Alters

 

'Alters' comme le préfixe qui, spécialement en notre temps, veut marquer au superlatif tel ou tel mouvement d'idées ou d'action. `Altermondialistes', par exemple, ou `alterconsommateurs'.

Le fait d'être `autre' peut exister à des degrés divers. De la simple originalité vestimentaire ou du simple non-conformisme à une `altérité' beaucoup plus radicale. Une telle radicalité se mesure incontestablement à la profondeur des enjeux existentiels de l'humain. Elle se mesure aussi à travers la différence de ce qu'elle n'est pas.

En général il s'agit d'être l'alter de ceci ou de cela. Ici il est question d'
alters tout court. D'Alters au sens absolu. De tels `Alters' absolus il n'a jamais existé, à travers la vaste Histoire de notre monde, qu'une seule espèce. Et sans doute, ne peut-il jamais en exister d'autre.

Au coeur du paganisme régnant, la différence chrétienne a été immédiatement manifeste. Vingt siècles après, même à travers des accomodements saisonniers, elle n'a rien perdu de son altérité. Au contraire!


Entre petit nombre et universalisme

Les `alters', quels qu'ils soient, sont par principe minoritaires. Les études statistiques en sociologie sont là pour le confirmer. Lorsque l'élite devient masse, peut-elle rester élite ? Lorsque l'exception se fait règle, peut-elle encore se dire exception ? Or la foi chrétienne s'est d'emblée affirmée hors des sacristies et des chapelles. Universelle. Catholique. Aux antipodes de toute `secte', le christianisme manifeste sa mission à la face de l'univers. L'Evangile doit être annoncé à tous les peuples. Tous les hommes sont pricipiellement sauvés. Par-delà les races, les peuples et les nations, le monde entier est appelé dans le Royaume de Dieu. Les croyants ont à être le sel de la
terre et la lumière du monde.

Certes, “beaucoup sont appelés”. En même temps Jésus insiste sur le “peu d'élus” et sur la “porte étroite”. Et, de fait, l'infinie exigence évangélique est telle qu'elle semble largement dépasser les capacités du grand nombre. La foi chrétienne se trouve ainsi tiraillée entre une double polarité, celle d'un `universalisme' et celle d'un `élitisme'.
De droit, le christianisme est universel. De fait, la difficulté d'être chrétien semble le réserver à des troupes d'élite.

La tension entre le “grand nombre d'appelés” et le “petit nombre d'élus” est de nature dialectique. Ainsi chacune des deux polarités antithétiques provoque l'autre à son dépassement. Elles se dépassent toutes les deux dans l'aventure eschatologique qui ouvre l'espace de notre liberté.
Déjà le salut est advenu à tous. En même temps il n'est pas encore achevé.


Criant la différence

Les hommes des temps modernes dont l'intelligence est si émoussée qu'elle ne comprend plus le sens du langage chrétien ne sentent même plus ce qu'il y avait d'épouvantable pour un esprit antique dans la formule paradoxale: "Dieu crucifié". Jamais dans une conversion il n'y eut rien d'aussi hardi, rien d'aussi terrible, rien qui mît tout en question et posât tant de questions. Cette formule annonçait une transmutation de toutes les valeurs antiques. Nietzsche, 'Jenseits von Gut und Böse' (3,46).

Ma parole et mon message n'avaient rien des discours persuasifs de la sagesse; c'était une démonstration d'Esprit et de puissance, pour que votre foi reposât, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. Pourtant c'est bien d'une sagesse que nous parlons parmi les parfaits, mais non d'une sagesse de ce monde ni des princes de ce monde, voués à la destruction. Ce dont nous parlons, au contraire, c'est d'une sagesse de Dieu, mystérieuse, demeurée cachée, celle que, dès avant les siècles, Dieu a par avance destinée pour notre gloire, celle qu'aucun des princes de ce monde n'a connue.

L'homme qui n'a que ses forces d'homme ne peut pas saisir ce qui vient de l'Esprit de Dieu; pour lui ce n'est que folie, et il ne peut comprendre, car c'est par l'Esprit qu'on en juge. Mais l'homme qui est animé par l'Esprit juge de tout, et lui ne peut être jugé par personne.
Saint Paul, 1 Corinthiens (2:4-15).

Le langage de la croix est en effet folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu.

