I/1
En verticale béance
L'homme
n'existe que dans l'abrupt de sa verticale béance... Appelé par un
abîme de plénitude.
Le profond appel de chaque homme est de totale humanité, d'humanité
d'avant la grande schizoïdie, de divine humanité. Telle que créée
à l'image et à la ressemblance de Dieu. Telle que rassemblée dans
le plérôme christique. Cet appel prend voix d'homme. Il prend voix
de Dieu. Dans l'Incarnation du Verbe. Il se fait clameur, en nous, de
l'Esprit qui crie "Abba !" et atteste que, loin d'être
orphelins, nous sommes de race divine et de famille Trinitaire.
La
mesure de l'homme n'est donc pas l'homme mais la démesure.
Nous sommes créés pour des choses démesurément grandes.
"Connais-toi
toi-même" dit la sagesse. Et l’expérience mystique pourrait
n’être que le retentissement en profondeur d’une telle sentence.
Sans doute l’est-elle aussi, car sans 'toi' le mystère de Dieu ne
sait où se communiquer ni où se partager. Ce mystère commence,
pour toi, avec 'ton' mystère. Ici il faut immédiatement marquer la
grande différence chrétienne. Le mystère divin s’identifie avec
ton mystère, certes. Cependant ton mystère est déjà plus que
tien. Ton mystère est embarqué là où tu n’es plus tout seul
maître à bord de toi-même. Là où tu n’existes profondément
que dans la traversée de toi, la traversée de ta plus profonde
différence, dans la béance de ton ‘même’ vers l’Autre.
En
tes extrêmes profondeurs abyssales l’Autre appelle. Selon la
parole du psaume "L’Abîme appelle l’abîme". L’autre
Abîme, l’Abîme divin, t’appelle en ton abîme.
L’essentiel
de ta vie se joue et se décide sur un autre plan qui n’est plus
celui des évidences quotidiennes. Un ‘ailleurs’ qui est pourtant
plus proche et plus présent que toutes les présences et toutes les
proximités mondaines, puisqu’il coïncide avec ton intérieur.
L’intérieur n’est pas le petit monde fermé de tes intimités.
L’intérieur est un abîme insondable. L’intérieur est un
univers infini. C’est cet intérieur qui donne sens, ordre et
valeur à l’extérieur.
L’homme est un animal qui a mal à
son animalité. Un animal ouvert sur une autre dimension. Un animal
traversé par la verticale. Sans cette béance, il n’existe pas de
vie spirituelle. La verticale signifie la crucifixion de notre
‘naturelle’ horizontalité. Par elle, et par elle seulement,
selon la profonde pensée de Pascal, "l’homme passe l’homme
infiniment".
La traversée verticale se profile entre
d’ultimes hauteurs et d’ultimes profondeurs. L’accent peut être
mis sur les unes ou sur les autres. Johan Tauler parle plus souvent
de l’abîme que du sommet. Par moments, il parle des deux en même
temps, comme si l’incohérence de l’image soulignait leur
inaccessibilité. Insondable altitude ou culminante profondeur, à
l’infini l’extrême acuminal et l’extrême abyssal se
rejoignent et coïncident. Tour à tour ou en même temps ils
signifient la grande différence par rapport à l’horizontalité du
milieu, l’ultime mystère divin en l’homme.
En régime
chrétien, cette verticale n’est pas seulement orientation ou
projection. Elle est ontologique dimension d’être. Elle
hiérarchise les constitutions anthropologiques, et parmi elles,
en-dessous ou au-dessus d’elles, structure une instance capable de
Dieu.
Lorsque saint Jean désigne le Logos comme la vie des
hommes, comme "la lumière véritable qui éclaire tout
homme"(Jn 1,9), où en nous, concrètement, pouvons-nous
accueillir et recevoir cette vie et cette lumière ? "Si
quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera
et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure"(Jn
14,23). Une telle habitation est-elle possible, et que
signifie-t-elle réellement en nous ?
