V
Entropie



Notre progrès. Pourquoi ça ne fonctionne pas ? Nos euphories. Pourquoi sont-elles piégées ? Mais il y a bien plus grave. Notre sens de l'homme. Pourquoi s'enlise-t-il dans le doute ? Notre dynamique d'humanité. Pourquoi est-elle rongée par la désespérance ?


Les raisons
doivent se trouver du côté de l'entropie.


Entropie

Pourquoi un système ne peut-il fonctionner indéfiniment en clôture ? 1850. Carnot et Clausius énoncent le second principe de la thermodynamique. Depuis nous savons que toute énergie — et qu'est-ce qui n'est pas `énergie' dans notre univers ? — est soumise à son inexorable dégradation. Une sorte de `faille originelle' dans l'être même de notre monde.

En prenant forme calorifique — passage obligé de toute énergie qui se fait `utile' — l'énergie ne peut plus jamais revenir en sa forme première. Elle perd une partie de sa capacité d'effectuer du travail. Cette dégradation est irréversible. Cela veut dire concrètement qu'un système clos, où l'énergie est obligée de se recycler pour ainsi dire en `vase clos', tend vers un équilibre thermique qui signifie sa mort. Cette dégradation s'appelle
entropie.

L'entropie affecte le temps d'un indice de dégradation, de dispersion et de mort. Tout effort de création et de développement se paye en entropie. Aucun système ne peut se régénérer dans sa clôture. L'ensemble de notre univers considéré comme un
super système clos va progressivement se désorganisant jusqu'à sa mort inéluctable. Clausius l'étendra à l'ensemble de l'univers considéré comme un super système clos qui va, progressivement, se désorganisant jusqu'à sa mort inéluctable.

Pourquoi l'énergie spirituelle, lorsqu'on lui refuse l'ouverture à l'Autre, ne serait-elle pas, elle aussi, menacée par l'inexorable dégradation ?


Néguentropie

L'entropie est `naturelle' descente. N'y a-t-il pas de `remontée' ? Pour désigner une telle contrepartie de l'entropie on a forgé le concept de `
néguentropie'. Celle-ci, cependant, contrairement à l'entropie, ne va pas de soi. Elle est tâche laborieuse.

Que faudrait-il faire pour vaincre l'entropie ? Le savant Maxwell imagine pour cela un `
démon'. Soit un récipient dans lequel règne l'équilibre thermique, c'est-à-dire l'entropie maximale. Il faut diviser ce récipient en deux parties, appelées respectivement `chaude' et `froide', grâce à une séparation étanche munie seulement d'un clapet. Le démon doit surveiller l'agitation au hasard des molécules et ouvrir chaque fois le clapet pour laisser passer dans la partie `chaude' une molécule rapide qui se présenterait du côté `froid' et pousser dans la partie `froide' une molécule lente qui se présente du côté `chaud'. Peu à peu toutes les molécules lentes se trouvent dans la partie `froide' et toutes les molécules rapides, dans la partie `chaude'.

Rétablir une telle différence de potentiel signifierait incontestablement la victoire sur l'entropie. Mais quel serait le prix d'un tel travail ? En vertu du second principe de la thermodynamique la dépense d'énergie nécessaire serait supérieure à celle qu'on gagnerait ! Imaginons cependant ce démon infatigable et d'un dévouement sans limite. Soit. Seulement l'existence même d'un tel être est d'une extrême improbabilité ! Et, dut-il exister, pour produire de la néguentropie à l'intérieur du système clos que constitue le récipient, le démon ne pourrait pas ne pas créer de l'entropie en-dehors de lui, c'est-à-dire dans l'ensemble du système environnant. Le système `récipent-démon-environnement', en sa clôture, reste piégé. Il ne peut échapper à l'entropie.

La néguentropie ne peut venir du système lui-même, bouclé en sa clôture. Elle ne peut venir que du dehors.



Bouclé en clôture

L'entropie d'un système est à la mesure de sa
clôture. Tout système clos se trouve donc, sans recours, soumis à la dégradation. Notre humanité occidentale s'était construite dans l'ouvert à l'Autre. Dans l'Alliance avec le Dieu d'Abraham et de Jésus Christ. Ensuite, historiquement, elle a bouclé l'humain sur lui-même et l'a enfermé dans une `bulle'.


Contre l'Alliance

La gravité de la chute se mesure à la hauteur d'où l'on tombe. La hauteur d'où l'homme tombe est, à la verticale de lui-même, vertigineuse. Peut-il tomber d'ailleurs que de Dieu?

L'homme n'est homme qu'en
alliance. En originelle alliance avec le Logos dont la lumière, déjà, éclaire tout homme venant en ce monde. Conspirer contre l'alliance, c'est conspirer contre la parole à sa source, c'est conspirer contre le `logos anthropogène', c'est conspirer contre l'homme.

Les rois de la terre s'insurgent, les princes conspirent contre Yahvé et contre son Messie... (Psaume 2:2). Ainsi donc, contre l'Alliance, il arrive que se lève une conspiration. A la Parole qui veut nouer toutes choses dans la fidélité de l'amour s'oppose un discours qui mobilise dans la division. Quelque chose comme un pacte factieux d'éléments rebelles, un pacte schizoïde.

Cette orchestration à travers l'espace et le temps de notre monde joue si massivement, si invariablement, contre l'Alliance qu'elle porte par là-même, quasi tangible, la marque d'une étrange conspiration, la signature d'une radicale négativité qui transcende littéralement les capacités intra-mondaines. Ainsi l'humain se décide dans un monde dont les enjeux profonds débordent ce monde ! Quelque chose comme un gigantesque affrontement transcosmique entre lumière et ténèbres, entre l'amour et la haine, dont l'Evangile selon saint Jean, par exemple, ou l'Epître aux Ephésiens désignent la réalité à la fois visible et cachée.

Peut-être seul le regard clair d'un enfant de l'Alliance permet-il d'entrevoir sa consistance occulte et de le dévoiler comme conspiration contre l'Alliance, contre Dieu et contre son Christ. Un pacte d'anti-Alliance noué par une mystérieuse solidarité schizoïde orchestrée par le Satan qui est aussi Légion...


Conspiration contre le Verbe

L'anti-Alliance conspire depuis l'origine contre le Verbe archéologique, premier-dit du Père, Vie et Lumière de tout homme qui naît en ce monde. Ce Verbe qui, selon l'extraordinaire vision de Tauler, ne cesse d'être dit et engendré, au plus profond de l'homme pour l'engendrer tout à la fois divin et humain.

Symétriquement caricaturale et contrefaisant l'authentique Parole qui engendre réellement les fils du Père, s'insinue alors la première affirmation mensongère: "vous serez comme des dieux". Elle eut un écho. Elle s'amplifia. Elle devint le Discours dominant orchestré par le prince de ce monde.


Schizoïdie

Une fois l'Alliance rompue, une fois Dieu refoulé, il reste à l'homme le repli autistique sur soi-même. Quelque chose comme une schizophrénie. L'esprit coupé. L'esprit divisé. L'esprit cassé. Nous n'avons plus besoin de toi ! Voici que le possible humain expulse la grâce et se voit livré aux
péchés capitaux. C'est-à-dire aux sources du péché. Et en premier lieu, l'orgueil.

Ayant coupé les liens avec la totalité théo-onto-logique, la raison schizoïde se boucle sur elle-même jusqu'à la déraison. Elle a beau vouloir se diviniser et se parer d'une Majuscule, en fait il ne lui reste que de tourner en rond dans l'enclos de la tautologie. Le règne des cercles vicieux et des tâches impossibles. Etre à soi-même l'absolue source chaude... Fonder ses propres fondements... Tout peut devenir légitime parce que tout peut se légitimer. Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en se fermant les yeux sur le fait que les règles du jeu soient seulement conventionnelles. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les conventions. Mais s'il n'y a plus d'arbitre ?

Enfin, suprême illusion schizophrène, l'homme
impeccable. C'est-à-dire l'homme au péché refoulé. Avec la question sans réponse du moderne Camus. “Qui nous pardonnera ?” Avec le réflexe infantile de cacher la faute ou bien de trouver le coupable hors de soi-même.


La rupture du lien théo-onto-logique

A travers sa `révolution copernicienne' anthropocentrique la modernité se refuse la possibilité d'un sens plus englobant qu'elle-même, et, partant, le don d'un sens qui ne soit pas sa propre production. A partir de là, par rapport aux âges précédents, tout un renversement.

Le sens n'est plus donné objectivement mais se donne en subjectivité. Il y avait un espace du sens total capable d'intégrer les sens particuliers; désormais le sens désintégré éclate en multiples sens. Le lien du sens était donné à partir des `extrêmes'; il veut se nouer maintenant à partir du `milieu'. L'étrange renvoyait vers les extrêmes de l'être; il envahit désormais le cœur de l'être. Le questionnement se faisait `dans' la réponse; maintenant toute réponse se dilue dans le questionnement.

Schizoïdie
... Il reste désormais une tâche de Tantale: nouer le sens en totalité finie. Essayer d'intégrer ce qui ne peut l'être en cette finitude. Désespérer devant ce qui reste, sans recours, l'étrange absolu, l'absurde.

