I/4
Appels
L’homme
n’existe authentiquement que dans l’abrupt de la verticale béance
où l’Abîme appelle... Il ne peut y avoir d’humanité vraie sans
cet appel. Même si personne ne l’écoutait, même si personne ne
l’entendait, il n’en serait pas moins la fondamentale et
constitutive dimension de l’humain. L’homme, simplement,
inconsciemment ou consciemment, se constituerait en négative
inversion contre lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme
serait sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est aussi
donnée la possibilité de ne l’écouter point. Dans la réciprocité
de l’appel et de la réponse fait irruption l’originaire liberté
et l’originaire parole du spécifique humain. D’emblée, pour
Tauler, la ‘vocation’ n’est pas une question de chapelle ni de
sacristie mais d’authentique humanité.
Nous
sommes créés pour des choses démesurément grandes. Nous sommes
appelés à la sainteté.
Quand
maintenant certaines personnes savent se recueillir trois ou quatre
fois par jour, ont de nobles pensées, font leur prière, s’en
trouvent bien, en éprouvent de la consolation et de la douceur, il
leur semble que tout est fait et qu’avec cela elles sont en
excellente posture. Non, mes enfants. En vérité, elles en sont
encore très très loin. Nous sommes créés pour des choses
démesurément grandes. Nous y sommes appelés. Nous y sommes
invités. Le Dieu fidèle trouve fort mauvais que nous nous
contentions de choses si petites. (32)
Combien
en trouverez-vous et en verrez-vous de ces gens qui auront fait de
grandes œuvres, se seront livrés à de grandes pratiques et auront
ainsi acquis grand renom et grande apparence ! Mais voici que la
complaisance exagérée qu’ils y auront mise les aura dépouillés
de tout, si bien qu’ils devraient se montrer encore bien
reconnaissants s’ils étaient rangés parmi les gens grossiers,
ignorants et incultes. Et combien d’hommes pauvres et simples dont
personne, à cause de leur attitude humble, ne considère ni
l’apparence ni les œuvres, dépasseront les premiers d’une telle
hauteur qu’on pourra à peine les apercevoir encore, tellement ils
seront montés haut. Veillez donc avec un ’gemut’ vigilant et des
yeux ouverts. (77)
Cher
enfant, si donc tu veux en arriver à contempler la Trinité dans ton
fond, observe avec application les trois points suivants.
Premièrement, en toutes choses cherche purement et exclusivement
Dieu et la gloire de Dieu et rien de ce qui touche à ton intérêt
personnel. Deuxièmement, dans toutes tes œuvres et démarches garde
une attention appliquée à toi-même, considère sans relâche ton
insondable néant et observe attentivement ce qui en toi est ta
principale préoccupation. Troisièmement, ne prête aucune attention
à ce qui est en dehors de toi et dont tu n’as pas la charge. De
ces choses ne t’occupe pas et laisse-les être ce qu’elles sont.
Laisse le bien pour ce qu’il vaut; quant au mal, ne le juge pas et
ne cherche même pas à t’en informer. Recueille-toi dans le fond
et demeures-y en prêtant attentivement l’oreille à la voix du
Père qui se fait entendre en toi. (29)
Si
un homme se trouvait dans une maison obscure, il suffirait qu’il
ait assez de lumière pour trouver une fenêtre à ouvrir ou un trou
quelconque par où il pût pousser la tête dehors. Il serait dans la
lumière ! (44)
Je
ne veux pas dire qu’il faille négliger les bonnes pratiques. On
doit s’y livrer en tout temps. Mais on ne doit ni bâtir ni se
reposer sur elles. Il est au contraire des gens qui en font grand
cas. Ils ont porté des silices et des chemises de crin, tant et tant
jeûné, veillé, prié, et pendant quarante ans, vécu en hommes
pauvres. Avec ces pratiques ils croyaient s’assurer une entrée
auprès de Dieu. Sans elles ils ne seraient ni si sûrs ni si hardis.
(13)
Les
chemins vers Dieu sont multiples et différents
Personne
ne peut en vouloir à Dieu de cette différence de vocation. Il est
en effet le maître et il peut organiser comme il veut son œuvre qui
a pour but de nous rendre semblables à celui qui est par nature son
Fils unique et de faire de nous ses enfants de prédilection.
(65)
Que chacun regarde avec des yeux
intérieurs bien ouverts, quel est son chemin à lui, et sur laquelle
des trois voies Dieu veut l’avoir. (65)
Ne
te règle point d’après celui-ci ou celle-là, ce serait de
l’aveuglement. Autant les hommes sont différents les uns des
autres, autant sont différents leurs chemins vers Dieu. Ce qui est
vie pour l’un est mort pour l’autre. Autant il y a chez les
hommes de tempéraments et de natures, autant la grâce s’adapte.