Dieu a frappé de folie la sagesse du monde! Au moyen de sa propre sagesse, en effet, le monde a été incapable de reconnaître Dieu. C'est donc par la folie du message que j'annonce qu'il a plu à Dieu de sauver les croyants. Les Juifs, eux, réclament des signes et les Grecs recherchent la sagesse, mais nous, nous proclamons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.

Ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages; ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort; ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l'on méprise, voilà ce que Dieu a choisi; ce qui n'est pas, pour réduire à rien ce qui est, afin qu'aucune chair n'aille se glorifier devant Dieu.
Saint Paul, 1 Corinthiens (1:18-29).


L'Alter eschatologique

C'est aux extrêmes que culmine l'altérité chrétienne . La mort, le cataclysme final, l'au-delà, le nouvel ordre, signifient l'
alter absolu au milieu de l'immanence. La différence extrême au cœur de l'existence. La vision des `choses ultimes' - ta eschata, en grec - s'appelle eschatologie. Elle porte sur le destin ou la destinée de chaque individu humain. Mais elle porte autant sinon plus sur le destin universel de toute l'humanité.

Qu'est-ce qui advient `après' ?
Au-delà des limites de l'espace et du temps de notre condition humaine. Au-delà même du pensable. Un tel questionnement n'a cessé de produire un genre littéraire particulier, l'apocalyptique, Ce genre n'existerait pas sans la dimension eschatologique .

Dans la perspective
cyclique de l'éternel retour ces événements individuels ou collectifs sont appelés à se renouveler périodiquement. Dans la perspective vectorielle qui est celle du christianisme, la fin et le jugement de chaque personne en particulier et du monde dans sa totalité, sont absolument uniques.

Le Nouveau Testament est à la fois en continuité et en rupture avec l'Ancien. Dans le judaïsme, l'eschatologie se réalise plutôt à la `fin' des temps. Pour le christianisme, la totalité des temps est déjà accomplie en Jésus Christ. Dès lors c'est le `maintenant' - le
kaïros - qui est eschatologique. Sans doute y a-t-il aussi un futur eschatologique qui apporte du nouveau. La parousie. La résurrection de la chair. Le Jugement dernier. Le règne cosmique de Dieu. Mais dans le Christ et par le Christ ces événements sont déjà `actuels'. Ils nous `arrivent' dans le `maintenant' existentiel de la foi.

Il y a donc une
unité foncière de l'eschatologie chrétienne entre le `maintenant' de la foi et le `demain' de la pleine révélation. Jésus est déjà `maintenant' l'accomplissement de l'eschatologie. Demain cet accomplissement sera cosmiquement manifeste et visible par tous. Déjà `maintenant' le salut se réalise dans la miséricorde du Christ. Demain il sera universellement manifeste. La tension entre `est' et `sera' n'existe qu'au sein de la temporalité. L'éternité, elle, ne connaît ni passé ni futur. Seulement un présent éternel qui rejoint notre actualité. L'éternité traverse verticalement la temporalité en chaque `maintenant' historique et la provoque à la décision.

La foi vit dans cette tension eschatologique. Le monde est déjà sauvé. En même temps il reste à sauver. L'essentiel est déjà accompli. En même temps, cet essentiel reste à accomplir. Dans la tension de cet entre-deux urge l'actualité de la décision.
Maintenant.


Face à la visée païenne

L'homme embarqué dans l'Histoire doit décider de son futur et, partant, de son être et de sa liberté. Dès lors
deux types de possibilités s'ouvrent à l'homme historique. Ou bien chercher refuge dans le repli protecteur de l'Age d'or et de la Cité idéale. Ou bien marcher vers la terre promise en risquant l'aventure et en consommant les ruptures.

On voit immédiatement où se situe le projet païen et de quel côté va l'altérité chrétienne. Celle-ci se manifeste de façon extrémiste et sans doute plus ou moins `hérétique' de multiples façons. Par exemple, chez les Joachim de Fiore, les Flagellants, les Münzer, les Anabaptistes, les Mormons, les Adventistes... Chacun de ces mouvements révèle cependant, tout en le grossissant, une dimension essentielle du projet chrétien.

