Différence révolutionnaire

 

A travers le discours qu'elle ne cesse de se tenir à elle-même, à travers l'auto compréhension qu'elle élabore continuellement d'elle-même, notre modernité joue à cache-cache avec l'énigme de sa propre possibilité.

Ce qui domine en général dans l'intelligibilité de notre généalogie culturelle et partant des possibilités de notre modernité, ce sont des grilles de lecture et des schémas qui valorisent nos racines païennes. Dans une si limpide hérédité, le christianisme ne peut être que corps étranger et moment perturbateur.

C'est ainsi, par exemple, qu'une approche naïve croit que les valeurs de la `Renaissance' sont les valeurs `païennes' des Anciens qui `renaissent' pour se substituer aux valeurs `chrétiennes' du Moyen Age. Une intelligibilité plus profonde dévoile au contraire que ces valeurs `nouvelles' ne sont autres que des valeurs chrétiennes redécouvertes avec une grande radicalité grâce à la dynamique historique et dialectique elle-même résultante de la provocation chrétienne


La philosophie du boutiquier

Elle considère le christianisme comme un `ingrédient' plus ou moins heureux, qui se serait simplement ajouté ou juxtaposé au large flux de l'histoire. Un peu à la manière du boutiquier qui ajoute ou retire tel 'produit' sur son étagère pour l'additionner ou le soustraire sur son inventaire. Il ne faut surtout pas se tromper d'étiquette ! Lorsque l'étiquette ne porte pas clairement la marque 'chrétien', on refuse de trouver une signification chrétienne au contenu.

D'autre part, une telle comptabilité simpliste se débarrasse des questions gênantes pour s'installer dans les évidences faciles en piétinant les réelles
conditions de possibilité de notre spécificité occidentale.

A une telle approche paresseuse il faut opposer une intelligibilité plus
dialectique. Le christianisme n'est pas ingrédient mais ferment. Une puissante dynamique antithétique qui révolutionne radicalement le monde païen. Et cette dynamique a d'autant plus de chances d'être activement présente qu'elle reste invisible, ayant été récupérée en régime mondain comme valeur chrétienne sans Dieu. Mais d'où peut venir à notre pensée l'idée même de la `dialectique' sinon de la fondamentale expérience chrétienne ?


Ruptures 

Nous risquons parfois de croire un peu naïvement que ces acquis qui se trouvent à l'avant-scène de notre modernité nous viennent en ligne directe, par évolution continue, de la problématique païenne. Or ils impliquent tous une gigantesque rupture. Car ces concepts-clés vivent aujourd'hui d'une `ouverture' qu'ils ne pouvaient acquérir qu'à travers un affrontement avec leur `autre'. Il fallait des générations d'hommes - aujourd'hui peut-être méconnus - pour les penser dans leur différence.

Le temps entre création et parousie. L'histoire entre temps et éternité. La personne entre individu et acte créateur. L'existence entre être et création. La liberté entre essence et existence. L'expérience entre intelligible et réel (physique et mystique). La destinée entre fatum et grâce. La faute entre destin et péché...

Nous risquons parfois de croire un peu naïvement que ces acquis qui se trouvent à l'avant-scène de notre modernité nous viennent en ligne directe, par évolution continue, de la problématique païenne. Or ils impliquent tous une gigantesque rupture. Ces concepts-clés, en effet, vivent aujourd'hui d'une `ouverture' qu'ils ne pouvaient acquérir qu'à travers un affrontement avec leur `autre'. Il fallait des générations d'hommes pour les penser dans leur différence.

En fait il s'agit non seulement d'un élargissement de l'espace de rationalité mais de l'élargissement de la raison elle-même. Dans une lettre à Charlemagne, Alcuin d'York ne cache pas son enthousiasme
d'édifier en Francie une Athènes nouvelle, plus brillante que l'ancienne, puisqu'elle sera l'Athènes du Christ. Une Athènes nouvelle. Une raison nouvelle. Né cinq siècles après Alcuin d'York, Ramon Lulle (+1316) ne vivra que pour un tel idéal: établir sur terre la `catholicité' de la raison et de la foi. Une catholicité missionnaire dans l'exigence de l'universel.