(73)
Dans
une grande communauté, il y a peut-être à peine une ou deux
personnes qui consentent à prendre ce chemin. Toutes les autres qui
se trouvent avec elles devraient coopérer à les préparer à cette
œuvre. Oui. Au lieu de cela, il arrive qu’on les maltraite et
qu’on leur parle durement. (77)
Le
soir, le maître de maison étant sorti de nouveau, trouva encore des
hommes, et ces hommes étaient oisifs. Il les interpella avec
sévérité et leur demanda pourquoi ils étaient demeurés là sans
rien faire toute la journée. Ils répondirent: parce que personne
n’est venu nous embaucher. Ces gens sont ceux qui sont demeurés
dans leur pureté et leur innocence naturelle et c’est pour eux un
grand bonheur. Dieu a vu qu’ils n’avaient pas encore été
engagés au service du monde ou des créatures. Si d’aventure ils
avaient été pris à gages par eux, à présent du moins ils étaient
libres, affranchis et sans engagement. Pourtant ces hommes sont
oisifs. Ils sont tièdes, froids, sans amour et sans grâce. L’homme,
en effet, qui n’a pas l’amour de Dieu et qui vit encore selon la
nature, aurait beau faire, si c’était possible, toutes les bonnes
œuvres que le monde a jamais faites, il n’en serait pas moins
complétement oisif, occupé à une œuvre vaine qui ne servirait
absolument de rien. (7)
Quant
à vous, mes braves gens, ne vous effrayez pas si vous ne goûtez
rien de tout cela. Parmi les gens qui vont à la pêche il y a autant
de favorisés que de défavorisés. Sachez cependant cette seule
chose. Si modestes que soient les pratiques de piété d’un homme,
s’il a foncièrement l’intention et le désir d’être un grand
amant de Dieu, s’il persévère en cette intention, s’il aime
cette qualité d’ami de Dieu dans ceux qui le sont déjà, s’il
s’en tient à cette volonté foncière en toute simplicité, sans
s’en laisser détourner par les difficultés qui se présentent, et
si c’est pour Dieu qu’il fait tout ce qu’il fait, il obtiendra
cette paix, soyez-en sûrs, ne serait-ce qu’à l’heure de la
mort. (41)
Les
chemins sont multiples. Mais tous sont appelés. En
ces temps où le code de droit canonique n'existait pas encore et où
les dicastères pontificaux étaient moins regardants sur les
détails, la distinction entre 'laïcs' et 'religieux' n'avait pas
l'importance qu'elle prend aujourd'hui. Tous les baptisés étant
appelés à la sainteté, la distinction, dès lors, tient plus
essentiellement dans la ferveur de la réponse.
Les
‘Amis de Dieu’
L’idée
d’une possible amitié de l’homme avec Dieu n’est pas absente
des courants platoniciens, stoïciens, mandéistes et manichéens.
Mais c’est l’Alliance telle qu’elle est vécue à travers les
fidélités et les infidélités de l’histoire biblique qui lui
donne la réalité consistante qu’elle prend dans la théologie et
dans la vie spirituelle chrétienne. Au quatorzième siècle cette
réalité prend une résonance particulière dans l’espace
intellectuel et spirituel de la vallée du Rhin. La profonde
spéculation thomiste sur la ‘caritas’ comme amitié avec Dieu,
portée et prolongée par la pensée d’hommes tels le dominicain
Johannes von Sterngassen, disciple de saint Thomas d’Aquin à
Paris, mort vers 1327 à Cologne, y contribue certainement.
L’essentiel, cependant, tient à ce climat spirituel, si spécifique
alors, du couloir rhénan.
Très vite, en effet, c’est un
véritable mouvement, prenant parfois l’allure de société
secrète, qui se noue autour de ce vocable des ‘Amis de Dieu’. La
stature spirituelle de Johan Tauler y tiendra une place
importante.
Les délimitations ne recouvrent aucune de celles
qui jouent dans la société religieuse ou civile. Elle sont plus
mystiques que visibles. Religieux de tous ordres, séculiers et laïcs
se côtoient chez les ‘Amis de Dieu’. Ainsi la dominicaine
Margarete Ebner, mystique du couvent de Maria-Medingen, avec sa
compagne Elisabeth Scheppach et leur confesseur, le prêtre séculier
Heinrich von Nördlingen. Ainsi le patricien et riche marchand de
Strasbourg, Rulman Merswin, pénitent de Tauler, qui, en 1347, quitte
les affaires pour se vouer entièrement au mouvement, créant par la
suite la communauté de l’Ile Verte d’où sortira la célèbre
légende de ‘l’Ami de Dieu de l’Oberland’.