Tout avait commencé par l'euphorie optimiste du rêve de l'homme complètement réconcilié avec lui-même. Pouvoir (enfin !) vivre
par soi et pour soi. Rompre avec le sens `donné' pour se donner le sens. Construire la `bulle' du sens total. En radicale autonomie. Où l'autre n'a plus de place.

Ce rêve aujourd'hui brisé peut éveiller à la question de savoir si cette rupture du lien du sens donné ne constitue pas quelque chose comme une faute contre l'écologie du sens. Comme si le sens `donné' (quasi `nature'), une fois éclaté, ne pouvait que laisser la place à l'artifice et au virtuel. Un sens `de synthèse'. Un `Ersatz' de sens. Commercialisé sous de multiples étiquettes.



Rupture avec la Source chaude

Tuer le Père

Non pas la `divinité' abstraite, fruit de la raison que la raison peut mettre entre parenthèses ou exclure. Mais `Je Suis' rencontré concrètement et existentiellement à travers une expérience historique. L'homme moderne a beau protester. Il ne peut pas faire comme si cette rencontre n'avait pas lieu. Si l'expérience personnelle lui est refusée, du moins participe-t-il de la rencontre communautairement historique. Il `connaît'... au sens biblique! Même s'il fait semblant de ne pas connaître. Il `connaît' parce que toute sa culture ne peut pas ne pas connaître.

On ne lutte pas toute une nuit — comme Jacob — avec l'Autre sans se retrouver déhanché le matin. A partir de l'expérience judéo-chrétienne l'athéisme prend une dimension et une signification radicalement différentes de ce qu'il peut être en d'autres espaces. Parce que Dieu s'est révélé comme le Toute-Autre `Je Suis'. Parce que l'homme est créé et continue à se créer dans et à partir de cette révélation.

Ouverture d'une infinie liberté créatrice de l'homme créé à l'image de `Je Suis' et éduqué — conduit hors de — en Alliance avec lui. C'est une telle liberté, ouverte radicalement par la rencontre de l'infini de `Je Suis', qui va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique. L'homme divinisé par grâce de `Je Suis' clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu! Dès lors il reste à Dieu de mourir pour que l'homme puisse être absolument pour lui-même son Dieu.

Ce Père judéo-chrétien par lequel les valeurs fondamentales, désormais revendiquées sans lui et contre lui, sont advenues à l'occident. L'homme. La liberté. L'égalité. La fraternité. Le progrès... Dans quelle culture autre que celle fécondée par le père judéo-chrétien, ces valeurs sont-elles seulement pensables ?

Mais `Je Suis' résiste infiniment à la mortalité. C'est vainement que l'homme s'ingénie à faire mourir celui qui est Résurrection et Vie. L'homme peut simplement le refouler! Pendant ce temps Dieu, selon l'expression biblique, `s'en amuse' !


Chasser Dieu hors de notre paradis

La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n'a cessé de nouer sa cohérence dans l'autistique constitution d'un espace de pure immanence. Contre le Père. De cet espace - culturel, mental, épistémologique, pragmatique - de stricte 'humanité' il fallait - symétrique inversion du récit de la Genèse ? - chasser Dieu. De trop, donc, le père judéo-chrétien, devant la revendication d'une origine purement parthénogénétique à partir de la seule vierge Athena. De trop, le Père de l'Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être à nous-mêmes notre propre source. De trop, outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le saint Esprit !

Pourtant on n'en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà de toute logique et de toute cohérence. Car la logique et la cohérence ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus profondément, occultée, refoulée, se joue, fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse négative théologie négative ! Le corps à corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de Jacob avec l'Autre. L'homme n'en sort jamais que déhanché. Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit.

Au moment même où l'homme a cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se lèvent les `maîtres penseurs' du soupçon. Marx (1818-1883). Nietzsche (1844-1900). Freud (1856-1939). Les Maîtres penseurs du soupçon n'ont pas fini d'annoncer la mort de Dieu que déjà les Maîtres penseurs de l'absurde annoncent la mort de l'homme.


Dieu n'est plus l'ultime englobant

Il est lui-même englobé dans un plus grand que lui. Il relève désormais du seul possible humain. Et ce possible le déclarera de plus en plus comme impossible. Dans la meilleure des hypothèses une chance lui est laissée aux limites. Ainsi pour Kant, au-delà des possibilités `théoriques' de la raison, s'impose un impératif catégorique. Une pure exigence `pratique'. Et celle-ci ne peut pas ne pas postuler au-dehors de la sphère du possible de l'homme un quelque chose qui prend nom Dieu, et liberté, et immortalité. Non plus certitude. Simple postulat.


Le drame de l'athéisme occidental

Il faut remarquer la signification radicalement originale de l'athéisme occidental. Un tel athéisme n'est possible qu'à partir de l'expérience judéo-chrétienne. Qui d'autre que l'homme révélé divin, peut réellement se substituer à Dieu? Qui d'autre que l'homme révélé 'fils', peut véritablement vouloir tuer le Père? En ses profondeurs, il s'agit d'un refoulement. Car celui qui est ainsi refoulé a été 'connu', au sens biblique du terme, concrètement et existentiellement rencontré à travers une expérience historique, vécue communautairement et reprise en culture.

Même celui qui se dit athée ne peut faire comme si,
déjà, il n'était enfanté dans cette matrice culturelle. L'homme moderne ne peut donc pas ne pas être 'complexé' de Dieu! On ne lutte pas toute une nuit avec l'Autre sans se trouver, comme Jacob, boitillant au matin.


Singer Dieu

Là où l'Alliance appelle à l'imitation - soyez parfaits comme votre Père du Ciel est parfait - l'anti-alliance se crispe sur un néant gonflé d'orgueil. Coupé du Souffle divin il ne reste plus à l'homme que de singer Dieu. Cette condition inauthentique, dès lors, s'entretient par mimésis. Une mimésis conflictuelle, car l'impossible adéquation de l'homme schizoïde avec le Dieu de l'Alliance ne peut que nourrir le ressentiment. On ne refuse pas l'alliance sans refoulement et sans violence. Et lorsque le regard de l'homme sur Dieu est perverti, le regard de l'homme sur l'homme ne peut pas ne pas l'être à son tour. La violence mimétique joue en escalade. Elle conspire. L'homme est si profondément fils de l'Alliance qu'il ne la rompt pas sans nouer des pactes fondés sur la vanité mimétique. On se dit l'un à l'autre... L'audace vient de ces démissions partagées. Et l'insignifiance se donne ainsi fausse contenance.



Dieu refoulé

Dieu refoulé comme est refoulée une angoisse. Car celui qui est ainsi refoulé a été 'connu', au sens biblique du terme, concrètement et existentiellement rencontré. Même si un tel ou un tel peut croire ne l'avoir pas personnellement rencontré, la 'rencontre' pourtant le marque parce que, déjà, il se trouve enfanté dans cette matrice culturelle, en cette histoire vécue, qui, elle, en a fait l'expérience vivante. L'homme moderne ne peut donc pas ne pas être 'complexé' de Dieu! On ne lutte pas toute une nuit avec l'Autre sans se trouver, comme Jacob, boitillant au matin.

Mais finalement, est-ce Dieu qui est ainsi refoulé ou est-ce l'homme qui se refoule devant Dieu?

L'athéisme occidental déborde de
transcendance judéo-chrétienne, et cela dans la mesure du refoulement. Il rejette l'exposante sans laquelle pourtant il n'est pas. Est éclairant à ce niveau le débat entre Marx et Stirner. Stirner a parfaitement saisi que l'immanence absolue ne peut pas ne pas démystifier et évacuer toute transcendance, quelle que soit la dénomination sous laquelle elle se présente: `Dieu', `Humanité', `Révolution'... Transcendance chrétienne ou laïcisée, peu importe puisqu'il y a toujours transcendance, puisqu'il y a toujours `plus' qu'un neutre donné. Du moins Stirner est-il logique. En supprimant radicalement la transcendance, toute transcendance, il ne peut rester que la pure immanence d'un neutre quasi-néant.


Pourquoi refoulons-nous ?

On ne refoule pas l'agréable. C'est l'insupportable qu'on essaye d'expulser. Lorsque la situation devient trop gênante, trop pénible ou trop douloureuse. Essentiellement lorsqu'on n'arrive pas à supporter la vérité qui dévoile le mensonge et révèle le péché.

Les cultures sont peut-être capables d'un plus grand refoulement encore que les individus. Le refoulé de la modernité est monstrueux. Il s'agit essentiellement du refoulement du Père de l'exposante judéo-chrétienne. Et, en symétrique inversion, le refoulement de celui qui, depuis les origines, est le père du mensonge.

La lucidité moderne prétend vivre `seulement avec ce que l'on sait'. Mais on ne sait jamais que ce que l'on veut savoir! Sur fond de refoulement. En fait la modernité en sait bien plus qu'elle ne sait. Elle sait sur fond de savoir refoulé.

