologie' mécaniste s'est doublée d'une `idéologie' mécaniste. Celle-ci, inconsciemment nostalgique de l'ancienne prétention totalitaire, érige indûment la science en philosophie. Celle-là, au contraire, s'est révélée comme outil incroyablement efficace au service de l'intelligibilité et de la praxis.

L'intelligibilité et la praxis mécanistes constituent
en quelque sorte l'outil de l'outil. Depuis les âges préhistoriques jusqu'en la modernité, l'aventure historique du logos articulant se trouve ainsi dominée par le progrès de l'outil.


Croissance de l'artifice

Resterait à étudier plus en détail comment ce possible est déjà donné en germe à partir de la révolution néolithique. Comment la puissance d'analyse des Grecs s'épanouit en l'efficacité du
mécanisme. Comment la rupture judéo-chrétienne lui ouvre un espace quasi infini. Comment par une série de révolutions épistémologiques et pragmatiques, dans la réciprocité dynamique du texte scientifique et de la texture technologique, s'est mis à proliférer l'artifice. Pourquoi la croissance du progrès constructeur s'est faite exponentielle. Et pourquoi en Occident...

Il faut prendre la mesure de ce troisième règne que l'homme a instauré entre lui et la nature et avec lequel il tend à se confondre. Le règne de la croissance de l'artifice. Gigantesque système qui se met en place progressivement. Un système d'articulation. Un système d'outilité. Un système exponentiel
producteur de progrès. Il se déploie de façon accélérée en spires de plus en plus amples dans une spirale grandissante. Exponentielle.

Une limite à cette expansion croissante du progrès est-elle même pensable ? Embrayée sur la croissance exponentielle de l'outil et portée par son euphorie, l'idéologie du Progrès se prenait pour l'absolu incontournable. Cela a duré trois siècles. Aujourd'hui la limite en fait le tour.


Troisième règne

A travers la révolution mécaniste et son prolongement industriel notre modernité se dote d'un outil exponentiel producteur d'abondance à l'infini. Rien ne semble plus s'opposer à la réalisation du rêve cartésien:
devenir maître et possesseur de la nature ! Entre la nature et l'homme se constitue désormais quelque chose comme un troisième règne. Prométhéen. A la mesure de la démesure de l'homme.

La montrée de ce règne se double d'une idéologie. Le libéralisme. Une classe sociale `montante', la bourgeoisie, avait accumulé assez de passion, de savoir et d'avoir pour être l'instigatrice, la promotrice et la détentrice de ce système exponentiel. Dès le dix-huitième siècle, les Lumières ont été sa philosophie, l'Encyclopédie son catéchisme et la Révolution son fer de lance. Il s'agit de conquérir les `droits' à la liberté individuelle en vue d'une liberté d'entreprise absolue. C'est en France que la rupture se fit brutale. Ailleurs la transition est plus progressive, sous les espèces du `despotisme éclairé' comme en Prusse avec Frédéric le Grand, en Autriche avec Marie-Thérèse, dans le Pays de Bade avec Charles-Frédéric, en Russie avec Catherine II. En Angleterre, l'évolution se fait même quasi naturellement.


Idéologie de l'homme producteur-consommateur

Elle est mêmement partagée quelle que soit la coloration. C'est l'idéologie de l'homme recréé à l'image et à la ressemblance de l'outil exponentiel et réduit à sa dimension économique. Il s'agit de cette idéologie matérialiste et athée telle que commercialisée par la bourgeoisie `éclairée' en même temps qu'elle mettait en place le système exponentiel. Un même mirage, celui de conquérir l'opulence. La poursuite d'un même objet à savoir la production. Une même confusion des moyens et des fins. Un même mobile fondamental qui est l'intérêt. Une même conception de la justice, l'équitable capacité à consommer. Une même préoccupation, c'est-à-dire de ne pas entraver la dynamique de l'outil, dut-elle être - provisoirement ? - source d'injustice.