Un tel
renouveau d’intensité religieuse et mystique, localisé
essentiellement dans le couloir rhénan et ses vallées adjacentes, à
partir des années 40 du quatorzième siècle, comment l’expliquer ?
Il serait pour le moins hasardeux de vouloir trouver explication à
la grâce ! Sans doute. Mais la nature, que loin de supprimer
elle présuppose, relève d’une possible analyse qui doit dévoiler
des raisons. Il s’agit bien d’un renouveau. Un mouvement
antithétique opposé aux faciles glissements de la vie spirituelle.
En réaction, donc, contre une dégradation progressive de la ferveur
du siècle précédent.
Dans les pays du Rhin, sur ce grand
axe entre l’Italie et la Flandre, l’essor de la prospérité, à
partir de 1250, est étonnant. La circulation des biens et des
personnes va de pair avec celle des idées. Les villes, à la suite
de l’émancipation des communes et grâce à l’afflux de
richesses, se créent ou se développent. Très vite bourgeois et
patriciens triomphent.
Loin d’être concurrentielle à la
vitalité de la foi, cette euphorie, au contraire, la stimule. Il y a
des raisons spirituelles. Ces temps ne connaissent pas encore nos
dichotomies. Les bénédictions sont aussi charnelles et l’action
de grâce abonde en même temps qu’abondent les biens. Toutes les
faveurs viennent du ciel et l’homme ne se sent encore aucun droit
d’en user sans contrepartie. Une ambiance d’émulation dans les
choses de ce temps ne peut pas ne pas entretenir alors l’émulation
des choses de l’éternité.
De
fait, jamais autant de couvents et de béguinages ne se sont
construits et peuplés en si peu d’espace et de temps pour héberger
les âmes ferventes. Toutes ces communautés vivront intensément au
rythme de ce courant mystique, déjà rhénan, tel qu’il s’exprime
dans le message spirituel d’une Elisabeth de Schoenau (+1164),
d’une Hildegarde de Bingen (+1179), d’une Mechtilde de Magdeburg
(+1282), d’une Gertrude von Sachsen (+1295) vivant au monastère
Unterlinden à Colmar, d’une Mechtilde de Hackenborn (+1299), d’une
sainte Gertrude de Helfta (+1302)... et de combien d’autres !
‘Brautmystik’, mystique très ‘évangélique’, centrée sur
les noces spirituelles avec le Christ et l’intimité avec lui.
Les
ordres mendiants, enfin, franciscains et dominicains, dont l’acte
de naissance porte la marque du déclin de la féodalité et l’essor
des libertés citadines, trouvent en ces lieux la terre qu’il faut
à leurs racines et apportent dans ce monde en bouillonnement une
spiritualité à la fois ouverte aux aspirations nouvelles et
brûlantes des exigences de l’absolu évangélique.
De
telles dynamiques ne sont pas faites pour durer. Même l’énergie
spirituelle se dégrade. Le siècle suivant, le siècle de Tauler,
s’il vit encore sur la lancée d’un si extraordinaire essor,
connaît un refroidissement de la ferveur précédente. Comme si
l’homme, ayant pris exagérément goût à investir en son propre
domaine, était désormais tenté de laisser en friche le champ de
Dieu.
Ce déploiement de richesse matérielle et d’euphorie
mondaine ! Cette tentation montante d’un parfait aménagement
d’ici-bas pour la gloire de l’homme, fut-ce par ‘gloire de
Dieu’ interposée ! Toute cette mise en valeur de la puissance
de l’homme, de ses curiosités, de ses œuvres et de ses
expériences, au risque d’oublier l’essentiel !
Comme
rançonnée par le poids de son succès passé et prise de lassitude
après sa ferveur première, la vitalité religieuse se met à
glisser sur la pente des facilités et du relâchement. Peut-être la
population des couvents est-elle désormais trop nombreuse pour la
ferveur disponible ? Les âmes sont davantage friandes
d’expériences nouvelles que de prière authentique. Les esprits
sont tentés d’aller divaguer du côté des ‘mystiques’ pas
toujours très orthodoxes.
D’insolites manifestations
nouvelles se mettent à hanter l’espace spirituel. Ainsi les
Béghars nouvelle vague. Ainsi les Sœurs et Frères du Libre Esprit.
Et mille autres formes qui disent ou ne disent pas leur nom. Comme
une fêlure dans la perception de l’essentiel. Déjà la dérive
anthropocentrique de la modernité...