Pour une intelligence dialectique

Elles sont nombreuses les lectures historiques qui pèchent contre la
dialectique. On reste insensible aux différences qualitatives énormes entre les valeurs et les enjeux de l'Antiquité et ceux de la modernité. On refuse de mesurer concrètement le poids des obstacles épistémologiques et pragmatiques. On reste aveugle aux dynamismes pro-vocateurs. On privilégie de façon perspectiviste un faisceau de vecteurs historiques en faisant l'économie de leurs antithétiques conditions de possibilités. On perçoit fallacieusement en continuité ce qui n'est intelligible qu'en rupture à travers un affrontement.

Faut-il le répéter ? La dynamique interne de notre modernité occidentale reste inintelligible sans l'affrontement et l'inter fécondation
dialectiques de gigantesques différences. L'homme occidental n'est pas né par parthénogenèse ! L'Occident est né de père et de mère. De père et de mère différents ! Notre mère est païenne. Notre père est judéo-chrétien.

L'extrême simplicité d'une telle assertion risque de cacher l'extraordinaire complexité parallèle, le dense réseau avec ses enchevêtrements de lignes d'ascendance, de descendance et de collatéralité. Du côté maternel et du côté paternel... Indo-européens, Celtes, Germains, Slaves, Sémites, Arabes... Dans l'improbable rencontre entre une telle mère et un tel père deux mondes différents allaient s'affronter. Deux mondes humains ayant chacun sa langue, son histoire, ses valeurs, ses principes, ses articulations logiques, ses systèmes de représentation, ses formes de perception, ses codes régulateurs, ses types d'organisation, ses options fondamentales, ses prégnances, ses finalités. Deux espaces culturels différents jusqu'à la contradiction.

Le génie païen avait réussi à boucler en harmonie la boucle des valeurs et des significations 'naturelles'.
Thèse parfaite de la plénitude immanente de l'humain. Or c'est cette positivité de la perfection 'thétique' qu'affronte la négativité 'anti-thétique' des significations chrétiennes.


Dialectique

De l'inter-fécondation des acquis
thétiques de la révolution néolithique et des exposantes antithétiques de la révolution chrétienne naîtra, après une très longue gestation, un extraordinaire déploiement de croissance et d'accélération.

Le moteur de cette étreinte d'extrême différence est
dialectique. Le génie païen avait bouclé en harmonie la plénitude immanente de l'humain. C'est cette positivité de la perfection 'thétique' qu'affronte la négativité 'anti-thétique' des dynamiques chrétiennes.
Beaucoup ne voudraient voire dans l'impact chrétien qu'une contradiction stérile, voire néfaste. Il faut cependant se rendre à l'évidence qu'elle est
antithèse. C'est-à-dire dynamique dont l'irruption met radicalement en question.

La massive et 'naturelle' cohérence de la thesis païenne tend à se poser en absolu logique et rationnel. Cette naturelle tentation totalitaire refuse toute anti-position, toute anti-thèse, venant de l'autre d'elle-même. Elle pourra bien accepter l'antithèse issue de son propre sein et nourri de son propre lait, l'antithèse faite à sa mesure et finalement assimilable et digestible par son propre corps totalisant. Mais laisser mettre en question sa propre totalité totalisante... Voilà son allergie maximale ! Et scandaleuse. Alors il lui est facile de reléguer l'autre chrétien dans les zones obscures du 'religieux' et de l'irrationnel. Comme non-pertinence dans l'espace strictement philosophique. Comme congénitalement inhabilitée à prendre part aux débats de l'Agora.

En profondeur, très essentiellement, cette étreinte promise à tant de fécondité dialectique est celle entre le
même et l'autre. La radicale nouveauté chrétienne pose l'autre avec une priorité ontologique, logique, axiologique, génétique, sur le même. Le même païen se trouvant ainsi radicalement pro-voqué vers son propre dépassement.


L'étreinte d'extrême différence

La rencontre de différence est féconde. La rencontre d'extrême différence est infiniment féconde. C'est ainsi que se rencontrent Athènes et Jérusalem. La plus gigantesque rencontre de différence imaginable !

Si le
même reste clos sur lui-même, jamais rien d'autre ne sera. La nouveauté est enfant de la différence qui s'affronte dialectiquement. Nulle part ailleurs autant de différence ne s'est étreinte qu'en notre Occident. Nulle part ailleurs ne fut libérée une plus grande dynamique.