Elle ne peut pas, en effet, ne pas savoir! Puisqu'en sa matrice culturelle elle a connu. Au sens biblique où l'homme `connaît' la femme en la fécondant. L'homme moderne a beau protester. Il ne peut pas faire comme si la rencontre n'avait pas eu lieu. Si l'expérience personnelle lui est refusée, l'expérience culturelle, communautairement historique, sans laquelle il ne serait pas ce qu'il est, a fait la rencontre. Bien plus, la modernité s'est faite dans la Rencontre. Dans l'étreinte.



Mécanismes de refoulement

L'anthropologie négative n'a pas peur de dévoiler le mécanisme du refoulement. Dut-elle pour cela opérer une psychanalyse de la psychanalyse elle-même. Les mécanismes de la psychanalyse, leur fonctionnement et leur impact dans la modernité sont parfaitement significatifs de ces enfermements. D'avoir enclos l'inconscient dans la caverne en faisant croire aux hommes que leurs profondeurs et, partant, leurs béances ne vont pas au-delà de la finitude, tel est bien la pertinence de cette sotériologie en gnosticisme inversée.

Prenez une âme `bourgeoise', c'est-à-dire une âme qui se retrouve et se complait dans le `Discours bien-portant', tout en souffrant de certaines inadéquations. Vous la persuaderez sans peine que ses négativités sont de conjoncture et non pas d'état ni de décision. Car la voilà déculpabilisée en profondeur. Promettez lui de l'accorder à la consonance. Vendez lui une technique indolore qui ravale sa façade. Que ne ferait-elle pas pour racheter sa parfaite sortabilité? Et ça marche! Ça marche d'autant mieux que pour cela elle est priée à la caisse. Les bons comptes... Son praticien, bien sûr, s'y retrouve également. Elle se sent acquittée.

Toute une mécanique se met ainsi à fonctionner en systémique enfermement. Secrétant ses `révélations' en clôture et ses thérapies de remplacement. En négative inversion théologique. Passant à côté de l'originaire conflictuel de la
violence théurgique.


Contre le vertical enracinement

Contre ce vertical enracinement créateur d'humanité, antagonisme radical de la schizoïdie, l'acharnement s'est fait extrême. Là, de cette intériorité, Dieu devait être chassé avec beaucoup plus de violence que de toutes les extériorités. Mais de là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C'est ontologiquement impossible.

Vous ne pourrez jamais l'expulser. De même qu'un arbre ne peut se séparer de ses racines. De même qu'une rivière ne peut nier sa source. C'est impossible. Vous pouvez seulement le
refouler. Et l'entreprise de refoulement s'est mise à fonctionner, à travers notre histoire, avec l'implacable logique et la farouche énergie des désespérés. La gloire de l'homme était en cause. Et sa puissance. Aux massives mécaniques de refoulement et aux lourds mécanismes de défense on s'est efforcé de prêter la solidité scientifique. Une méta-histoire des `sciences' dites humaines, depuis leurs plus lointaines origines, révélerait sans doute la finalité occulte de leurs lucididés et l'ampleur de l'acharnement thérapeutique pour `sauver' l'homme de lui-même, c'est-à-dire pour le `sauver' de sa filiation divine.

De guérison point, cependant. On croyait que l'homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l'homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s'épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau des jardins zoologiques. C'est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer... On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l'Esprit est promis à la mort.

L'homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ?

Et si l'homme, aujourd'hui, l'homme occidental, malade de partout, malade de Dieu, savait ne pas désespérer ! Et suivre le mince fil d'eau qui, au travers de l'incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.


Une psychose de la culture !

Une fois Dieu refoulé, une fois l'Alliance rejetée, reste la souveraineté schizophrène. Le repli autistique de l'humain sur soi-même. La raison enfermée sur elle-même jusqu'à la déraison. Cette schizoïdie moderne n'est pas un fait neutre. Il s'agit d'une schizophrénie coupable. C'est justement cette culpabilité qui se refoule.


Le combat de Jacob n'en finit pas. Il laisse le protagoniste visible avec la hanche démise... Une rupture des articulations, plus manifeste aujourd'hui en cette fracture de l'histoire et crise de la modernité.

Une psychose de la culture... Un mal de la culture est infiniment plus grave qu'un mal de civilisation. Celui-ci ne met en péril qu'une somme d'articulations accumulées. Celui-là atteint le spécifique humain lui-même en sa matrice, là où ce spécifique se signifie dans sa gestation.

Et puisque l'humain est toujours moins ce qui est donné que ce qui se donne et donc se décide, le mal n'est pas sans faute. Et la faute n'est pas sans péché.

Le `vous serez comme des dieux' de l'originaire tentation a exercé une séduction particulièrement puissante sur la modernité en sa genèse et en son déploiement. Aucune autre culture n'a connu la tentation avec une telle force et n'y a jamais succombé avec tant de frénésie. Et porté à son paroxysme la violence théurgique. Comme si le péché devait abonder là où la grâce avait surabondée... La grâce de la rencontre avec l'Autre. Le péché de la schizoïdie du Même.

Si le péché est fondamentalement rupture d'Alliance, l'exaspération de la schizoïdie moderne ne fait que réactualiser de façon paroxysmale le péché. Le mal que se sent la modernité aujourd'hui est une schizophrénie coupable. Une culpabilité qui, puissamment, se refoule!

Une fois l'Alliance rejetée, une fois Dieu refoulé, reste la schizophrénie. Repli autistique sur soi-même. La raison close sur elle-même jusqu'à la déraison. Fatale alternative à la métanoîa.

Le protagoniste invisible... L'Autre invaincu. Le combat de Jacob avec lui n'en finit pas. Il laisse le protagoniste visible avec la hanche démise... Une rupture des articulations à tous les sens du mot, plus manifeste que jamais aujourd'hui en cette fracture de l'histoire.


On ne refoule pas impunément Dieu

On croyait que l'homme, enfin délivré de son mystère, retrouverait son innocence. On croyait que l'homme, enfin rendu, sans illusions, à la pure immanence, s'épanouirait comme le plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C'est seulement un étrange mal qui se mit à proliférer...

On ne refoule pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce refoulement lui-même. Ce péché contre l'Esprit est promis à la mort.

L'homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera?

Et si l'homme d'aujourd'hui, l'homme occidental, malade comme un chien, malade de Dieu, savait ne pas désespérer! Et suivre le mince fil d'eau qui, au travers de l'incroyable amoncellement de défenses obstruant ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.

A moins d'assumer son péché pour le révolutionner en grâce, l'homme, consciemment et beaucoup plus inconsciemment encore, ne peut qu'avoir honte. La honte se trouve les raisons pour supprimer l'autre sans qui, fondamentalement, la honte ne serait pas.


Jusqu'à quel point `Je Suis' peut-il être refoulé ?

Barbey d'Aurevilly a cette phrase lourde de signification: “Les hommes n'ont jamais eu le choix qu'entre deux religions: le judéo-christianisme et le panthéisme”. Refoulez `Je Suis' et voici le panthéisme omniprésent. Qu'il est donc difficile d'être athée!

Dieu refoulé: tout devient dieu. C'est-à-dire
idole. Les Majuscules! La raison coupée du Réel absolu, la raison renvoyée à sa propre justification par elle-même, ne peut pas ne pas ériger ses idées en `absolu'. Toutes ses idées. Chacune de ses idées. Multiples rationalisations. Autant de mécanismes de défense. Chaque fois le retour du refoulé sous des avatars différents. Une floraison d'ismes.

A l'immanence du possible schizophrène, il ne reste d'autre dimension de `transcendance' que celle de l'écoulement de la temporalité qui permet une fuite en avant. Le `Progrès'. Sacralisation d'une fuite en avant. Fuite en avant de l'homme chassé du paradis...

Surtout il n'y a plus de justification possible. Lorsque toute valeur se trouve enclose dans les limites de l'
humain trop humain, toute légitimation tourne en rond. Autour d'elle-même. Dès lors tout peut devenir légitime parce que tout peut se légitimer. Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en oubliant les règles conventionnelles du jeu. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les conventions. Mais s'il n'y a plus d'arbitre?

Enfin, suprême illusion schizophrène, celle de l'
homme impeccable. Mais cette illusion tient-elle devant tant de négativités engendrées? Et que devient l'homme désillusionné sans radicale possibilité de pardon? Si l'homme est responsable sans recours, qui nous pardonnera questionne le moderne Camus. S'il n'y a plus de radical pardon possible, il ne reste que la honte ou la fuite. Et souvent les deux en même temps. Fuite honteuse qu'on décèle jusque dans les idéologies les plus séduisantes. Avec leur fausse mauvaise conscience qui choisit chaque fois l'explication qui ne la met en question que fictivement. Avec leur mécanisme de défense contre l'angoisse inhérente à la réelle décision. Avec leur réflexe manichéen de dissocier le bien et le mal en pure extériorité. Avec leur réflexe infantile de toujours rejeter la faute sur l'autre...


Dieu peut-il être chassé des profondeurs humaines?

De là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C'est ontologiquement impossible. Vous ne pourrez jamais l'expulser. De même qu'un arbre ne peut se séparer de ses racines. De même qu'une rivière ne peut nier sa source. C'est impossible. Vous pouvez seulement le refouler.