En ce début de fracture
de la verticale, surgit, véhémente, la protestation de Johan
Tauler. Au nom de l’Evangile. Au nom de l’Absolu de Dieu. Au nom
de l’absolu de l’homme en Alliance avec Dieu. Un discernement des
esprits s’impose. Et un discernement des cœurs. Les ‘Amis de
Dieu’ seront une des expressions fortes de ce discernement.
Dieu
seul connaît véritablement ses amis. Dès lors, n’est-il pas
quelque peu présomptueux de restreindre la noble appellation d’
‘Amis de Dieu’ à tel groupe spirituel ? Tauler, soucieux de
ne jamais enfermer la démesure divine dans quelque mesure humaine,
fait largement déborder l’expression hors des chapelles. Elle
signifie profondément la réalisation en chacun du projet le plus
fou que Dieu puisse avoir sur chaque être humain: le faire
participer le plus intensément possible à sa divine
intimité.
Que l’homme puisse ainsi
être appelé à l’amitié avec Dieu relève d’une audace
insensée. Pourtant, elle correspond à ce qu’est l’homme
fondamentalement et par création et par grâce. A celui qui passe à
côté de cet appel, Tauler ne fait que rappeler qu’il passe en
même temps à côté de l’essentiel de son humanité, de cette
‘merveille des merveilles’ qu’il est profondément et qui n’est
telle qu’en communion. Car à travers cette possible amitié,
l’homme découvre qu’il est toujours infiniment plus que ce qu’il
est. Capable de Dieu au point d’avoir part, par grâce, à sa
divinité. Familier de Dieu jusqu’à partager avec lui confidences
et secrets. Intime de Dieu pour pouvoir s’entretenir avec lui comme
Moïse avec qui Yahvé conversait face à face "comme
un homme converse avec un ami" (Exode,
33,11).
Israël, "race d’Abraham
mon ami" (Isaïe, 41,8); certitude que
Yahvé "n’abandonne pas ses amis"
(Psaume 37,28); joie de proclamer que "pour
son ami Yahvé fait merveille" (Psaume
4,4)... Déjà l’ancienne Alliance savait vibrer de telles
intimités. Cette proximité prend chair dans le Christ. Une voix
d’homme pourra dire à d’autres hommes l’amitié de Dieu: "Je
vous appelle amis" – "Vous
êtes mes amis" (Jean, 15,14-15).
Une
telle grandeur a ses exigences. Le discernement passe au cœur de la
question: pour qui vis-tu fondamentalement ? Pour toi ?
Pour Dieu ? Critère et crise de ton être. Ta fidélité
radicale à ce que tu es dans l’originaire communion avec ton
Dieu.
Les faux amis de Dieu sont les vrais amis d’eux-mêmes.
Jusqu’à la perversion mystique. En effet, fasciné par ta
splendeur intérieure, ébloui par la divine lumière de tes
profondeurs, épris de l’incomparable liberté que tu sens jaillir
à la source de ton être, tu peux te mettre à jouir de toi dans la
clôture de toi-même. Refusant de reconnaître la raison véritable
de ce ravissement, l’Image de Dieu en toi, l’éternelle naissance
du Verbe en toi.
Vrais
et faux amis de Dieu
C’est ici que se séparent les
vrais et les faux amis de Dieu. Les faux rapportent tout à
eux-mêmes, s’attachent aux dons et ne les reportent pas
sincèrement à Dieu avec amour et reconnaissance, en renonçant à
eux-mêmes et en s’écoulant pleinement et uniquement en Dieu.
Celui qui a ces sentiments au plus haut degré est le plus parfait
ami de Dieu. Celui qui ne les a point et ne les cherche même pas
mais qui s’en tient à l’amour de soi et qui est trouvé (à
l’heure de sa mort) en ces dispositions, celui-là ne verra jamais
la vraie lumière. (10)
On reconnaît aussi la présence
de la vraie lumière au temps des grandes et lourdes épreuves. Les
vrais amis de Dieu se réfugient alors en Dieu. (10)
Ses
faux amis, au contraire, avec leur pharisaïsme, ne savent plus où
donner de la tête quand l’épreuve s’abat sur eux. Ils battent
la campagne, cherchent secours, conseil et consolation. Mais ce n’est
pas là qu’on trouve Dieu. (10)
Voici des gens pieux
de brillante apparence et de grande renommée. Ils se croient élevés
bien au-dessus de ces ténèbres extérieures mais dans leur fond ce
sont des pharisiens, pleins d’amour-propre et de volonté propre.
