Au risque de l’histoire

 

La catégorie d’histoire n’est pas moins essentielle dans la Bible que celle de création. Rien n'est avant l'acte créateur sinon l’acte lui-même. L’acte créateur est le premier acte historique. Il est commencement de l’histoire. A partir de lui, l’être surgit dans l’histoire. A partir de lui, l’être s’identifie à l’histoire. Non seulement durant les six premiers jours...

L’acte créateur fait surgir l’être dans l’ouvert. Avec tout ce que cela implique. Le cosmos, dès lors, n’est plus pensable qu’en gestation et en création continue et permanente. Il est en route, Il est
en exode. livré à l’aventure et au risque. Il connaît les ratés aussi bien que les miracles. L’être, désormais, lutte pour l’être. A travers l’imprévisible, les défis, les essais et les ratés. Il ne subsiste qu’à travers une militance.

Au risque de l’histoire, le Créateur lui-même, tel qu’il se révèle à travers une aventure historique et tel qu’il se manifeste dans la Bible.

Histoire

Que fallait-il pour que l’histoire puisse surgir ? Cela ne pouvaient venir par génération spontanée. Trop massifs se dressaient contre elle les ancestraux mécanismes de défense. Ils devaient être brisés. Ils l’ont été. Cela s’est passé dans l’espace judéo-chrétien.

La catégorie d’
histoire représente une nouveauté radicale dans l’espace humain. Et cette nouveauté est biblique. C'est la Bible et la Bible seule qui ouvre réellement l'histoire. L’histoire au sens où ce qui est ‘à faire’ l’emporte sur ce qui est ‘fait’, où ce qui ‘doit être’ l’emporte sur ce qui ‘est’. Cela commence avec Yahvé créateur. A aucune autre divinité n’a été attribué une prouesse aussi énorme, a savoir faire surgir du néant un infini de nouveauté.

A son image et à sa ressemblance il a créé l’homme. Et quel homme ne crée-t-il pas  ? Avec une liberté qui se rit des destins. Un homme au souffle nomade et prophétique. Infiniment à l’étroit dans toutes les installations. Toujours insatisfait. Toujours ‘hors de’. Tendu en avant vers les extrêmes eschatologiques. Sans cesse appelé à la décision et à la création. En exode incessant vers une nouvelle terre et de nouveaux cieux.

Le Seigneur de la Bible n'est pas le dieu des philosophes ; il est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, c'est-à-dire le Dieu d’un projet historique. L’essentiel, désormais, traverse l’histoire. L’homme est compromis dans la geste de Dieu. Dieu est compromis dans la geste de l’homme.

L’ouvert

La nouveauté judéo-chrétienne brise les cycles de la fatalité et ouvre le temps en avant de lui-même. Elle libère l'histoire du fatum de l'éternel retour. Le cercle s’ouvre en vecteur. Alpha et Oméga ne se rejoignent plus que sur un autre plan. L'histoire est ouverte à sa transcendance et à son eschatologie. L’impossible lui-même est possible. Rien n'est jamais joué définitivement. Il n’existe pas d’impasse sans issue. Au creux de la catastrophe le prophète sait encore crier l'espérance.

Aventure et risque

Avec l’émergence de l’histoire, l’homme perd ses assises sécuritaires et son optimisme ontologique. Désormais il est livré à l’aventure et au risque. La sécurité profonde de la logique de l’éternel cycle des choses est rompue. Le temps se met à exister et à mordre. L’homme se découvre situé dans la contingence. Il n'est plus soumis au destin aveugle et nécessaire, mais renvoyé à la responsabilité de sa destinée. L’aventure s’ouvre à l’infini. Et cette ouverture ne peut pas ne pas être en même temps déchirure. Ouverture d’un espace qui n’est plus de nécessité mais de liberté où chaque moment devient irréversiblement décisif. Souvent tragiquement décisif. L’homme n’est plus simple parcelle de la nécessité cosmique. Il est, comme Dieu, liberté créatrice. La démesure lui est ouverte comme grâce ou comme péché. Rien n'est jamais joué. Tout reste à jouer. Dans l'in-fini d'une aventure. Le grand risque humain à courir...

