I/2
Laisse-toi tomber
Laisse-toi
tomber. Tu tombes en Dieu. L'homme porte au cœur de lui-même une
irrépressible attraction vers ce qui est son origine et sa
fine. C'est quasiment physique comme la pesanteur obéissant à ses
lois de gravitation. Il ne peut pas ne pas tomber en Dieu.
En
vérité, Dieu nous désire comme si tout son bonheur et même toute
sa raison était en nous. (65)
Gravitation
L’esprit
de l’homme a une perpétuelle inclination, une perpétuelle
intention, à revenir vers le fond de son origine. En raison de sa
’convenance’ originelle, dans l’ordre de la spiritualité,
l’esprit s’incline et se penche de nouveau vers son origine, pour
retrouver sa ’convenance’. Cette inclination vers la source ne
s’éteint jamais, pas même chez les damnés. (70)
Quoique
l’homme ait détourné son visage de cette béatitude et qu’il
s’égare bien loin d’elle, pour elle, cependant, il porte en
soi-même un éternel attrait, une inclination telle que, même
voulant s’en distraire, il ne trouve aucun repos. Car toutes les
autres choses en-dehors de celle-là ne peuvent pas lui apporter
pleine satisfaction. Ce bien divin l’attire vers son repos, même à
son insu. Car il est la fin de l’homme. Toutes choses ne trouvent
leur repos que dans leur milieu naturel: la pierre sur la terre, le
feu dans l’air et l’âme en Dieu. (6)
Or
donc tous les éléments, la pierre, le feu et toutes choses se
hâtent vers leur première origine. D’où vient alors que la noble
créature, merveille des merveilles, pour
laquelle un Dieu plein d’amour a créé toutes choses, le ciel, la
terre et tout le reste, d’où vient que cette créature demeure en
elle-même sans retourner et sans se hâter vers son éternelle
origine, sa fin et sa lumière ? (10)
Nous
disons avec saint Augustin: “Seigneur, tu nous a fait pour Toi, et
c’est pourquoi notre cœur est dans une continuelle inquiétude
tant qu’il ne repose pas en toi.” (55)
De
cette intériorité béante sur Dieu, saint Augustin, en effet,
livre, à travers ses ‘Confessions’, la très profonde expérience
de l’âme vivante avec son Dieu vivant. Ce Dieu qui
appelle avant que je ne l’appelle. Ce Dieu
qui est déjà là avant que je ne l’invoque.
Ce Dieu qui est plus intérieur à moi que je
ne le suis à moi-même...
Comment
l’homme doit-il revenir à son origine, par quel chemin et de
quelle façon ? Voici ce chemin. Se renoncer vraiment soi-même.
Aimer et n’avoir en vue que Dieu seul, en toute pureté et bien à
fond. Ne vouloir en aucune chose son intérêt propre mais désirer
et rechercher seulement l’honneur et la gloire de Dieu. Attendre
tout immédiatement de Dieu et, sans aucun détour ni intermédiaire,
lui rapporter toute chose, d’où qu’elle vienne, afin qu’entre
Dieu et nous il y ait un flux et un reflux tout à fait immédiats.
Voilà le vrai, le droit chemin. (10)
Difficile
descente
Tu
es trop grand pour ne t’appartenir qu’à toi-même ! Tel est
le radicalisme théocentrique de cette mystique qui prend si
violemment nos schizoïdies modernes à contre-courant. Descendre...
Descendre dans tes profondeurs transcendantes. T’abandonner au
vertical mouvement qui te livre à l’Autre. Qui te livre en même
temps à ta vérité profonde.
Aussitôt
se présentent mille raisons de ne pas descendre. Il te faut
abandonner tes euphories unidimensionnelles. L’évidence des choses
que tu quittes est bien portante. Celle des choses que tu dois
trouver est toujours évidence crucifiée. Il te faut traverser des
étendues obscures et sauvages. A travers incertitude et risque.
Affronter le doute. Démonter les mécanismes de défense et de
refoulement de l’Autre en nous. Aller de déchirement en
déchirement. Rencontrer l’Autre inconnu.
