La foi de l’Eglise

 

La tentation ‘idéaliste’

Aujourd’hui les obstacles que rencontre la foi sont légion. On n’y reviendra pas ici. Retenons seulement cet obstacle fondamental, à la racine, très certainement, de tous les autres, qui consiste en ce ‘subjectivisme’ si typique de notre modernité. Toutes les difficultés de la foi, en effet, aussi bien collectives que personnelles, trouvent en effet ultimement leur cause dans l’absolu ‘je pense’ clos sur lui-même. Du nominalisme à Descartes et à toutes les formes d’empirismes et d’idéalisme, s’est imposé le postulat qu’un au-delà du possible de l’homme est impossible; qu’un au-delà de la pensée – de ‘ma’ pensée ! – est impensable.

Dès lors, que peut-il rester d’une
réalité hors de moi, de la réalité ‘en soi’ ? Simplement un ‘x’ non seulement inconnu mais encore inconnaissable. N’est donc ‘réel’ que ce qui l’est ‘pour moi’. N’est plus vrai que ce que je perçois comme vrai. N’est vrai que ce que je ‘sens’ comme vrai. N’est vrai que ce que je totalise comme vrai. ‘Je pense’ se fait ainsi l’origine, le fondement absolu, le critère ultime de la vérité. Le ‘connaissant’ se fait pour ainsi dire créateur du ‘connu’.

Dès lors la vérité de la foi ne peut que dépendre de cette origine, de ce fondement et de ce critère. Elle est en dépendance. D’englobante elle devient simplement englobée. ‘Je’ deviens ainsi moi-même l’englobant de ma foi. Ce n’est plus la foi qui dispose de moi. C’est moi qui dispose d’elle.

A ce niveau le bouddhisme semble mieux accordé avec les présupposés de notre modernité. En régime bouddhiste, en effet, il n’existe pas réellement de ‘réel’. Toute ‘réalité’ n’est finalement que de l’ordre de la représentation ou de l’idée. Un bodhisattva, par exemple, n’est au fond qu’une création virtuelle de l’esprit et de la dévotion de ses fidèles. Un ‘modèle’, un ‘guide’ ou un ‘éclaireur’. Le ‘salut’ qu’il apporte n’est pas ‘réel’ au sens chrétien, mais seulement ‘symbolique’.

Pour le chrétien, l’existence d’un ‘réel’ dont l’homme n’est pas entièrement “maître et possesseur” est absolument fondamental. Dieu est Dieu. Il est l’Absolu. Il est un ‘réel’ absolument transcendant. Ramené dans les limites de mon possible il n’est plus qu’une ‘idole’, c’est-à-dire le produit d’une idée. Il en va ainsi de toutes les ‘réalités’ de la foi.

La foi prisonnière du ‘je pense’, prisonnière de mes évidences, prisonnière de mes possibilités épistémologiques, prisonnière de mon espace mental, prisonnière de l’état des sciences à telle époque, etc., n’est plus que créance subjective, opinion, idéologie...

La foi de l’Eglise

La foi chrétienne n’est pas d’abord le foi d’un tel ou d’un tel, fut-il génial ou saint. La foi chrétienne est d’abord la
foi de l’Eglise. Une telle objectivité ecclésiale la situe ailleurs et au-dessus de l’espace immanent des idéalismes et des subjectivités. Dès lors, le maître-mot de la foi n’est pas ‘idée’ mais ‘réel’.

Il s’agit de dépasser l’
illusion d’une expérience personnelle subjective et multiple vers la vérité d’une ‘réalité’ qui ne peut qu’être objective et une. A travers une autre expérience. Une expérience qui dépasse ‘mon’ expérience. Une expérience communautaire. L’expérience ecclésiale.

A quel moment une expérience devient-elle objective ? Essentiellement lorsque,
restant identique à elle-même, elle traverse indéfiniment l’espace, le temps, la différence, la contradiction, le doute, la critique, la relativité, la contingence... Telle est bien la traversée victorieuse de l’expérience ecclésiale, aux antipodes des multiples expériences sectaires ou idéologiques.

Une expérience près de quatre fois millénaire. Depuis Abraham. Une expérience
universelle qui a affronté tout l’humain à travers la multiplicité de ses cultures et de ses situations historiques. Au-delà des races et des classes. Au-delà des différences tribales ou nationales. Au-delà des conditions socio-économiques. Au-delà des possibilités épistémologiques et technologiques. Au-delà des idéologies dominantes... et passagères.

Au-delà, aussi, des faiblesses et des défaillances de ceux qui sont porteurs et témoins de cette expérience. Mais la traversée du péché ne fait-elle pas elle-même partie de cette expérience ? Elle non plus, n’est pas étrangère à l’aventure de la grâce.

Se retrouver là et pas ailleurs... Et où ailleurs ? Sinon en Eglise. Comme en son absolu chez-soi. Dans la grande maison du sens. Dans la grande maison de l’humain.

Etre chrétien, c’est faire sienne la foi objective de l’Eglise. Là, même l’extrême expérience personnelle – un mystique comme Johan Tauler le montre – entre en communion avec la totalité de l’expérience objective ecclésiale. Là, objectivité et subjectivité peuvent s’étreindre dans l’expérience
jubilante d’une foi vécue.

La communauté jubilante

Il est une expérience chrétienne fondamentale. C’est celle de
se rendre – avec toute sa lucidité – à l’Autre qui, en même temps, dérange et comble. Ils sont donc essentiels les moments où, avec tout moi-même et en même temps au-delà de moi-même, je me laisse prendre dans la jubilation d’une communion de Foi. Lorsque se partage le ‘ça jubile’ qui nous précède et nous porte.

‘Faire Eglise’ appelle un espace où souffle le ’Souffle Saint’. Une assemblée priante, vraiment priante, permet à l’Esprit de créer un tel espace, sorte de milieu ‘écologique’ de la grâce. Il faut laisser faire l’Esprit qui instaure un ‘climat’ unique. Un ‘climat’ plus originaire et plus profond que la ‘cérébralité’ qui risque de s’y perdre. Là ‘je suis compris’ avant même de comprendre. Là ‘ça’ chante avant même que nous chantions ‘d’un seul cœur’.

On pourrait croire ces moments ‘exceptionnels’. Ils le sont, parfois, de façon spectaculaire. Un Congrès eucharistique. Les Journées mondiales de la jeunesse. Tel pèlerinage... Mais pour une communauté vivante, cet ‘exceptionnel’ ne peut-il pas être celui de son rythme régulier ? Pas forcément ‘spectaculaire’. C
haque dimanche, la fête. Par exemple.