En tant que tel, le système
exponentiel n'a qu'une seule et même façon de fonctionner. En d'autres termes, il n'est pas fondamentalement aménageable. Il est capitaliste par essence. Il est impérialiste par essence ! Quels que soient ses propriétaires ou ses régulateurs, variables selon le libéralisme ou le socialisme. Propriété privée ou bien étatisée ? Autorégulation naturelle ou bien intervention volontariste ?


Système exponentiel de nos euphories

Est exponentielle une quantité qui traverse le temps, affectée d'un exposant croissant d'instant en instant. La `boule de neige' en est l'exemple parlant. La spirale qui, à chaque révolution, embrasse un espace plus grand, en est sans doute le symbole le plus pertinent.

Comment ne croîtrait-il pas infiniment, ce système exponentiel du possible de l'homme ? Qu'est-ce qui pourrait arrêter son expansion ? Il est impensable qu'une limite quelle qu'elle soit menace un jour de le contenir. Impensable... Donc impossible ?

Le destin d'une telle maîtrise et d'une telle possession était promis à la croissance. Cette montée d'euphorie allait prendre le nom désormais prestigieux de `Progrès'.

Le progrès implique une double possibilité, à savoir une dynamique de dépassement et une rationalité articulatoire. Les deux lui viennent de cette double hérédité sans laquelle l'Occident est impensable. La maternelle composante lui apporte la rationalité scientifique et technologique. L'exposante judéo-chrétienne le dote de la dynamique de transcendance.

Science et technique peuvent certes croître par elles-mêmes, selon la logique qui veut qu'une découverte en entraîne une autre et s'ajoute à elle, l'ensemble, au fil du temps, ne pouvant que grandir et se développer. Mais derrière l'idée de
progrès il y a beaucoup plus qu'une simple croissance accumulative, si impressionnante soit-elle. Il y a une dynamique. Une dynamique faite d'exigence de dépassement infini, d'énergie volontaire pour transformer les choses et les événements, de projet historique qui casse l'éternel retour, de volonté de conquête, d'incessante ouverture sur la nouveauté...

Ce dix-huitième siècle mécréant a une `foi' illimitée en les `Lumières' de la Raison et une certitude absolue que rien ne résistera à sa conquête triomphante. Une grande `foi', un peu naïve cependant, qui croit que désormais vertu et science s'embrassent en vue du bonheur croissant de l'homme. Grâce au `progrès' des auto proclamées `Lumières'.

Cette dynamique de `progrès' au sens premier du mot, c'est-à-dire le refus de s'installer et la marche en avant vers la conquête d'une terre promise, où la trouver sinon dans la Bible?

Dans l'espace judéo-chrétien, le `progrès' se déployait d'abord à la verticale. Même lorsqu'il touchait aux choses les plus terrestres. Nous l'avons logé dans l'horizontale. La dynamique jouait en
alliance. Cette dynamique reste même lorsque l'alliance est rompue.

Est exponentielle une quantité qui traverse le temps, affectée d'un exposant croissant d'instant en instant. La `boule de neige' en est l'exemple parlant. La spirale qui, à chaque révolution, embrasse un espace plus grand, en est sans doute le symbole le plus pertinent.

Le `progrès' s'identifie à un gigantesque système exponentiel. Il s'agit du système de l'
ensemble du possible humain sensé croître exponentiellement. L'outil de la technique. La capacité industrielle. L'éducation des hommes. L'énergie créatrice. La connaissance scientifique. Le développement des arts et métiers. Le savoir encyclopédique. L'organisation politique. La masse d'information. La conscience morale...

Il est sensé fonctionner dans un espace infini aux possibilités infinies. Comment ne croîtrait-il pas
infiniment, ce système exponentiel du possible de l'homme ? Qu'est-ce qui pourrait arrêter son expansion ? Il est impensable qu'une limite quelle qu'elle soit menace un jour de le contenir. Impensable... Donc impossible ?


