La vie: questions béantes

 

– Nos réponses restent inlassablement béantes sur des questions rebelles.

– Pourquoi ne règne pas infiniment le
même in-différent ?

– La boucle ne se boucle pas. Il faudrait, pour boucler le
même sur lui-même, que les réponses sortent victorieuses de l'affrontement. Or ce sont les questions qui demeurent invaincues.

– Les explications de
l’émergence du phénomène humain restent béantes sur des questions rebelles.

– Si la
boucle explique l'émergence, comment expliquer l'émergence de la boucle ?

– Comment est-il possible que là où
une boucle ne peut rien, plusieurs boucles, en interactions complexes entre elles, sons sensées pouvoir tout ? Suffit-il qu'une boucle soit prise dans le tourbillon d'autres boucles pour la rendre thaumaturge ?

– La vie dans son ensemble n'est pas anarchique grouillement désordonné mais construction harmonieuse d’un éco-système. Comment ce foisonnement s'ordonne-t-il ?

– Création ex absurdo ? Au commencement serait le ‘bruit’, c'est-à-dire les
erreurs dans la copie du message lors de la duplication de l'ADN. Ou bien ces erreurs sont livrées au hasard, ce qui ne peut qu’augmenter le bruit. Ou bien elles doivent faire appel à un correcteur.

– Comment à partir d'une source de ‘bruit’, à savoir les erreurs de transcription du texte de l'ADN, a pu être tirée toute la riche symphonie de la biosphère ?

– Le champ combinatoire n’est pas un espace neutre et vide. N’importe quoi ne peut pas y jouer n’importe comment. Déjà existent les structures qui intègrent logiquement les singularités et permettent la formulation de lois. Sans cette ‘légalité’ préalable aucune science ne serait possible. Mais d’où vient cette légalité ?

– La vie se caractérise non seulement par la création d'ordre à partir d'un désordre, mais par la création d'un ordre
à travers un désordre qui ne cesse de perturber tout l'ordre acquis à chaque instant. D’où pourrait venir à la nature une telle ‘intelligence’ ?

– Pourquoi cette inventivité permanente de la vie ? Pourquoi les ontogenèses différentielles ? Pourquoi le même œil évolue-t-il différemment dans les mollusques et les vertébrés ?

– Pourquoi ce
jeu ‘gratuit’ où toutes les formes s'essaient dans tous les sens ? Pourquoi le ‘meilleur’ sélectionné ne se stabilise-t-il pas une fois pour toutes ? Pourquoi l’incessante aventure vers l’altérité ?

– Où est l’ ‘ordinateur’ de cette permanente création d'ordre ? La science ne perçoit que juxtapositions et rencontres. Elle ne saisit pas d'appareil central, pas de mémoire, pas de réseau de communication, pas de programme d'ensemble... Pourtant un tout s’organise !

– Comment le modèle cybernétique qui part de l'ordre peut-il être explicatif du réel vivant qui, lui, part du tohu-bohu ?

– Feed back ? Qu’il soit positif ou négatif, qu’il règle les antagonismes en amplification ou en atténuation, le
feed back n’est régulateur que dans un système déjà régi par de l’ordre.

– Comment passer de la régulation à l’auto-création sans sauter allègrement sur une série de discontinuités là où chaque fois un
infini est à traverser ?

– Le ‘hasard’ démiurge de l’impossible ? Car il ne s'agit pas de gagner le gros lot en une fois. Il s'agit de le gagner en permanence. Il s’agit de gagner sur une multitude de tableaux qui se contredisent.

– Un hasard qui sait
décider de lui-même ce qui va dans le ‘bon’ ou le ‘mauvais’ sens est-il encore un hasard ?

– Statistiquement, tous les numéros doivent avoir une ‘chance’ équivalente, les ‘bons’ comme les ‘mauvais’. Lorsque le hasard joue toujours dans le même sens, comment être sûr que les dés ne sont pas pipés ?


