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Laisse-toi tomber




Laisse-toi tomber. Tu tombes en Dieu. L'homme porte au cœur de lui-même une irrépressible attraction vers ce qui est son origine et sa fine. C'est quasiment physique comme la pesanteur obéissant à ses lois de gravitation. Il ne peut pas ne pas tomber en Dieu.


En vérité, Dieu nous désire comme si tout son bonheur et même toute sa raison était en nous.
(65)


Gravitation


L’esprit de l’homme a une perpétuelle inclination, une perpétuelle intention, à revenir vers le fond de son origine. En raison de sa ’convenance’ originelle, dans l’ordre de la spiritualité, l’esprit s’incline et se penche de nouveau vers son origine, pour retrouver sa ’convenance’. Cette inclination vers la source ne s’éteint jamais, pas même chez les damnés.
(70)

Quoique l’homme ait détourné son visage de cette béatitude et qu’il s’égare bien loin d’elle, pour elle, cependant, il porte en soi-même un éternel attrait, une inclination telle que, même voulant s’en distraire, il ne trouve aucun repos. Car toutes les autres choses en-dehors de celle-là ne peuvent pas lui apporter pleine satisfaction. Ce bien divin l’attire vers son repos, même à son insu. Car il est la fin de l’homme. Toutes choses ne trouvent leur repos que dans leur milieu naturel: la pierre sur la terre, le feu dans l’air et l’âme en Dieu.
(6)

Or donc tous les éléments, la pierre, le feu et toutes choses se hâtent vers leur première origine. D’où vient alors que la noble créature, merveille des merveilles, pour laquelle un Dieu plein d’amour a créé toutes choses, le ciel, la terre et tout le reste, d’où vient que cette créature demeure en elle-même sans retourner et sans se hâter vers son éternelle origine, sa fin et sa lumière ?
(10)

Nous disons avec saint Augustin: “Seigneur, tu nous a fait pour Toi, et c’est pourquoi notre cœur est dans une continuelle inquiétude tant qu’il ne repose pas en toi.” (55)

De cette intériorité béante sur Dieu, saint Augustin, en effet, livre, à travers ses ‘Confessions’, la très profonde expérience de l’âme vivante avec son Dieu vivant. Ce Dieu
qui appelle avant que je ne l’appelle. Ce Dieu qui est déjà là avant que je ne l’invoque. Ce Dieu qui est plus intérieur à moi que je ne le suis à moi-même...

Comment l’homme doit-il revenir à son origine, par quel chemin et de quelle façon ? Voici ce chemin. Se renoncer vraiment soi-même. Aimer et n’avoir en vue que Dieu seul, en toute pureté et bien à fond. Ne vouloir en aucune chose son intérêt propre mais désirer et rechercher seulement l’honneur et la gloire de Dieu. Attendre tout immédiatement de Dieu et, sans aucun détour ni intermédiaire, lui rapporter toute chose, d’où qu’elle vienne, afin qu’entre Dieu et nous il y ait un flux et un reflux tout à fait immédiats. Voilà le vrai, le droit chemin. (10)


Difficile descente


Tu es trop grand pour ne t’appartenir qu’à toi-même ! Tel est le radicalisme théocentrique de cette mystique qui prend si violemment nos schizoïdies modernes à contre-courant. Descendre... Descendre dans tes profondeurs transcendantes. T’abandonner au vertical mouvement qui te livre à l’Autre. Qui te livre en même temps à ta vérité profonde.

Aussitôt se présentent mille raisons de ne pas descendre. Il te faut abandonner tes euphories unidimensionnelles. L’évidence des choses que tu quittes est bien portante. Celle des choses que tu dois trouver est toujours évidence crucifiée. Il te faut traverser des étendues obscures et sauvages. A travers incertitude et risque. Affronter le doute. Démonter les mécanismes de défense et de refoulement de l’Autre en nous. Aller de déchirement en déchirement. Rencontrer l’Autre inconnu.