Et l'entreprise de refoulement s'est mise à fonctionner, à travers notre histoire, avec l'implacable logique et la farouche énergie des désespérés. La gloire de l'homme était en cause, et sa puissance, et sa gloire.

Aux massives mécaniques de refoulement et aux lourds mécanismes de défense, on s'est efforcé de prêter la solidité scientifique. Une méta-histoire des `sciences' dites humaines, depuis leurs plus lointaines origines, révélerait sans doute la finalité occulte de leurs lucididés et l'ampleur de l'acharnement thérapeutique pour `sauver' l'homme de lui-même, c'est-à-dire pour le `sauver' de sa filiation divine.


Est-ce Dieu qui est refoulé? Ou est-ce l'homme qui se refoule devant Dieu ?

L'homme honteux se réfugie dans la caverne. Et là, ayant perdu le sens de sa raison, tourne désespérément en rond. Le grand enfermement. Ile d'Utopia. Société parfaite. Jardin zoologique. Asile d'aliéné. Archipel du Goulag...

Pour une intelligence malade de l'anthropocentrique schizophrénie une idéologie comme le marxisme peut représenter, selon la formule de Sartre, l'horizon indépassable de la modernité. Mais n'est-ce pas précisément parce que cette idéologie constitue, selon l'expression de J. Ellul, l'acrostiche géant de nos mensonges modernes ?


Retrouver la lucidité et refuser le mensonge

Il n'y aurait pas refoulement s'il n'y avait pas conscience, écrit Simone Weil. Le refoulement est une mauvaise conscience. L'essence des tendances refoulées, c'est le mensonge; l'essence de ce mensonge, c'est le refoulement dont on a conscience. Il faut tirer au clair les monstres qui sont en nous, ne pas avoir peur de les regarder en face...

La lucidité moderne voudrait vivre `seulement avec ce que l'on sait'. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l'on veut savoir ? En fait cette modernité en sait plus qu'elle ne sait. Elle sait sur fond de savoir refoulé. Car elle a connu au sens biblique où l'homme `connaît' la femme en la fécondant. La culture moderne a beau protester, elle ne peut pas faire comme si la rencontre n'avait pas eu lieu. Une si passionnée étreinte avec l'Autre au cours d'une si longue histoire d'amour...




Négative théologie négative

Singulier crépuscule des idoles

Une bien étrange inversion de cette `Götzendämmerung' annoncée naguère dans l'euphorie! Les idoles se mettent à vaciller. Toutes les idoles, spécialement ces belles idées - 'eidôlon', 'eidos' - fabriquées par l'homme et bouclées en séduisants systèmes ou en pompeuses idéologies. Avec les 'maîtres à penser' de l'enclos l'un après l'autre déboulonnés et renversés.

Au moment même où l'homme avait cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se levaient les `maîtres penseurs' du soupçon. Marx. Nietzsche. Freud. Les Maîtres penseurs du soupçon n'avaient pas fini d'annoncer la mort de Dieu que déjà les Maîtres penseurs de l'absurde annonçaient la mort de l'homme.

Beaucoup s'installent maintenant dans ce champ de ruines, tentés par la désespérance. D'autres, moins nombreux et plus lucides, découvrent que les déserts sont faits pour être traversés. C'est la foi en l'Exode qui fait la différence.

C'est
par l'absurde que l'enfant aimé du Père, devenu prodigue, expérimente maintenant qu'il est fait pour autre chose que de garder les cochons. Aujourd'hui, en cette fracture de l'histoire, n'est-ce pas par l'absurde que nous commençons à pressentir avec une évidence croissante que l'homme passe infiniment l'homme ?


Dieu présent en béance

Une des grandes questions que l'Occident moderne ne se pose pas est celle de son essence religieuse. Contre une telle question trop de mécanismes sont érigés en défense. Ne s'est-elle pas conquise elle-même `contre' le religieux ? N'a-t-elle pas libéré une plénitude d'immanence ? Ne s'est-elle pas constituée dans le triomphe du "même" qui se produit à soi-même son `autre', sans l'Autre

Il n'est pas certain que le discours conscient explicite la totalité des profondeurs. Il est même évident - et cette évidence ne cesse de croître là où jusqu'à aujourd'hui régnaient des certitudes contraires - que se manifeste de plus en plus l'
Autre invaincu.

Ironie de l'histoire. Humour de Dieu. La mort pour Lui annoncée, revendiquée, proclamée, surprend ses annonciateurs, ses revendicateurs et ses proclamateurs. Et, paradoxe, jamais il ne fut plus étonnamment question de Dieu. Fut-ce négativement.

Feuerbach:
C'est l'essence de l'homme qui est l'Etre suprême, et le tournant de l'histoire sera le moment où l'homme prendra conscience que le seul Dieu de l'homme est l'homme même. Homo homini deus.

Nietzsche:
Où est Dieu? s'écria-t-il. Je vais vous le dire. Nous l'avons tué! Vous et moi... N'entendons-nous pas encore le bruit des fossoyeurs qui portent Dieu en terre? Ne sentons-nous rien encore de la décomposition divine? Dieu est mort! Dieu reste mort!

Sartre:
Dieu n'existe pas... Il faut en tirer jusqu'au bout les conséquences.

La théologie niée ne fait pas l'économie de la théologie. Parodie qui fonctionne mêmement dans la substitution des termes différents et se dit `anthropologie'. Théologie toujours. Doublement théologie même. L'une, positive, à la gloire de l'homme. L'autre, négative, qui ne cesse de dire apophatiquement la transcendance en creux et le chiffre de l'indicible mystère.


Dramatique de la condition humaine

Car la béance reste incontournable. Et les plus extrêmes efforts de la modernité n'arrivent jamais à occulter - et plus le voudraient-ils, plus ils le manifestent en effet - l'irréductible dramatique fondamentale de la condition humaine qui se joue dans l'espace de quelque chose comme une `négative théologie négative'.

Depuis que l'homme est homme, il s'efforce de surmonter une double crise: celle des moyens et celle des fins. L'histoire s'identifie à ces efforts et témoigne en même temps de leur échec inlassable. La modernité occidentale croyait avoir découvert le secret d'une définitive solution. Il suffisait de la formuler et de la mettre en application. Les formulations se sont succédées et quelques-unes sont même passées à l'acte... Que les idéologies se prétendant `libératrices' soient au pluriel suffit déjà en lui-même à prouver leur réciproque inanité. Que leur concrétisation, là où elle a pu jouer, engendre la tyrannie et rien qui puisse dépasser la tyrannie et rien qui puisse permettre d'envisager un tel dépassement, achève la démonstration des impasses.

Auraient-elles même réussi à mettre en place, ne serait-ce qu'en une infime partie de notre monde, quelque chose comme un `paradis', il n'y a aucune raison de croire que, le temps passant, quelques bienheureux ne se révoltassent contre la tyrannie du bonheur.

Depuis le premier, l'histoire boude les paradis terrestres. Et très certainement pour la même raison! Que pourtant l'homme moderne refuse d'admettre. On tourne et retourne mille questions, on formule les hypothèses les plus invraissemblables. Exceptée une. C'est pourtant elle qu'un si énorme refoulement désigne à la vérité.

La tentation, depuis l'origine de l'humanité, ne cesse de susurrer: `Vous serez comme des dieux'. Lorsque la séduction bascule du conditionnel dans la réalité l'homme découvre qu'il est dieu
et qu'il doit mourir.

En attendant il est nu. Il est en manque de costume. Il est en manque de coutume. Il est en manque de culture. La culture commence avec l'agriculture. Elle engendre la division du travail. Très vite c'est le meurtre du frère. Ainsi se joue archéologiquement le premier acte du drame théurgique. L'homme se découvre dieu sans dieu dans la violence. Et depuis lors l'histoire grince...


Etrange inversion théologique

N'en déplaise à Auguste Comte, l'état `positiviste' n'est pas moins `théologique' que les états précédents. Il est même plus théologique que jamais. Mais autrement. L'état `théologique' marquait encore les différences. L'état `positif' les supprime, puisque c'est l'homme, désormais, qui se fait Dieu à la place de Dieu. Il n'est plus de science `humaine' qui ne soit en même temps science `divine'. Cette subtile réciprocité se voit sans cesse occultée. Elle joue sur fond de rivalité conflictuelle qui ne se dit pas. L'obscure dramatique de quelque chose comme une théomachie. L'anthropos n'a pas fini de régler ses comptes avec le theos.

La théologie niée ne fait pas l'économie de la théologie. Au contraire. Les plus extrêmes efforts de la modernité n'arrivent jamais à occulter l'irréductible dramatique fondamentale de la condition humaine. Seulement le drame sacral s'y joue en béance. A travers quelque chose comme une `négative théologie négative'.

La
béance, en effet, reste incontournable. Il arrive au sacré de se cacher sous cette autre forme de théologie qui s'appelle anthropologie. Il arrive même à celle-ci d'être doublement théologie. L'une, positive, à la gloire de l'homme qui veut être dieu. L'autre, négative, qui ne cesse de balbutier apophatiquement la transcendance en creux et le chiffre de l'indicible mystère.