Pourquoi l'Occident ? Pourquoi l'extraordinaire dynamique de cette aventure ? Il ne semble y avoir qu'une seule réponse. C'est la dynamique
dialectique du défi réciproque, de l'affrontement et de l'inter fécondation de gigantesques différences entre la com-posante païenne et l'ex-posante chrétienne.

L'homme occidental ne se comprend pas lui-même s'il méconnaît les gigantesques différences qui se sont affrontées et inter-fécondées pour lui donner naissance. Il n'est pas né par parthénogenèse ! Il est né de père et de mère. Sa mère est païenne. Son père est judéo-chrétien. Tous les meurtres du père, périodiquement et rituellement perpétrés, ne pourront rien contre cette évidence première.


De quel côté est le `meilleur' ?

En fait, ce qui nous préoccupe ici c'est la différence et non pas la 'valeur'. Si, effectivement, le spécifique humain est fondamentalement dialectique, il ne surgit et ne se déploie que par différences affrontées et dépassées.

A comparer les deux, la `valeur' est incontestablement du côté païen ! Du côté chrétien abondent des anti-valeurs. Nietzsche l'a parfaitement perçu ! Quel monde, en effet ! Où les premiers sont derniers et les derniers premiers. Où les gouvernants servent et les serviteurs gouvernent. Où les pauvres sont comblés et les riches dépouillés. Où les doux sont plus puissants que les forts. Où les puissants sont renversés et les humbles élevés. Où les esclaves sont plus libres que leurs maîtres. La radicale antithèse de toutes nos valeurs naturelles et leur véritable crise.

La révolution chrétienne est folie et non pas sagesse à la manière humaine. Elle est compromise avec la faiblesse et non pas avec la force. Elle n'est pas partie pour la gloire mais elle s'aventure humblement à travers le réel humain.

La dynamique de l'Esprit ne devient efficacement visible et visiblement efficace qu'à travers une crucifixion, une mort et une résurrection. Et, paradoxe pascal, la plus grande faiblesse révèle dans le retournement une singulière puissance. Mais pour comprendre cela il faut déjà être ouvert à l'altérité.


Les protagonistes

Ces hommes des premiers siècles chrétiens que nous appelons `
Pères' veulent rendre raison de la scandaleuse déraison chrétienne. Une très grande certitude anime leur effort de mettre en lumière le paradoxe chrétien, à savoir que rien, absolument rien, ne peut rester radicalement étranger au Christ. La raison humaine ne peut pas ne pas être en accord profond avec le Logos de Dieu. Foi et raison doivent finalement converger.

L'Incarnation ne désespère d'aucune réalité humaine. Le logos, fut-il païen, n'est pas indigne de porter le mystère divin. Ces croyants font le pari d'une étreinte possible de
theos et de logos. Ils osent une théologie. Dans une extraordinaire effervescence intellectuelle et spirituelle où la foi veut rendre raison d'elle-même et de son objet.

Ils affrontent la thesis païenne en face. Certes, ils ne sont pas les premiers. Cet affrontement commence deux mille ans avant le christianisme déjà, avec Abraham et l'étrange tribu des croyants issue de lui. Le paganisme inlassablement provoqué dans et autour du Peuple Elu. Provocation portée plus tard aux confins du monde païen à travers la Diaspora. Toute la Bible juive, tout l'Ancien Testament, est défense et illustration de la geste de l'Autre face aux paganismes. Avec les premiers penseurs chrétiens l'affrontement se fera encore plus direct et le combat plus serré. Car l'Evangile doit se porter aux confins du monde. Et la 'folie' de la croix est appelée à vaincre les sagesses professées dans la caverne.

Génie de l'Eglise. Génie de l'Esprit ! Dans le désaccord surmonté entre Athènes et Jérusalem s'ouvre progressivement un espace nouveau d'intelligibilité. Un
débat s'instaure. Les penseurs grecs sont relus avec passion. Platon surtout, ce `saint' païen si étonnamment proche des réalités invisibles, qui prolonge sa présence sous les mille formes de néo-platonisme. Derrière des formulations souvent identiques il s'agit en fait d'un éclairage nouveau sur les thèmes anciens, sur les thèmes éternels, pourrait-on dire. A travers des glissements de sens, parfois imperceptiblement progressifs et parfois brusques, c'est un espace nouveau d'intelligibilité et de possibilité qui lentement s'ouvre.