Une telle typologie différentielle renvoie à une division des esprits face à l'accomplissement de l'humain. Deux génies opposés. Deux types humains. Deux projets d'humanité. Deux `essences' qui traversent l'histoire occidentale et divisent les esprits. Ils se signifient de façon antithétique.

Cette typologie différentielle n'est pas traitée ici avec toutes les analyses et toutes les nuances qu'elle mériterait par ailleurs. Elle est abordée de façon très schématique, ce qui force les traits. Elle est esquissée ici pour donner à penser. Pour donner à penser du côté des dynamiques mentales avec leurs symboles, le plus souvent entre conscient et inconscient.


Constructeurs de la Cité idéale ou aventuriers de l'Eschatologie

D'un côté, le retour dans le sein maternel avec ses archétypes. La femme idéalisée vierge et mère. Le repli sécurisant dans les coquilles. La maison protectrice. L'île fortunée. La cité pourvoyeuse avec ses enceintes et ses projets d'urbanisme. De l'autre côté, la geste du Père avec ses archétypes paternels. Abraham. Mais aussi la femme héroïne comme Judith. Les étendues désertiques. Les transhumances nomades. Le campement toujours provisoire.

Les `constructeurs de la Cité Idéale' rêvent d'établir le
règne de l'homme en un paradis terrestre. Les `aventuriers de l'Eschatologie' cherchent le règne de Dieu en un royaume à venir. Les premiers sont en quête d'un retour à la nature avec le souci de l'hygiène, de l'écologie, de la nudité, des aliments naturels. Les seconds tendent vers la Parousie. Les premiers prônent la régulation des naissances et l'eugénisme. Les seconds croient à la fécondité et aux chances de l'imprévu.

Les `constructeurs de la Cité Idéale' pensent `
nature' avec ses lois là où les `aventuriers de l'Eschatologie' pensent `personne' avec sa liberté. Fils de la même mère face aux frères conjurés sous l'autorité du Père. Sédentaires face aux nomades. `Eclairés' ou `initiés' face aux `élus'. Savants face aux prophètes. Techniciens face aux théologiens. Administrateurs face aux héros. Bourgeois face aux mystiques. Intelligentsia face au peuple élu. Nationalisme face à l'universalisme.


Une longue série d'antinomies

Nature ou personne. Anonymat ou nom propre. Loi ou liberté. Mythe cyclique ou Histoire. Anti-hasard ou Providence. Structure ou événement. Organisation ou décision. Symétrie ou urgence. Planification ou conversion. Institution ou révolution. Association ou prosélytisme. Eugénisme ou chances de l'imprévu. Régulation des naissances ou fécondité. Indifférence ou inquiétude religieuse. Vide métaphysique ou angoisse. Négation de la mort ou résurrection. Mesure ou démesure. Harmonie ou persécution. Hygiène ou chasteté. Gnose ou foi. Sagesse ou sainteté.

Les `constructeurs de la Cité Idéale' sont partisans de la
mesure. Les `aventuriers de l'Eschatologie' ne craignent pas la démesure. Et là encore, ils ne peuvent pas ne pas s'opposer fondamentalement. La gnose contre la foi. L'intelligentsia contre le peuple élu. L'indifférence religieuse contre l'inquiétude religieuse. La sagesse contre la sainteté. La science contre la métaphysique. La technique contre la théologie. La connaissance rationnelle contre l'engagement. Les `éclairés' et les `initiés' contre les `élus'. Les `administrateurs' contre les `messies' et les `héros'. La planification contre la conversion. Le nationalisme contre l'universalisme. L'idéal du bourgeois contre la mystique du peuple. La négation de l'angoisse contre le besoin de signification. La négation de la mort contre son acceptation lucide. La paix contre la guerre. Le compromis contre la persécution. La pureté contre la chasteté. Le naturalisme et le matérialisme contre la folle aventure de l'esprit...


Aujourd'hui...

Le grand nombre se sent d'abord `fils de la même mère' et très peu `frères conjurés' partageant une foi commune. Ceux-ci restent plus que jamais `alters'.

Prégnance des archétypes maternels. Nous nous crispons dans la défensive face au Père. Nos topiques sont coquilles plus que vastes espaces hostiles à traverser. La transhumance nous effraie. Nos nostalgies sont sédentaires, nos sécurités citadines et nos certitudes fortifiées.