L’expérience
spirituelle de saint Paul préside à l’élaboration d’une
anthropologie spécifique qui jouera d’archétype à travers toute
la mystique chrétienne. Tendu, dans la verticalité, entre péché
et grâce, entre l’homme livré à la vanité et l’homme nouveau
vivant de l’Esprit, l’être humain, fondamentalement un, connaît
une diversité de niveaux d’être, de la ‘chair’ à l’
‘esprit’, en passant par le ‘corps’, l’ ‘âme’ et le
‘cœur’. La "chair" désigne l’homme dans les limites
de sa condition humaine avec son tropisme de pesanteur et ses menaces
mortelles. Le ‘corps’ traduit l’homme et la femme au-dehors,
dans la diversité des situations. L’ ‘âme’ exprime l’être
humain en tant qu’animé du souffle de la vie naturelle. Le ‘cœur’
est l’homme intérieur, le ‘je’ conscient, pensant,
intelligent, se souvenant, la personne avec son projet fondamental et
sa décision. L’ ‘esprit’ ou ‘pneuma’ signifie la personne
ouverte à Dieu et en communion avec lui.
C’est en son
‘esprit’ que l’homme expérimente profondément sa parenté
avec Dieu. C’est dans son ‘cœur’ qu’il décide ultimement
pour ou contre cette parenté. "L’Esprit
en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes
enfants de Dieu." (Romains 8,16).
"Et
la preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé dans
nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie: Abba, Père !"
(Galates 4,6).
Le cœur dans sa dimension
pneumatique désigne cette verticale instance humaine capable de
Dieu. Tauler l’appellera le ‘gemut’. Il se tient, dans les
extrêmes profondeurs humaines, béant sur l’Abîme de Dieu, et
source vivante de toutes les capacités humaines, physiques et
spirituelles, qui s’étagent, en sa dépendance, au-dessus de lui.
Qui
es-tu donc pour que Dieu puisse jubiler en toi ? Tu
es béance béante sur un infini. Il est à
craindre qu’ici nos évidences contemporaines ne puissent plus
suivre. Ne tablent-elles pas sur la radicale finitude,
la stricte immanence et
la totale clôture de
l’humain ? Reste un ‘je’, simplement virtuel, apparition
épiphénoménale d’un ‘ça’ logé en cul de sac. Le ‘ça
désire’ des pulsions biologiques. Le ‘ça parle’ des
structures aveugles. Le ‘ça fonctionne’ des absurdes mécaniques.
Telle n’est pas, au départ, l’évidence chrétienne. L’humain
n’est pas ‘bouché’ en ses profondeurs. L’humain est
infiniment ouvert, béant sur un fin fond sans fond. Et c’est dans
cette ouverture que se joue la décisive aventure de l’homme avec
Dieu et de Dieu avec l’homme.
C’est
une grande honte et une ignominie que l’homme connaisse tant de
choses et ne se connaisse pas lui-même. Personne ne doit rester dans
le doute concernant sa vie éternelle. Nous devons savoir, et non pas
simplement avoir une opinion, de quelle façon Dieu est en nous et où
nous en sommes par rapport à Lui. (72)
De
qui es-tu fils ou fille ?
Nous
risquons, aujourd’hui, de ne plus le savoir. Nous nous croyons
tellement sortis de la cuisse de Jupiter que nous avons oublié notre
généalogie vraie. Alors nous restons flottants dans les
conjectures. Orphelins du Hasard et de la Nécessité ?
Orphelins de l’Absurde ?
Tes origines te sont révélées
par grâce. La joie de
Dieu surabonde dans l'engendrement. Il trouve ses délices dans le
débordement de la famille trinitaire vers une multitude de filles et
de fils. Fils et filles de Dieu non par nature mais par grâce. Plus
que la biologie, c’est l’alliance
qui décide de l’authentique filiation. Elle se dit.
De toute éternité le Père lui dit: Tu es
mon fils. (Psaume 2,7). Il dit cela au
premier-né des fils d’homme. Il le dit à l’archétype de toute
humanité. Il le dit donc à tout homme qui naît en cet univers.
Dans la généalogie du Christ que donne saint Luc en son
Evangile, remontant de génération en génération jusqu’aux
origines, il y a cette finale extraordinaire: ...
