Pour une écologie du souffle

 

C'est lorsque l'air empeste que nous pensons à ouvrir nos fenêtres. C'est lorsque le souffle vient à manquer que nous nous souvenons qu'il y a un dehors. C'est lorsque nous étouffons sous les déchets que nous vient l'idée d'une écologie. Aujourd'hui, plus que jamais, alors que notre souffle s'essouffle dans l'indifférence, urge quelque chose comme une
écologie du souffle.

Quelle valeur a l'eau lorsqu'elle surabonde ? Elle peut prendre un prix infini lorsque tu es perdu dans le désert. Nous n'avons pas fini de traverser notre désert spirituel. Pour étancher nos soifs essentielles nous risquons de ne plus trouver que les puits obstrués et les sources polluées par nos maîtres penseurs. Pourtant elles doivent bien exister ces “sources d'eau jaillissantes pour la vie éternelle” !

L'écosystème du souffle est la grande matrice spirituelle dans laquelle s'engendre et s'éduque l'humain en tant qu'humain. Il n'existe pas de grande culture qui ne se soit constituée sans une source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les Valeurs, le Sens... Le christianisme a été — de fait — source chaude de l'Occident. Il est appelé — de droit — à l'être pour le monde entier.

Jusqu'à son déclin, un système culturel fonctionne en
ouverture sur l'écosystème du sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi que sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa néguentropie, ne cesse de défier victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens.


Oïkologie...

Il faudrait l'orthographier selon son étymologie pour éviter toute confusion avec ses contrefaçons qui prolifèrent par les temps qui courent.

Le `logos' invité en notre `oïkos'. C'est-à-dire en notre maison d'humanité. C'est-à-dire dans
toute la maison de l'humain. C'est-à-dire dans la maison de tout l'humain.

Il vient lorsque nous prenons conscience que nos puits sont obstrués et nos sources polluées. Elle vient lorsque les flux énergétiques se font insuffisants et que les réservoirs se vident. Elle vient lorsque les éboueurs ne suffisent plus à la tâche. Elle vient lorsque nous nous sentons vivre au-dessus des possibilités d'approvisionnement et de recyclage de notre terre.

Il vient et nous force à réfléchir sur nos clôtures. Il vient nous faire prendre conscience des frontières et des limites. Il vient nous rappeler que le
dedans n'est possible que par le dehors. Il vient dissiper nos illusions.

Pourquoi l'humain n'arrive-t-il pas à se réconcilier avec l'humain ? Pourquoi toutes nos idéologies optimistes finissent-elles par se retrouver si lamentablement dans les poubelles de l'histoire ? Une réponse sans cesse insiste. Et elle est seule à résister à sa négation. Elle crie la raison de l'échec et l'urgence d'une conversion. L'humain n'est pas à partir de lui-même, clos en lui-même.

Oïkos Logos. La tentation est permanente de ne considérer la maison de l'humain que dans son état de nature. Cependant elle ne s'accomplit pleinement que dans son état de grâce.


Péché contre l'écologie de la grâce

Il est identiquement péché contre l'Esprit. Un péché contre la
vérité de notre condition humaine. Ce péché se confond avec le péché du monde. C'est, en effet, par péché que la nature se constitue en autonomie opposée à la grâce. Lorsqu'elle se boucle sur elle-même et qu'elle résiste à sa transparence. Lorsqu'elle refuse de se laisser transfigurer par la gloire des enfants de Dieu qui doit se révéler à travers elle. Lorsque l'humain se laisse prendre aux mirages de l'originel tentateur. Rompez la grande Alliance. Prenez votre autonomie. Bouclez votre monde sur lui-même. Devenez `maîtres et possesseurs' de vos possibles. “Vous serez comme des dieux !”. L'histoire, depuis, ne cesse de se le répéter à elle-même. Et cette redondance donne la clé de bien des mystères de notre état.


Un souffle pour le monde

Le souffle de la foi chrétienne n'est pas seulement pour le chrétien. Il est pour le monde. Que le monde le veuille ou non. Que le monde en soit conscient ou non. Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde. De la
terre... Non d'une sacristie. Du monde... Non d'une chapelle.


Source chaude

Elle est à la verticale. Elle coule d'en haut. Sa dynamique traverse l'humain de haut en bas. Dans la différence de potentiel qui se crée ainsi face aux puits froids de notre indifférence, de notre incroyance, de notre doute, de nos froideurs, de nos découragements et de nos abandons, elle produit l'énergie de notre souffle vivant.