Il
faut noter qu’à l’encontre de la plupart des mystiques Johan
Tauler, loin de privilégier la montée acuminale,
insiste sur
la descente
abyssale. L’essentiel n’est pas de
‘monter’ mais de ‘descendre’. On verra plus loin la raison
profonde de ce mouvement qui n’est autre que celui d’Agapè et de
la Kénose.
L’aventure
se joue donc sur la verticale abyssale. Dans la béance. Cette
verticale abyssale détermine la structure anthropologique de l’être
humain. De l’homme extérieur vers le ‘troisième homme’ à
travers l’homme de raison. Des facultés sensibles aux facultés
supérieures et de là au ‘gemut’. Du haut vers le bas. De
l’extérieur vers l’intérieur. De la périphérie vers le
centre. Vers ce fin-fond mystérieux désigné tantôt comme ‘Royaume
secret’, ‘Désert intérieur’, ‘Divine ténèbre’, ‘Abîme
caché’... L’absolu point de gravité.
Dès lors l’homme
ne peut pas ne pas tomber. Il porte en soi une
‘inclination éternelle’, disons quelque chose comme une
gravitation ou un tropisme vers son éternelle origine. Il suffit de
ne pas se crisper et de se laisser tomber...
Déjà, en ta
fondamentale structuration d’humanité, n’es-tu pas verticalement
trinitaire pour pouvoir franchir tes distances intérieures et ainsi
devenir un homme essentiel, t’accomplir en ta propre traversée
pascale ?
Dès que tu commences ta descente, se
présentent mille raisons de ne pas descendre. L’évidence des
choses que tu quittes est bien portante. Celle des choses que tu dois
trouver est toujours évidence crucifiée. Il te faut traverser des
étendues obscures et sauvages. Il te faut traverser ta propre
angoisse. Tu vas de déchirement en déchirement.
Pour
accéder à l’homme essentiel il n’est pas d’autre chemin que
la voie négative. Plus tu te quittes, plus tu te retrouves.
Autrement. Et très certainement de façon plus authentique.
Il
faut quitter ton déploiement dans les grandes largeurs faciles du
monde. Il faut quitter ta dispersion et tes divertissements dans
l’opulence de surface. Il faut quitter tes euphories
unidimensionnelles. Il faut quitter tes possessions et tes
dominations dans la multiplicité mondaine. Il faut quitter tes
évidences phénoménales. Il faut quitter les enfermements de ton
vouloir schizoïde.
La descente mystique est Exode. Tu
n’accèdes à la terre promise qu’à travers une crucifiante
libération.
Que l’homme doive ainsi se rompre lui-même
pour accéder vraiment à soi, qu’il ne s’appartienne pas de part
en part, qu’il ne soit essentiellement qu’à travers la
transcendance d’une verticalité infinie, que l’homme, selon
l’expression de Pascal, "passe l’homme infiniment", est
incontestablement l’affirmation la plus scandaleuse pour notre
modernité. Une telle affirmation, pourtant, correspond à
l’expérience fondamentale de la mystique chrétienne.
Cette
expérience n’est pas phénoménale en ce sens qu’elle serait
épuisée par les choses telles qu’elles se manifestent à moi.
Elle n’est pas non plus transcendantale au sens où elle
s’identifierait à l’ultime visée de mes extrêmes possibilités.
Elle est transcendante. Elle traverse les représentations et
sensibles et intellectuelles. Elle traverse sa propre visée
elle-même. Elle communie ultimement à l’être-même d’un
extrême réel.
Il s’agit profondément de l’expérience
de ma béance sur l’Autre qui se dévoile Personne et dont la
mystérieuse Présence s’éclaire en accord avec ce qui se donne
dans la foi. Expérience de la Source et de l’originaire communion
avec Dieu de mon être dans sa ‘naïveté’ première, dans sa
‘nativité’, tel que sorti des mains de Dieu, à son image et à
sa ressemblance, au premier matin de la création et tel que
vagissant dans l’Esprit sa divine filiation de grâce: "Et
la preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé dans
nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie: Abba, Père !"
(Gal.4,6)
Cette approche est à sa manière révolutionnaire !