Il faut noter qu’à l’encontre de la plupart des mystiques Johan Tauler, loin de privilégier la montée
acuminale, insiste sur la descente abyssale. L’essentiel n’est pas de ‘monter’ mais de ‘descendre’. On verra plus loin la raison profonde de ce mouvement qui n’est autre que celui d’Agapè et de la Kénose.

L’aventure se joue donc sur la verticale abyssale. Dans la béance. Cette verticale abyssale détermine la structure anthropologique de l’être humain. De l’homme extérieur vers le ‘troisième homme’ à travers l’homme de raison. Des facultés sensibles aux facultés supérieures et de là au ‘gemut’. Du haut vers le bas. De l’extérieur vers l’intérieur. De la périphérie vers le centre. Vers ce fin-fond mystérieux désigné tantôt comme ‘Royaume secret’, ‘Désert intérieur’, ‘Divine ténèbre’, ‘Abîme caché’... L’absolu point de gravité.

Dès lors l’homme ne peut pas ne pas tomber. Il porte en soi une ‘inclination éternelle’, disons quelque chose comme une gravitation ou un tropisme vers son éternelle origine. Il suffit de ne pas se crisper et de se laisser tomber...

Déjà, en ta fondamentale structuration d’humanité, n’es-tu pas verticalement trinitaire pour pouvoir franchir tes distances intérieures et ainsi devenir un homme essentiel, t’accomplir en ta propre traversée pascale ?

Dès que tu commences ta descente, se présentent mille raisons de ne pas descendre. L’évidence des choses que tu quittes est bien portante. Celle des choses que tu dois trouver est toujours évidence crucifiée. Il te faut traverser des étendues obscures et sauvages. Il te faut traverser ta propre angoisse. Tu vas de déchirement en déchirement.

Pour accéder à l’homme essentiel il n’est pas d’autre chemin que la voie négative. Plus tu te quittes, plus tu te retrouves. Autrement. Et très certainement de façon plus authentique.

Il faut quitter ton déploiement dans les grandes largeurs faciles du monde. Il faut quitter ta dispersion et tes divertissements dans l’opulence de surface. Il faut quitter tes euphories unidimensionnelles. Il faut quitter tes possessions et tes dominations dans la multiplicité mondaine. Il faut quitter tes évidences phénoménales. Il faut quitter les enfermements de ton vouloir schizoïde.

La descente mystique est Exode. Tu n’accèdes à la terre promise qu’à travers une crucifiante libération.

Que l’homme doive ainsi se rompre lui-même pour accéder vraiment à soi, qu’il ne s’appartienne pas de part en part, qu’il ne soit essentiellement qu’à travers la transcendance d’une verticalité infinie, que l’homme, selon l’expression de Pascal, "passe l’homme infiniment", est incontestablement l’affirmation la plus scandaleuse pour notre modernité. Une telle affirmation, pourtant, correspond à l’expérience fondamentale de la mystique chrétienne.

Cette expérience n’est pas phénoménale en ce sens qu’elle serait épuisée par les choses telles qu’elles se manifestent à moi. Elle n’est pas non plus transcendantale au sens où elle s’identifierait à l’ultime visée de mes extrêmes possibilités. Elle est transcendante. Elle traverse les représentations et sensibles et intellectuelles. Elle traverse sa propre visée elle-même. Elle communie ultimement à l’être-même d’un extrême réel.

Il s’agit profondément de l’expérience de ma béance sur l’Autre qui se dévoile Personne et dont la mystérieuse Présence s’éclaire en accord avec ce qui se donne dans la foi. Expérience de la Source et de l’originaire communion avec Dieu de mon être dans sa ‘naïveté’ première, dans sa ‘nativité’, tel que sorti des mains de Dieu, à son image et à sa ressemblance, au premier matin de la création et tel que vagissant dans l’Esprit sa divine filiation de grâce: "Et la preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie: Abba, Père !" (Gal.4,6)

Cette approche est à sa manière révolutionnaire ! Il n’y est pas question de fuite vers les hauteurs d’une ‘transcendance’ stratosphérique. Au contraire, c’est en son extrême ‘immanence’ que l’âme est appelée. Et c’est là qu’elle trouve Dieu et se trouve elle-même en vérité.

