Ecologie de la grâce

 

Dans l’ouvert du grand oïkos. C’est-à-dire de toute la maison de l’humain. C’est-à-dire de la maison de tout l’humain. Le fonctionnement de l’écosystème naturel peut être ici paradigmatique. N’est-il pas menacé de mort lorsque lui est refusée l’ouverture. Tout se passe, en effet, comme si, à l'image du monde matériel, l'ordre spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d'énergie spirituelle. A partir d’une différence de potentiel. Entre unesource chaude et un puits froid. A travers une entropie et une néguentropie.

Il nous faut retrouver le souci du grand oïkos, de la grande ‘maison’. Vers une une authentique
éco-logie. Celle de toute la maison de l’humain et de la maison de tout l’humain.

La tentation est permanente de ne considérer la maison de l’humain que dans son état de nature. Cependant elle ne s'accomplit pleinement que dans son état de grâce.

Ecologie de la grâce...
Oïkos Logos. Notre 'maison' qui s'ouvre au Logos. Notre maison qui s'ouvre au soleil de Dieu. Là, ça jubile.

Ecologie

Ouvrir un espace pour la grâce... La tâche ne peut être qu’
écologique. Ecologie... Non pas l’idée un peu fade récupérée en faciles idéologies ici et là. Mais la tâche la plus haute et sans doute le plus grand défi lancé à notre post-modernité. On pense d’abord aux simples possibilités de survie matérielle. Les possibilités de survie d’authentique humanité sont encore beaucoup plus menacées.

La lucidité invitée en notre maison. Elle vient lorsque nous prenons conscience que nos puits sont obstrués et nos sources polluées. Elle vient lorsque les flux énergétiques se font insuffisants et que les réservoirs se vident. Elle vient lorsque les éboueurs ne suffisent plus à la tâche. Elle vient lorsque nous nous sentons vivre au-dessus des possibilités d’approvisionnement et de recyclage de notre terre. Elle vient et nous force à réfléchir sur nos clôtures et nos ouvertures. Elle vient dissiper nos illusions. Elle vient nous faire prendre conscience des frontières et des limites. Elle vient nous rappeler que le ‘dedans’ n’est possible que par le ‘dehors’. Elle vient briser nos chaînes et nous presser à sortir de la caverne.


Tout se passe, en effet, comme si, à l'image du monde matériel, l'ordre spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d'énergie spirituelle. Dans la biosphère, il y a des éléments vitaux comme l'eau ou l'air qui sont pourtant bien communs. Nous n'en prenons réellement conscience que lorsqu'ils viennent à manquer. Ainsi en va-t-il de la grâce. Jusqu'à aujourd'hui nous ne savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance. Nous la recevions tout naturellement plus que nous ne la consommions. Nos réservoirs en débordaient.

Ces gigantesques réserves de grâce produites et accumulées par les siècles d'extraordinaire croissance spirituelle de cet Occident où s'étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et judéo-chrétiennes. Ces prodigieuses réserves d'énergie spirituelle rassemblées au cours de l'aventure chrétienne occidentale par de longues générations de foi, de prière, de contemplation, de charité, de travail, de sacrifice, de réflexion, de création, de construction...

Très probablement sont-ils beaucoup plus nombreux que ce qu'il en paraît sur la place publique, tous les ‘diffuseurs’ de la grâce. Et c'est chaque fois une découverte merveilleuse que de se sentir en communion invisible. Cette fondation mystique du monde est le profond mystère caché de la sainteté, le miracle permanent de la grâce. Une chose extraordinaire. Et pourtant si ordinaire. Si simplement quotidienne.

L’ouvert

Ouvrir à la grâce, ouvrir à la jubilation, le grand
oïkos. C’est-à-dire toute la maison de l’humain. C’est-à-dire la maison de tout l’humain.

Le fonctionnement de l’écosystème naturel est ici paradigmatique. Les réalités spirituelles se comprennent à travers le paradigme des réalités naturelles et matérielles. Il ne faut pas oublier de réfléchir sur ce qu’est un écosystème et comment il est menacé de mort lorsque lui est refusée l’ouverture.

Cette essentielle
ouverture ne se nie que sous peine de mort. Rien, en effet, dans un espace vivant, ne ‘tourne’ sans différence de potentiel. Toute vie n’est qu’entre une ‘source chaude’ d’apport d’énergie et un ‘puits froid’ de déperdition.

Différence de potentiel

Dans l’ouvert, nous ne vivons spirituellement qu’à partir d’une
différence de potentiel. Entre une source chaude et un puits froid. La source chaude, ici, c’est l’effusion du don gratuit de Dieu. Le puits froid, c’est notre béance qui appelle une plénitude .

