Profondeurs jubilantes

 

Descends assez loin en toi-même. Jusque dans tes profondeurs où ça jubile.

A la pointe extrême de ce qui, en toi, est encore humain et déjà divin, se situe ce que la Bible désigne par le ‘cœur’. Aucune mystique ne peut passer à côté. Johan Tauler, comme nous le voyons dans ‘Meta-noia’ (Vol. VIII et IX), l’appelle le ‘gemüt’.

Béant sur les insondables profondeurs divines, le fin fond du ‘cœur’ n'est pas à soi-même ni son propre principe ni son maître absolu. Ce que tu es profondément te dépasse en même temps.

Comme le murmure silencieux d'un secret capital par lequel tu t’affirmes ‘personne’. Tu fais l’expérience de ton fondamental mystère personnel.

Ton ‘cœur’ est originaire fidélité à la grande spiration des origines.

Il est ton être à sa source, tel que sorti des mains de Dieu, à son image et à sa ressemblance, au premier matin de la création et tel que vagissant dans l'Esprit sa divine filiation de grâce.

Ton ‘cœur’ est le petit enfant que tu ne cesses jamais d’être. Le petit enfant au fond de toi qui refuse les vieillissements.

Là résonne la vibration fondamentale des harmoniques de ton être. Et l'accord de cette vibration avec les battements de l'Esprit.

Au fond de ton ‘cœur’ jubile l’amour de Dieu répandu en toi par le saint Esprit.

Là, à la verticale de toi-même, se trouve répandu l’Agapè de Dieu . Là ‘ça’ aime avant même que tu aimes. Là ‘ça’ prie déjà avant que tu ne formules la moindre prière.

Illuminé par le verbe, depuis son premier surgissement, le fin fond du ‘cœur’ est transparent à la lumière de Dieu. Il est le lieu de la vérité en toi.

Le profond appel de chaque homme est de totale humanité, d'humanité d'avant les enfermements, de divine humanité. Telle que créée à l'image et à la ressemblance de Dieu. Telle que rassemblée dans le plérôme christique.

Cet appel prend voix d'homme. Il prend voix de Dieu. Dans l'Incarnation du Verbe.

Le premier balbutiement du ‘cœur’ vagit dans l'Esprit sa divine filiation de grâce. Il atteste que, loin d'être orphelins, nous sommes de race divine. Et de famille Trinitaire.

Ce cri du cœur, se fait clameur, en nous, de l'Esprit qui crie ‘Abba’, “Papa !”...

Par ‘nature’, ‘nativement’, ‘naïvement’, tel qu'il surgit du souffle de Dieu, le ‘cœur’ est ouvert à l’Alliance. Mais de même que les sources peuvent se polluer, le fin fond de ton ‘cour’ peut se pervertir. Il peut se fermer, se bétonner, s’endurcir, refuser l’Alliance.

Lorsque ton ‘cœur’ est perverti, tout ce qui en sort ne peut être que perverti ! Lorsque l’humain à la racine de son humanité est dénaturé, tout le reste en l’homme est dénaturé.

Le fin fond du ‘cœur’ est si proche de la Source qu'il est source lui-même, jaillissement promis d'eau vive.

Le ‘cœur’ est riche de l'énergie résiduelle du ‘big bang’ de son jaillissement créationnel. Et cette énergie reste sans cesse disponible comme infinie possibilité de nouvelle création.

Tu te retrouves sans cesse comme au premier matin de la création.

Le ‘fond’ du ‘cœur’ est la source chaude de nos enthousiasmes. En-to-theo-einai : être (ravi) en Dieu.

En ce fin fond s’affirme quelque chose comme un ‘je veux’ originaire. Un ‘je veux’ avant que cela ne soit encore prononçable. Un vouloir fondamental à l'origine de tous mes vouloirs.

Ton ‘cœur’ en Alliance est ton inconscient converti.

Il est ta mémoire profonde. L’essentiel, tu le gardes en ton ‘cœur’.

En ton ‘cœur’ tu sens le tropisme de ton centre de gravité absolu. Certitude que tu n’es pas livré à la solitude.

Le ‘cœur’ dit comme naturellement un ‘oui’ serein à l'être. Il ne cesse de célébrer son accord fondamental avec l'essence profonde des choses.

Il reste libre au milieu de toutes les compromissions.

Le ‘cœur résiste aux manipulations. Il proteste que tu es inaliénable.

Le ‘cœur est le lieu de la réconciliation. Avec Dieu, avec les autres, avec toi-même, avec l’être...

Le fond du ‘cœur’ résiste aux éparpillements. Il est puissance de se ‘reprendre’ soi-même à chaque instant et à tous les sens du mot.

Le ‘cœur’ est le lieu de la sagesse. Au-delà de l’intelligence simplement intellectuelle, le goût profond de l’authentique.

Le ‘cour possède ce précieux sens qui perçoit l’autre moitié symbolique du monde. Il pressent qu'il y a une infinité de choses qui demandent à être cherchées plus loin.

Le ‘cœur’ sait que derrière tous les envers du monde, il y a un endroit. Il pressent que l'essentiel se joue et se décide sur un autre plan que celui des évidences quotidiennes.

Le ‘cœur’ a une ‘pensée de derrière’... Il n'est jamais dupe. Il sait lire entre les lignes. Il sait prendre ses distances. Il cultive l’humour.

Là où toutes les autres puissances de l'être humain sont ébranlées, le ‘cœur’ a, lui, la merveilleuse possibilité de tenir le cap.

Il peut garder sans interruption son attache à Dieu et maintenir son intention.

Ton ‘cœur’ veille. Comme le guetteur dans la nuit. Comme la vigie dans la tempête.

Même ébranlé le ‘cœur’ ne cesse de faire l'expérience de l'inébranlable. Il tient en réserve une masse de sérénité disponible.

Au milieu du chahut de l'existence, d'où peut venir en toi cette sérénité ? Au creux des incertitudes du temps, d'où peut surgir en toi une plus profonde certitude ? Au bord des désespérances du monde, d'où peut sourdre en toi l'espérance ?

Même ballotté sur une mer en furie, il ne cesse de toucher au fond de lui-même un absolu point d’ancrage et d’expérimenter la proximité d'imperturbable éternité au cœur des événements déchaînés.

Il est paisible clarté au milieu des ambiguïtés. A travers les vicissitudes de l’existence il peut continuer à dire le plus simplement du monde: “tout est grâce”.

Un feu dévorant au plus profond de toi-même.
Tu m'as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire. Tu m'as forcé la main, tu as été le plus fort. Sans cesse on se moque de moi. Je suis la fable de tout le monde. Chaque fois que je dois prendre la parole c'est pour crier et annoncer la violence et la dévastation. Sans cesse, la parole du Seigneur est pour moi sujet d'opprobre et de moquerie. J'avais beau me dire que je ne penserai plus à lui et que je ne parlerai plus en son nom. Mais c'était en mon cœur, au plus profond de moi-même, comme un feu dévorant. Je m'épuisais à le contenir, mais je n'y réussissais pas. (Jérémie 20,7-9).

Le ‘cœur’ reconnaît la Présence. C'est lui qui te souffle: ‘C'est le Seigneur !’

Comme ailleurs ‘il vente’ ou ‘il fait beau’, ici, ‘ça’ jubile’. Un état de la divine météorologie. Un état de grâce. Ici, ‘il fait Dieu’ !
Ton cœur tressaillira et se dilatera. (Isaïe 60,5). C’est dans le ‘cœur’, tel que surgi, vierge et innocent, des mains de Dieu, que ‘ça’ ne cesse de jubiler.