De la multitude des premiers penseurs chrétiens et de leurs oeuvres, il suffit de rappeler ici ceux qui ont le plus explicitement affronté la thesis païenne:
PAUL de Tarse (5-67). Premier Apôtre des païens. Ses
Epîtres font partie intégrante du canon du Nouveau Testament.
CLEMENT de Rome (pape de 92 à 101).
Epître aux Corinthiens. — Epître de Barnabé.
HERMAS.
Le Pasteur.
JUSTIN (+165).
Dialogue avec Tryphon. — Apologie.
Pseudo-JUSTIN.
Traité de la Résurrection.
ARISTIDE d'Athènes (deuxième siècle).
Apologie du christianisme à l'Empereur Hadrien.
ATHENAGORE (deuxième siècle).
Supplique au sujet des chrétiens. — De la résurrection des morts.
THEOPHILE d'Antioche (+186).
A Autolycus.
TATIEN (120-190).
Discours aux Grecs. — Ecrit à Diognète.
IRENEE de Lyon (+202).
Démonstration de la prédication apostolique. — Contre les hérésies.
CLEMENT d'Alexandrie (140-216).
Le Proptreptique.
TERTULLIEN (160-220).
Contre Hermogène. — Traité de la prescription. — Contre Marcion. — Apologétique. — Traité de la résurrection des morts.
HIPPOLYTE de Rome (+235).
Réfutation. — Contre toutes les hérésies.
Pseudo-HIPPOLYTE.
Elenchos.
ORIGENE (185-254).
Contre Celse. — Traité du Principe. — Commentaire de la Genèse.
CYPRIEN (+258).
De l'unité de l'Eglise.
ADAMANTIUS (vers 300).
De la vraie foi en Dieu.
ALEXANDRE de Lycopolis (vers 300).
Contre la doctrine des Manichéens.
METHODE d'Olympe (+311).
Le Banquet des dix vierges. — Traité sur le libre arbitre. — Traité sur la résurrection.
LACTANCE (250-320).
Les divines institutions.
ARNOBE (+327).
Contre les païens.
EUSEBE de Césarée (265-339).
Préparation évangélique.
APHRATE (270-345).
Démonstrations.
SERAPION de Thmuis (+362).
Contre les Manichéens.
ATHANASE d'Alexandrie (295-373).
Contre les païens. — Exposition de la foi. — Apologie à Constantin. — Contre les Ariens.
EPHREM (306-373).
Sermons polémiques contre les hérétiques.
TITUS de Bosra (+378).
Trois livres contre les Manichéens.
BASILE de Césarée (330-379).
Homélies sur l'Hexaéméron.
CYRILLE de Jérusalem (313-387).
Catéchèses.
GREGOIRE de Nazianze (330-390).
Discours sur la Trinité.
GREGOIRE de Nysse (334-394).
Traité sur la création de l'homme.
AMBROISE de Milan (339-397).
Sur l'Hexaéméron.
EPIPHANE (315-407).
Panarion.
JEAN CHRISOSTOME (345-407).
Sur l'incompréhensibilité de Dieu.
THEOPHILE d'Alexandrie (345-412).
Lettres pascales.
SYNESIOS de Cyrène (370-413).
Traité sur la Providence.
JEROME (347-420).
Lettres. — Contre Jean de Jérusalem.
EVODIUS (+424).
Traité sur la Foi: contre les Manichéens.
AUGUSTIN (354-430).
Les Confessions. — La Cité de Dieu. — Du libre arbitre. — Contre Faustus. — De la genèse: contre les Manichéens. — Contre Fortunatus. — De la vraie religion. — De la nature du bien. — A Orose: contre les priscillianistes et origénistes. — Des hérésies.
ISIDORE de Péluse (360-440).
Lettres. — Traité de l'âme.
CYRILLE d'Alexandrie (+444).
Commentaire sur l'Evangile de Saint Jean.
ENEE de Gaza (Cinquième siècle).
Théophraste ou Dialogue sur l'immortalité de l'âme et la résurrection des corps.
NEMESIUS d'Emèse (400-450). Traité sur la nature de l'homme.
EZNIK de Kolb (Cinquième siècle).
Traité sur Dieu.
THEODORET de Cyr (393-466). T
hérapeutique des maladies helléniques.
DIADOQUE de Photicée (+486).
Cent chapitres gnostiques.
Pseudo-DENYS (fin du cinquième siècle).
Des Noms divins.
JUSTINIEN (527-565).
Livre contre Origène.
JEAN PHILOPON (Sixième siècle).
De la création du monde.
MAXIME le Confesseur (580-662).
Ambiguorum liber.
JEAN DAMASCENE (650-740).
De la foi orthodoxe. — Dialogue contre les Manichéens.