Ils sont eux-mêmes, en réalité, la fin propre de toute leur
activité. Ils sont extérieurement très difficiles à distinguer
des amis de Dieu parce que souvent ils s’appliquent, plus que les
vrais amis de Dieu, aux pratiques extérieures telles que prières,
jeûnes, vie austère. Il n’est donc pas facile de les reconnaître
du dehors. Seul celui qui possède l’esprit de Dieu peut faire
cette distinction. Il y a cependant une différence extérieure entre
eux et les vrais amis de Dieu. C’est qu’ils sont remplis de
jugements sur les autres et sur les amis de Dieu en particulier. Mais
ils ne se jugent pas eux-mêmes tandis que les vrais amis de Dieu ne
jugent personne qu’eux-mêmes. (10)
Le
‘Livre du Maître’
On
ne prête qu’aux riches... De la vie elle-même de Tauler nous
savons peu de choses. Mais il nous reste un étonnant écrit, le
'Livre du Maître'. Légende ? Soit. Durant cinq siècles elle a
meublé le vide que laisse l’histoire de la vie de Tauler. Mais si
cette légende contenait cependant une parcelle de vérité ? Ou
du moins si, à défaut de parcelle, elle s’obstinait à renvoyer
obscurément vers quelque chose qui ne serait pas insignifiant par
rapport à la profonde expérience du mystique ? Les quarante
ans, dont il est question une bonne vingtaine
de fois dans son œuvre, ont pour Tauler plus qu’une signification
simplement symbolique. On sent qu’une telle durée correspond à
quelque chose d’important dans son expérience
personnelle.
Longtemps on avait cru que le ‘meisters buoch’,
le ‘Livre du Maître’, relatait l’expérience cruciale de
Tauler lui-même. Ce curieux livre composé peu après sa mort se
trouve intégré un bon siècle plus tard, on ne sait trop comment,
dans le recueil des œuvres du mystique. C’est le cas du plus
récent manuscrit de 1486, ensuite de l’édition princeps de 1498
et de toutes les éditions suivantes jusqu’à la fin du siècle
dernier. Nous savons depuis, grâce spécialement à l’étude
critique du Père Denifle, que cette prétendue relation historique
n’est que légende ou pieux roman issu du milieu fervent de la
Commanderie Saint-Jean de l’Ile Verte de Strasbourg et composé
peut-être par Rulman Merswin lui-même ou son secrétaire Nicolas de
Louvain.
Pourquoi vers la fin du quinzième siècle s’est-on
mis à reconnaître Tauler sous la figure de l’étrange
Maître ?
Le ‘meisters buoch’ raconte l’histoire de
la conversion d’un ‘Maître de la Sainte-Ecriture’ par le ‘très
cher Ami de Dieu de l’Oberland’, compagnon secret de Rulman
Merswin. Cela commence en 1346. Dans une ville distante de 30 milles
du mystérieux ‘Oberland’ où habite l’Ami de Dieu, vit et
enseigne le Maître adulé et renommé dont la prédication opère
des merveilles. L’Ami, poussé par Dieu, se rend dans la ville du
Maître. Au bout de douze semaines, après avoir assisté à ses
sermons, il vient trouver le Maître et ne ménage pas ses propos:
"Toutes les fois que le Christ est venu à moi, il m’a plus
appris dans l’espace d’une petite heure que vous n’êtes
capable de m’en apprendre, vous, Maître, et tous les docteurs de
la terre jusqu’au jour du Jugement". Choqué devant une telle
parole venant d’un laïque, le Maître la prend pourtant à cœur.
Il décide de se convertir, de renoncer aux illusions de son ancienne
vie et à la vaine curiosité de son esprit. Lui, prêtre, prend le
laïque pour père spirituel ! Lui, le Maître, se met à
l’école de l’Ami de Dieu !
Durant deux longues
années, le Maître, sous la conduite de l’Ami, se soumet à une
dure retraite. Il y perd ses amis, ses livres et sa gloire. Il y
gagne incompréhension, mépris et tentations. A la fin de cette dure
épreuve, il connaît cependant une transformation radicale de tout
lui-même. Désormais il peut se remettre à l’étude et à la
prédication. Le premier sermon du converti sera un cuisant échec.
Ultime humiliation ! Le deuxième sermon transportera dans les
ravissements de l’extase une quarantaine de personnes. Les quatre sermons
suivants, avec des fortunes diverses, l’accorderont à sa nouvelle
manière de prêcher la vérité sans souci de plaire ou de déplaire.
Sa vie nouvelle sera fructueuse.
Au bout de neuf ans, il
tombe malade. L’Ami, appelé à son chevet, ne peut qu’assister à
son agonie qui impressionne et désole tous les frères présents,
tellement elle est horrible. On enterre le Maître et l’Ami rentre
chez lui, désolé. Trois jours après, cependant, une voix se fait
entendre dans la nuit. C’est le Maître qui lui révèle que cette
terrible agonie a été son purgatoire et que, désormais purifié,
il goûtait la félicité du Paradis.