Il n’y est pas question de fuite vers les hauteurs d’une
‘transcendance’ stratosphérique. Au contraire, c’est en son
extrême ‘immanence’ que l’âme est appelée. Et c’est là
qu’elle trouve Dieu et se trouve elle-même en vérité.
Descends
simplement... Cherche Dieu à la verticale de toi-même. Franchis tes
distances intérieures. Deviens ce que tu es en vérité. Descends
dans tes profondeurs. Plus loin que toi-même. Tu te livres à ta
vérité profonde. Tu te livres à l’Autre. Tu crois tomber dans le
vide. C’est une mystérieuse présence qui t’accueille. C’est
Dieu que tu rencontres en traversant ta distance.
Pourquoi
Dieu est-il à travers une si longue distance ? Dieu ne veut pas
être présent de manière passe-partout. Il ne veut pas être
rencontré comme une chose. Il veut être cherché. Il veut être
trouvé. Cette distance ouvre l’espace de ta liberté. Dieu, en
toi, est toujours plus loin en avant de toi et te force ainsi à
aller plus loin que toi-même. Dieu est en toi infinie distance pour
qu’à travers cette distance tu te grandisses infiniment à la
démesure de Dieu.
Laisse-toi
tomber
Laisse
toi tomber... Comme la chose la plus ‘naturelle’ du monde, à
savoir la chute libre d’un corps vers son centre de gravité. Il
suffit de ne pas le retenir. Laisse-toi tomber... Tu ne tombes pas
dans le néant ni dans l’absurde. Tu tombes simplement au-delà de
toi-même. Tu tombes en Dieu.
Laisse
Dieu tomber en toi. Et laisse-toi tomber en Dieu. Ainsi pourrait se
formuler, abrupte, l’exigence mystique de Tauler. A l’encontre de
la plupart des spiritualités qui marquent la polarité acuminale,
notre Rhénan, lui, même s’il lui arrive aussi d’employer des
images d’ascension, met toute l’insistance sur l’autre
polarité, à savoir la béance et la descente dans l’abîme. La
raison profonde de ce mouvement se dévoile du côté d’Agapè.
Agapè
peut-il faire autre chose que descendre et sauver ? Le
stupéfiant c’est qu’il ait posé son centre de gravité au beau
milieu du cœur de l’homme.
Face
à l’obscurité de l’impénétrable mystère divin, que l’homme
se laisse choir en Dieu tout simplement. Qu’il ne demande rien,
qu’il n’exige rien, qu’il se contente de désirer et d’aimer
Dieu. Jette alors toutes choses dans ce Dieu inconnu, jette aussi tes
défauts et tes péchés ainsi que tes projets, jette le tout avec un
amour agissant, jette tout cela dans l’obscure et inconnue volonté
de Dieu. (70)
Et
voici que viennent à toi des gens aux gestes menaçants et aux
paroles dures. Puis viennent de grands raisonneurs proférant des
paroles subtiles, grandes et sublimes, comme s’ils étaient les
apôtres. Cher enfant, enfonce-toi, enfonce-toi dans le fond, dans
ton néant. Et laisse tomber sur toi la tour et toutes ses cloches.
Laisse fondre sur toi tous les diables de l’enfer ainsi que le ciel
et la terre avec toutes leurs créatures. Tout cela te servira
merveilleusement. Enfonce-toi seulement... (51)
On
va de bouleversement en bouleversement
Sachez-le
donc, ce n’est pas si terrible que vous pensez d’entrer en
relation avec Dieu. (35)
Bonnes
gens, vous qui vous occupez de saintes images, de pieuses pensées,
d’édifiantes manières et de bonnes œuvres, ce n’est pas pour
vous que je parle ici. Ne tenez donc pas compte de ce que je dis.
Mais je pense uniquement à certaines âmes spéciales qui doivent
marcher sur ces chemins ténébreux et se faufiler à travers ces
étroits sentiers. Ce n’est pas l’affaire de tout le monde. (64)
N’aie
pas peur
Quand
tous les diables et tous les hommes seraient conjurés contre toi,
plus ils t’attaqueraient, plus ils t’oppresseraient dans ta
petite barque, plus haut se ferait ton ascension dans les hauteurs.
(41)
Ah ! mes enfants, tout ce qui pourrait vous
échoir, si vous aimiez et recherchiez Dieu en toute pureté !