Nouvel espace de la raison

Nous risquons parfois de croire un peu naïvement que ces acquis qui se trouvent à l'avant-scène de notre modernité nous viennent en ligne directe, par évolution continue, de la problématique païenne. Or ils impliquent tous une gigantesque rupture. Ces concepts-clés, en effet, vivent aujourd'hui d'une `ouverture' qu'ils ne pouvaient acquérir qu'à travers un affrontement avec leur `autre'. Il fallait des générations d'hommes pour les penser dans leur différence.

Notre monde moderne a tellement intégré ces acquis qu'ils semblent tout `naturels'. Si on les replace par rapport à leur `avant' ils sont de grande audace. Ces concepts du temps, de l'histoire, de la personne, de l'existence, de la liberté, de l'expérience, de la destinée, de la faute... Le temps entre création et parousie. L'histoire entre temps et éternité. La personne entre individu et acte créateur. L'existence entre être et création. La liberté entre essence et existence. L'expérience entre intelligible et réel. Le réel entre physique et mystique. La destinée entre fatum et grâce. La faute entre destin et péché...
En fait il s'agit non seulement d'un élargissement de l'espace de rationalité mais de l'élargissement de la raison elle-même. Dans une lettre à Charlemagne, Alcuin d'York ne cache pas son enthousiasme
d'édifier en Francie une Athènes nouvelle, plus brillante que l'ancienne, puisqu'elle sera l'Athènes du Christ. Une Athènes nouvelle. Une raison nouvelle. Né cinq siècles après Alcuin d'York, Ramon Lulle (+1316) ne vivra que pour un tel idéal: établir sur terre la `catholicité' de la raison et de la foi. Une catholicité missionnaire dans l'exigence de l'universel.


Pourquoi cette longue gestation ?

En apparence, durant longtemps, cette union semble promise à la stérilité sinon à la catastrophe. Que n'a-t-on dit des `ténèbres du Moyen Age' ! Pourquoi cette relative 'lenteur', voire cette apparente 'régression' du procès historique ? Il ne peut y avoir à cela que des raisons profondes.

L'énormité de la différence ainsi rencontrée ne peut pas ne pas être traumatisante. L'Occident ne sort ni facilement ni rapidement de son traumatisme de naissance. Les raisons de cette lenteur sont multiples et complexes.

En tout processus vivant, les cycles gestateurs ou de maturation sont des cycles longs. Ici le temps de gestation était inévitablement à la mesure de l'énormité des différences qui se sont étreintes. De telles semailles ne pouvaient que traverser un très long hiver.

La révolution chrétienne désagrège la massive cohérence gréco-romaine. Entre cette déstructuration et la nouvelle restructuration, il faudra des siècles de profonde re-signification et de lente trans-signification. Grégoire le Grand... Vers l'an 600. Deux siècles après, une première `Renaissance' avec Charlemagne...

Lorsque l'éternité est ouverte, le temps peut se faire patience. Les investissements se font à très long terme. On sème pour une récolte qui transcende les rythmes solaires. Étonnante patience ! Au Moyen Age encore, les décennies voir les siècles nécessaires à la construction d'une cathédrale sont loin de paralyser les projets. Et pourtant n'avaient-ils pas une espérance de vie nettement plus courte que la nôtre ?

Toute déstructuration laisse un émiettement et un éparpillement d'éléments structurels à partir desquels la construction d'une nouvelle structure n'est pas immédiate. Elle l'est d'autant moins que la structure détruite est plus énorme. Or l'impact chrétien, fondamentalement désagrégateur de toute clôture structurale parce que son projet essentiel n'est pas horizontale construction mais verticale ouverture, ne peut jouer que de façon déstructurante et désagréger la massive cohérence païenne, en l'occurrence gréco-romaine. Entre cette déstructuration et une nouvelle restructuration, il faudra des siècles de réajustements.