Négative théologie

La raison la plus profonde de l'unidimensionnalité des sciences humaines qui ne peuvent révéler qu'une des faces du mystère humain c'est que, de fait, elles se constituent comme négative théologie. L'endroit d'un envers. L'envers d'un endroit.

Le refoulement massif témoigne négativement du refoulé. Le
même crie négativement l'autre. Un vide de Dieu se remplit étrangement de substituts inversés du divin. Là où la totalisation schizoïde expérimente l'ultime rétrécissement de la finitude et où elle croit rencontrer l'absolu neutre côtoyant l'absolu néant se situe un point décisif. Un point de rupture. Mais d'intersection aussi. Et de symétrique inversion.

Ce sur quoi toute notre recherche sans cesse converge, la
béance, trouve là son lieu propre. Comme un `trou noir' qui happe les trompeuses consistances. La béance semble s'abîmer dans le néant. En fait elle ouvre aux sources. Elle accule l'anthropo-logos aux extrêmes. Non pas pour sa mort. Mais pour sa résurrection.

Une
anthropologie négative ne peut que situer dans l'humour radical les positivistes consistances. C'est en leur cœur qu'elle surgit. Et c'est dans leur négation qu'elle procède. Dialectiquement.



Schizophrénique enfermement

Le renversement `copernicien' de la modernité s'absolutise. Il ne se veut plus seulement méthodologique mais métaphysique. En brûlant en même temps les ponts de `la' métaphysique.


Le strict possible humain en stricte immanence

Le possible humain se reprenant en anthropocentrique rationalité ne pouvait pas ne pas expérimenter dans le mouvement en clôture d'immanence l'ouverture de transcendance congénitale à la raison. Aussi les systèmes `rationalistes' du XVIIe siècle restent-ils, comme malgré eux, davantage en continuité qu'en rupture avec les grands courants de la métaphysique classique.

Plus spécifiquement `moderne' sera la rupture empiriste. Commencée au XVIIe siècle, elle dominera le siècle suivant et inspirera grandement les siècles suivants. 1690: `Essai sur l'entendement humain' de Locke. - 1710: `Traité sur les principes de la connaissance humaine' de Berkeley. - 1739: `Traité de la nature humaine' de Hume. - 1748: `Essai sur l'entendement humain'. - 1754: `Traité des sensations' de Condillac.

En eux-mêmes, ces quelques titres disent tout un programme. De la mise en question de l'entendement à l'affirmation de la sensation. Le strict possible humain en stricte immanence. La finitude se boucle sur la pure empirie physique et la pure facticité spatio-temporelle.

Toute `métaphysique', étant expulsée, l'être et la connaissance sont ramenés dans les limites d'une stricte `physique'. Là, dans les limites de l'immanence, ne règne plus qu'un monisme. Et ce monisme est matérialiste. Et ce monisme est réductionniste. Le supérieur se réduit à l'inférieur. Le tout se réduit à la partie. L'inférieur explique le supérieur. La partie explique le tout.


L'horizon indépassable...

L'expression est de Jean-Paul Sartre, mais l'idée était dans (presque) toutes les têtes. Il s'agit du marxisme qui occupait alors largement le champ intellectuel et nourrissait le Discours des Maîtres penseurs du temps. Tout le monde se mettait à humer goulûment l'air du temps. Personne ne voulait rater le train de l'histoire et rester en marge du messianisme des temps modernes. Comment ne pas communier à l'alliance enfin célébrée entre ceux qui pensent et ceux qui travaillent ? Quintessence de la `modernité', le marxisme s'identifie alors à l'espérance tout court. L'espérance au-delà de laquelle aucune espérance ne pouvait plus jamais trouver de place. L'horizon indépassable de notre modernité.



La Cité de l'homme

Elle ne peut se construire que sur les ruines de la `Cité de Dieu'. Il faut renouer avec un moment important de la fracture. Entre 1550 et 1750. Machiavel. Thomas More. Jean Bodin. Grotius. Hobbes... Vers une société humaine réellement `civilisée', sans arbitraire, fondée sur le `droit' et sur la `raison' ?

Pour Saint. Augustin l'histoire universelle s'identifie avec la lutte entre le bien et le mal. A travers cette lutte se décide l'instauration de la `Cité de Dieu'. Celle-ci ne peut pas ne pas être aussi l'authentique cité de l'homme. Elle seule est capable de ramener la diversité voire l'antagonisme des vouloirs humains à l'harmonie de ce qui est vrai, de ce qui est beau et de ce qui est bien. Elle seule maîtrise les subjectivismes et les volontés de puissance. Car à la racine de la Création tout entière et à la racine de chaque création particulière il y a un seul et même `ordre'. Et cet ordre est le reflet de l'Ordre divin éternel. De cet Ordre découle une `norme' dont chaque être humain porte au profond de soi-même la marque. Même obscurément elle ne cesse de resplendir en lui. Malheur aux hommes et aux Etats dont le vouloir va contre cette norme !

Les temps nouveaux perdent la relation verticale à la Norme absolue. La cité de l'homme, désormais, sera pour l'homme, à partir de l'homme et autour de l'homme. Alors surgit la redoutable question: comment fonder le droit en l'absence d'un fondement divin ?

Le
droit pour un Machiavel ? Il n'a plus essentiellement besoin d'un garant divin. Il s'impose lui-même à partir des faits. Ne suffit-il pas à un `désordre' d'être `établi' pour devenir `ordre' ? Les moyens se justifient par eux-mêmes. Il suffit qu'ils réussissent. L'ordre public s'identifie à l'efficacité politique, c'est-à-dire à une sorte de `physique' ou de `mécanique'. Le succès du Prince est sa maîtrise du jeu des forces et des passions humaines. Sa `gloire' suffit à le justifier. Dès lors la `virtu' n'a plus grand chose à voir avec la vertu morale. Elle s'identifie à la force, à la puissance, à la virtuosité, au génie d'exploiter la fortune...

Le fondement du pouvoir pour un Jean Bodin ? Le pouvoir d'Etat doit être absolu et trouver une justification absolue. D'où peut lui venir cet `absolu' nécessaire ? Il ne peut venir d'un vouloir, toujours subjectivement relatif. Il ne peut venir que de la `nature' des choses, de la nature de l'Etat. Nature fondamentale se traduisant en lois fondamentales auxquelles la monarchie absolue elle-même doit être soumise.

La `souveraineté' pour un Grotius ? Elle s'identifie avec la `souveraineté du peuple'. Ni l'Etat, en effet, ni le Prince ne sont des absolus. Le peuple, oui. Cet absolu se fonde sur la `nature' essentiellement sociable de l'homme.


L'esprit devenu orphelin

Comment expliquer l'activité intellectuelle de l'homme réduit à sa simple immanence matérielle ? Au départ il n'y a qu'une possibilité vide. La statue de Condillac. Tabula rasa in qua nihil scriptum. Il suffit de doter cette statue d'ouvertures. Ce seront les sens, aussi bien externes qu'internes. Rien n'entre dans la statue sinon à travers les sens. Tout ce qui s'écrit sur la table rase ne vient donc que de l'expérience. Et uniquement de l'expérience sensible, source unique de nos représentations. Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu.

Reste à expliquer comment la statue en vient à avoir des `idées', à penser et à construire son univers spirituel. Ici il ne reste à la possibilité matérialiste que le recours au mécanisme. Avec ses propres présupposés. D'abord, que tout complexe s'explique à partir d'éléments simples, en l'occurrence les impressions sensualistes élémentaires, et suffisent. Ensuite, que ces éléments se combinent par simple contiguïté et par simple `association'. Toute la vie spirituelle de l'homme se trouve ainsi réduite à une simple affaire de combinaisons et renvoyée du côté de la statue nue.



L'inconscient sans père ni mère

Un inconscient qui s'enlise dans la clôture du `ça' pulsionnel ou structural. A la place des profondeurs humaines ouvertes à l'Autre plus intime que nous ne le sommes jamais à nous-mêmes. Un père mythique qui n'a plus de substance ni de réalité, laissant un inconscient orphelin. A la place du Père de qui vient toute paternité et qui, par agapè, dit son Verbe, engendrant son Fils et une multitude de ses frères.

Jean Tauler, cinq siècles avant Freud, éclaire les épaisses `instances' qui stratifient l'inconscient. Il en compte jusqu'à quarante, les comparant à des peaux d'ours noires et gluantes. Avec infiniment plus de perspicacité, il dévoile les profonds mécanismes de méconnaissance et de défense qui s'interposent entre ces fausses profondeurs dans lesquelles l'homme farfouille avec complaisance et les plus profondes profondeurs où le Père, dans l'éternel maintenant, engendre son Fils, et avec lui, tous ses fils.

Mais le schizoïde enfermement méconnaît ces mécanismes de méconnaissance et défend ces mécanismes de défense. Voilà donc cet homme qui, pourtant,
"passe infiniment l'homme" enlisé dans les `peaux' nauséabondes. Il a beau en soulever, il en reste d'autres. Peut-être ne tient-il pas du tout à les soulever toutes ! Comme s'il avait l'appréhension qu'en soulevant la dernière il ne tombe, horrifié, dans un abîme de lumière, devant abandonner ses nyctalopes `certitudes'.