Rien ne pourrait vous nuire quand bien même tous les diables de
l’enfer se précipiteraient avec toute leur malice à travers votre
corps et votre âme, à travers votre sang et votre moelle. Tous les
diables avec toutes les immondices du monde ! (28)
Ne
crains pas. Si la barque est solidement et fermement amarrée et
ancrée, les vagues ne peuvent lui nuire. Tout cela finira bien.
(41)
Laisser Dieu faire
Que personne ne
s’avise de troubler de tels hommes en les attirant dans la
multiplicité, mais qu’on laisse Dieu accomplir son œuvre en eux.
(43)
Tout ce qui te reste à faire, c’est de le
laisser accomplir son œuvre en toi et que tu ne lui suscites aucun
embarras. Alors il te remplira pleinement. (25)
Les
païens n’avaient aucune pratique déterminée, ni prescription de
sainteté, ni loi. Pourtant ils recevaient grâce pour grâce, sans
aucun mérite. Les Juifs, au contraire, se confiaient en leur action
personnelle. Ils avaient leurs cérémonies, leurs préceptes, leur
loi et beaucoup d’autres choses. Les païens, eux, n’avaient
aucun appui ferme sur quoi construire si ce n’est uniquement la
grâce de Dieu et sa miséricorde. Vois, c’est exactement de cette
manière que tu dois agir. Tu ne dois t’appuyer sur rien d’autre
que la seule grâce et la seule miséricorde de Dieu et recevoir
grâce pour grâce, ne considérant que la bonté de Dieu et ignorant
ta préparation ou ta dignité. Hélas ! Bien des gens ont la
manière juive. Ils s’appuient sur leurs propres œuvres qu’ils
prennent pour un fondement. S’ils n’ont pas accompli leurs œuvres
ils considèrent tout comme perdu. Ils n’osent plus se confier ni
en Dieu ni en personne. Ils n’osent plus venir à Dieu. Ils
bâtissent secrètement sur leurs œuvres et sur leur propre agir
mais non point purement sur Dieu.
(13)
L’homme passerait-il toute une année
à ne rien faire d’autre qu’à observer en lui ce travail de
Dieu, jamais année n’aurait été par lui si bien employée, même
si pendant ce temps il n’avait fait aucune autre bonne œuvre,
d’aucune sorte. Si seulement à la fin de l’année, il lui était
accordé de jeter un seul coup d’œil sur l’œuvre mystérieuse
de Dieu opérée dans son fond. Que dis-je ? Même si ce regard
ne lui était pas accordé, même alors cet homme aurait encore mieux
employé l’année que tous ceux qui, de leur propre initiative,
auraient accompli les plus grandes œuvres. Car avec Dieu on ne peut
rien perdre. Or cette œuvre est l’œuvre de Dieu et non pas celle
de l’homme. (45)
L’homme
qui ne rentre pas au moins une fois par jour dans son fond, du moins
selon ses moyens, celui-là ne vit pas en vrai chrétien.
(6)
Cher enfant, si Dieu te donne un
royaume, il te donnera bien aussi un couvent. S’il te donne cette
grande grâce, à plus forte raison il t’accordera aussi tout ce
dont tu as besoin. (53)
Jette
ton ancre en Dieu
Cet
Ennemi suggère à l’homme toutes espèces de pensées subites.
"Ah ! se dit-on alors, si seulement tu avais un
confesseur ! Telle ou telle chose m’est revenue à l’esprit.
Hélas ! en quel état je suis !" Non, mon cher
enfant ! Je sais bien ce qu’il en est de ces idées subites.
Quelle que soit l’idée qui t’est venue à l’esprit, laisse-la
s’en aller comme elle est venue. Demeure en paix, tourne ton cœur
vers Dieu, n’y fais pas attention, ne t’entretiens pas avec ces
pensées, laisse tomber. Il te vient ainsi maintes angoisses que
l’Ennemi suscite en toi. Tout cela est l’effet d’une tristesse
désordonnée. Finalement l’Ennemi porte l’homme au désespoir en
lui disant: "Tout est perdu." Que faire alors ?
Déposer en Dieu toute ton inquiétude. Jette ton ancre en Dieu.