Exode

La Bible se résume en l'
Exode. C'est-à-dire ce mouvement infini hors de. Tout le reste est en dépendance de l'Exode. Même la ‘Création’. Si le concept de ‘création’ est fondamental dans la théologie biblique, celui d’ ‘histoire’ ne l’est pas moins. Les deux se rejoignent en un profond rapport à la fois logique et ontologique. La ‘création’, premier temps de l’histoire, ouvre l’histoire comme une suite indéfinie de moments créationnels.

Exode de toutes choses
hors du néant. Irruption de l'originel Alpha qui tend ensuite vers Oméga, dans l'ouverture d'un en avant vers ce topos du futur qui est u-topos. Si bien que la véritable genèse est moins au début qu'à la fin. Cette tension vers la nouvelle création. Cet eschaton d'une nouvelle terre et de nouveaux cieux. Cette montée vers la nouvelle Jérusalem, qui n'aura plus ni soleil ni lune comme luminaire mais seulement le Fils de l'Homme. Et peut-être l'homme moderne n'a-t-il pas encore fini d'explorer les profondeurs de la matière telle que la Bible la pressent en ses infinies possibilités créationnelles. Un très profond lien entre cosmos et logos. Quelque chose comme une ‘matière spirituelle’ avec ses possibilités d’infinis développements c'est-à-dire d'infinis exodes de formes. Vers un nouveau concept de ‘nature’ qui, d'une part, ne serait plus mécaniste et qui, d'autre part, n'aurait plus besoin d'un Dieu transcendant.

Vers une nouvelle création

La création elle-même est en exode ! Elle est pour une ‘terre promise’.

Car voici que je vais créer des cieux nouveaux
et une terre nouvelle.
On ne se souviendra plus du passé.

(Isaïe 65,17).

Selon sa promesse,
ce sont de nouveaux cieux
et une terre nouvelle que nous attendons,
où la justice habitera.
(II Pierre 3,13).

Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle...
De mort il n’y en aura plus.
De pleurs, de cri et de peine il n’y en aura plus.
Car l’ancien monde s’en est allé.

(Apocalypse 21,1-5).


La jubilation en exode

L’Exode, un événement historique unique et en même temps paradigme pour l’homme de tous les temps. Paradigme de toute authentique libération. Paradigme de l’espérance. Tu n’as jamais fini de quitter les terres de servitude.

Archétype de tout exode : la sortie d’Egypte, la traversée du désert, l’entrée en terre promise. Une suite de jubilations et d’anti-jubilations. Une série de jubilations sur fond de négativités. Libération après les séculaires servitudes en terre étrangère. La manne en abondance après la faim. L’eau du rocher après la soif. La guérison par le serpent de bronze après les morsures venimeuses. La nuée lumineuse après les longs silences de Dieu. Le retour de Moïse après l’absence déroutante du guide. La terre promise après une si longue marche à travers le désert...

La jubilation n’est jamais en continu. Elle est au départ. Elle est surtout à l’arrivée. Entre les deux, il lui faut traverser des étendues arides. Mais déjà le mystère chrétien n’étreint-il en même temps les mystères joyeux, douloureux et glorieux ?

Création permanente

Pour participer à la jubilation créationnelle, il suffit de s’aventurer dans les fonds marins. Quel foisonnement intarissable de couleurs et de formes inédites ! Visiblement Dieu a horreur des stéréotypes et des duplications... Dieu aime la vie. Dieu jubile en créant infiniment une infinité de différence.

Il fut un temps où les chrétiens avaient peur face à l’
évolution. Comme si elle pouvait porter atteinte à l’acte créateur divin. Hommes de peu de foi ! Comment pouvait-on ainsi dissocier les deux concepts fondamentaux de l’espace biblique, à savoir l’histoire et la
création ? N’est-elle pas justement éclatante, l’action divine, là où la création est permanente ? A condition, bien sûr, de ne pas réduire cette création à une simple articulation matérialiste et mécaniste.

Créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, l’homme participe activement à cette création continue et à sa jubilation. Déjà, l’homme et la femme engendrent de la différence à l’infini, cet humain multiforme qui, sous les espèces de chaque personne, surgit unique pour courir une aventure unique. Avec chaque fois la jubilation qui accompagne la nouvelle naissance. Et de quelle grâce ne sont pas porteurs les commencements et les nouveaux départs ? Partout où dans le ‘kaïros’ créationnel, c'est-à-dire dans le ‘maintenant’ de notre histoire, surgit du nouveau et s’ouvre un nouvel avenir. Même la contingence, alors, jubile. De quelle dynamique, en effet, n’est pas porteur le provisoire ?