Descends simplement... Cherche Dieu à la verticale de toi-même. Franchis tes distances intérieures. Deviens ce que tu es en vérité. Descends dans tes profondeurs. Plus loin que toi-même. Tu te livres à ta vérité profonde. Tu te livres à l’Autre. Tu crois tomber dans le vide. C’est une mystérieuse présence qui t’accueille. C’est Dieu que tu rencontres en traversant ta distance.

Pourquoi Dieu est-il à travers une si longue distance ? Dieu ne veut pas être présent de manière passe-partout. Il ne veut pas être rencontré comme une chose. Il veut être cherché. Il veut être trouvé. Cette distance ouvre l’espace de ta liberté. Dieu, en toi, est toujours plus loin en avant de toi et te force ainsi à aller plus loin que toi-même. Dieu est en toi infinie distance pour qu’à travers cette distance tu te grandisses infiniment à la démesure de Dieu.


Laisse-toi tomber

Laisse toi tomber... Comme la chose la plus ‘naturelle’ du monde, à savoir la chute libre d’un corps vers son centre de gravité. Il suffit de ne pas le retenir. Laisse-toi tomber... Tu ne tombes pas dans le néant ni dans l’absurde. Tu tombes simplement au-delà de toi-même. Tu tombes en Dieu.


Laisse Dieu tomber en toi. Et laisse-toi tomber en Dieu. Ainsi pourrait se formuler, abrupte, l’exigence mystique de Tauler. A l’encontre de la plupart des spiritualités qui marquent la polarité acuminale, notre Rhénan, lui, même s’il lui arrive aussi d’employer des images d’ascension, met toute l’insistance sur l’autre polarité, à savoir la béance et la descente dans l’abîme. La raison profonde de ce mouvement se dévoile du côté d’Agapè.

Agapè peut-il faire autre chose que descendre et sauver ? Le stupéfiant c’est qu’il ait posé son centre de gravité au beau milieu du cœur de l’homme.


Face à l’obscurité de l’impénétrable mystère divin, que l’homme se laisse choir en Dieu tout simplement. Qu’il ne demande rien, qu’il n’exige rien, qu’il se contente de désirer et d’aimer Dieu. Jette alors toutes choses dans ce Dieu inconnu, jette aussi tes défauts et tes péchés ainsi que tes projets, jette le tout avec un amour agissant, jette tout cela dans l’obscure et inconnue volonté de Dieu.
(70)

Et voici que viennent à toi des gens aux gestes menaçants et aux paroles dures. Puis viennent de grands raisonneurs proférant des paroles subtiles, grandes et sublimes, comme s’ils étaient les apôtres. Cher enfant, enfonce-toi, enfonce-toi dans le fond, dans ton néant. Et laisse tomber sur toi la tour et toutes ses cloches. Laisse fondre sur toi tous les diables de l’enfer ainsi que le ciel et la terre avec toutes leurs créatures. Tout cela te servira merveilleusement. Enfonce-toi seulement... (51)


On va de bouleversement en bouleversement


Sachez-le donc, ce n’est pas si terrible que vous pensez d’entrer en relation avec Dieu. (35)

Bonnes gens, vous qui vous occupez de saintes images, de pieuses pensées, d’édifiantes manières et de bonnes œuvres, ce n’est pas pour vous que je parle ici. Ne tenez donc pas compte de ce que je dis. Mais je pense uniquement à certaines âmes spéciales qui doivent marcher sur ces chemins ténébreux et se faufiler à travers ces étroits sentiers. Ce n’est pas l’affaire de tout le monde. (64)

N’aie pas peur


Quand tous les diables et tous les hommes seraient conjurés contre toi, plus ils t’attaqueraient, plus ils t’oppresseraient dans ta petite barque, plus haut se ferait ton ascension dans les hauteurs. (41)