L'appel
spécial à la vie religieuse
L’état
religieux a en lui-même grande valeur et grande noblesse. Pourtant
Tauler n’en parle jamais sans crainte et tremblement, comme si cet
état se tenait en difficile équilibre au bord
d’un précipice.
L’inquiétude de Tauler n’est pas
intellectuelle mais existentielle. C’est à partir de l’expérience,
de son expérience, qu’il pose une question critique. La vie
religieuse n’est-elle pas un beau risque que l’on commence à
courir dans l’euphorie pour s’essouffler bien vite au bord des
sécurités faciles ? Plus profondément, la masse des
obligations qu’elle s’impose, l’exigence qui en découle et
l’inévitable décalage entre cette exigence et ce que le meilleur
des religieux arrive à observer, ne constituent-elles pas comme une
charge presque trop pesante pour pouvoir décoller dans le tourbillon
de l’Esprit ? Et que dire de la tentation permanente de se
complaire dans les ‘œuvres’ religieuses ? N’y a-t-il pas
de laïcs pour témoigner d’une aussi grande sinon d’une plus
grande générosité ? L’Esprit n’est-il pas capable de
saisir qui il veut, quand il le veut et où il le veut pour le
soulever, en un seul souffle, jusqu’aux extrêmes plénitudes
mystiques ?
Il est vrai que l’époque est troublée et
ne se signale pas par une particulière ferveur des couvents et
monastères. En 1321, à Strasbourg, deux frères dominicains, et
sans que le reste du couvent s’en émeuve autrement, après l’avoir
pris à partie et jeté à terre, enferment leur prieur provincial
Jacques de Welsberg durant plusieurs jours ! Il n’est pas rare
que les rivalités entre clergé séculier et régulier, spécialement
les mendiants, à propos de questions matérielles et financières,
se terminent en batailles rangées. La lutte entre le pape et Louis
de Bavière, l’un et l’autre menaçant d’interdit ou de
rétorsions les tenants de la partie adverse, affecte douloureusement
la province dominicaine de Teutonie et, opposant parfois
‘politiquement’ frère contre frère, explique sans doute plus
d’un relâchement. Quelle stricte observance, d’autre part,
peut-on attendre d’un couvent qui comme celui de Strasbourg où vit
Tauler connaît l’exil à Bâle entre 1338 et 1343 ? Et que
dire de ce terrible bouleversement qu’apporte, en 1348, la grande
peste ?
Confidences du
mystique sur sa propre expérience
Il
y a aussi chez Tauler, par rapport à sa propre vie religieuse, des
raisons plus intimes. Quelque chose comme une ‘secrète écharde
dans sa chair’.
Pendant
de longues années, je n’ai jamais osé penser être le fils de
saint Dominique, ni me considérer comme un Prêcheur, car je m’en
reconnais indigne. (70)
Ne
croyez pas, cependant, que j’aie la prétention d’en être arrivé
à cet état. Aucun maître ne devrait, il est vrai, enseigner ce
qu’il n’a pas lui-même expérimenté. Il suffit cependant, en
toute rigueur, qu’il aime ce dont il parle, qu’il n’y fasse pas
obstacle et qu’il le poursuive lui-même. (41)
Enfants,
que croyez-vous, quelle jouissance et quelle satisfaction il y a là ?
C’est-à-dire de pouvoir jeûner, veiller, prier, observer la
Règle. Mais cette jouissance de pouvoir satisfaire à tous les
points de la Règle, notre Seigneur ne la voulait pas pour moi.
(65)
Autrefois, en voyant les saints
frères qui observaient la Règle dans toute sa rigueur, j’aurais
tellement aimé en faire autant, et cela, notre Seigneur ne l’a pas
voulu. Ma santé, en effet, n’est pas des meilleures. Mais j’ai
bien peur aussi que, ce faisant, il y a longtemps que je serais tombé
dans le pharisaïsme avec toutes les complaisances en moi-même.
(57)
Le
vol peut s’entendre également de l’abus qu’on peut faire de
l’acceptation des aumônes. C’est vraiment une grande
responsabilité que de recevoir des aumônes. On doit bien peser pour
quelle raison et en vue de quoi on les accepte, et comment on les
mérite. Mes enfants, bien que d’après l’ancien et le nouveau
Testament il me soit permis, à raison de mon caractère sacerdotal,
de recevoir des aumônes – car ‘celui qui sert à l’autel doit
vivre de l’autel’ –, cependant c’est toujours avec grande
crainte que je les accepte. Si j’avais
su ce que je sais maintenant, quand j’étais encore le fils de mon
père, j’aurais vécu de son héritage et non pas d’aumônes !