Le souffle pour nous n'est qu'à partir d'une
différence de potentiel. Entre une source chaude et un puits froid. La source chaude, ici, c'est l'effusion du don gratuit de Dieu. Le puits froid, c'est notre béance qui appelle une plénitude. Plus la différence de potentiel est grande, plus la vitalité spirituelle est intense. Et plus grande est la jubilation.

Pour le chrétien, l'essentiel n'est pas `moral' mais `théologal'. La dynamique spirituelle qui nous anime ne vient pas de nous. Elle dépasse notre possible. Elle vient de Dieu. `Théologal' ne veut pas dire autre chose. Nous sont ainsi données trois puissances ou vertus qui accordent l'humain au Souffle de Dieu. La Foi. L'amour-Agapè. L'Espérance.


La Foi

Aux antipodes des clôtures idéologiques, la foi ouvre l'humain à l'Autre qui le dépasse. La foi n'a pas sa place
dans les enfermements si séduisant soient-il. Sa place est aux frontières, aux limites et dans les béances.

La foi n'est pas englobée mais englobante
La foi n'est pas contenue `dans' nos possibilités psychologiques ou mentales. Elle n'est pas un produit du `je pense' individuel ou collectif. Elle n'est pas logeable dans un système d'idées. La foi n'est pas en ma possession. Je n'en dispose pas. Je suis disposé par elle.

La foi n'est pas de l'ordre du `
ce que', à savoir quelque chose comme un `objet' qui pourrait se laisser saisir, comprendre ou manipuler. La foi est de l'ordre du `que'. Elle précède toute possible saisie et toute possible compréhension. Elle `est' comme l'impératif ontologique de l'acte créationel. Non pas constituée. Mais constituante.

La foi est
ouverture. Elle signifie donc la sortie de la caverne de nos évidences terre-à-terre, de nos intérêts et de nos obscurantismes. La foi n'est pas `au bout' d'une suite d'articulations rationnelles. On ne tombe pas sur Dieu comme sur une nouvelle formule explicative. L'évidence naturelle contraint. Procédant par `longues chaînes de raisons', elle enchaîne dans l'ordre du Même et de la nécessité.

La foi rompt les nécessités. Elle
appelle. Dans l'ouvert de la liberté et de la gratuité. La foi est ouverture au don du sens. En sa nudité, elle est exposée à une plénitude infinie qui lui vient de l'Autre. La foi est entrée libre dans le don gratuit du sens. C'est-à-dire du sens qui donne sens.

La foi te situe au cœur de l'extrême englobant. Tu te trouves en gestation dans la matrice de l'Absolu. Baigné d'une lumière où toute chose prend un éclairage neuf et où les ombres elles-mêmes — avec l'ensemble du jeu des ombres — s'expliquent. Les questions, dès lors, ne sont plus absolues. Elles se posent sur fond de réponse. Certes aucune réponse explicite n'est encore livrée. Mais le Sens de toute possible réponse est
déjà-donné.

La foi est libération des obscurantismes de la caverne. Elle englobe même l'
horizon indépassable que notre possible moderne veut s'assigner. Cette certitude de l'englobant ultime ne se démontre pas. Elle se montre. Lorsque l'intelligence devient assez lucide pour voir qu'elle ne com-prend qu'en étant com-prise.

La foi chrétienne ne culmine pas dans l'illumination, ni dans la béance de l'illumination, mais dans la
rencontre. Une rencontre qui célèbre l'irruption de l'Autre qui vient par grâce. L'Autre qui vient déranger. L'Autre qui vient sauver.

Le décisif de la foi est
acte. Engagement. La foi s'accomplit en Agapè. Avec Agapè elle traverse les étendues du scandale. Pour en faire un espace de grâce.


L'amour-Agapè

Aimer... Toute la nouveauté chrétienne est là. Cela commence avec Dieu lui-même. Car
Dieu est amour. (1 Jean 4,8) Saint Augustin pourra résumer l'essentiel: Aime. Et après cela, fais tout ce que tu veux ! C'est tout ? Oui. Il suffit d'aimer. En même temps, c'est énorme ! Comme Dieu lui-même.

