Religion et foi

 

Il n'est pas facile aujourd'hui de parler de 'religion' ou de 'foi'. Non seulement les confusions sont de mise mais les concepts sont plombés. Et la raison est obvie. En aucune autre domaine l'humain se trouve autant et aussi profondément compromis. Plus que partout ailleurs, il n'est donc pas étonnant que le refoulement prolifère ici. Avec ses défenses ! Une des façons de se protéger du mystère et de le rendre inoffensif est de le ranger et de l'étiqueter. C'est ainsi qu'on noie les essences. Le 'chosisme' d'une telle philosophie de boutiquier peut sans doute calmer les angoisses métaphysiques, mais au prix d'une intelligibilité clocharde.

Maisle mystère n'est pas rangeable. L'humain est irrémédiablement compromis avec lui. Il peut sans doute tricher avec cette compromission. Mais il n'y a qu'une seule façon de l'élucider. Elle s'appelle dialectique.
Dialectique.
Dia-logos. Le logos dans sa traversée. La différence à affronter et l’unité à conquérir. Le logos non plus dans sa sphérique plénitude d’harmonie, mais dans l’aventure d’une indéfinie marche en avant. A travers incertitude et risque. La dialectique traverse de part en part le réel humain. Comme sa dynamique profonde.

Un même affirmé et posé absolument comme soi-’même’, reste nécessairement clos sur lui-même. A partir de ce même, clos sur lui-même, jamais rien d’autre ne peut être. Pour qu’il puisse y avoir autre chose que le ’même’, il faut que le même se nie en tant que ’même’ et s’affirme en s’opposant comme autre. Mais une négation qui s’affirme ne peut pas ne pas être affirmation. Une opposition qui se pose ne peut pas ne pas être position. L’autre risque sans cesse de se reprend comme un même, et de se clore sur lui-même. A moins de laisser ouverte l’altérité de l’autre-autre. A l'infini...

La force originaire de la dialectique n’est pas d’abord dans l’instrumentalité logique d’un processus explicatif mais dans une irréductible réalité historiquement expérimentée et vécue, fondatrice de nouvelle humanité: la Pâque biblique. Qui, aujourd’hui, peut la comprendre encore dans la plénitude de ses dimensions ontologiques, alors que depuis plus de deux siècles nous l’avons ramenée à la raison de nos logiques en finitude, de nos herméneutiques qui tournent en rond et de nos clôtures schizoïdes ? Elle était la clé de l’ouvert infini. Nous risquons d'en faire un facile passe-partout verbal pour des serrures de pacotille.

La dialectique nous apprend aussi que les vides sont plus importants que les pleins, que les questions sont plus pertinentes que les réponses, que les provocations sont plus bénéfiques que les apaisements et que la différence (la non-indifférence) est bénie. Elle nous ramène comme 'naturellement' vers la mystique ou la théologie négative. Du côté de la foi...


Constructeurs de la communauté Idéale et Aventuriers de l’eschatologie


Le champ sémantique du 'religieux' traversé par l'intelligence dialectique n'est pas une étendue de 'choses' objectivables ni même de définitions. C'est un champ de tension dialectique entre une double série de concepts ouverts, d'essences et de symboles antithétiques. La lumière se fait dans cette tension et à travers cette différence.



Constructeurs
de la communauté Idéale



Aventuriers
de l’eschatologie

(Religion)


(Foi)

Sédentaires

Bergerie

Enceintes protectrices

Harmonie

L'homme se sauve

Sécurité

Réponse

Contrainte

Communion

Nous

Crainte révérencielle

Mesure

Milieu

Espace-temps à courbure positive

Clos

Topos

Structure

Eternel retour

Continuité

Durée

Etablissement

Planification

Vers la bonne conscience

Symétrie

Institution

Administrateurs

Théologiens

Savoir scolastique

Initiés

Gnose

Eros

Survie

Composantes

La verticale se met à l'horizontale


Nomades

Transhumance

Grands espaces

Aventure

L'Autre sauve

Risque

Question

Liberté

Extase

Je

Audace

Démesure

Extrêmes

Espace-temps à courbure négative

Ouvert

U-topos

Evénement

Histoire

Rupture

Kaïros

Parousie

Ruptures

Inquiétude

Urgences

Révolution

Prophètes

Mystiques

Expérience

Saints

Foi

Agapè

Résurrection

Exposantes

L'horizontale mis à la verticale





Tension dialectique

Notre typologie différentielle renvoie à une dynamique profonde au coeur de l'expérience humaine. En même temps elle fait éclater les enfermements faciles. Cette opposition d'antinomies n'est pas pour dichotomiser le réel et le fixer en dualisme. Les deux séries d'essences et de symboles se signifient de façon antithétique. Il n'y a pas d'un côté la religion et de l'autre côté la foi. Les aventuriers de l'eschatologie ne sont pas sans communauté préalable. Une communauté, si idéale soit-elle, se sclérose sans prophètes.

Cette typologie duelle peut, pour stimuler la pensée, commencer par faire l'économie provisoire de toutes des analyses plus poussées et, partant, de toutes les nuances qu’elle mériterait. Elle n'est pas pour décrire, ni pour enclore, ni pour définir.
Son schématisme force donc les traits. Elle est donnée pour 'donner à penser'. Et elle donne à penser 'entre' les polarités opposées. La vérité de chaque polarité est moins dans son affirmation extrémiste que dans sa capacité d'affronter dialectiquement son opposé antithétique.

En dégageant les significations antinomiques on veut essentiellement dégager un espace de tension dialectique entre concepts-polaires différentiels, entre polarités antithétiques, au service d'une intelligibilité vraie. Il ne peut, en effet, y avoir d'intelligibilité qu'à travers la différence. Ces polarités ou concepts qui se répondent en s'opposant ne sont pas des étiquettes couvrant des contenus fixes et définis. Il s'agit plutôt de concepts ouverts qui visent au-delà vers une '
essence' qui se précise progressivement. Une 'essence' à la fois très lointaine et tout proche qui joue à cache-cache et qui invite à jouer avec elle.