– Pourquoi les ‘hasards’ fonctionnent-ils en séries ? Pourquoi la ‘bonne’ combinaison perdure-t-elle ? Pourquoi l’évolution ne retient-elle que le hasard bénéfique ? Pourquoi le ‘hasard’ suivant n'annule-t-il pas le ‘hasard’ précédent ? Pourquoi leurs chances ne sont-elles pas égales ?

– Quelle chance a une mutation pour s'imposer ? La sanction n'est pas immédiate; elle ne lui vient qu'après une série d'autres mutations. Comme si elle restait suspendue dans l'inutile. Comme si elle était là, pour rien, jusqu'au moment où elle se découvrira y être pour quelque chose. L’œil, d'une certaine façon, n'est possible qu'après la vision.

– Tous les possibles n’ont pas chance égale. Ce sont les
compossibles qui gagnent. C’est-à-dire les possibles en quelque sorte prédéterminés à nouer des liens ‘privilégiés’.

– Est postulé un programme capable de répondre différentiellement à des situations identiques. Quelle est l'origine du principe de ce programme ?

– Est postulé un programme qui a besoin, pour fonctionner et se reproduire des produits dont il commande la fabrication. Par quel miracle ce cercle peut-il ne pas être vicieux ?


– Comment peut surgir un programme qui n'a de sens que par ce qui est programmé ? Le code, en effet, n'a de sens que s'il est traduit. Or la machine à traduire de la cellule comprend plus de cinquante constituants macromoléculaires eux-mêmes codés dans l'ADN. Par quel ‘miracle’ cette boucle s'est-elle fermée sur elle-même ?

– D’où vient le tout du programme ? L'ensemble des détails n'a de sens que dans la logique de l'unique tout. Il n'y a pas de demi-programme. Un programme fonctionne ou ne fonctionne pas. Il ne fonctionne pas à moitié. Un programme avec un millionième d'erreur n'est pas juste à 999999/1000000. Il est même pire que rien puisqu'il désorganise !

– La ‘programmation spontanée’ ? Comment, par exemple, les macromolécules de l'ARN et de l'ADN, d'abord non codées, auraient-elles pu posséder l'information capable de reproduire et contrôler des protéines avec lesquelles elles n'étaient pas encore associées ?

– Comment le programme du vivant peut-il se corriger lui-même, c'est-à-dire coder les correcteurs de sa codification ?

– Ce sont ses performances, notamment la résistance victorieuse à travers la sélection naturelle, qui constituent le critère, c'est-à-dire l'épreuve et la preuve, d'un bon programme. Or les performances sont exclusivement de l'ordre du ‘phenon’, alors que leur programme appartient exclusivement au ‘genos’. Entre les deux il n’y a pas de correspondance possible. Comment expliquer la performance du programme ?


– L’information n’est réellement information que si elle donne ‘forme’, avec une capacité organisationnelle et néguentropique. Par quel magie pourrait-elle surgir d’un néant préalable d’organisation ?


– Le problème de la finalité s'est déplacé aujourd’hui du côté du programme. C'est le programme qui est censé donner l’ultime réponse à la question de la téléonomie. Mais d'où peut venir un programme sans programmateur ?

– L’œil n'a aucune utilité
avant qu'il ne soit parfaitement au point; il est alors non seulement inutile mais gênant. La chance d'une mutation ne vient qu'après une série d'autres mutations qui ne vont pas nécessairement dans le même sens ! D’où vient à la vie cette maîtrise du très long terme ?

– La vie conserve et défend jalousement un acquis désavantageux qui ne se révélera positif qu'ailleurs et longtemps après. Stupéfiante
ruse capable de faire de tels détours ! Comment expliquer une telle ‘pré-voyance’ ?

– Par quel miracle ont pu se former les premières macromolécules capables de réplication, sans le secours d'aucun appareil téléonomique ?

– On invoque la ‘causalité complexe’. N’est-ce pas admettre que les causes se bouclent sur les effets et les effets sur les causes, chaque
effet devenant à son tour, et rétroactivement, cause de sa cause ?

– N’est-il pas incroyable que l'évolution ait pu aboutir à un être capable non seulement de se mettre en question lui-même, mais encore de reprendre dans sa question l'ensemble des surgissements de la
possibilité même de la question ?