I/3

Si quelqu’un a soif




Il y a dans l’âme, en son fond, une étincelle dont Dieu, qui cependant peut tout, ne peut pas éteindre la soif, si ce n’est qu’en se donnant soi-même. Lui donnerait-il la quintessence de tout ce qu’il a créé au ciel et sur la terre, que cela ne suffirait pas encore à l’âme et ne la rassasierait pas. Cette soif est en elle de par sa nature. Voilà le fond que gâtent ces hommes corrompus; voilà la soif qu’ils étouffent, pour ensuite ouvrir toute grande la bouche, comme s’ils croyaient pouvoir se rassasier de vent. C’est pour cela qu’ils ne goûtent plus aucune chose divine. Le goût a disparu. Leur conduit digestif est pourri. Ils sont bien proches de la mort éternelle. Mes chers enfants, que pensez-vous que feront ces gens-là à leur dernière heure, quand ils verront comment ils ont dégradé leur noblesse naturelle, comment ils ont laissé échapper, à cause de ces vaines folies, un bien aussi incommensurable, comment ils ont corrompu et gâté leur fond ? Ah ! mes enfants, la détresse et l’affliction qui sortiront de là dépassent toute détresse !
(36)

Le psaume 41 donne la tonalité de base non seulement au sermon de Tauler pour le lundi avant les Rameaux, mais encore pour l'ensemble de sa vision mystique.
Comme languit le cerf après les eaux vives ainsi languit mon âme vers toi, mon Dieu. La soif de l’homme pour Dieu. La soif de Dieu pour l’homme.

Ainsi donc tout commence avec la soif, paradigme du désir et symbole de la béance fondamentale de l’homme. Comme cette soif du cerf dont parle le psaume. Cependant que Tauler n’envisage plus seulement le cervidé des verts pâturages, mais l’animal
traqué et chassé à travers forêts et montagnes, dont le grand échauffement provoque une soif de plus en plus ardente. Image de la condition dramatique de l’homme poursuivi et chassé par une multitude de chiens de chasse. Mais pas nécessairement pour son malheur.


La dramatique chasse à l'homme par l'Amour... Il faudra revenir plus longuement sur cette dimension si importante chez Tauler. Ici c'est la soif par quoi tout commence qui est soulignée à travers les principaux passages du Sermon pour le lundi avant les Rameaux.


Le dernier jour d'une grande fête notre Seigneur s'écria d'une voix pleine et forte: Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive !
(11)

Ainsi, Si quelqu'un a soif"... Qu'est-ce donc que cette soif ? C'est tout simplement ceci : Quand le saint Esprit vient dans l'âme et y allume un feu d'amour, un brasier d'amour, qui provoque dans l'âme un incendie d'amour. Du feu de cet incendie jaillissent alors des étincelles d'amour qui provoquent une soif de Dieu, un amoureux désir de Dieu. Il arrive parfois que l'homme ne sache pas alors ce qu'il a, tant il ressent en lui-même une détresse et un dégoût de toute créature.
(11)

Ce désir se manifeste sous une triple forme, chez trois sortes de personnes, très différentes les unes des autres. La première forme se trouve chez les commençants, la deuxième chez les progressants, la troisième chez ceux qu'on appelle parfaits, pour autant que la perfection soit possible en cette vie. (11)

Quand le cerf a ainsi triomphé de tous les chiens et qu'il est arrivé à l'eau, il s'y abandonne à boire à pleine bouche et se désaltère tout à son aise, autant qu'il peut. L'homme agit de même lorsque, avec le secours de notre Seigneur, il s'est débarrassé de toute la meute de chiens, grands et petits, et qu'altéré, il arrive à Dieu. Que fera-t-il alors si ce n'est aspirer le plus possible et boire à pleine bouche le divin breuvage tant et si bien qu'il soit vraiment enivré et si plein de Dieu que, dans la plénitude de sa félicité, il s'oublie complétement lui-même ? Il lui semble alors qu'il pourrait faire des miracles. Il lui semble qu'il passerait bien avec joie à travers le feu, l'eau, des milliers de glaives, oui, qu'il braverait la pointe du glaive. Il ne craint plus ni vie ni mort, ni plaisir ni douleur. Cela vient de ce qu'il est enivré. On appelle cela "jubiler". (11)