Outil de la croissance exponentielle

Ici encore il y a un système englobé et un système englobant. L'englobant de l'outil exponentiel est le vaste système à la fois géo-économique et géo-politique de l'ensemble du monde des hommes. Un système englobant avec ses ressources, ses richesses naturelles, ses capacités de travail, ses capacités de consommation. Il englobe et contient le système de l'outil tout entier qui ne peut fonctionner qu'avec des réservoirs pleins, des flux importants, une consommation croissante et, partant, des débouchés nombreux.

Le système
de croissance exponentielle n'existe qu'en mouvement et en croissance continue. Il s'agit d'un processus d'enrichissement qui se veut sans fin et qui fonctionne essentiellement au profit des détenteurs du système. Ce système n'est exponentiel qu'à la condition qu'il soit ouvert du côté de ses entrées et de ses sorties. Lui-même, par contre, doit rester `régional'. Car il ne fonctionne que sur une différence de potentiel. Il lui faut une source chaude et un puits froid que constitue en grande partie le vaste monde non détenteur du système, à savoir le Tiers Monde.

Mais déjà le système
fabricateur n'est pas lui-même monobloc. Il s'agit d'un ensemble concurrentiel. Avec tout ce que cela implique! Le sens du mot impérialisme a été trop malmené par les idéologies. On l'a chargé de malveillance. En fait, la réalité qu'il recouvre n'est pas volontariste mais structurelle. L'impérialisme est le fait de tout système dans la mesure où il est `grand' et `ouvert'. A fortiori si ce système est `exponentiel'.

Tout système
ouvert est nécessairement impérialiste. La cellule vivante ne vit et ne fonctionne qu'en agressant son milieu et, partant, les autres vivants. Plus le système ouvert est grand, plus il est impérialiste. Sans remonter aux dinosaures, combien de vivants, grands et petits, microscopiques surtout, ne sont-ils pas la proie quotidienne d'un chacun d'entre nous? Un système exponentiel sera exponentiellement impérialiste. Mais de tels systèmes n'existent que transitoirement dans la nature. Lorsque la nature engendre un système exponentiel, un pullulement de lapins ou de rats, par exemple, il ne reste jamais exponentiel à l'infini. Une régulation homéostatique, par exemple la croissance concurrentielle de prédateurs, rétablit l'équilibre à plus ou moins brève échéance. Prométhée seul refuse de connaître l'homéostasie! Jamais l'histoire humaine n'a engendré un système ouvert plus exponentiel, et donc plus `impérialiste', que le moderne système de fabrication exponentielle.


Des réservoirs non vides

Le système de l'outil exponentiel ne peut fonctionner qu'avec des réservoirs pleins. C'est dans la logique systémique. L'accumulation capitalistique est donc le ressort fondamental du système. Il s'agit du `capital' à tous les sens du mot, comprenant le capital `infrastructure', le capital `financier' et le capital `information', ce dernier prenant une place de plus en plus importante. A possibilité économique égale, la différence entre `capitalisme' et `socialisme' n'est pas d'essence mais de simple modalité, puisqu'il ne saurait exister de socialisme sans capital. Dans son mode libéral, le capitalisme procède par accumulation privée alors que cette accumulation est socialisée dans le mode dit socialiste.

Quelle que soit la dénomination sous laquelle elle fonctionne, il n'y a jamais qu'une seule façon de procéder à l'accumulation capitalistique. C'est fondamentalement le travail.


Accélération exponentielle

En continuité avec la naturelle ligne évolutive ascendante, la montée du spécifique humain signifie une rupture et l'irruption exponentielle d'une ligne ascendante différente. Concrètement, les deux vecteurs vont pratiquement coïncider pendant des centaines et même des milliers de millénaires. Ils ne divergeront que très progressivement, le spécifique humain prenant une accélération croissante exponentielle.