Ce mot si simple est présent partout, même là où il n'est pas prononcé. Tous les autres mots et tous les autres verbes en sont secrètement affectés, directement ou indirectement, pour ou contre. En même temps, il déborde tous les sens qu'on peut lui donner. Entre `aimer' Dieu et `aimer' le chocolat, entre `aimer'' un être cher et `aimer' un malheureux, que de nuances ! Entre les divers `amours' que de différences ! Et souvent que d'oppositions !

Aimer, cependant, ne veut pas forcément dire aimer selon le Christ. Ce verbe doit `faire sa Pâque' pour entrer dans une réalité nouvelle. La traversée d'un discernement... Dès le début, pour dire `amour', saint Paul et les Evangélistes, qui écrivent en grec, disposent essentiellement du mot
éros. Ce terme, loin d'être marqué négativement, désigne aussi l'amour le plus noble et même l'amour divin. Chose étonnante, ils évitent d'emblée ce mot comme s'il était impropre et impuissant à traduire la radicale nouveauté. Quitte à ressusciter un mot nouveau pour exprimer la réalité nouvelle de l'amour selon le Christ. Et ce mot nouveau, ce mot converti, c'est agapè.

Ce changement de nom est lourd d'un radical changement d'identité. Désormais le discernement s'impose entre l'amour païen et l'amour chrétien, entre
éros et agapè. Il ne s'agit là en rien d'un clivage entre ce qui serait bien d'un côté et mal de l'autre. De mal, ici, il n'y en a pas. Il n'y a que `valeur' des deux côtés. Mais valeurs différentes. Le Christ vient introduire une rupture de salut dans le meilleur de l'homme !


En rupture avec Eros

A la suite de la pertinente analyse d'Anders Nygeren, on peut figurer cette rupture ainsi.

Eros est merveilleux. Il aime ce qui est aimable. Il aime davantage ce qui est plus aimable. Il aime ce qui est bien parce que c'est bien. Il aime le meilleur parce que c'est le meilleur. — Agapè, lui, aime là où n'est pas encore l'aimable. Il aime un être avant même qu'il soit digne d'amour. C'est ainsi qu'il aime le pécheur. Par là, justement, il le fait aimable ! Il crée la valeur en aimant ce qui est sans valeur.

Eros est motivé. Il est raisonnable. Il aime `pour'. Il aime `à cause de'. Sa main gauche voudrait bien savoir ce que donne sa main droite. Et il se souvient. — Agapè, par contre, aime par débordement de bonté. Sans calcul et sans mesure. Il jaillit gratuitement là où on ne l'attend pas. Il donne autant aux ouvriers de la dernière heure. Scandaleusement paradoxal ? Comme la grâce !

Eros est grand. Il est sublime. Il fuit la misère. Il a la phobie de l'impur. Il monte. Du bas vers le haut, de la matière vers l'esprit, du relatif vers l'absolu, du monde vers Dieu... — Agapè, au contraire, descend. Il se compromet. Il se salit les mains. Par lui l'Absolu prend chair et vient habiter parmi les hommes. Il assume l'impur pour le sauver.

Eros est riche. Il est séduisant. Il est photogénique. Il est sortable. Ses forces sont mobilisables. Il est parti pour la gloire. — Agapè n'a que des haillons pour couvrir sa nudité. Il avance les mains vides, mendiant la miséricorde.

Eros est fort. Il est bien dans sa peau. Il a confiance en soi. Il a tout naturellement parti lié avec ce qui est puissant. — Agapè brûle de fièvre, malade de toutes les faiblesses du monde.

Eros veut construire la cité égalitaire. Il tire ses plans sur la planète. Il prévoit tout. Il materne tout. Il assure contre tout. — Agapè promeut des êtres qui n'ont pas peur de leur liberté.

Eros est heureux de convier le 'même' au banquet du 'même'. L'autre est invité à se dépouiller de sa différence. — Agapè aime l'autre comme 'autre'. Il promeut l'autre en tant qu'autre. Il le fait exister pour ce qu'il est en lui-même. La différence le comble.
Eros est centripète. Soucieux de sa propre puissance et de sa gloire. Il insiste sur son immortalité. — Agapè est excentrique à tous les sens du mot. Il n'a pas peur de perdre sa vie. Il sait mourir totalement pour ressusciter, autre, de façon radicalement nouvelle.