Plus la différence de potentiel est grande, plus la vitalité spirituelle est intense. Et plus grande est la jubilation.

Le péché contre l’écologie de la grâce.

Il est identiquement péché contre l’Esprit. Un péché contre la
vérité de notre condition humaine. Ce péché se confond avec le péché du monde. C'est, en effet, par péché que la nature se constitue en autonomie opposée à la grâce. Lorsqu’elle se boucle sur elle-même et qu’elle résiste à sa transparence. Lorsqu’elle refuse de se laisser transfigurer par la gloire des enfants de Dieu qui doit se révéler à travers elle. Lorsque l’humain se laisse prendre aux mirages de l’originel tentateur. Rompez la grande Alliance. Prenez votre autonomie. Bouclez votre monde sur lui-même. Devenez ‘maîtres et possesseurs’ de vos possibles. “Vous serez comme des dieux !”.

L’histoire, depuis, ne cesse de se le répéter à elle-même. Et cette redondance donne la clé de bien des mystère de notre état. Aux commencements, il n'en avait pas été ainsi puisque tout débordait de la surabondance d'Agapè. Aux aboutissements, il n'en sera pas ainsi puisque tout s’harmonisera dans le plérôme du Christ.

Notre ‘maison’ en état de grâce

Pourquoi l’humain n’arrive-t-il pas à se réconcilier avec l’humain ? Pourquoi toutes nos idéologies optimistes finissent-elles par se retrouver si lamentablement dans les poubelles de l’histoire ? Une réponse sans cesse insiste. Et elle est seule à résister à sa négation. Elle crie la raison de l’échec et l’urgence d’une conversion. L’humain n’est pas à partir de lui-même, clos en lui-même.

L’humain ne dispose pas de son ultime englobant. Il est
à partir de... Toujours, déjà, à partir de... A partir de l’Autre. Nous n’existons authentiquement ‘humains’ que dans une maison en état de grâce. Cet englobant de notre maison est Dieu lui-même. Il s’identifie à Agapè.

Agapè embrasse non seulement nos sources chaudes mais aussi nos puits froids.

Source chaude

Par quel miracle l’humain bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son entropie  ? Notre modernité vit dans l’illusion d’un tel miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu’aux raisons profondes de ce possible nous croyons que l’humain est à lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l’homme, fabricateur d’outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d’ailleurs, par grâce  ?

Une vision plus ‘écologique’ ébranle ces illusions en restituant la totalité du phénomène humain dans la totalité de son ‘oïkos’. Il faut sortir de la caverne pour trouver la clé de notre condition. Notre source chaude est au-delà de nous-mêmes. C’est de notre englobant divin que vient la dynamique humanisante. La néguentropie nous est
donnée comme grâce.

Puits froids

Ils ne font peur qu’à l’entropie. Agapè ne les craint pas. Nos puits froids ne s’opposent pas à la grâce. Au contraire. Qui d’autre oserait clamer “
felix culpa” la nuit de Pâques ?

Il y a toujours plus d’Agapè que de péché. Excepté le péché contre la vérité d’Agapè, c’est-à-dire contre l’Esprit. Soudain tu entrevois et cela te renverse. Tu découvres que le puits froid lui-même est englobé par Agapè. Et plus étonnant encore, tu devines que s’il n’y avait pas d’entropie, il ne pourrait y avoir Agapè.

Néguentropie

Où gît l’ultime victoire sur l’entropie ? Ce n’est pas du côté d’Eros. Eros ne peut que vouloir monter. Par nécessité. Il ne fait ainsi qu’exacerber la différence entre source chaude et puits froid. Il vit de cette différence. Son intensité lui vient d’elle. Mais sa montée reste infinie tâche de Sisyphe. Eros reste toujours piégé par l’entropie. Il est ultimement pour Thanatos.

L’absolue victoire sur l’entropie s’appelle Agapè. Agapè descend. Non par nécessité mais par libre gratuité. Par grâce. Lui, la source chaude, va se compromettre avec le puits froid. Il descend jusqu’au fond des négativités. Il descend plus bas que le puits froid, l’englobe, l’étreint, et le rend brûlant. Il n’y a plus de différence entre ‘froid’ et ‘chaud’, puisque tout devient ardent.

Néguentropie absolue, Agapè seul est capable de sauver radicalement. Il ne cesse de descendre tant que reste possible une descente. Lui seul peut
tout sauver. Descendre. Descendre toujours. Traverser le champ du scandale de part en part. Pour
en faire l’espace de la grâce.