(35)
La
tentation quiétiste
Que
ton abandon soit vrai. De l’ ‘abandon’ au quiétisme la
distance peut être courte et la déviance facile. L’Eglise
interviendra à plusieurs reprises pour préciser, par la voie
négative, sa vérité. Ainsi en Espagne, au seizième siècle,
contre les ‘Alumbrados’ (les Illuminés). Ainsi, toujours en
Espagne, contre le prêtre Miguel de Molinos, talentueux directeur de
conscience d’une multitude de saintes âmes, dont 68 propositions
tirées de ses écrits sont condamnées, en 1687, par la Constitution
“Coelestis Pastor” d’Innocent XI. Ainsi, en France cette fois,
en 1699, la condamnation, par le bref ‘”Cum alias ad apostolatus"
d’Innocent XII, de 23 propositions tirées de l’ "Explication
des maximes des saints" que Fénelon, défenseur, contre
Bossuet, du ‘pur amour’ de Madame J. M. Guyon, avait publié en
1697.
Le quiétisme consacre la démission de l’homme devant
Dieu. Dieu est tellement tout que l’homme n’est plus qu’une
‘chose’ entre ses mains. Dieu fait tellement tout qu’à l’homme
ne reste que de faire le ‘mort’. Dieu décide tellement de tout
qu’il suffit à l’homme de se tenir dans une passivité absolue,
une indifférence désintéressée, un amoureux silence.
Tauler,
avec la Bible, voit Dieu, essentiellement, comme Père, créateur
d’une munificente profusion féconde de différences, pour qu’avec
son Fils puisse être une multitude de fils. Dieu aime l’homme
debout, vivant, personne autonome, active, libre et responsable. Loin
d’abdiquer la liberté, il s’agit de la conquérir transparente.
Loin de s’abandonner à une passive indifférence, il s’agit, en
communion avec les forces vivantes dans les profondeurs de soi,
d’être des créateurs passionnés d’Alliance.
Le
quiétisme fait de l’abandon un état quasi définitif, par rapport
auquel tout effort de l’homme est non seulement inutile mais
nuisible, voire peccamineux, et dans lequel l’âme s’installe,
immobile et imperturbable, devenant par là impeccable.
Pour
Tauler la vie mystique est aux antipodes de tout ce qui peut
ressembler à une quelconque ‘paresse’ spirituelle. Dieu aime
l’aventure et le risque. L’abandon est traversée – traversées
au pluriel – du mystère douloureux. L’abandon est verbe actif,
chasse mouvementée, effort douloureux, poursuite permanente,
descente incessante. Les extrêmes ne peuvent être atteintes qu’à
la limite. Et rien n’est jamais joué une fois pour toutes.
Le
quiétisme n’a au fond qu’une âme à sauver. Ce qui importe
d’abord à la mystique ‘engagée’ de Tauler, c’est la
rédemption du Corps total du Christ qu’est l’Eglise et le salut
du monde.
Mes
enfants, pour tout l’abandon qui ne se traduit pas en actes, je ne
donne pas une fève. Il ne vaut rien s’il n’a pas été conquis
véritablement, par les œuvres, à l’encontre de la nature
malicieuse qui dispose de plus de mille ruses et détours où elle se
complait. Un tel faux abandon me ferait tout à fait l’effet d’un
démon qui m’apparaîtrait dans une robe d’ange. On ne peut pas
plus se fier à la parole de ceux qui prônent un tel abandon qu’à
un fétu de paille qu’on jetterait en guise de pont sur le large
Rhin pour y passer. Quant à la réalité de cette sorte d’abandon,
on ne peut pas s’y fier davantage. C’est là une contrefaçon du
véritable abandon. (83)
L’abandon
véritable
La
vie mystique chrétienne est profonde imitation du Christ. Imitation,
certes, de Jésus dans sa manifestation historique, dans la mesure
d’une telle possibilité. Imitation, surtout, du Christ dans le
mystère trans-historique de son Incarnation et de sa
Rédemption.
Aussi, le mouvement profond de la vie mystique ne
peut-il pas ne pas révéler d’étonnantes affinités avec le
mystère douloureux du Seigneur et sa kénose.