(70)
Les
degrés de la vie spirituelle
Aventure
d’un être fondamentalement viateur, la mystique chrétienne se
court sur un chemin qui prend la longueur d’une vie. Dans la mesure
où il est parcouru en son entier, la tradition chrétienne divise ce
chemin en trois tronçons ou trois étapes décisives. Il est souvent
question de la triple voie ‘purgative’, ‘illuminative’ et
‘unitive’. Tauler recourt plus d’une fois à la division
tripartite de la vie spirituelle. Cependant, loin de la prendre comme
un cadre rigide, il la fait jouer de trois manières différentes.
Tantôt il s’agit de trois moments antithétiques et
complémentaires au cœur même de l’expérience spirituelle
profonde, ce que nous appellerions volontiers le triple mystère
‘joyeux’, ‘douloureux’ et ‘glorieux’ de la vie mystique.
Tantôt ce sont les trois niveaux anthropologiques avec leurs
fonctions essentielles qui président chacun à un degré caractérisé
de la vie spirituelle.
La
terre promise n’est pas au départ. Elle est à l’arrivée. Après
la traversée d’un désert. Telle est la rude expérience du Peuple
de l’Exode. Telle est également la loi de l’aventure mystique
qui s’applique variablement, comme par degrés, à chaque existence
spirituelle. Johan Tauler décèle trois
degrés qui ne se réalisent qu’à travers
la durée existentielle de chaque âme.
Le
premier degré d’une vie intérieure et vertueuse, celui qui nous
conduit directement dans la plus grande proximité avec Dieu,
consiste en ce que l’homme se tourne vers les actions merveilleuses
et les merveilleuses révélations qui coulent comme des dons
indicibles hors de la mystérieuse bonté de Dieu. De là naît un
état d’âme qui s’appelle ‘jubilation’. Le second degré est
une pauvreté de l’esprit et un étrange éloignement de Dieu,
laissant l’esprit dans un douloureux dépouillement. Le troisième
nous élève à un être déiforme, dans l’union de l’esprit créé
avec l’esprit subsistant de Dieu. C’est ce qu’on peut appeler
un véritable retournement. Il n’est pas croyable que ceux qui
parviennent vraiment à ce point puissent jamais se séparer de Dieu.
(40)
Il
s'agit en fait de trois formes du désir. Qu’est-ce
donc que cette soif ? C’est tout simplement ceci. Quand le
saint Esprit vient dans l’âme et y allume un feu d’amour, un
brasier d’amour, qui provoque dans l’âme un incendie d’amour.
Du feu de cet incendie jaillissent alors des étincelles d’amour
qui provoquent une soif de Dieu, un amoureux désir de Dieu. Il
arrive parfois que l’homme ne sache pas alors ce qu’il a, tant il
ressent en lui-même une détresse et un dégoût de toute créature.
Ce désir se manifeste sous une triple forme, chez trois sortes de
personnes, très différentes les unes des autres. La première forme
se trouve chez les commençants, la deuxième chez les progressants,
la troisième chez ceux qu’on appelle parfaits, pour autant que la
perfection soit possible en cette vie. (11)
Premier
degré: la ‘jubilation’
On
arrive au premier degré, à la ‘jubilation’, en considérant
attentivement les délicieux témoignages d’amour que Dieu nous a
donnés dans les merveilles du ciel et de la terre. La merveilleuse
abondance de bienfaits qu’il nous a prodigués, à nous et à
toutes les créatures: comment tout verdoie et fleurit; comment tout
est plein de Dieu; comment l’inconcevable libéralité de Dieu a
répandu ses richesses sur toute créature; comment Dieu a inventé,
porté et comblé l’homme; comment il l’a invité et appelé;
comment il l’attend avec une telle longanimité; comment, par amour
pour l’homme, il s’est fait homme lui-même, a souffert, a offert
pour nous sa vie, son âme et tout lui-même; à quelle ineffable
intimité avec lui il nous a invités; avec quelle longanimité la
très sainte Trinité attend cet homme pour se donner à lui en
éternelle jouissance... L’homme dont l’amoureux regard pénètre
toutes ces choses sent naître en lui une grande et vive joie. La
claire vision d’amour de ces merveilles fait déborder son cœur de
telles délices que son faible corps ne peut contenir cette joie et
qu’elle éclate en manifestations toutes spéciales. Sans ce
trop-plein, le sang lui sortirait peut-être par la bouche, comme
cela est souvent arrivé. Ou bien cet homme se sentirait écrasé
sous une lourde oppression. Notre Seigneur le comble ainsi de grandes
douceurs. Dans son embrassement intime, il se l’unit d’une façon
très sentie. C’est ainsi que Dieu séduit l’homme, l’attire à
soi en le sortant hors de lui-même et hors de toute ’différence’.