Il vaut sans doute mieux les hanter de mythes. Œdipe suffit à son divertissement.


Le signifiant déraciné

Abstraite à la fois du réel et de la pensée, la réalité linguistique se boucle en autonomie comme strict `objet' de science. Au fait que `l'homme parle' se substitue vite l'axiome `il y a du langage'. Un glissement d'abord méthodologique. Il attente cependant à l'humain. De la science il déborde sur la philosophie. Derrière la liberté de la parole se profile la nécessité particulière de la langue constituée; derrière cette nécessité particulière, la nécessité universelle du langage constituant.

Cette nouvelle linguistique ne s'occupe que du
rapport entre le signifiant et le signifié, c'est-à-dire du rapport entre la matérialité phonique du signe et le concept, entre l'image acoustique et l'image mentale. Elle ne s'occupe pas du rapport entre signe et chose. Le signe fonctionne dans l'espace clos d'un système structural. Dès lors ce n'est plus le projet humain qui produit le sens mais le système.

Exit le signifié. Reste le signifiant avec sa réduction à l'état de langage brut. Ce n'est plus l'humain qui explique le langage, c'est le langage qui explique l'humain. Se trouvent alors remises en question les sciences humaines en tant qu'humaines. Voilà l'humain livré à cette plus fondamentale nature derrière toute culture, à cette plus originaire structure derrière toute histoire. La boucle du même enfin complètement bouclée !

Désormais
il y a la loi du langage qui régit l'ordre du signifiant et partant du symbolique. Le sujet est réduit à l'objet, le conscient à l'inconscient, la liberté à la nécessité, et finalement le sens au non-sens. La signification n'est plus que phénoménale. Derrière tout sens, dit Lévy-Strauss, il y a un non-sens. Le nouveau cogito veut, avec Lacan, se formuler de façon suivante: je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas. Le langage parle sans je. Simplement ça parle ! Exit l'homme...


La parole devenue folle

Folle comme une roue qui ne cesse de tourner ayant perdu son `embrayage'. Toute crise est toujours en même temps crise de la parole. C'est-à-dire de la signification. Très profondément une crise du sens total. Alors les hommes ont beau construire la plus merveilleuse des tours. Ils ne se comprennent plus. La parole est livrée à l'équivoque. Parce que le sens éclate. Parce qu'ils ne boivent plus à la même source du sens. La plus belle des tours ne peut être que vouée à la ruine !

Ce que parler ne veut plus dire. Lorsque les référentiels glissent en immanence et que les valeurs se reprennent dans la courbure anthropocentrique. Lorsque la Parole de Dieu ne transcende plus ce possible et ne lui confère plus sa norme. Lorsque la vérité tout entière est livrée au seul possible de l'homme. Reste le `Discours Dominant'. Avec ses `Maîtres penseurs'. Et les camps de concentration pour les pauvres libertés rebelles.


Babel

La totalité constituante n'est plus donnée absolument. Une `bulle' se constitue ex nihilo. Elle se boucle en finitude. Elle flotte dans le vide sans recours. L'objectivité étant néantisée reste la subjectivité objectivée. Le sens constitué veut être le sens constituant. Les effets se rendent autonomes. La méthode se substitue aux liens.

Impossible recherche d'un
langage qui soit, selon l'expression de Rimbaud, l'âme pour l'âme. Le signe se trouve de plus en plus vidé face à l' `objet' qui fuit à l'infini. Le signe se coupe du référent. Le signifiant se coupe du signifié. C'est la subjectivité qui crée les signes et les signifiants. Le signe schizophrène s'éclate. La parole se désintègre. La parole humaine n'est plus à partir du sens mais se veut créatrice du sens. Le discours subjectif devient archéologiquement constituant.

Reste une anarchie nominaliste `créatrice' d'une infinité de langages et d'une infinité de confusions. Babel !


Sans recours

Voilà donc le possible de l'homme livré à lui-même. Une grande euphorie pour celui qui se veut être `maître et possesseur' de toutes choses. Mais, en même temps, une tâche qui se fait infinie. Car désormais il s'agit de fonder ses fondements, de certifier ses certitudes et de valoriser ses valeurs. Sans recours.

La justification s'interdisant un
dehors d'elle-même, c'est désormais à l'intérieur de la clôture qu'il faudra fonder et justifier. Le vrai, par exemple, ne pouvant plus se fonder autrement que par la seule non-contradiction à l'intérieur d'une totalisation schizoïde. Dès lors seule l'articulation interne, c'est-à-dire la méthode, est capable de faire la vérité. Empirismes et rationalismes se justifient tour à tour par une insistance sur un `je perçois' ou un `je conclus'. Phénomènes ou rapports logiques, qu'importe au fond puisque l'intelligence reste prisonnière de son seul possible. Comment dépasser désormais les criticismes, les utilitarismes, les relativismes, et tant d'autres `ismes' à haut coefficient d'incertitude ?

Quelle justification reste possible ? Lorsqu'il n'y a plus de valeur qui ne soit enclose dans les limites de l' `humain trop humain'. Lorsque toute légitimation tourne en rond, autour d'elle-même. Lorsque tout peut devenir légitime parce que tout peut se légitimer.

La raison coupée du réel absolu, la raison renvoyée à sa propre justification par elle-même, ne peut pas ne pas promouvoir son `Etre suprême'. Au pluriel ! Nature. Cosmos. Humanité. Société. Progrès. Science. Etat...

Rationalisations multiples. Autant de mécanismes de défense ! Chaque fois un retour du refoulé sous un avatar différent. Recherche désespérée, sans cesse reprise, d'un ultime sacral dans un des possibles humains. Une efflorescence en `ismes' !

Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en se fermant les yeux sur le fait que les règles du jeu soient seulement conventionnelles. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les conventions. Mais s'il n'y a plus d'arbitre ?

Enfin, suprême illusion schizophrène, l'homme impeccable. Combien de temps cela peut-il tenir sans cinglante déconfiture ? Face à l'absolu du mal... Face à l'incontournable de la négativité... Que devient l'homme faillible sans radicale possibilité de pardon ? Si l'homme est responsable sans recours, `qui nous pardonnera ?', pour reprendre la question du moderne Camus. Et sans pardon reste-t-il autre chose que la honte ou la fuite ? Souvent les deux en même temps.


Flirt avec le néant

Signe d'un temps où l'homme ne peut plus survivre après avoir rompu les liens ontologiques, après avoir perdu le signifié et proclamé le déclin des absolus, du sens et de la valeur. Signe d'un temps où l'homme ne peut pas ne pas mourir après avoir fait mourir Dieu... Ne reste-il réellement que le signifiant nu, insensé, tournant à vide dans la finitude ? Lorsqu'on perd le sens de l'homme, on est prêt à se prostituer aux résidus idéologiques d'une simple méthode.


Paradoxes


Le moins surprenant de la récente modernité n'est pas qu'elle commence à prendre une conscience concrète d'un certain nombre de paradoxes.

Premier paradoxe. La désintégration concrète est proportionnelle à l'intégration abstraite. L'intégration de l'étrange par la `science' ne fait que briser les liens concrets pour leur substituer les liaisons abstraites de l'extériorité. Loin de `donner' sens, la science ne peut que nouer en faisceau abstrait un éparpillement de débris du sens concret dont elle a provoqué l'éclatement. Grâce à la science, l'étrange objectif diminue. Mais dans l'expérience concrète de l'homme, l'étrange subjectif déborde. Comme si une abondance quantitative au niveau des idées trouait l'existence d'un vide qualitatif.

Deuxième paradoxe. La croissance de la totalisation harmonieuse fait croître le Goulag. En bouclant l'harmonie sur elle-même dans l'exclusion de l'étrange on boucle un enfermement qui engendre un plus grand étrange ! Comme si le sens était réfractaire à sa reprise dans l'harmonie de l'idée. Et plus encore à la cage, fut-elle dorée, que veut lui réserver l'idéologie, destin quasi fatal du sens devenu schizoïde. Comme l'a profondément perçu Soljenitsyne, l'étrange apprivoisé engendre le carcéral étrange qui condamne à de plus en plus d'étrange non seulement celui qui est interné dans le mais sans doute encore davantage celui qui y enferme, et le geôlier du geôlier jusqu'au sommet de la pyramide.

Troisième paradoxe. A partir du lien total rompu, l'effort d'intégration totalitaire engendre une prolifération d'insularités étrangères les unes aux autres. Une sorte d'atomisation de l'humain en miettes. Dieu devient étranger à l'homme et l'homme devient l'étranger de l'autre et de soi-même. La fameuse `incommunicabilité'... Et comme un cancer cela gagne le tout. Non seulement classe contre classe mais aussi travail contre travail et savoir contre savoir. Un monde éclaté où mille domaines se crispent en autonomie. Unités partielles extérieures les unes aux autres se constituant en étrangetés réciproques où à la limite n'importe quoi devient altérité aliénante de n'importe quoi. La schizoïdie elle-même émiettée !