Pourquoi cette accélération exponentielle si caractéristique du progrès humain ? Il y a d'abord une nécessité interne de l'articulation en elle-même. L'articulation structurelle, en effet, croît en fonction de la complexité structurale. En vertu de la croissance exponentielle des possibilités combinatoires en fonction du nombre des éléments, plus les éléments structuraux sont disponibles en grand nombre, plus les liaisons structurelles tendent à croître en progression géométrique selon une courbe exponentielle. Cela s'appelle plus simplement le phénomène de `boule de neige' dont nous avons déjà parlé à propos de
la croissance de l'outil.

Ensuite la liberté de l'articulation en tant qu'humaine. C'est l'homme ouvert sur l'infini qui dispose des éléments et des liens structuraux. L'homme non-fini, in-fini, ouvert à l'u-topos, ouvert dans un espace symbolique, ouvert à l'autre, ouvert à l'histoire, ouvert comme projection dans un monde nouveau.

Alors devient possible un autre `progrès' qui n'est plus simplement poussé par la nécessité articulatoire et structurale mais appelé par l'exigence du spécifique humain. Un pro-grès, c'est-à-dire une é-ducation d'authentique humanité.


Progrès ?

Après les euphories du `Progrès', nos perspectives risquent d'être moins optimistes aujourd'hui. Comme si
le progrès de l'outil, le progrès technico-scientifique semblait échapper des mains de l'homme pour courir, destin implacable, sa course folle et inhumaine...

Cette progressivité, cependant, ne semble pas affecter l'ensemble de l'ordre humain. Elle est loin de s'identifier avec la culture tout entière. Y a-t-il progrès entre la Vénus de Milo et le Penseur de Rodin ? Entre la cathédrale Notre-Dame et le Centre Pompidou ? Tout ce qu'il est possible d'affirmer ici c'est la différence seulement et non pas l'accroissement qualitatif. Sous peine de subjectivisme.

Tout se passe comme si, dans la réalité humaine, il y avait très fondamentalement une dualité irréductible. Deux ordres antinomiques. Dichotomie entre un ordre
progressif et un ordre non progressif.

Il y a l'ordre de la progressivité. Pro-gredere: marcher de l'avant. En ne cessant de poser un pied devant l'autre. Articuler un processus. Accumuler pas après pas. La progressivité ne fonctionne que là où les choses peuvent s'articuler et s'accumuler.

De l'autre côté,
il y a l'ordre réfractaire à la progressivité, c'est-à-dire à l'articulation en accumulation. Le gratuit. Les valeurs. Les significations. Le sens. Le sens du sens...

Science et philosophie, technique et art, civilisation matérielle et religion, méthodes et valeurs... relèvent différentiellement de ces ordres. D'un côté le progrès peut signifier quelque chose, mais quel sens peut-il avoir de l'autre ?

Technique et science procèdent essentiellement par articulation, désarticulation et réarticulation de structures logico-matérielles. Mais déjà le processus naturel de l'évolution n'est-il pas quelque chose comme un pro-grès, un processus d'articulation d'une structuration optimale ? Avec l'émergence de l'homme, avec l'émergence de la culture, cette logique articulatoire va en quelque sorte prendre son autonomie et connaître une nouvelle accélération.

La structuration en tant qu'articulation structurale porte en elle-même sa sanction immanente et sa valorisation pragmatique en ce sens que la bonne articulation réussit et que c'est la meilleure articulation qui s'impose. Or ces `valeurs' que charrie le `progrès' ne recouvrent pas la totalité de l'espace des valeurs humaines et même ne coïncident que partiellement avec les valeurs humanisantes.

Il y a un décalage ressenti plus vivement aujourd'hui, au moment même où le `progrès' s'impose plus progrès que jamais ! Il peut y avoir articulation accumulative de matérialité culturelle, éventuellement même de `civilisation', et en même temps déperdition proprement culturelle, voire croissance de la barbarie !