L'harmonie nous rassemble, l'aventure nous divise. Nous n'avons aucun goût pour célébrer la geste du Père. Au contraire, notre désir rêve d'éternel retour dans le sein maternel. Terriens habités par la phobie des nomades, nous passons notre temps à construire des enceintes protectrices et à consolider nos défenses.

Nos tropismes tirent vers le milieu plus que vers les extrêmes, vers la mesure plus que vers la démesure. Que
l'homme passe l'homme infiniment est incompréhensible à la multitude. A la folle aventure de l'esprit et du cœur nous préférons les positives évidences naturelles. Nos raisons de vivre et d'espérer se cherchent du côté des savants, des administrateurs ou des idéologues. Nous fuyons les prophètes.

La règle nous sécurise. L'exception nous terrorise. Face à Abraham prêt à sacrifier son fils Isaac, Œdipe est tellement moins inquiétant ! Et tellement plus rassurant le Dieu-Nature, le Dieu-Nécessité, avec ses lois et sa logique, et même le Dieu-Hasard, que Yahvé de la Bible, Personne face à des personnes, Liberté face à des libertés, Unique face à des uniques.

Pour notre euphorie, notre puissance et notre gloire, il nous fallait reprendre à notre compte la judéo-chrétienne ouverture de l'histoire. Nous l'avons fait pour notre commodité et pour notre utilité. Nous avons donc planifié le temps. Nous avons structuré ses diachronies. Nous avons apprivoisé l'événement. Nous avons désamorcé ses provocations. Nous avons logé dans la continuité l'urgence des ruptures et relégué dans l'insignifiance les traversées pascales.

Dans le règne des symétries, il ne reste que peu de place aux aventuriers de l'espérance. Les réflexes sont aux replis. L'épopée millénariste de la marche vers la Terre Promise investit à trop long terme et à trop lointaine échéance pour tenter les disponibilités bourgeoises. Le Royaume à venir ne fait plus le poids dans la balance des valeurs immanentes. La Parousie se troque sans cesse contre des arrivées de rentabilité plus immédiate. L'Eschatologie ouvre trop radicalement un futur trop radical pour ne pas traumatiser les enfants maternés.

En ce continent d'Utopie, les appels d'offre vont aux constructeurs du meilleur des mondes et aux assureurs contre tous les risques. Les chantiers de la Cité Idéale se couvrent de slogans démagogues qui conjuguent au présent et au futur le droit à l'irresponsabilité. `On s'occupe de toi' s'étale partout en grandes majuscules. Seuls quelques graffitis furtifs disent encore: `Tu décides de ta liberté'.

Ce monde se trouve les raisons qui doivent suffire à ses évidences, étayer ses cohérences et garantir ses lucidités, mais auxquelles il est interdit de douter d'elles-mêmes ou de s'aventurer ailleurs.

L'idéal se veut bulle aseptisée où règne le vide métaphysique et d'où sont chassées l'inquiétude religieuse et la soif des significations extrêmes. Une bulle où ne s'entendent que feutrés les cris de la souffrance et où la mort est escamotée. Une bulle où la chasteté le cède à l'hygiène et la fécondité à l'eugénisme ou aux avortements. Une bulle qui refuse la grâce en même temps que la chance de l'imprévu. Une bulle où initiés et éclairés éclipsent prophètes et saints. Une bulle où les gnoses tiennent lieu de foi, les progrès d'espérance et les humanitarismes de charité...


La Foi porteuse de 'culture'

Il s'agit de ne pas mêler ni de confondre. On peut être imbibé de culture chrétienne sans être croyant ! Il est sans doute important de commencer par une distinction essentielle.

La Foi, la foi en tant que `
constituée', se cristallise autour de quelque chose comme un `hard core', un noyau dur, que formule depuis toujours le `credo'. Le Christ, Fils de Dieu, incarné, crucifié, ressuscité, révèle la famille trinitaire. Le Père créateur. L'Esprit qui anime l'Eglise. Christ qui sauve et apporte le salut. Christ qui éveille l'homme à lui-même et l'appelle à l'alliance dans la communion des saints.

Cette Foi `
constituée' est en même temps `constituante' d'humanité et de culture. Laquelle culture peut prendre son cours plus ou moins autonome. La suite de notre propos explicitera plus amplement cette dimension importante.