Dans cet état tantôt on crie, tantôt on rit, tantôt on chante. Alors s'en viennent des gens raisonnables qui ne savent rien des merveilles et des œuvres que le saint Esprit fait avec les siens. Car ils n'ont et ne savent que ce que leur donne la nature. Et ils disent : "Mon Dieu, que vous êtes emportés et fougueux !" Cela provient de ce qu'ils sont encore enivrés. Mais ceux-là n'en savent rien. (11)

Après cela ils entrent dans une joie ineffable en sorte que tout leur est allégresse et joie. Quoi qu'il leur arrive, quoi qu'on leur fasse, ils sont toujours dans la paix et la joie véritables. Le brandon d'amour est en eux. Il est incandescent, il est ardent, il consume toute l'eau qu'il y a en eux et qui se met à pétiller d'allégresse et de joie. (11)

Certains en meurent. Leur cœur se brise en deux. Ils ne peuvent supporter les grandes œuvres de Dieu, tellement elles sont fortes en eux et grandes. Sachez que plus d'un homme est mort ainsi pour s'être tellement livré à cette œuvre si merveilleusement grande. La nature n'a pu le supporter et il y a succombé. (11)

Quand notre bon Seigneur voit qu'ils veulent ainsi se livrer à des excès et qu'ils boivent sans mesure, il fait comme un bon et brave père de famille qui a chez lui beaucoup de bon vin. Pendant qu'il est couché et qu'il dort, ses enfants s'en vont à la cave et boivent tant de ce vin généreux qu'ils en deviennent complétement ivres. Quand le brave homme se lève et s'en aperçoit, il se fait un bon fouet et les rosse si bien qu'ils deviennent plus tristes qu'ils n'avaient jamais été joyeux. Puis il leur donne tant d'eau qu'ils s'en désenivrent aussi complétement qu'ils s'étaient enivrés. (11)

Ainsi fait notre Seigneur. Il se comporte comme s'il dormait et il laisse ses amis prendre de son bien et en jouir autant qu'ils peuvent le désirer. Mais quand il s'aperçoit que cela ne leur est plus utile et qu'ils font des excès, alors il leur enlève la jouissance, la consolation et le vin capiteux. Il fait qu'ils deviennent aussi tristes qu'ils avaient été joyeux, aussi sobres qu'ils avaient été enivrés, si bien que cette consolation et cette euphorie commencent à leur devenir étrangères.
(11)

Hélas ! à quoi leur a-t-il servi de s'être enivrés à ce point ? Ils avaient très soif et on leur avait donné pleine satisfaction. Par là le Seigneur les a attirés, les a arrachés à eux-mêmes, à la lamentable captivité des misérables créatures. Alors ils se sont déchaînés. Maintenant le Seigneur veut les ramener à lui par le jeûne. Il les ramène alors à plus de modération. Calmés, ils se rendent compte à présent de ce qu'ils sont et de ce qu'ils peuvent, étant revenus à eux-mêmes. (11)

Ceux que tout à l'heure personne n'était capable de brider, qui voulaient toujours en faire plus qu'on ne pouvait leur proposer, toujours plus de souffrance, toujours plus d'œuvres, les voici ramenés à plus de calme. Maintenant qu'ils sont abandonnés à leur propre force, c'est à peine s'ils pourraient, sans extrême difficulté, faire la moindre petite œuvre ou supporter la moindre parole désagréable. Dans cet état ils voient ce qu'ils sont par eux-mêmes, ce qu'ils peuvent avec leur valeur et leur propre force. C'est ainsi qu'ils deviennent tout à fait modestes, très profondément confiants et parfaitement tranquilles. (11)