Ah ! mes enfants, tout ce qui pourrait vous échoir, si vous aimiez et recherchiez Dieu en toute pureté ! Rien ne pourrait vous nuire quand bien même tous les diables de l’enfer se précipiteraient avec toute leur malice à travers votre corps et votre âme, à travers votre sang et votre moelle. Tous les diables avec toutes les immondices du monde ! (28)

Ne crains pas. Si la barque est solidement et fermement amarrée et ancrée, les vagues ne peuvent lui nuire. Tout cela finira bien. (41)


Laisser Dieu faire

Que personne ne s’avise de troubler de tels hommes en les attirant dans la multiplicité, mais qu’on laisse Dieu accomplir son œuvre en eux. (43)

Tout ce qui te reste à faire, c’est de le laisser accomplir son œuvre en toi et que tu ne lui suscites aucun embarras. Alors il te remplira pleinement. (25)


Les païens n’avaient aucune pratique déterminée, ni prescription de sainteté, ni loi. Pourtant ils recevaient grâce pour grâce, sans aucun mérite. Les Juifs, au contraire, se confiaient en leur action personnelle. Ils avaient leurs cérémonies, leurs préceptes, leur loi et beaucoup d’autres choses. Les païens, eux, n’avaient aucun appui ferme sur quoi construire si ce n’est uniquement la grâce de Dieu et sa miséricorde. Vois, c’est exactement de cette manière que tu dois agir. Tu ne dois t’appuyer sur rien d’autre que la seule grâce et la seule miséricorde de Dieu et recevoir grâce pour grâce, ne considérant que la bonté de Dieu et ignorant ta préparation ou ta dignité. Hélas ! Bien des gens ont la manière juive. Ils s’appuient sur leurs propres œuvres qu’ils prennent pour un fondement. S’ils n’ont pas accompli leurs œuvres ils considèrent tout comme perdu. Ils n’osent plus se confier ni en Dieu ni en personne. Ils n’osent plus venir à Dieu. Ils bâtissent secrètement sur leurs œuvres et sur leur propre agir mais non point purement sur Dieu.
(13)

L’homme passerait-il toute une année à ne rien faire d’autre qu’à observer en lui ce travail de Dieu, jamais année n’aurait été par lui si bien employée, même si pendant ce temps il n’avait fait aucune autre bonne œuvre, d’aucune sorte. Si seulement à la fin de l’année, il lui était accordé de jeter un seul coup d’œil sur l’œuvre mystérieuse de Dieu opérée dans son fond. Que dis-je ? Même si ce regard ne lui était pas accordé, même alors cet homme aurait encore mieux employé l’année que tous ceux qui, de leur propre initiative, auraient accompli les plus grandes œuvres. Car avec Dieu on ne peut rien perdre. Or cette œuvre est l’œuvre de Dieu et non pas celle de l’homme. (45)


L’homme qui ne rentre pas au moins une fois par jour dans son fond, du moins selon ses moyens, celui-là ne vit pas en vrai chrétien.
(6)

Cher enfant, si Dieu te donne un royaume, il te donnera bien aussi un couvent. S’il te donne cette grande grâce, à plus forte raison il t’accordera aussi tout ce dont tu as besoin. (53)


Jette ton ancre en Dieu

Cet Ennemi suggère à l’homme toutes espèces de pensées subites. "Ah ! se dit-on alors, si seulement tu avais un confesseur ! Telle ou telle chose m’est revenue à l’esprit. Hélas ! en quel état je suis !" Non, mon cher enfant ! Je sais bien ce qu’il en est de ces idées subites. Quelle que soit l’idée qui t’est venue à l’esprit, laisse-la s’en aller comme elle est venue. Demeure en paix, tourne ton cœur vers Dieu, n’y fais pas attention, ne t’entretiens pas avec ces pensées, laisse tomber. Il te vient ainsi maintes angoisses que l’Ennemi suscite en toi. Tout cela est l’effet d’une tristesse désordonnée. Finalement l’Ennemi porte l’homme au désespoir en lui disant: "Tout est perdu." Que faire alors ? Déposer en Dieu toute ton inquiétude. Jette ton ancre en Dieu. (35)