Eros est fier. Il s'arrange difficilement avec l'infidélité de l'autre. Le pardon lui semble impossible. Il peut seulement le confondre avec l'oubli ou la mise entre parenthèses. — Agapè, au contraire, fait surgir le pardon en avant, dans le dépassement du péché, comme nouvelle situation, comme toute nouvelle alliance, comme nouvelle création.

Agapè a la divine hardiesse de proclamer que même le péché peut être grâce et de chanter scandaleusement, comme dans la nuit de Pâques. Heureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur ! Agapè est l'amour crucifié. Agapè est l'amour ressuscité. Agapè est l'amour qui, à chaque instant, célèbre son mystère pascal.

Eros insiste sur la vie mais ne cesse de récolter la mort. — Agapè ne cesse de traverser la mort et connaît la vie. Agapè réalise un merveilleux échange dans une sorte d'écosystème de la grâce où aucun mal n'est assez fort pour résister à son recyclage et où le bien se démultiplie d'une si miraculeuse façon.

Au fond Eros ne peut pas ne pas vouloir monter parce qu'il est fils du manque. Agapè, lui, descend parce qu'il est fils de plénitude. Eros insiste sur la vie mais ne cesse de récolter la mort. — Agapè ne cesse de traverser la mort et connaît la vie. Agapè est l'amour crucifié. Agapè est l'amour ressuscité. Agapè est l'amour qui, à chaque instant, célèbre son mystère pascal.

Agapè noue dans la perfection le corps mystique du Christ. Il réalise un merveilleux échange dans une sorte d'
écosystème de la grâce où aucun mal n'est assez fort pour résister à son recyclage et où le bien se démultiplie d'une si miraculeuse façon.


Néguentropie absolue

Néguentropie absolue, Agapè seul est capable de sauver radicalement. Il ne cesse de descendre tant que reste possible une descente. Lui seul peut
tout sauver. Descendre. Descendre toujours. Traverser le champ du scandale de part en part. Pour en faire l'espace de la grâce.

Agapè embrasse non seulement nos sources chaudes mais aussi nos puits froids. Il y a toujours plus d'Agapè que de péché. Excepté le péché contre la vérité d'Agapè, c'est-à-dire contre l'Esprit. Soudain tu entrevois et cela te renverse. Tu découvres que le puits froid lui-même est englobé par Agapè. Et plus étonnant encore, tu devines que s'il n'y avait pas d'entropie, il ne pourrait y avoir Agapè.

Les puits froids ne font peur qu'à l'entropie. Agapè ne les craint pas. Nos puits froids ne s'opposent pas à la grâce. Au contraire. Qui d'autre oserait clamer “ 
felix culpa” la nuit de Pâques ? Il y a toujours plus d'Agapè que de péché. Excepté le péché contre la vérité d'Agapè, c'est-à-dire contre l'Esprit. Soudain tu entrevois et cela te renverse. Tu découvres que le puits froid lui-même est englobé par Agapè. Et plus étonnant encore, tu devines que s'il n'y avait pas d'entropie il ne pourrait y avoir Agapè.

L'absolue victoire sur l'entropie s'appelle Agapè. Agapè descend. Non par nécessité mais par libre gratuité. Par grâce. Lui, la source chaude, va se compromettre avec le puits froid. Il descend jusqu'au fond des négativités. Il descend plus bas que le puits froid, l'englobe, l'étreint, et le rend brûlant. Il n'y a plus de différence entre `froid' et `chaud', puisque tout devient ardent.

Miracle d'Agapè ! Transfiguration de toute la réalité humaine et transmutation de toutes les valeurs. Le Fils de Dieu, en s'incarnant, se livre à l' `impure' prolifération charnelle, et du coup la revêt de la gloire divine. Le Verbe, en s'incarnant, se compromet avec la parole des hommes, et par là lui permet de n'être pas indigne du mystère de Dieu. Jésus, devenu en tout semblable à l'homme, excepté le péché, manifeste corporellement la miséricorde de Dieu.


Espérance

Elle prend son sens profondément existentiel face à l'absurde, face au néant, face à la mort, face à l'échec, face à la catastrophe... Elle n'existe pas sans la Foi et sans Agapè.

Si scandaleux que cela paraisse, le mystère douloureux se révèle être, même pour Dieu, la seule possibilité de faire surgir Agapè. C'est sur la Croix du Christ, dans l'extrême anéantissement, que s'engendre l'extrême Agapè. Un amour plus fort que la mort.