Seth, fils d’Adam, fils de Dieu. (Luc
3,38). Sans autre forme de transition ! Le Christ: fils d’Adam,
fils de Dieu ! Tout homme donc: fils d’Adam, fils de Dieu !
Le dernier chaînon de ta généalogie t’est rendue en Christ.
Il
leur donne de pouvoir devenir enfants de Dieu. De
cette émergence de filiation divine, c’est-à-dire d’authentique
humanité, il ne peut exister de confirmation ‘scientifique’. Le
fait ne s’inscrit pas dans l’horizontalité de l’évolution. Il
la traverse verticalement. On peut imaginer cependant... Un
merveilleux animal longuement, amoureusement, façonné par la main
divine à travers des millénaires d’évolution. Un beau jour, Dieu
le regarde avec encore plus d’amour et ne peut s’empêcher de
s’écrier: “Tu es mon fils”. Fils de Dieu. Commencement
d’humanité. Et Adam... Il balbutie: “Abba !”
Vous
avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils. Et la preuve que vous
êtes des fils, c'est que Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de
son Fils qui crie: Abba, Père ! (Galates.
4,6).
Refoulement
L'acte
de foi fondateur de notre modernité va au ‘progrès’. Tout,
l'être comme l'avoir, la valeur comme le bien-être, le sens comme
la connaissance, ne serait qu'en croissance, par accumulation, le
long de la ligne du temps. Il s'agit d'une fuite en avant hors de
nous-mêmes dans
l’extériorité, à
l' horizontale.
Mais
est-il possible que nous survivions
sans que nous brûle la soif de l’authentique ?
Le
prix de l'eau n'est apprécié que lorsque dure la sécheresse. La
valeur de l'air croît avec l'essoufflement. Devant nos soifs
essentielles, les choses très simples de l'existence sont aussi les
plus précieuses. Nous redécouvrons ce que veut dire source.
Laisse-toi aller à ta source.
Ce n’est pas dans les superficies horizontales que tu trouves ta
vérité. Laisse-toi aller à ta source.
Elle n’est pas à chercher au-dehors. Elle est en toi. Tu la
trouves à la verticale de toi-même.
L'espérance moderne
s’était nouée sur l’homme
en son autonomie souveraine. Puis vint le soupçon. Jusqu’aux
affirmations de la 'mort de l’homme’. Moins d’un siècle après
la proclamation de la 'mort de Dieu’. Et si l’humain, en ses
profondeurs, n’était qu’une illusion trompeuse répondant à
notre illusoire ‘besoin d'absolu’ ? Dès lors que faire de
cette ‘illusion métaphysique’ ? Nietzsche la soupçonne de
n'être qu'invention sophistique, effet du langage trompeur, factice
substantification d'actes psychologiques, bref, une ‘fiction’. A
évacuer ! Psychanalyse et structuralisme, par ‘inconscient’
interposé, s'en occuperont avec acharnement. Voilà le sujet
personnel réduit à n'être plus que l'écume devenue consciente de
plus fondamentales pulsions, de plus fondamentales structures, de
plus fondamentaux mécanismes inconscients. Le ‘je’ lui-même n'a
plus que la consistance du phénomène flottant, fictif et illusoire,
sur un magma d'épaisses solidités telluriennes. Simplement ‘ça’.
Ça désire. Ça
parle. Ça fonctionne.
Neutre structure et aveugle mécanique in-engendrée qui
s'auto-engendre ! Là où Freud situait encore une dynamique
pulsionnelle comme originaire motricité humaine, un plus en-deçà
veut se découvrir: le règne du pur discursif et des lois aveugles
de la discursivité. Point zéro du manque. Fonctionnement du désir
insensé dans le vide
du sens évacué.
Contre
le vertical enracinement créateur d'humanité, antagonisme radical
de la schizoïdie, l'acharnement s'est fait extrême. Là, de cette
intériorité, Dieu devait être chassé avec beaucoup plus de
violence que de toutes les extériorités. Mais de là, justement,
Dieu ne se laisse pas chasser. C'est ontologiquement impossible. Vous
ne pourrez jamais l'expulser. De même qu'un arbre ne peut se séparer
de ses racines. De même qu'une rivière ne peut nier sa source.
C'est impossible. Vous pouvez seulement le refouler.