La tentation quiétiste


Que ton abandon soit vrai. De l’ ‘abandon’ au quiétisme la distance peut être courte et la déviance facile. L’Eglise interviendra à plusieurs reprises pour préciser, par la voie négative, sa vérité. Ainsi en Espagne, au seizième siècle, contre les ‘Alumbrados’ (les Illuminés). Ainsi, toujours en Espagne, contre le prêtre Miguel de Molinos, talentueux directeur de conscience d’une multitude de saintes âmes, dont 68 propositions tirées de ses écrits sont condamnées, en 1687, par la Constitution “Coelestis Pastor” d’Innocent XI. Ainsi, en France cette fois, en 1699, la condamnation, par le bref ‘”Cum alias ad apostolatus" d’Innocent XII, de 23 propositions tirées de l’ "Explication des maximes des saints" que Fénelon, défenseur, contre Bossuet, du ‘pur amour’ de Madame J. M. Guyon, avait publié en 1697.

Le quiétisme consacre la démission de l’homme devant Dieu. Dieu est tellement tout que l’homme n’est plus qu’une ‘chose’ entre ses mains. Dieu fait tellement tout qu’à l’homme ne reste que de faire le ‘mort’. Dieu décide tellement de tout qu’il suffit à l’homme de se tenir dans une passivité absolue, une indifférence désintéressée, un amoureux silence.

Tauler, avec la Bible, voit Dieu, essentiellement, comme Père, créateur d’une munificente profusion féconde de différences, pour qu’avec son Fils puisse être une multitude de fils. Dieu aime l’homme debout, vivant, personne autonome, active, libre et responsable. Loin d’abdiquer la liberté, il s’agit de la conquérir transparente. Loin de s’abandonner à une passive indifférence, il s’agit, en communion avec les forces vivantes dans les profondeurs de soi, d’être des créateurs passionnés d’Alliance.

Le quiétisme fait de l’abandon un état quasi définitif, par rapport auquel tout effort de l’homme est non seulement inutile mais nuisible, voire peccamineux, et dans lequel l’âme s’installe, immobile et imperturbable, devenant par là impeccable.

Pour Tauler la vie mystique est aux antipodes de tout ce qui peut ressembler à une quelconque ‘paresse’ spirituelle. Dieu aime l’aventure et le risque. L’abandon est traversée – traversées au pluriel – du mystère douloureux. L’abandon est verbe actif, chasse mouvementée, effort douloureux, poursuite permanente, descente incessante. Les extrêmes ne peuvent être atteintes qu’à la limite. Et rien n’est jamais joué une fois pour toutes.

Le quiétisme n’a au fond qu’une âme à sauver. Ce qui importe d’abord à la mystique ‘engagée’ de Tauler, c’est la rédemption du Corps total du Christ qu’est l’Eglise et le salut du monde.


Mes enfants, pour tout l’abandon qui ne se traduit pas en actes, je ne donne pas une fève. Il ne vaut rien s’il n’a pas été conquis véritablement, par les œuvres, à l’encontre de la nature malicieuse qui dispose de plus de mille ruses et détours où elle se complait. Un tel faux abandon me ferait tout à fait l’effet d’un démon qui m’apparaîtrait dans une robe d’ange. On ne peut pas plus se fier à la parole de ceux qui prônent un tel abandon qu’à un fétu de paille qu’on jetterait en guise de pont sur le large Rhin pour y passer. Quant à la réalité de cette sorte d’abandon, on ne peut pas s’y fier davantage. C’est là une contrefaçon du véritable abandon.
(83)


L’abandon véritable


La vie mystique chrétienne est profonde imitation du Christ. Imitation, certes, de Jésus dans sa manifestation historique, dans la mesure d’une telle possibilité. Imitation, surtout, du Christ dans le mystère trans-historique de son Incarnation et de sa Rédemption.

Aussi, le mouvement profond de la vie mystique ne peut-il pas ne pas révéler d’étonnantes affinités avec le mystère douloureux du Seigneur et sa
kénose.