Comme le Christ, tu es ‘livré’. Toi aussi tu dois
sortir, quitter, rompre, traverser, descendre, t’abandonner.
Tauler parle ici de ‘Gelassenheit’. C’est peut-être la
plus merveilleuse possibilité du ‘gemut’.
Cette descente
sur la voie négative dans le néant de toi-même, te livre, en ton
fond, à l’Autre. Tu fais éclater les clôtures. Tu démantèles
tes défenses. Tu décrispes tes attaches. Tu perds pied. Tu
n’in-sistes
plus. Tu ex-sistes
en te laissant choir dans les profondeurs divines.
Mes
enfants, la volonté propre doit disparaître ainsi que le dit notre
Seigneur: “Je ne suis pas venu pour faire ma volonté, mais pour
faire la volonté de mon Père.” Aussi longtemps et autant que tu
demeures en ta propre volonté, sache-le, tu seras privé de cette
félicité. Car tout vrai bonheur vient du véritable abandon, du
détachement de la volonté propre. Tout cela naît dans le fond de
l’humilité. C’est là que la volonté propre se perd. Car la
volonté est précisément comme un pilier sur lequel repose toute
l’ordonnance de l’édifice. Si nous pouvions abattre ce pilier,
tous les murs de cet édifice s’écrouleraient. (53)
Tandis
que l’homme est occupé à cet exercice, la nature se trouve si
pauvre et si aride. Elle n’a rien à elle et elle pense: “Dieu me
bénisse ! que sont tes prostrations devenues ? Et tes
bonnes pratiques ? Pourquoi ton psautier traîne-t-il là
inutilisé ?” La nature voudrait avoir quelque chose, savoir
quelque chose, vouloir quelque chose. Et il en coûte à la nature
avant que ces trois ‘quelque chose’ soient morts en elle.
(66)
Enfant, pour être
uni à Dieu et changé en lui, tu dois mourir à toi-même avec tout
ce qui t’est propre... Deux êtres ou deux formes ne peuvent pas
coexister en même temps. La chaleur doit-elle entrer ? Le froid
doit nécessairement sortir. Dieu doit-il entrer ? Le créé et
toute possession doivent sortir. (31)
Le
Fils a reçu du Père tout ce qu’il est, tout ce qu’il a et tout
ce qu’il peut faire. Le Père lui a remis en mains toutes choses.
Et tout cela le Fils l’a si radicalement et si complétement
rapporté au Père, absolument de la même manière dont il l’avait
reçu, qu’il n’a même pas retenu et réservé pour lui un seul
cheveu. Car il cherchait seulement la gloire du Père et non pas
celle du Fils. C’est de la même façon que nous devons imiter le
Fils. C’est de la même manière qu’il doit être notre héritage
transfiguré. Nous devons rapporter foncièrement au Père tout ce
que nous sommes, tout ce que nous avons, tous ce que nous pouvons
faire, tout ce que nous avons jamais reçu de lui, sans garder pour
nous, de tout cela, la largeur d’un cheveu. Ne rien retenir ni
intérieurement ni extérieurement, ni directement ni indirectement.
Laisse ce bien à qui il est. Ne prends rien pour toi et cherche
Dieu. (13)
Laisse-toi
seulement trouver
Dieu
cherche et veut avoir un homme humble, un homme doux, un homme
pauvre, un homme pur, un homme abandonné, qui soit toujours d’humeur
égale. Cela ne veut pas dire qu’on doive s’asseoir et se
rabattre le capuchon sur la tête. Vraiment non, mes enfants !
Mais tu dois laisser Dieu te chercher, te presser et te réduire à
rien, jusqu’à ce que tu apprennes à rester humble en toute
circonstance. Peu importe d’où te vienne et par qui te vienne
l’humiliation. Celui qui cherche un objet perdu ne le cherche pas
seulement à une seule place, mais en plusieurs endroits, de-ci,
de-là, jusqu’à ce qu’il l’ait trouvé. Vois, mon enfant, en
vérité c’est ainsi que Dieu doit te chercher de maintes façons.