Quand ces hommes reviennent à eux-mêmes ils discernent mieux toutes choses et avec plus de joie que quiconque. Ce discernement est né dans l'unité simple. C'est ainsi qu'ils discernent, avec clarté et vérité, tous les articles de la pure foi. Ils discernent, par exemple, comment le Père et le Fils et le saint Esprit sont un seul Dieu, et toutes les autres vérités de foi. Personne ne saisit mieux le vrai discernement que ceux qui parviennent à l'unité. (11)

On l'appelle, et elle l'est vraiment, ineffable ténèbre et pourtant elle est essentielle lumière. On l'appelle aussi indicible désert sauvage où personne ne trouve ni chemin ni rien de déterminé car c'est au-dessus de tout mode. Voici comment il faut entendre ces ténèbres. C'est une lumière qu'aucune intelligence créée ne peut naturellement atteindre ni comprendre. Et c'est aussi un lieu sauvage parce qu'il n'y a aucune voie d'accès. (11)

L'esprit est introduit ici au-dessus de lui-même, au-dessus de ses facultés de perception et d'intelligence.
(11)

Là on boit l'eau vive à sa propre source. Source véritable et essentielle. Ah ! qu'elle y est douce et fraîche et limpide, de même que toute eau vive est plus douce, plus fraîche et plus limpide à sa source, avant que, devenue rivière, elle n'ait perdu fraîcheur et saveur. (11)

Ah ! quelle eau vive, fraîche et délicieuse l'âme ne reçoit-elle pas à sa source ! Elle s'y plonge tout entière avec tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle peut. Elle voudrait bien boire à pleine bouche, mais cela ne peut pas encore lui être accordé. Elle descend et s'infiltre dans le fond comme une eau répandue sur terre s'y infiltre.
(11)

Si maintenant l'homme qui en est arrivé là voulait laisser oisives ses facultés inférieures sans rien faire d'autre que de les laisser dormir, il n'en sortirait rien de bon. Les facultés inférieures, il faut les traiter pour ce qu'elles sont, autrement le saint Esprit s'en irait aussitôt, car cela donnerait naissance à l'orgueil spirituel, à une liberté désordonnée, et l'homme tomberait dans la complaisance en sa raison propre. Cela ne mènerait à rien de valable sinon à une totale stagnation. (11)

Cela n’est pas sans risque. La jubilation peut gonfler à l’extrême pour culminer dans l'orgiaque. Lorsque jubile la démesure pour célébrer l’
un dans son originaire indistinction. La jouissance à l’état pur. Sans loi. Sans mesure. Sans complexe. Sans tabou... C’est alors qu’intervient le Seigneur pour ramener à plus de modération.


Par quels chemins étonnants il conduit les âmes

Voyez quel jeu la toute adorable bonté de Dieu peut jouer avec ses élus ! Lui-même a soif d'une grande soif de pouvoir nous amener ici et que de cela nous ayons soif. C'est pourquoi il s'écria à pleine et haute voix: Si quelqu'un a soif qu'il vienne à moi et qu'il boive ! Il avait une si grande soif de trouver en nous la soif, de nous trouver assoiffés. Alors il nous a abreuvés si abondamment que du sein de ceux qui boivent de ce breuvage coulent des eaux vives jaillissant en vie éternelle. (11)

Qu'est-ce que cela veut dire: de leur sein ? De même que le corps absorbe la nourriture corporelle qui, reçue par l'estomac, est distribuée en chaque membre du corps, donnant force au corps tout entier, ainsi en va-t-il de l'esprit qui, dans ce breuvage, reçoit la noble nourriture divine que le véritable feu de l'amour divin répand dans tous les membres, dans tout l'être et dans toute la vie de l'homme.
(11)


