Notre Dieu

 

Nous nous trouvons ici aux absolus antipodes de la raison ‘moderne’. A l’extrême opposé du ‘cogito’ cartésien tel qu’il se boucle sur lui-même, et en même temps, paradoxalement, en absolue harmonie avec lui, à condition de rendre à ce ‘cogito’ sa dimension authentique – augustinienne – hors de laquelle il eût été impensable et hors de laquelle il ne peut que rester flottant. A l’extrême opposé également de la dialectique hégélienne du ‘maître et de l’esclave’ où l’ ‘autre’ ne me précède que pour m’aliéner. A l’extrême opposé, encore, de la critique kantienne qui fait de ‘mon’ esprit le fabricateur et le garant de toute possible vérité.

Notre Dieu, le Dieu d’Abraham, d’Iaac, de Jacob, est l’absolu ‘Je suis’, Personne, réciprocité personnelle, mystère trinitaire, Père, Fils, Esprit. Il est Amour – Agapè – d’abord. Ensuite seulement Absolu, Eternel, Infini, Tout-puissant... Dieu de ma joie. Dieu de mon enthousiasme.

Notre Dieu, même s'il peut l'être dit aussi, n'est d'abord ni l'Un, ni l'Inconnu, ni l'Inconnaissable, ni l'Abîme, ni le Vide, ni le Néant. Il est l’absolu ‘Je suis’, Personne, personne plurielle, réciprocité personnelle, mystère trinitaire, Père, Fils, Esprit.

En Lui, ni nécessaire émanation, ni fatale procession, mais libre réciprocité de don gratuit. Il est Amour en premier, ensuite seulement Absolu, Eternel, Infini, Tout-puissant...

Dieu d’Abraham, d’Iaac, de Jacob

Dieu n'est pas sublime indifférence dans la perfection de lui-’même’, mais attention à l' ‘autre’, regard attentif, regard prévenant, pro-vidence, pro-vocateur d'alliance.

Dieu est Créateur. Sa création signifie radical surgissement, irruption inouïe, nouvelle origine, don absolu d'altérité. Acte de ‘Je suis’ et non pas déploiement d' ‘il y a’. Dieu n'est pas démiurge fabricateur ou arrangeur, mais poète, poïète, créant, par son Verbe, à partir de rien, un pullulement de différence. Non pas néant, ni illusion, ni mal, mais bénédiction. Car sont don de l'Amour, le multiple, l'autre, le différent, le foisonnement. Dieu aime le grand espace de la surabondance.

Ce n'est pas ‘ex principio’ que se fait la création, mais ‘in principio’. Au commencement du temps. En rupture d'éternité. Ce commencement est en même temps le début radical d'une aventure sans retour, une aventure dont l'aboutissement sera ailleurs, autre. Et cette aventure s'appelle Histoire.

Dans l'éclatement du cycle et la fracture de la roue fatale s'ouvre, irréversible, le temps de l'Histoire qui est temps de grâce. Non pas destin, mais dessein.

Temps que ne cesse de traverser verticalement l'eschatologie. Temps riche en instants d'éternité. Temps de la décision. Temps du risque. Temps des surgissements. Temps de gestation. Temps des affrontements. Temps des engagements. Temps des catastrophes. Temps des rencontres décisives. Temps des chutes. Temps des conversions. Temps de la grande dramatique existentielle. Temps de la Foi. Temps de l'Espérance. Temps d’Agapè. Temps du Royaume.

Un chrétien n'existe que compromis dans la geste historique de l'Alliance avec son Dieu. Sans cette Histoire sainte, sans la Révélation historique, sans la communauté historique de la foi, de l'espérance et de la charité qu'est l'Eglise, il peut y avoir toutes les ‘gnoses’ qu'on voudra, mais il n'y a pas véritablement existence chrétienne. Le rapport subjectif de l'âme avec Dieu n'est chrétien que dans la mesure où il vient non pas avant cette Histoire mais après, et en dépendance avec elle.

Il ne peut y avoir de mystique chrétienne qui ne soit celle de l'aventure historique de la grâce avec son mystère de la Création, de l'Alliance, de l'Incarnation et de la Rédemption.

Appelé à courir cette aventure: l'homme libre. Non pas fatale parcelle de Dieu, non pas particule divine en orbite autour de l'Absolu, mais existence créée de rien par grâce, nouvelle origine autonome surgie dans l'Histoire, personne en réciprocité personnelle avec le Père. Créé créateur à l'image et à la ressemblance de Dieu, l'homme dispose d'un champ de décision et d'action indéfini, où l'agir divin n'écrase pas son agir et où le vouloir divin n'est pas le destin de son vouloir. C'est là qu'en verticale alliance l'homme est responsable de promotion d'humanité. C'est en ce champ et non pas dans la fuite que se font les semailles et les moissons pour la vie éternelle.

La joie de Dieu surabonde dans l'engendrement. Il trouve ses délices dans le débordement de la famille trinitaire. Aussi l'homme est-il appelé fils de Dieu. Fils non par nature mais par alliance et par grâce. Dans l'Esprit. Avec le Fils unique, par Lui et en Lui.

Lorsque, en Christ, par le mystère de l'Incarnation, le Fils de Dieu s'identifie aussi absolument avec le Fils de l'Homme, la condition humaine connaît sa radicale mutation. En rupture avec sa ‘naturelle’ paganité, en rupture avec toute possible compréhension, s'ouvre, la condition nouvelle des enfants du Royaume.

Miracle d'Agapè ! Transfiguration de toute la réalité humaine et transmutation de toutes les valeurs. Le Fils de Dieu, en s'incarnant, se livre à l' ‘impure’ prolifération charnelle, et du coup la revêt de la gloire divine. Le Verbe, en s'incarnant, se compromet avec la parole des hommes, et par là lui permet de n'être pas indigne du mystère de Dieu.

Jésus, devenu en tout semblable à l'homme, excepté le péché, manifeste corporellement la miséricorde de Dieu.

Le Fils de l'Homme, en son incarnation, confond la ‘sagesse’ par la folie de la croix. Le mal, non plus évacué par négation, non plus contourné par fuite, non plus occulté par illumination, mais assumé dans toute l'épaisseur de son scandale. Car Dieu ne joue pas avec le mal. La gravité du mal l'affecte infiniment.

Ce mal qui n'est pas d'abord éparpillement de multiplicité, ni complication de matière, ni défectuosité de construction, ni confusion ontologique, ni défaillance mécanique, ni fatalité cosmique, mais, en ses ultimes profondeurs, refus de l'Amour, ce mal ne peut mourir que crucifié avec Agapè.