Laisse-toi seulement trouver sous les épreuves de toutes sortes qui
t’arrivent de n’importe où et de n’importe qui. Quel que soit
l’affront, quelle que soit l’humiliation, reçois-les seulement
comme venant de Dieu. C’est lui qui, par là, te cherche. (36)
Mais
chez beaucoup de personnes, cette nature est si portée à
s’attacher ! Elle veut toujours avoir quelque chose à quoi se
raccrocher et sur quoi s’appuyer. Certaines personnes sont si
totalement réfractaires à l’abandon et si portées à s’attacher,
qu’elles doivent être traitées comme une aire qu’on veut
préparer pour le battage. Cette aire est d’abord raboteuse et
bosselée. En pareil cas on doit prendre un balai fort et rude et la
balayer en la grattant sans ménagement jusqu’à ce qu’elle
devienne bien lisse et bien égale. Quand, au contraire, on a une
aire déjà unie, un coup de plumeau suffit. Or certaines personnes
sont tellement raboteuses et si peu abandonnées que Dieu doit
employer avec elles le balai dur et raide de multiples tentations et
de la souffrance afin de leur apprendre à s’abandonner. Mais pour
celles qui sont égalisées et abandonnées, le balayage se fait tout
seul. Elles deviennent alors des personnes tout à fait dignes
d’amour. (37)
Dussent
mes supérieurs me vouloir tout le mal possible, devenir loups pour
me mordre, alors, dans le calme d’un profond abandon et d’une
véritable soumission je me tiendrais et souffrirais. Me veulent-ils
au contraire du bien et sont-ils aimables avec moi, cela aussi je
dois l’accepter. (2)
Notre
Seigneur a été cloué tout nu sur la croix. Il ne lui restait pas
un fil sur le corps. Et l’on joua ses propres vêtements sous ses
yeux. Sois bien sûr de ceci: si tu veux parvenir à la perfection,
il te faudra si bien te dépouiller de tout ce qui n’est pas Dieu,
que tu n’en gardes pas le moindre brin. Et il faut que tout cela
soit perdu au jeu, anéanti, et devienne objet de raillerie pour les
autres gens et soit considéré par eux comme une bêtise et une
folie. (60)
Le
Seigneur vient alors en un rapide éclair. Il illumine le fond et
veut y être lui-même le maître d’œuvres. Dès qu’on prend
conscience de la présence du maître, on doit, en toute
transparence, lui abandonner le travail. Toutes les facultés doivent
alors se taire et lui préparer un grand silence, car toute activité
de l’homme et même ses bonnes pensées ne pourraient alors qu’être
obstacle. L’homme, au contraire, ne doit rien faire qu’être
passif sous l’action de Dieu. (57)
L’absence
et la privation de Dieu, voilà qui dépasse tout. C’est alors que
de nouveau s’abattent sur l’homme toute la misère, toutes les
tentations et les péchés dont il avait déjà triomphé auparavant.
Ils l’attaquent de nouveau et de la pire manière, beaucoup plus
qu’au temps où il était plongé dans cette misère. Il s’y
abandonne. Il se livre et souffre cela aussi longtemps que Dieu le
veut. (26)
Quand
l’homme intérieur a assez attendu, ‘expectans expectavi’,
attendu et encore attendu, il doit s’éloigner, en fuyant, de
toutes choses et demeurer dans la solitude. Cette solitude consiste
en ce que l’homme abandonne non seulement la multiplicité de
l’extérieur, mais aussi la multiplicité dans les facultés
intérieures, à savoir des facultés représentatives avec leurs
images, leurs imaginations, leurs cogitations. Il doit se dégager de
toute image, de toute forme particulière, et se retirer en solitude.