Comme le Christ, tu es ‘livré’. Toi aussi tu dois sortir, quitter, rompre, traverser, descendre, t’abandonner.

Tauler parle ici de ‘Gelassenheit’. C’est peut-être la plus merveilleuse possibilité du ‘gemut’.

Cette descente sur la voie négative dans le néant de toi-même, te livre, en ton fond, à l’Autre. Tu fais éclater les clôtures. Tu démantèles tes défenses. Tu décrispes tes attaches. Tu perds pied. Tu n’
in-sistes plus. Tu ex-sistes en te laissant choir dans les profondeurs divines.

Mes enfants, la volonté propre doit disparaître ainsi que le dit notre Seigneur: “Je ne suis pas venu pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de mon Père.” Aussi longtemps et autant que tu demeures en ta propre volonté, sache-le, tu seras privé de cette félicité. Car tout vrai bonheur vient du véritable abandon, du détachement de la volonté propre. Tout cela naît dans le fond de l’humilité. C’est là que la volonté propre se perd. Car la volonté est précisément comme un pilier sur lequel repose toute l’ordonnance de l’édifice. Si nous pouvions abattre ce pilier, tous les murs de cet édifice s’écrouleraient. (53)

Tandis que l’homme est occupé à cet exercice, la nature se trouve si pauvre et si aride. Elle n’a rien à elle et elle pense: “Dieu me bénisse ! que sont tes prostrations devenues ? Et tes bonnes pratiques ? Pourquoi ton psautier traîne-t-il là inutilisé ?” La nature voudrait avoir quelque chose, savoir quelque chose, vouloir quelque chose. Et il en coûte à la nature avant que ces trois ‘quelque chose’ soient morts en elle. (66)

Enfant, pour être uni à Dieu et changé en lui, tu dois mourir à toi-même avec tout ce qui t’est propre... Deux êtres ou deux formes ne peuvent pas coexister en même temps. La chaleur doit-elle entrer ? Le froid doit nécessairement sortir. Dieu doit-il entrer ? Le créé et toute possession doivent sortir. (31)

Le Fils a reçu du Père tout ce qu’il est, tout ce qu’il a et tout ce qu’il peut faire. Le Père lui a remis en mains toutes choses. Et tout cela le Fils l’a si radicalement et si complétement rapporté au Père, absolument de la même manière dont il l’avait reçu, qu’il n’a même pas retenu et réservé pour lui un seul cheveu. Car il cherchait seulement la gloire du Père et non pas celle du Fils. C’est de la même façon que nous devons imiter le Fils. C’est de la même manière qu’il doit être notre héritage transfiguré. Nous devons rapporter foncièrement au Père tout ce que nous sommes, tout ce que nous avons, tous ce que nous pouvons faire, tout ce que nous avons jamais reçu de lui, sans garder pour nous, de tout cela, la largeur d’un cheveu. Ne rien retenir ni intérieurement ni extérieurement, ni directement ni indirectement. Laisse ce bien à qui il est. Ne prends rien pour toi et cherche Dieu. (13)


Laisse-toi seulement trouver

Dieu cherche et veut avoir un homme humble, un homme doux, un homme pauvre, un homme pur, un homme abandonné, qui soit toujours d’humeur égale. Cela ne veut pas dire qu’on doive s’asseoir et se rabattre le capuchon sur la tête. Vraiment non, mes enfants ! Mais tu dois laisser Dieu te chercher, te presser et te réduire à rien, jusqu’à ce que tu apprennes à rester humble en toute circonstance. Peu importe d’où te vienne et par qui te vienne l’humiliation. Celui qui cherche un objet perdu ne le cherche pas seulement à une seule place, mais en plusieurs endroits, de-ci, de-là, jusqu’à ce qu’il l’ait trouvé. Vois, mon enfant, en vérité c’est ainsi que Dieu doit te chercher de maintes façons. Laisse-toi seulement trouver sous les épreuves de toutes sortes qui t’arrivent de n’importe où et de n’importe qui. Quel que soit l’affront, quelle que soit l’humiliation, reçois-les seulement comme venant de Dieu. C’est lui qui, par là, te cherche. (36)