Et l'entreprise de refoulement s'est mise à fonctionner, à travers
notre Histoire, avec l'implacable logique et la farouche énergie des
désespérés. La gloire de l'homme était en cause, et sa puissance,
et sa liberté. Aux massives mécaniques de refoulement et aux lourds
mécanismes de défense on s'est efforcé de prêter la solidité
scientifique. Une méta-histoire des ‘sciences’ dites humaines,
depuis leurs plus lointaines origines, révélerait sans doute la
finalité occulte de leurs lucidités et l'ampleur de l'acharnement
thérapeutique pour ‘sauver’ l'homme de lui-même, c'est-à-dire
pour le ‘sauver’ de sa filiation divine.
De guérison
point, cependant. On croyait que l'homme enfin délivré de son
mystère retrouverait son innocence. On croyait que l'homme enfin
rendu, sans illusions, à la pure immanence s'épanouirait comme le
plus bel animal dans le plus beau jardin zoologique. C'est seulement
un étrange mal qui se mit à proliférer... L'homme révélé divin
par grâce ne refuse pas cette grâce sans faire la bête. Lorsque
l'homme se détourne de la Source de son être, fatalement lui reste
sa radicale facticité. Une étendue d'absurde.
On ne refoule
pas impunément Dieu. On refoule encore moins impunément ce
refoulement lui-même. Ce péché contre l'Esprit est promis à la
mort. L'homme est sans doute trop grand pour être offert aux augures
des maîtres penseurs de ce temps. Le mystère des profondeurs
humaines, même barricadées, est trop saint pour être livré aux
trafiquants du temple. Alors qui nous sauvera ? Et si l'homme
d'aujourd'hui, l'homme occidental, malade comme un chien, malade de
Dieu, savait ne pas désespérer ! Et suivre le mince fil d'eau
qui, au travers de l'incroyable amoncellement de défenses obstruant
ses divines profondeurs, continue à sourdre, témoin de la Source.
Constituer
l’humain dans son authenticité
L’aventure
mystique n’est pas pour apporter un supplément ou un
perfectionnement. Elle est pour constituer l’humain dans son
authenticité. En découvrant la vérité de Dieu, elle fait la
vérité de l'homme. Elle a d’emblée une signification
ontologique. C’est en effet la verticalité
abyssale qui détermine la structure anthropologique de l’être
humain. Du haut vers le bas. De l’extérieur vers l’intérieur.
De la périphérie vers le centre. Et ultimement vers le mystérieux
fin fond...
Ainsi est marquée la
radicale discontinuité des ordres entre l’homme animal et l’homme
divin ! Un tel radicalisme théocentrique ne peut que prendre
violemment à contre-courant nos schizoïdies modernes qui tablent
sur l’absolue finitude de l’humain clos sur lui-même, ne
trouvant ses propres fondations qu’en stricte immanence, et toute
descente dans les profondeurs ne pouvant ultimement que se terminer
en cul de sac où, éventuellement, ne règnent plus que les pulsions
biologiques, les structures aveugles ou les absurdes mécaniques,
l’insensé du ‘ça’ désire, du ‘ça’ parle, du ‘ça’
fonctionne...
Tout autre est l’évidence première de
Tauler. Sa spiritualité des profondeurs – sa psychologie des
profondeurs – ne connaît pas ces clôtures, l’humain étant
infiniment ouvert, béant, sur un fin-fond sans fond qui l’attire
irrésistiblement, soumis à une irrépressible
attraction vers ce qui est la fin de l’homme, à savoir son
éternelle origine, sa source originaire, l’état qui était le
sien lorsqu’il est sorti de Dieu... (44)
Dès lors, le seul effort qu’il lui reste à faire est de ne pas
s’accrocher et de se laisser choir... Il ne peut pas ne pas tomber
en Dieu.
La vérité de l’homme se trouve donc dans la
descente... Quitter l’homme sensible. Descendre encore... Quitter
l’homme rationnel. Alors le troisième
homme se dresse de toute sa hauteur, ne connaît plus d’empêchement,
et peut revenir à son origine, à son état d’avant sa création,
celui qui a été le sien de toute éternité. (63)
L’esprit
s’élance vers les ténèbres de l’inconnu divin, dans les
extrêmes profondeurs du fond sans fond.