Et quand cette passivité a eu raison de la multiplicité et qu’elle
s’étend partout, le Seigneur attendu vient. Il vient en un clin
d’œil et, à l’instant même, élève l’homme au-dessus de
toutes choses et le dédommage ainsi de sa longue attente. Puis il le
rabaisse à nouveau, de peur que l’homme ne s’exalte dans ce
sentiment du divin, et il le repousse bien bas. (77)
Aucune
raison ne peut concevoir ce qu’il y a de caché dans cet absolu et
véritable délaissement. C’est le plein hiver quand on est dans
l’aridité, l’obscurité, sous l’oppression d’angoissantes
ténèbres et dans le délaissement... (13)
L’homme
est alors dépouillé de lui-même, dans un absolu et véritable
abandon. Il plonge dans le fond de la volonté divine pour rester
dans cette pauvreté et ce dénuement non seulement pendant une
semaine ou un mois, mais, si Dieu le veut, mille ans, voire toute une
éternité. S’abandonner à fond, s’abandonner même à l’idée
de n’être qu’un brandon d’enfer dans des peines éternelles,
si tel devait être la volonté de Dieu, voilà, mes enfants, le
véritable abandon. (26)
Ces
hommes se tiennent dans la plus authentique et la plus absolue
pauvreté, dans le plus authentique et le plus absolu dénuement
d’eux-mêmes. Ils ne veulent rien, ils n’ont rien, ils ne
désirent rien, ils ne recherchent rien que Dieu seul. Rien de leur
intérêt personnel. Il leur arrive souvent de travailler dans la
nuit, tombés dans le délaissement, dans la pauvreté, dans
d’épaisses et lourdes ténèbres, dans le désespoir. Alors ils ne
sentent plus, ne goûtent plus aucun soutien, aucune lumière, aucune
consolation. (42)
Abandonne
même ton abandon
L’homme
doit donc se laisser prendre, vider et préparer. Il doit tout
abandonner. Et même abandonner cet abandon, le tenir pour rien et se
précipiter en son pur néant. Sinon, sûrement, il épouvante et
chasse le saint Esprit. (25)
Sache
ceci en vérité: tant que tu auras une goutte de sang dans ta chair
et une parcelle de moelle dans tes os qui n’aient pas été livrées
à l’abandon véritable, ne t’imagine pas que tu es un homme
abandonné. Et sache encore ceci: tant que la dernière parcelle de
véritable abandon te fait défaut, que tu ne l’as pas conquise
véritablement, Dieu doit te rester étranger à jamais; tu ne
ressentiras point la béatitude la plus haute et la plus profonde en
ce temps et dans l’éternité. (83)
Quoi
qu’il arrive du dehors ou du dedans, laisse tout cela te torturer
jusqu’au bout. Ne cherche aucune consolation. Dieu te délivrera
sûrement. Affranchis-toi donc de ce souci et confie-le lui
entièrement. (41)
Oh !
la pauvre nature se sent si mal alors qu'elle se met souvent à
gigoter comme un enfant qu'on sèvre. Cette malicieuse nature si
tordue est alors tellement démunie, car l'exercice de cet amour
dépasse absolument sa puissance et son activité, et d'autre part
elle est amenée à un tel degré de dépouillement, qu'elle n'a même
plus les moyens de jeter un regard sur ce phénomène intérieur.
Bien plus, elle ne peut même plus avoir ni la moindre pensée, ni le
moindre désir, ni la moindre intention. Elle ne peut donc même pas
offrir à Dieu cette pauvreté. Elle se trouve suspendue dans la
non-connaissance. Dans cet amour, elle doit se renoncer elle-même et
mourir à tout ce qu'elle a aimé selon la première manière. Car
Dieu s'aime ici lui-même et il est à lui-même son propre objet
d'amour. Il n'y plus ici que reniement... (76)
Sur
ce chemin sauvage ces hommes doivent renoncer à tout ce qui peut
s’offrir à eux. Et sans cesse notre Seigneur dit: “Suis-moi;
passe à travers tout; je ne suis rien de tout cela. Va de l’avant;
suis-moi; va de l’avant !” L’homme pourrait bien dire
alors: “Seigneur, qui es-tu pour que je doive te suivre ainsi dans
une telle profondeur, un tel désert, une telle désolation ?”
Le Seigneur alors pourra lui répondre: “Je suis homme et Dieu; je
suis bien plus que Dieu.” Ah ! si l’homme pouvait alors lui
répondre de son fond essentiel maintenant reconnu: “Et moi je ne
suis rien, bien moins que rien.” Mes enfants, l’œuvre serait
alors vite achevée. Car la divinité qui est au-delà de l’inommable
n’a nulle part un lieu d’activité qui lui soit mieux approprié
que dans le fond de la plus complète néantisation de soi.
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