Quatrième paradoxe. L'effort d'intégration totalitaire ne fait qu'accentuer la non coïncidence avec l'être. Plus l'homme in-siste sur le `même', plus il expérimente la vacuité de cette insistance et son ex-position à l'autre. L'étrange intégré fait ressentir comme d'autant plus étrange ce qui reste inintégrable. L'étrange devenant encore plus étrange. Et l'absurde exponentiel...



L'entropie sous les espèces du mal

Pourquoi le mal habite-t-il notre monde ? Pourquoi le mal habite-t-il notre cœur ? Pourquoi ne naissons-nous pas, comme l'animal, innocents ?

Il est prolifique. Le mal engendre le mal à l'infini. La `une' de tous les journaux crie inlassablement sa massive présence sous toutes ses formes imaginables et inimaginables...

Nous sommes aujourd'hui mal outillés intellectuellement pour comprendre ces puissances du mal. Les vicissitudes épistémologiques de notre époque ne doivent cependant pas nous empêcher d'avoir un sens pour ce mystère du mal qui nous entoure et parfois nous domine. Nous avons besoin d'un surcroît de lucidité !


Le péché

Le péché n'est prométhéen que dans les fictions. En fait il commence par l'insinuation plutôt que par des invectives tonitruantes. Il arrive de biais. Il vient par glissement. Il se masque du `on'.

Voyez Babel. Pas de grand chef. Pas de meneur. Simplement le `on' diffus. Comme pour se donner courage à travers les démissions irresponsables. `On' s'entend à demi-mot. `On' trame. `On' se dit l'un à l'autre... `On' se sent d'autant plus fort dans la masse anonyme.

Est-ce si différent aujourd'hui ? Passez au crible les mégatonnes de paroles proférées, cette masse innombrable de verbe médiatisé et mercantilisé. Sous toutes les formes. `Ça' prend. `On' en parle. `C'est' dans le vent. “Il ne faut surtout pas manquer ça” !

Effet `boule de neige'... Les prétendues `audaces' - qui sont autant de `démissions' - s'accumulent et gonflent en s'accumulant... Il y a toujours assez d'imbéciles pour applaudir et toujours assez de mécréants pour monnayer ces applaudissements. Et elle fonctionne, la mécanique démissionnaire...


L'entropie au cœur du monde

La radicale entropie au cœur du monde. On pouvait croire un moment qu'il ne s'agissait là que d'un `dogme' que les `Lumières' rendraient vite obsolète. Hélas! Il est plus actuel et plus cuisant que jamais.

Un monde qui fait mourir l'Innocent, un monde qui crucifie le Christ, un monde qui, deux mille ans après, invente Auschwitz, révèle la massive présence de cette insondable négativité qu'est son mal. Ce mal du monde résiste, irrationnel, transrationnel, à toute possible compréhension. Il renvoie la raison hébétée du côté du dérisoire.

Le mal est de trop dans l'immanence. Il déborde l'immanence de toute part. A sa manière il est transcendant, d'une sorte de transcendance négative. Tremendum mysterium iniquitatis !

Quelque chose a mal tourné en un point décisif pour l'ensemble de l'humanité. Où trouver assez de lumière pour éclairer cette faille ? Ne serait-ce pas en ce dernier chaînon de la généalogie du Christ selon saint Luc ? ...
Seth, fils d'Adam, fils de Dieu. (Luc 3:38).

La rupture de l'ultime maillon destiné à lier filiation humaine et filiation divine. Une coupure. Une revendication schizoïde. Les fils d'homme désormais frères conjurés dans leur révolte contre le Père.

Et ce péché, nécessairement, se transmet des frères aux frères, des pères aux fils, de génération en génération... Jusqu'à ce que le Fils, avec ses frères, de génération en génération, puisse redire en nouvelle communion de grâce l'éternel Amen. Jusqu'à l'Avènement, nous restons ainsi tendus, distendus, entre péché et grâce...

C'est la matrice même de notre humanisation qui doit être affectée par cette originaire négativité conspirante. Et qu'est fondamentalement cette matrice du spécifique humain, sans laquelle aucune animalité n'accède jamais à l'humanité, sinon la parole ?


Une fois l'Alliance rompue...

Les choses peuvent-elles tourner autrement qu'après l'originelle rupture ? Vous serez comme des dieux. La séduction du tentateur devenait irrésistible. Ensuite... Ils virent qu'ils étaient nus. Reste la honte ou l'exhibitionnisme. La modernité opte pour le deuxième terme de l'alternative.

Le `péché du monde' reste scandale pour la raison. Pourtant la raison ne fait que balbutier devant sa réalité.
L'homme est plus inconcevable sans ce mystère, écrit Pascal, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme. Comment rendre raison de ce mal mystérieux qui atteint si sournoisement notre culture ? Un mal sans doute beaucoup plus inquiétant que les diagnostics courants ne voudraient l'admettre. Quelque chose comme une psychose de la culture ! Avec ses symptômes autistiques et schizophrènes. Ce mal est-il innocent ? Est-il sans faute ? Est-il sans péché ?


Le prince de ce monde

Que notre monde soit l'enjeu d'un affrontement qui le dépasse heurte visiblement notre monde moderne. Après avoir réduit la pluralité des ordres au seul règne phénoménal, c'est-à-dire transparent à notre seule possibilité scientifique d'aujourd'hui, nous présupposons un monde axiologiquement neutre, aseptisé de l'invisible. La science peut certes prétendre, et fort légitimement, qu'un tel monde lui suffit. Mais le monde, lui, n'a aucune raison d'être sûr, qu'ainsi réduit, il se suffise à lui-même ! Il a au contraire beaucoup de raisons pour soupçonner en ses béances des ouvertures vers sa propre transcendance.

Si l'aventure de l'Occident moderne peut être considérée, très profondément, comme une négative théologie négative, un chapitre s'ouvrirait ici sur une négative démonologie négative dévoilant les ruses du Prince de ce monde. Qui osera écrire un tel chapitre ?

Celui qui prétend avoir le dernier mot sur le monde... Il est puissant. C'est en maître de la gloire du monde que le Tentateur s'approche de Jésus.

Jésus refuse le triple pacte que lui propose le Puissant de ce monde. Au nom de l'Alliance. Quel culot quand même ! D'où lui vient cette puissance ? D'une
démission. Celle de l'homme, à qui pourtant la domination du monde avait été donnée. Le `Malin' l'a usurpée. Contre l'Alliance !

Menteur et père du mensonge. Il pervertit la Parole dès le commencement et provoque l'homme à le joindre en son pacte schizoïde. Menteur dès l'origine. Pécheur dès l'origine. Maître d'un monde de ténèbres. Il ne sort que masqué. Maître des alibis mensongers. Maître des étiquettes truquées. Maître des abstractions faciles. Maître des conformismes... Seul l'Esprit de Vérité le démasque !


N'est-ce pas lui
, l'ange Luci-fer, le porteur des 'lumières' ? Vous serez comme des dieux ! A qui peut-il susurrer cela ? A celui qui a oublié tout en portant en soi la profonde nostalgie. Oublié l'essentiel de son héritage paternel, oublié la Parole certifiant qu'il était fils de Dieu, qu'il était infini, que la terre lui était soumise... Tout cela je te le donne, si tu te prosternes ! L'euphorie occulte alors ce qui un jour, nécessairement, adviendra. C'est écrit: Ils virent qu'ils étaient nus...


La parole pervertie

Le serpent dit... — La femme répondit... — Le serpent répliqua... (Genèse 3) L'engrenage fatal commence ainsi. On se laisse gagner par les charmes du séducteur. On s'excite au son de la voix tentatrice. 0n ne refuse pas de donner champ au soupçon sur la vérité de l'Alliance. On se prête à un échange en catimini. Le dialogue se noue. Ce que tout seul on n'aurait pas osé prend corps dans cette `entente' sur des malentendus. De démission en démission on glisse hors de l'Alliance.


Quelque chose comme une complicité fuyante, un pacte à côté, une connivence contre la communion ! La parole schizoïde... On la croyait d'audace, cette parole. On se retrouve avec des mots qui ont perdu le souffle.

Créé à l'image et à la ressemblance du Logos divin, l'homme est le vivant qui parle. Par une connaturalité profonde, la parole humaine n'est pleinement elle-même qu'en dialogue, en alliance, avec la Parole de Dieu. Le péché commence et s'accomplit avec la parole qui se coupe de l'essentiel Dialogue et se met à fonctionner en schizoïdie.

Le péché archéologique, péché originel, péché du monde, est-il fondamentalement autre chose que la perversion de la Parole humanisante par l'instauration d'un discours schizoïde qui se fait discours dominant ? Une autre diction, une contra-diction par rapport à ce dire de la Parole et à ce souffle du Logos divin qui suscite l'humanité authentique. Un péché contre la matrice du spécifique humain et, partant, un péché contre l'être vrai de l'homme.

Chaque homme naît là où le Père ne cesse de dire son Verbe. Et l'homme n'est homme que dans cette diction. Même si la masse des phénomènes semble l'occulter, cette vérité est seule fondatrice de la plénitude humaine. Sans elle l'humain se voit finalement condamné à tourner en rond. Sans partage avec le Logos. En clôture tautologique.