Tout simplement


J’ai constaté que l’homme le plus saint intérieurement et extérieurement que j’aie jamais vu n’avait pas entendu plus de cinq sermons pendant toute sa vie. Quand il eut connu et vu ce qu’on lui avait enseigné dans ces sermons, il pensa que cela suffisait. Il mourut à ce à quoi il devait mourir et vécut pour ce pourquoi il devait vivre. Laisse les gens du commun courir les sermons afin qu’ils ne tombent pas dans le désespoir ou l’incroyance. Mais que tous ceux qui veulent être intérieurement et extérieurement à Dieu se tournent vers eux-mêmes et en eux-mêmes. Si vous voulez devenir de plus en plus chers à Dieu, il vous faut renoncer à vos recherches à l’extérieur et vous tourner vers l’intérieur. Ecoutez des sermons tant que vous voudrez, ce n’est pas en entendant parler que vous trouverez. Aimez seulement Dieu et recherchez-le du fond de votre cœur, et aimez votre prochain comme vous-mêmes.
(50)

Ne te soucie pas des hautes prouesses spéculatives mais descends en ton propre fond. Apprends à te connaître toi-même et ne cherche pas à connaître le mystère caché de Dieu, le flux et le reflux des choses en Dieu, les relations de l’être au non-être, le rapport de l’étincelle de l’âme à l’âme et à l’être subsistant par lui-même... "Il ne vous appartient pas, dit le Christ, de connaître le mystère de Dieu." Nous devons avoir une foi simple, vraie, entière, au Dieu unique dans la trinité des personnes. Une foi non pas compliquée mais simple et pure. (16)

Beaucoup de gens simples avancent plus vite que ceux-ci ne le font avec les hautes conceptions de leur raison. Car les gens simples suivent Dieu simplement, ils ne savent pas faire autrement. Mais en vérité si les raisonneurs suivaient Dieu et s’abandonnaient à lui ils parviendraient au but d’une façon bien supérieure et avec plus de joie, car leur raison les aide merveilleusement en tout. (3)

Les grands docteurs de Paris lisent les gros livres, en tournent et retournent les pages. C’est très bien. Mais les hommes de vie intérieure lisent le livre vivant où tout se trouve de manière vivante. Ils parcourent le ciel et la terre en y lisant l’œuvre merveilleuse de Dieu. Ils vont jusqu’à acquérir le discernement sur les saints anges. Ils accèdent à l’intelligence du mystère de la sainte Trinité, comment le Verbe éternel joue éternellement dans le cœur du Père, comment le saint Esprit coule de l’un comme de l’autre, comment la sainte Trinité se répand dans tous les esprits bienheureux, comment ces esprits se répandent en retour dans une merveilleuse félicité... (69)

Mieux vaut sentir tout cela que de l’exposer. Parler ou entendre parler de ce sujet n’est pas facile, d’abord parce que nos paroles sont toutes empruntées aux choses extérieures et ensuite à cause de la disproportion entre un objet inexprimablement lointain et étranger et notre intelligence qui ne peut en avoir aucune idée. Cet objet dépasse même toute intelligence angélique. Laissons donc cela aux grands clercs qui, ayant la foi à défendre, ont le devoir de parler sur ce sujet sur lequel ils ont d’ailleurs écrit de gros livres. Quant à nous, tenons-nous-en à une foi simple. (29)

Il n’y a que ceux qui l’ont expérimenté qui le sachent, c’est quelque chose d’inconnu à tous les maîtres à grande science et aux sages. (69)

Laissez vos discussions là-dessus. Croyez simplement et abandonnez-vous à Dieu. Les grands clercs, eux, qu’ont-ils autre chose à faire ? Or ils n’ont jamais été d’une raison aussi subtile qu’à présent. Quant à vous, veillez à ce que la Trinité naisse en vous, dans le fond,non point sous la forme d’idées rationnelles, mais de manière essentielle, vraie. Non pas en paroles mais en réalité. (29)