Cette Pâque restera toujours pierre d'achoppement pour nos capacités de comprendre qui demeurent prisonnières du `même'. L'irruption radicale de l' `autre' ne peut qu'être absolument déconcertante. Infinies sont les distances entre l'ordre rationnel et l'ordre de la Charité. Aucune continuité ne saurait les franchir. La rupture seule les dépasse. Le scandale de la Croix, le scandale de la Résurrection, est proportionnel à l'impossible de l'amour. Notre raison elle-même doit faire sa Pâque.

Elle porte très profondément en elle cette possibilité. En deçà de ses articulations unidimensionnelles. En deçà de ses clôtures totalisantes. En deçà de ses crispations schizoïdes. A sa source dans les profondeurs du `cœur'. Là où, dans l'ouvert, encore nativement, `naïvement', ex-posée à l'Autre, provoquée par lui, s'identifiant avec sa pure `dialectique', elle vibre, accordée à son originaire transcendance.

C'est dans la rupture, c'est dans le dépassement, c'est dans la Pâque que le mystère d'iniquité et le mystère de grâce s'étreignent et que triomphe la grâce. Humblement. Car, devant le mal, l'homme saigne dans son corps, dans son âme et dans son esprit. Comme le Christ à Getsemani, il continuera à trembler d'horreur. Mais il ne désespère pas. Il vit, il souffre, il meurt dans un espace pascal où le sens se donne par grâce.

Dans cet espace, la Croix peut se dévoiler avec toute sa dimension cosmique. Un moment du temps ramasse toute sa `longueur' en un point d'éternité où tous les temps rentrent en grâce, où toutes les iniquités de l'histoire sont crucifiées, où toutes les souffrances du monde prennent sens. Comme à travers une sorte de `trou noir' tout l'envers négatif du monde se trouve retourné en son endroit de lumière.

C'est déjà radicalement accompli. Cependant tout reste à faire. En ce monde-ci et en ce temps-ci, cette pascale transfiguration n'est jamais pour toi nécessité acquise. Elle est possibilité gratuite. Ce miracle est grâce. Rien d'extérieur ne peut l'accomplir. Il est grâce intérieure. Personnelle réponse du Christ à ton amour.

Le Christ a traversé toute l'étendue de la détresse. Que te reste-t-il de non traversable ? C'est dans le Christ mort et ressuscité que les enfants de la Nouvelle Alliance puisent leur fondamental optimisme.

"Nous sommes cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui pour être aussi glorifiés avec lui. J'estime, en effet, que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit se révéler en nous." (Romains, 8,17-18).

Aucune angoisse ne monte en l'homme sans que Dieu ne prépare en lui une nouvelle naissance.

La Bible est le grand livre qui ose regarder en face le tremendum mysterium et qui le dévoile comme douloureux mystère d'une traversée, d'une transhumance, d'un dépassement, d'une transcendance de l'homme vers son Dieu, identiquement traversée, transhumance, dépassement, transcendance de l'homme vers lui-même. Le `mysterium iniquitatis' en son pascal Exode vers le `mysterium gratiae'.

La paradoxale force de la grâce est de pouvoir surgir là où surabondent les crucifixions. Face à l'absolu du mal. Non pas le mal qui garderait quelque `beauté' esthétiquement exploitable. Non pas le mal qui cacherait encore quelque `raison' récupérable. Mais l'extrême de l'abject.

Aucun homme n'a jamais été, n'est jamais et ne sera jamais absolument sûr d'être indemne de tels démons. Aucun système, aucune idéologie, aucune structure, aucune morale, aucun recours au meilleur de notre `éros céleste', ne nous garantit absolument contre cet effrayant `de trop'. Agapè seul peut vider un tel calice jusqu'à la lie. La chair sanglante et les os broyés. Toute l'infamie du monde assumée.

Mais déjà les ressources d'espérance sont là, au plus profond de l'humain. Elles sont données avec l'humain. Personne ne peut les détruire. Aucune critique ne les atteint dans leur racine. La désespérance elle-même ne fait que conforter leur inviolabilité. Et même Dieu n'arrive à rien faire d'autre avec l'homme que de partir de là. Si large que soit l'espace gagné par la désespérance, il y a irréductiblement l'humain. Et cet humain est plus large que lui-même. Parce qu'il déborde du côté du divin.