La culture antique ainsi déstructurée est 'élitiste'. Elle fonctionne insulairement. La cité vit au détriment des immenses espaces environnants et, dans la cité, neuf dixièmes des habitants sont esclaves de la minorité citoyenne. La révolution chrétienne proclame qu'il n'y a plus ni esclave ni homme libre mais uniquement des fils et des filles du même Père. Une telle 'démocratie' et son apprentissage ne peut être, durant de longs siècles, qu'un facteur de profond dysfonctionnement.

L'esclavage, c'est-à-dire le mode de production où le producteur-esclave, très peu consommateur, libère une disponibilité de consommation, constitue la force motrice de la puissance antique. Or une telle motricité est principiellement niée par la nouveauté chrétienne. Nécessaire conséquence de la suppression de l'esclavage, c'est donc l'homme `libre' qui doit se convertir en travailleur. Cette conversion, cet apprentissage de la liberté libérée est nécessairement un processus lent.

La culture commence avec l'agriculture. Et l'agriculture avec le défrichage. Que serait l'agriculture sans le long travail préalable des 'moines défricheurs' ?

Le concept de 'progrès' qui a si souvent servi de cheval de bataille contre la pertinence chrétienne est lui-même, comme bien d'autres concepts dynamiques, fruit tardif de l'histoire à partir de l'inter fécondation entre les deux apports antithétiques. Il a ses racines davantage au Sinaï qu'à Athènes. Ce concept, essentiellement relatif, n'est ensuite devenu un absolu que par manque d'Absolu et par substitution.

Parce que la nouveauté chrétienne refuse d'enfermer l'homme dans le cercle vicieux de la production bouclée sur la consommation, l'idée de 'progrès' est signifiée et valorisée par rapport à bien autre chose que le simple accroissement cumulatif voire exponentiel de l'avoir et du pouvoir. Mais le progrès spirituel est infiniment plus laborieux et plus lent que l'autre.

L'affrontement entre composante gréco-latine et exposante chrétienne n'a pas joué à l'état pur. Il s'est compliqué et complexifié comme à plaisir. Mesure-t-on assez, par exemple, la perturbation que représente la menace permanente et l'invasion successive des 'barbares' ? Ensuite la nécessaire 'durée' entre les affrontements jusqu'aux intégrations.

Et que dire de l'affrontement avec l'Islam ? Ces 'cousins' spirituels farouches constitueront un défi majeur. Ici, pourtant, la différence ne joue plus à l'état brut et les espaces culturels ne sont pas fondamentalement hétérogènes. Mais l'Islam se noue en totalité idiosyncrasique et risque ainsi de heurter sans cesse l'autre de plein fouet dans un affrontement du tout ou rien. L'Islam ne renvoie-t-il pas parfois à la révolution chrétienne l'image de ce qu'elle aurait pu devenir si elle s'était refermée sur son absolu en refusant de rencontrer et d'affronter son 'autre' pour l'étreindre et le féconder ?

Les valeurs apportées par la révolution chrétienne sont d'abord des anti-valeurs. Elles risquent de laisser à la paganité de très longues indigestions.


Durant des siècles la démesure chrétienne reste contenue

Parce qu'essentiellement verticalisée, l'audace chrétienne joue en Alliance. Ses prouesses sont mystiques. Ses audaces culminent dans les flèches des cathédrales. Elle joue peu dans le spectaculaire horizontal.

L'immanence est encore béante sur une transcendance. La pensée pense encore dans l'alliance entre l'être et le connaître. Elle n'est pas encore condamnée à la quête infinie des médiations. Elle n'est pas encore livrée à la tâche infinie de fonder le fondement. L'homme n'est pas encore le berger angoissé de l'être étrange. Il est le berger étonné et reconnaissant de l'être en plénitude.

Sur la scène du monde la démesure chrétienne reste à sa façon `mesure'. Mais de façon radicalement différente de la 'mesure' grecque. Celle-ci est accord avec la nécessité du 'il y a'. Celle la est convivialité avec la liberté de 'Je suis'. Celle-ci est lien nécessaire avec la rationalité de la totalité théo-cosmo-anthropologique. Celle la est alliance avec l'Infini Personnel dans la communauté ecclésiale humano-divine.

Vient cependant le moment où cette démesure encore verticale explose à l'horizontale et où l'alliance risque de se rompre. Cela commence autour de l'an 1100. Départ d'une nouvelle et extraordinaire aventure. Elle ne cesse de nous concerner aujourd'hui.