Mais chez beaucoup de personnes, cette nature est si portée à s’attacher ! Elle veut toujours avoir quelque chose à quoi se raccrocher et sur quoi s’appuyer. Certaines personnes sont si totalement réfractaires à l’abandon et si portées à s’attacher, qu’elles doivent être traitées comme une aire qu’on veut préparer pour le battage. Cette aire est d’abord raboteuse et bosselée. En pareil cas on doit prendre un balai fort et rude et la balayer en la grattant sans ménagement jusqu’à ce qu’elle devienne bien lisse et bien égale. Quand, au contraire, on a une aire déjà unie, un coup de plumeau suffit. Or certaines personnes sont tellement raboteuses et si peu abandonnées que Dieu doit employer avec elles le balai dur et raide de multiples tentations et de la souffrance afin de leur apprendre à s’abandonner. Mais pour celles qui sont égalisées et abandonnées, le balayage se fait tout seul. Elles deviennent alors des personnes tout à fait dignes d’amour. (37)

Dussent mes supérieurs me vouloir tout le mal possible, devenir loups pour me mordre, alors, dans le calme d’un profond abandon et d’une véritable soumission je me tiendrais et souffrirais. Me veulent-ils au contraire du bien et sont-ils aimables avec moi, cela aussi je dois l’accepter. (2)

Notre Seigneur a été cloué tout nu sur la croix. Il ne lui restait pas un fil sur le corps. Et l’on joua ses propres vêtements sous ses yeux. Sois bien sûr de ceci: si tu veux parvenir à la perfection, il te faudra si bien te dépouiller de tout ce qui n’est pas Dieu, que tu n’en gardes pas le moindre brin. Et il faut que tout cela soit perdu au jeu, anéanti, et devienne objet de raillerie pour les autres gens et soit considéré par eux comme une bêtise et une folie. (60)

Le Seigneur vient alors en un rapide éclair. Il illumine le fond et veut y être lui-même le maître d’œuvres. Dès qu’on prend conscience de la présence du maître, on doit, en toute transparence, lui abandonner le travail. Toutes les facultés doivent alors se taire et lui préparer un grand silence, car toute activité de l’homme et même ses bonnes pensées ne pourraient alors qu’être obstacle. L’homme, au contraire, ne doit rien faire qu’être passif sous l’action de Dieu. (57)

L’absence et la privation de Dieu, voilà qui dépasse tout. C’est alors que de nouveau s’abattent sur l’homme toute la misère, toutes les tentations et les péchés dont il avait déjà triomphé auparavant. Ils l’attaquent de nouveau et de la pire manière, beaucoup plus qu’au temps où il était plongé dans cette misère. Il s’y abandonne. Il se livre et souffre cela aussi longtemps que Dieu le veut. (26)

Quand l’homme intérieur a assez attendu, ‘expectans expectavi’, attendu et encore attendu, il doit s’éloigner, en fuyant, de toutes choses et demeurer dans la solitude. Cette solitude consiste en ce que l’homme abandonne non seulement la multiplicité de l’extérieur, mais aussi la multiplicité dans les facultés intérieures, à savoir des facultés représentatives avec leurs images, leurs imaginations, leurs cogitations. Il doit se dégager de toute image, de toute forme particulière, et se retirer en solitude. Et quand cette passivité a eu raison de la multiplicité et qu’elle s’étend partout, le Seigneur attendu vient. Il vient en un clin d’œil et, à l’instant même, élève l’homme au-dessus de toutes choses et le dédommage ainsi de sa longue attente. Puis il le rabaisse à nouveau, de peur que l’homme ne s’exalte dans ce sentiment du divin, et il le repousse bien bas. (77)

Aucune raison ne peut concevoir ce qu’il y a de caché dans cet absolu et véritable délaissement. C’est le plein hiver quand on est dans l’aridité, l’obscurité, sous l’oppression d’angoissantes ténèbres et dans le délaissement... (13)