Notre monde se meurt. Il faut à ce monde spirituellement anémique des prophètes qui témoignent de l'ouvert infini du sens et, partant, de l'espérance. Notre monde résiste à sa transfiguration. Il faut des miroirs qui lui renvoient la splendeur qu'il refuse. Le Souffle venu d'ailleurs ne peut que nous déranger. Sommes-nous prêts à risquer nos sécurités d'immanence et nos certitudes installées ?

`Gelassenheit'. L'équivalent exact de ce mot nous manque. Il s'agit d'une très profonde attitude du `cœur'. Un état de sérénité imperturbable. Lorsque dans le fin fond de ses profondeurs mystiques l'homme se sent tellement en communion avec Agapè qu'il peut se `laisser' aller... Une infinie sérénité prête à traverser toutes les angoisses du monde.

Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Qui pourra nous séparer de l'Agapè du Christ ? La détresse ? L'angoisse ? La persécution ? La faim ? Le dénuement ? Le danger ? Le supplice ? Non, car en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J'en ai la certitude: ni la mort, ni la vie, ni les esprits, ni les puissances, ni le présent, ni l'avenir, ni les astres, ni les cieux, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l'agapè de Dieu qui est en Jésus Christ notre Seigneur. (Romains 8,31...39).


Des accumulateurs pas vides

Aucun système ne peut fonctionner avec des accumulateurs à plat. Le `système' du souffle moins que tout autre.

Nous croyons le sens inépuisable. En fait ce sont les gigantesques réserves de sens accumulées au cours de siècles de communion au Souffle de Dieu que nous brûlons de façon insensée. Mais peut-on impunément se permettre de jouer avec le sens ?

Ces gigantesques réserves de grâce produites et accumulées par les siècles d'extraordinaire croissance spirituelle de cet Occident où s'étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et chrétiennes. Ces prodigieuses réserves d'énergie spirituelle rassemblées au cours de l'aventure chrétienne occidentale par de longues générations de foi, de prière, de contemplation, de charité, de travail, de sacrifice, de réflexion, de création, de construction... Il est vrai que nous risquons de nous trouver sans cesse expropriés de notre patrimoine. Nos valeurs se retrouvent en réemploi. Coupées de leur sens, dénaturées, vidées de leur verticale, et souvent même tournées contre nous.

En un monde où le tissu ecclésial risque de se déchirer et où la mémoire chrétienne tend à s'effacer, il devient particulièrement urgent de ne pas permettre que soient mis à plat nos accumulateurs, et plus urgent encore, de ne cesser de les recharge.


Matrice du théologal dans notre monde

L'enfantement des fils et des filles de Dieu, l'engendrement des grands `spirants' du Souffle de Dieu dans notre monde, s'opère à travers une sorte de `matrice' spécifique du divin au cœur de l'humain.

Foi, Agapè et Espérance nous sont données. Mais ces puissances théologales ne sont pas données malgré nous. Elles ne deviennent `capacité' divine active que dans la mesure où notre liberté les accueille. Elles appellent donc en notre humain quelque chose comme une structure d'accueil du divin. Une `matrice' capable de les recevoir et de leur permettre de fructifier.

Cette matrice du théologal, cette matrice chrétienne, `fonctionne' essentiellement de façon
éducative. Au sens le plus fort qui vient à ce terme de son étymologie. Ex-ducere. Conduire hors de... Vers l'humain authentique. Très loin hors de, vers l'humain divin.

Que la Parole de Dieu se soit livrée non pas comme une dictée mais à travers un processus d'éducation séculaire peut paraître scandaleux à plus d'un esprit avide d'un texte absolu. C'est pourtant ainsi que Dieu éduque. La Bible est loin d'être un livre `édifiant'. Il est même arrivé à des siècles de christianisme d'en avoir peur. Hommes de peu de foi ! Eduquer des libertés à l'Alliance est plus important, dit Dieu, que de leur offrir du sublime.

L'éducation chrétienne est ainsi la priorité des priorités. Elle est fondamentalement différente de l'éducation telle qu'on l'entend au sens le plus courant. Celle-ci, unilatérale et unidimensionnelle, occulte l'essentiel et souvent le refoule. N'est-ce pas une grande misère que l'obscurantisme de nos Maître Penseurs interdise aux jeunes âmes l'ouverture vers leur intériorité divine et le dépassement vers leurs hauteurs éternelles ?