Béance
mystique
La
voie propre de la mystique est négative. Elle s’ouvre dans
la fissure de l’être. A l’encontre de nos instincts et de notre
logique il s'agit d'étreindre le vide pour atteindre la
plénitude. Ascèse. Purification. Détachement. Dépouillement.
Oubli. Silence. Béance. Néant...
Définir
la ‘mystique’ est sans doute chose impossible puisque toute
définition délimite un espace, trace des frontières, enclot son
objet. Il n’y a de mystique que dans l’ouvert. La mystique n’est
chez soi que dans le hors de soi. On peut seulement, dans le vaste
champ de l’expérience humaine, lui assigner une dimension, ou plus
exactement l’ouverture d’une ‘autre’ dimension. Et balbutier
‘autour’...
C’est de l’ordre de l’éveil, de l’éveil
à une expérience libératrice, de l’éveil à une expérience
ineffable. Cela commence par un retournement de toutes les puissances
de l’homme. Se laisser choir dans la verticale béance de la
totalité. Une telle chute passe par les plus grandes profondeurs
sans fond de l’intériorité. Là l’esprit se perd en quelque
sorte lui-même. Au-delà de ses puissances, au-delà de la pensée,
au-delà de toute possible distinction, il s’éprend de son propre
mystère et coïncide avec la pure lumière.
La
source est claire. Seul
le fleuve est boueux. Il s’agit de remonter le fleuve. Il s’agit
de faire retour à sa fondamentale origine.
Ce n’est pas
sans raison que l’espace occidental ne peut accueillir la mystique
que comme son autre étrange. N’avons-nous pas, pour régner,
divisé les mondes ? Nos dualités nous sont utiles pour nous
garantir des moitiés efficaces. Un corps sans âme, une âme sans
corps, ne sont-ils pas plus immédiatement disponibles aux
manipulations intellectuelles ou techniciennes ?
Toute
dualité, pourtant, se fonde sur une cassure de l’être. La
mystique refuse cette cassure. La mystique se reporte avant cette
cassure. Elle n’appréhende l’être que dans sa radicale
non-dualité; par-delà toute multiplicité, dans son originaire
unité; par-delà toute différence, dans son ultime
in-différence.
Lorsqu’une chose devient son essentiel soi,
radicalement, jusqu’à l’impossible, elle force en quelque sorte
les limites de sa particularité et saute par-dessus ses
déterminations. Se perdant ainsi, elle se gagne absolument, se
trouvant ‘soi’ dans la plénitude de son réel absolu coïncidant
avec l’in-différence de l’être absolu.
Cette
in-différence peut tout aussi bien être appelée Néant. Ou
peut-être vaut-il mieux l’appeler Vide ? Là, au fond de
l’Abîme essentiel, toutes choses s’annihilent, non pas selon
leur substance, incurablement superficielle, mais selon la profonde
relation.
Au fond du néant toutes choses s’annihilent. Au
fond du néant toutes choses renaissent. Autres. Au fond du Néant
qui est identiquement l’Un. Coincidentia oppositorum...
Béant
sur un autre ordre
L’âme
a une perpétuelle inclination, une perpétuelle intention, à
revenir vers le fond de son origine. En raison de sa ’convenance’
originelle, dans l’ordre spirituel, l’esprit s’incline et se
penche de nouveau vers son origine, pour retrouver sa ’convenance’.
Cette inclination vers la source ne s’éteint jamais, pas même
chez les damnés. (70)
Tous
les naturalismes du monde veulent enfermer l'humain et le boucler
dans l'ordre du 'même', c'est-à-dire dans le vaste règne du
'il y a' neutre,
aseptisé, passe-partout, naturel, 'scientifique'. Cela est sans
doute possible pour un large éventail du phénomène humain. Résiste
cependant la dimension essentielle de l'humain. Et celle-ci est
béante sur un autre ordre.
L’humain,
l’humain authentique, est ailleurs, plus loin, plus profond que les
faciles superficies dans lesquelles nous risquons sans cesse de le
cantonner. L’ordre du ‘même’ n’épuise pas, et de loin, la
totalité.