A la Parole qui veut nouer toutes choses dans la fidélité de l'amour s'oppose un discours qui mobilise dans la division. Quelque chose comme un pacte factieux d'éléments rebelles, un pacte schizoïde.


Le mal congénital

Originel. Péché du monde. Le mystère chrétien se nierait lui-même en le niant. Sans lui, quel sens aurait la Rédemption ? Mais avant d'être un concept théologique essentiel, le péché du monde est une réalité d'expérience. Nous ne naissons pas cent pour cent bons. Nous ne naissons pas en harmonie. Une faille est là au creux de notre être. Et aucune théorie ne peut en trouver la raison. Chassez-le - comme l'ont essayé des générations de gens mal `éclairés' - et il revient au galop ! Sous mille avatars.

Quelque chose comme un péché `constituant' — “peccatum peccans" selon saint Irénée — derrière tous les péchés constitués. Péché originaire. Primitive faille qui appelle la suite de nos faillites. Première chaîne sur laquelle se trame tout ce tissu d'iniquité qui recouvre la terre.

C'est la matrice même de notre humanisation qui doit être affectée par cette originaire négativité conspirante. Cela échappe à l'approche claire et distincte que voudrait notre raison. Beaucoup préfèrent donc se taire. Mais le péché résiste à ce silence. Reste une parole autre qui parle à travers une profonde symbolique. Qu'est-ce que ce péché du monde que l'Agneau désigné par Jean le Baptiste peut porter et enlever ? Peut-être seul le regard clair d'un enfant de l'Alliance permet-il d'entrevoir sa consistance occulte et de le dévoiler comme conspiration contre l'Alliance, contre Dieu et contre son Christ. Un pacte d'anti-Alliance noué par une mystérieuse solidarité schizoïde orchestrée par le Satan qui est aussi Légion...


L'entropie au cœur de l'humain

Les péchés capitaux... Ils monnayent en quelque sorte le péché du monde en toute humanité individuelle ou collective. Traditionnellement on en compte sept. L'orgueil, l'envie, la colère, l'avarice, la luxure, l'intempérance, la paresse. On les croit d'un autre âge. Leur actualité est plus brûlante que jamais. Ils piègent notre désir. Ils le piègent à sa racine.

Avant que je ne désire, déjà ça désire en moi. Ce désir d'avant, ce désir fondamental, est marqué d'une profonde ambivalence. Quelque chose comme une faille entre grâce et péché. Il désire à la fois l'ouvert et le clos. La généreuse ouverture qui lui reste de l'originaire acte créationnel. Le repli dans la clôture qui ne peut lui venir que de l'originel acte schizoïde, comme un vestige très concret du péché du monde dans nos psychologies. Tels sont les péchés capitaux. Ils affectent négativement notre désir à sa source.

Il reste au désir de se masquer pour se rendre sortable. Il se déguise et s'habille de `bonnes manières'. Mais qui est dupe de ce jeu de cache-cache ? La `civilisation' peut sans doute rendre sortable. Mais peut-elle `sauver' ?

Les péchés capitaux régissent un système totalitaire du
même. L'orgueil s'enferme dans le `je'. L'avarice, la luxure, l'intempérance, la paresse insistent sur `mon' avoir, sur `mon' plaisir, sur `ma' satisfaction, sur `mon' bien-être. `Je', `moi', `mien'... face à l'autre, au détriment de l'autre, contre l'autre; voilà pour l'envie et la colère.

Le système des péchés capitaux enferme ainsi le désir en son autistique schizoïdie. Mais ce faisant il ne peut pas ne pas le faire jouer contre lui-même. Tel le serpent qui se mord la queue, pris à sa propre voracité.

L'envie... Une profonde réflexion sur les péchés capitaux, et sur l'envie en particulier, aurait pu éviter à Marx d'échafauder sa monumentale illusion. Mais sans doute, alors, ne l'aurait-on pas pris au sérieux. Marx voulait libérer une dynamique capable de combler radicalement le désir humain. Tout le désir et le désir de tous. Cet optimisme, nous l'avons vu, sous-estimait les limites, physiques et morales, des possibilités de l'outil producteur d'euphorie. Mais il péchait plus gravement encore contre la nature profonde du désir lui-même. Car il ne s'agit pas d'une abstraction. Il s'agit du désir réel et concret. Et ce désir est blessé. Comment, à partir de la `lutte des classes', sortir du cercle vicieux de l'envie contre l'envie ? Comment accéder à la `société sans classes' sans convertir le désir à sa racine ? Et comment désaliéner le désir de son péché originel dans l'immanence matérialiste et athée posée comme principe ? L'homme rendu à lui-même ? Non, le désir simplement rendu aux péchés capitaux.

Karl Marx. La `lutte' ne serait-elle purificatrice des négativités ? Ce recours à l'éros dominateur est certes immédiatement `mobilisateur'. Il fait appel à ce ressort simple et facile qui dresse le même `contre' l'autre. En même temps, il justifie la lutte qui ne peut être que `juste' et canonise les protagonistes qui ne peuvent être que `purs'. Face à l'adversaire devenu bouc émissaire absolu. Le tout prétendument sanctionné par l'éternel jugement de l'histoire. Au fond Marx et la bourgeoisie, situant simplement leurs intérêts en opposition, ne partagent-ils pas un même éros ? Ne fonctionnent-ils pas selon la même entropie ?

Le désir débridé. Nous le voulons sans tabou. Nous le voulons sans péché. Nous le voulons sans mesure. Même les plus farouches hérauts de la `libération totale' doivent déchanter. La nature des choses, au besoin, le leur rappelle cruellement.

Une fois donné libre cours aux péchés capitaux, rien ne semble pouvoir arrêter leur prolifération et le déchaînement de leur conflictualité. Envie contre envie. Orgueil contre orgueil. Soif d'avoir contre soif d'avoir. Injustice contre injustice. Avidité contre avidité. Jouissance contre jouissance...

Eros ne peut pas ne pas vouloir combler la différence. Mais ainsi la distance entre source chaude et puits froid va nécessairement en se rétrécissant. L'entropie croît. La différence sans laquelle le désir n'est pas glisse vers l'indifférence. Donc vers la mort. Ce destin est fatal en immanence.

Pour vaincre l'entropie, pour faire grandir la néguentropie, il faut un renversement et un retournement d'Eros. Qui ou quoi peut opérer ce renversement ? Le chrétien sait... Cette conversion d'Eros s'appelle Agapè.


Au-delà des crucifixions


L'Occident moderne expulse aussi violemment la croix qu'elle expulse la transcendance. Ce Messie crucifié qui, depuis les origines, est folie pour les païens reste, aujourd'hui, plus folie que jamais. Qu'est, en effet, la croix sans transcendance, sinon absolu non-sens ? Elle qui EX-pose. Elle qui est Exode absolu. Hors de... Mais vers quoi ? Vers qui ? Vers où ? Vers le néant ? Ou vers l'Autre ?

La croix est crise de l'être dans toute sa largeur et dans toute sa profondeur. Elle est déroute de toutes les valeurs. Elle est faillite de toutes les logiques. Ainsi elle peut être au sens le plus originaire et le plus fort du terme DIS-cernement.

Ne pouvant s'ex-poser dans la rupture, la modernité est tentée par l'absurde. Paradoxalement jamais culture ne fut plus sensible aux crucifixions et en même temps plus allergique à la Croix. Mais peut-il en être autrement lorsque la conspiration se met à expulser si violemment son exposante judéo-chrétienne pour se replier dans sa désormais impossible composante païenne ? Un tel Mystère n'est pas impunément révélé sans que s'énervent les sens - par exemple l'épicurienne équivalence de la mort et du rien ou la stoïcienne équivalence de la mort et de la loi - qui, malgré tout, permettait à l'homme non chrétien de survivre.

Affectés par la déperdition ambiante de la transcendance, certains chrétiens eux-mêmes, aujourd'hui, en sont réduits à chercher du côté de la simple `transcendantalité'. La Croix du Christ devenue simplement `exemplaire', `témoignage' d'amour, voire `force mobilisatrice' des bonnes volontés, risque ainsi de perdre toute signification autre que morale et symbolique !

Le regard charnel, conditionné à ne jamais voir que l'envers du monde, ne comprend pas la profondeur transcendante du mystère de Dieu tel qu'il peut se partager avec l'homme divin. Il faut pour cela descendre en ses propres profondeurs. Là seulement le
`cœur' voit.

Le mal du monde distend le monde. Le péché du monde crucifie le monde. Quoiqu'il fasse, il n'arrive plus à se boucler sur sa païenne euphorie. Il se rompt. Il s'ouvre sur la rédemption. La plaie profonde au flanc du monde crie sa béance et sa transcendance.

Une masse de négativités du monde se révéleront finalement négatives positivités. Parce qu'il y a la grâce. Mais restera aussi une entropie du monde de trop pour l'éternité. Les `poubelles de l'histoire' sont incroyablement plus terribles que celles imaginées par des penseurs superficiels. Viendra un discernement ultime, un dernier Jugement..