La matrice chrétienne est d'essence communautaire. C'est une
communauté théologale, à l'image et à la ressemblance de la famille Trinitaire elle-même, qui éduque l'humain vers le divin et engendre le divin dans l'humain. Elle s'élargit de la communauté de base, la cellule familiale, vers des communautés de plus en plus larges.

La
famille. Elle est l'archétype de l'Alliance. Là s'acquièrent les réflexes de base, les habitus, les structures mentales élémentaires, le sens de la verticale, l'expérience de l'alliance et de la fidélité, la prière, la valeur de la gratuité, le partage de l'essentiel. Les mères sont comme naturellement douées du génie matriciel. Autant de mamans chrétiennes, autant d'écoles maternelles de la foi. Les écoles `maternelles' sont sans doute plus importantes que les universités. Ce sont elles qui établissent les bases sans lesquelles tout enseignement, si `supérieur' soit-il, risque de rester en superficie ou de tomber à faux.

Les communautés chrétiennes sont appelées à être signe prophétique. Pour elles-mêmes et pour ceux qui les 'entourent. Et elles le sont authentiquement. Chaque fois qu'à partir de l'Eucharistie elles vivent leur propre transfiguration et se trouvent emportées à partager leur Foi, leur Espérance et leur Amour. (cf. www.jubilatio.org).


A la verticale

Etonnante correspondance des deux pôles de l'
axe de transcendance qui nous met debout à la verticale. L'extrême objectivité et l'extrême subjectivité se rejoignent. D'une part, le Souffle nous vient d'en haut par don gratuit et par révélation. En même temps il nous anime du fin fond de nous-mêmes. Là où Dieu est présent et actif dans les profondeurs d'authentique humanité, telles que la mystique les met en lumière. (cf. le volume VIII de www.meta-noia.org).

Ces profondes sources divines en l'homme sont, hélas, trop souvent obstruées. Nos puits sont à sec. Fais-toi sourcier. Heureux es-tu si tu découvres cette abondance d'énergie spirituelle dans les profondeurs divines en toi-même. Laisse jaillir les sources d'eau vive.


La communauté prophétique

Notre monde, aujourd'hui, ne risque-t-il pas d'oublier ses dimensions véritables et de perdre son souffle ? A moins que ne se lèvent des prophètes qui témoignent de l'essentiel.

Une communauté chrétienne, dans la mesure où elle est centrée sur l'absolu et vit du souffle de l'Esprit, ne peut pas ne pas être signe
prophétique.

Le prophète n'est pas d'abord celui qui `prédit' l'avenir. Etre prophète c'est mettre en lumière. C'est dégager le sens profond des choses. C'est jeter un nouvel éclairage sur le présent et le futur. C'est faire l'expérience vivante de l'
Autre et d'en témoigner.

`Faire Eglise' appelle un espace où souffle le 'Souffle Saint'. Une assemblée priante, vraiment priante, profondément priante, permet à l'Esprit de créer un tel espace, sorte de matrice du divin et milieu `écologique' de la grâce. Il faut laisser faire l'Esprit qui instaure ce `climat' unique. Un `climat' plus originaire et plus profond que la `cérébralité' qui risque de s'y perdre. Là `je suis compris' avant même de comprendre. Là `ça' chante avant même que nous chantions `d'un seul cœur'.

On pourrait croire ces moments `exceptionnels'. Ils le sont, parfois, de façon spectaculaire. Un Congrès eucharistique. Les Journées mondiales de la jeunesse. Tel pèlerinage... Mais pour une communauté vivante, cet `exceptionnel' ne peut-il pas être celui de son rythme régulier ? Pas forcément `spectaculaire'. Simplement c
haque dimanche, la fête.

C'est avec les enfants et les jeunes que la `fête' est possible chaque dimanche. Avec tout ce que cela implique. Et par là nos communautés, d'une certaine façon `exemplaires'
ad intra et ad extra, sont appelées à être signe prophétique. Pour elles-mêmes et pour ceux qui l'entourent. Et elles le sont authentiquement. Chaque fois qu'à partir de l'Eucharistie elles vivent leur propre transfiguration et se trouvent emportées à partager leur Foi, leur Espérance et leur Amour.