L’humain est béant sur un ordre
qui n’est pas celui des évidences quotidiennes qui
règnent en superficie. Là, les euphories vont au maximum d’être,
d’avoir et de paraître. En profondeur, par contre, s’ouvre
l’infini ordre de la béance.
Ici d’autres ‘valeurs’ ont cours. Le non-être, le non-avoir,
le non-paraître.
Cet ordre de la béance n’est pas
immédiatement accessible. Pour s’y retrouver quelque peu, il faut
quelque chose comme une ‘conversion’ préalable. C’est alors
que, derrière un ‘vide’ infini, s’appréhende, en creux, quasi
par la négative, une infinie plénitude. De l’ordre de la béance,
nous ne pouvons jamais avoir qu'une une expérience à
la limite.
L’homme
a deux sortes d’yeux, des yeux extérieurs et des yeux intérieurs.
S’il n’y avait pas d’œil intérieur, l’œil extérieur ne
serait qu’une bien petite chose toute faible, et l’homme tout
entier ne vaudrait pas mieux. L’homme ne différerait pas alors des
autres brutes et animaux. (51)
Ici
l’intérieur est si loin, si loin à l’intérieur, qu’il n’y
a plus ni espace ni temps. C’est simple et sans distinction. Celui
à qui il arrive d’entrer vraiment ici a l’impression d’y avoir
toujours été et de ne faire qu’un avec Dieu. Même si cette
impression ne dure que de courts instants, ceux-ci se sentent et se
vivent comme une éternité. Cette expérience jette sa lumière au
dehors et nous rend témoignage que l’homme, avant sa création,
était de toute éternité en Dieu. Alors il était Dieu en Dieu.
Saint Jean écrit: “Tout ce qui a été fait, était vie en lui.”
Ce que l’homme est maintenant, dans son être créé, il l’a été
de toute éternité, avant d’être créé, en Dieu, où il était
avec lui comme authentique être. (44)
Prends
ton envol au-dessus du temps
Tandis
qu’au début, l’homme doit donner entièrement à sa méditation
un objet temporel, comme la Nativité, les œuvres de notre Seigneur,
sa vie et ses exemples, il doit maintenant élever son ’cœur’ et
s’exercer à prendre son envol, au-dessus du temps, dans
l’éternelle manière d’être. (82)
Recueille-toi
avec tes facultés supérieures, au-dessus du temps, car c’est là
que Dieu réside, c’est là qu’il est en vérité. C’est là
qu’il dit le Verbe sur-essentiel dans lequel et par lequel toutes
choses ont été créées. On doit recevoir en douceur cette parole
semée en nous. Mes enfants, celui qui, en douceur, ferait place à
cette parole – ceci est absolument nécessaire – et qui
s’élèverait, avec toutes ses facultés, bien haut, au-dessus du
temps et dans l’éternité, celui-là entendrait la parole de Dieu
qui lui serait délicieusement dite. Et il en serait éclairé bien
au-delà de ce qu’on peut comprendre avec les sens. (42)
Car
l’âme est entre le temps et l’éternité. Par ses facultés
supérieures elle appartient à l’éternité. Par sa partie
inférieure, par ses facultés sensibles ou animales elle appartient
au temps. Mais actuellement l’âme se répand dans le temps et les
choses temporelles, aussi bien par les facultés supérieures que par
les inférieures. La raison en est dans l’étroite union de ces
facultés. Cette union rend la dispersion si facile que l’âme est
toujours prête et disposée à se répandre entièrement dans les
choses sensibles et qu’elle se détourne ainsi des réalités
éternelles. (1)
L’âme
est véritablement une réalité placée entre le temps et
l’éternité. Se tourne-t-elle vers le temps, elle oublie
l’éternité dont les réalités s’éloignent et lui paraissent
petites comme nous apparaît petit tout ce qui est vu de loin, alors
que ce qui est tout près paraît grand. (6)
Quand
il est accordé à l’homme de jeter un regard sur l’éternité,
d’en éprouver un avant-goût, alors surgit en lui un soupir
intérieur qui passe jusque dans les sens extérieurs. (43)