L’homme est alors dépouillé de lui-même, dans un absolu et véritable abandon. Il plonge dans le fond de la volonté divine pour rester dans cette pauvreté et ce dénuement non seulement pendant une semaine ou un mois, mais, si Dieu le veut, mille ans, voire toute une éternité. S’abandonner à fond, s’abandonner même à l’idée de n’être qu’un brandon d’enfer dans des peines éternelles, si tel devait être la volonté de Dieu, voilà, mes enfants, le véritable abandon. (26)

Ces hommes se tiennent dans la plus authentique et la plus absolue pauvreté, dans le plus authentique et le plus absolu dénuement d’eux-mêmes. Ils ne veulent rien, ils n’ont rien, ils ne désirent rien, ils ne recherchent rien que Dieu seul. Rien de leur intérêt personnel. Il leur arrive souvent de travailler dans la nuit, tombés dans le délaissement, dans la pauvreté, dans d’épaisses et lourdes ténèbres, dans le désespoir. Alors ils ne sentent plus, ne goûtent plus aucun soutien, aucune lumière, aucune consolation. (42)


Abandonne même ton abandon

L’homme doit donc se laisser prendre, vider et préparer. Il doit tout abandonner. Et même abandonner cet abandon, le tenir pour rien et se précipiter en son pur néant. Sinon, sûrement, il épouvante et chasse le saint Esprit. (25)

Sache ceci en vérité: tant que tu auras une goutte de sang dans ta chair et une parcelle de moelle dans tes os qui n’aient pas été livrées à l’abandon véritable, ne t’imagine pas que tu es un homme abandonné. Et sache encore ceci: tant que la dernière parcelle de véritable abandon te fait défaut, que tu ne l’as pas conquise véritablement, Dieu doit te rester étranger à jamais; tu ne ressentiras point la béatitude la plus haute et la plus profonde en ce temps et dans l’éternité. (83)

Quoi qu’il arrive du dehors ou du dedans, laisse tout cela te torturer jusqu’au bout. Ne cherche aucune consolation. Dieu te délivrera sûrement. Affranchis-toi donc de ce souci et confie-le lui entièrement. (41)

Oh ! la pauvre nature se sent si mal alors qu'elle se met souvent à gigoter comme un enfant qu'on sèvre. Cette malicieuse nature si tordue est alors tellement démunie, car l'exercice de cet amour dépasse absolument sa puissance et son activité, et d'autre part elle est amenée à un tel degré de dépouillement, qu'elle n'a même plus les moyens de jeter un regard sur ce phénomène intérieur. Bien plus, elle ne peut même plus avoir ni la moindre pensée, ni le moindre désir, ni la moindre intention. Elle ne peut donc même pas offrir à Dieu cette pauvreté. Elle se trouve suspendue dans la non-connaissance. Dans cet amour, elle doit se renoncer elle-même et mourir à tout ce qu'elle a aimé selon la première manière. Car Dieu s'aime ici lui-même et il est à lui-même son propre objet d'amour. Il n'y plus ici que reniement...
(76)

Sur ce chemin sauvage ces hommes doivent renoncer à tout ce qui peut s’offrir à eux. Et sans cesse notre Seigneur dit: “Suis-moi; passe à travers tout; je ne suis rien de tout cela. Va de l’avant; suis-moi; va de l’avant !” L’homme pourrait bien dire alors: “Seigneur, qui es-tu pour que je doive te suivre ainsi dans une telle profondeur, un tel désert, une telle désolation ?” Le Seigneur alors pourra lui répondre: “Je suis homme et Dieu; je suis bien plus que Dieu.” Ah ! si l’homme pouvait alors lui répondre de son fond essentiel maintenant reconnu: “Et moi je ne suis rien, bien moins que rien.” Mes enfants, l’œuvre serait alors vite achevée. Car la divinité qui est au-delà de l’inommable n’a nulle part un lieu d’activité qui lui soit mieux approprié que dans le fond de la plus complète néantisation de soi.
(64)