Qu’il soit interdit à tout homme de s’occuper de ces enfants de
Dieu, de leur créer des obstacles et de les jeter dans la
multiplicité, en les surchargeant de grossières pratiques ou
oeuvres extérieures. (40)
Deuxième
degré: le chemin sauvage
Voici
maintenant le second degré. Quand Dieu a entraîné l’homme bien
loin de toutes choses créées et qu’il n’est plus un enfant,
quand il l’a fortifié en le désaltérant de sa douceur, alors, en
vérité, il donne du pain de seigle bien dur à celui qui est
maintenant devenu homme et parvenu à l’âge de la maturité. A un
homme de cet âge, une nourriture solide et forte est bonne et utile.
Il n’a plus besoin de lait et de pain blanc. Alors se présente à
lui un chemin bien sauvage, tout à fait sombre et désert. C’est
là qu’il est conduit. Sur ce chemin Dieu lui reprend tout ce qu’il
lui avait jamais donné. L’homme est alors si complétement
abandonné à lui-même qu’il ne sait plus rien, absolument plus
rien de Dieu. Il en arrive à une telle angoisse qu’il ne sait plus
s’il a jamais été dans le droit chemin, s’il y a un Dieu pour
lui ou s’il n’y en a pas, s’il existe ou non. Il se sent
étrangement mal, si mal que ce vaste monde lui paraît trop étroit.
Il n’a plus aucun sentiment de son Dieu. Il ne sait plus rien de
lui, et tout le reste le dégoûte. C’est comme s’il se trouvait
coincé entre deux murs et qu’il y eût une épée derrière lui et
une lance acérée devant lui. Que lui reste-t-il à faire ? Il
ne peut ni reculer ni avancer. Qu’il s’asseye donc et qu’il
dise: "Que Dieu te bénisse, amère amertume, pleine de toutes
grâces." En comparaison d’un enfer qui existerait en cette
vie, cet état lui semble pire: aimer et être privé du bien qu’on
aime ! Tout ce qu’on peut dire alors à cet homme le console
autant qu’une pierre. Moins que tout autre chose, il ne veut
entendre parler des créatures. Plus sa conscience et son sentiment
de Dieu avaient été profonds, plus grandes et plus insupportables
sont l’amertume et la désolation de ce dépouillement.
(40)
Troisième
degré: l’homme divinisé
Quand
notre Seigneur a ainsi bien préparé l’homme par cette
insupportable oppression, alors le Seigneur vient et porte cette âme
au troisième degré. Là il lui enlève le voile qui lui couvrait
les yeux et il lui découvre la vérité. A ce moment se lève dans
son éclat le soleil resplendissant qui le tire complétement de
toute sa peine. C’est, pour l’homme, comme s’il passait de la
mort à la vie. Ici, le Seigneur arrache vraiment l’homme à
soi-même pour l’attirer en lui. Là, il prend la revanche sur
toute sa misère. Il est guéri de toutes ses blessures. Dieu fait
alors passer l’homme d’un mode de vie encore humain à un mode
tout divin. De la détresse la plus complète à une sécurité
divine. A ce degré, l’homme est tellement divinisé que tout ce
qu’il est et opère, c’est Dieu qui l’est et opère en lui. Il
est si élevé au-dessus du mode d’être naturel, qu’il devient
réellement par grâce ce que Dieu est essentiellement par nature.
Ici l’homme a l’impression et le sentiment qu’il est comme
perdu. Il ne sait, il n’éprouve, il ne sent plus rien de lui-même.
Il n’a plus conscience que d’un être tout simple. Mes enfants,
en être arrivé là, en vérité, c’est avoir atteint les
dernières profondeurs du véritable abaissement et de
l’anéantissement, qui en vérité dépasse les sens et
l’intelligence. Car c’est ici qu’on a la connaissance la plus
vraie de son propre néant. C’est ici qu’on se plonge le plus
profondément dans le fond de l’humilité. Car plus on va profond,
plus haut on s’élève. Hauteur et profondeur sont ici une seule et
même chose. S’il arrivait alors que l’homme, d’une façon ou
d’une autre, retombât de cette hauteur sur lui-même, dans un
sentiment d’appropriation, ou sur ce qui est sien, par quelque
usurpation du bien divin, ce serait vraiment la chute de Lucifer.
(40)
Le
triple mystère joyeux, douloureux et glorieux
Un
triple mystère, joyeux, douloureux, glorieux, régit secrètement le
décisif de l’extrême engagement spirituel. Comme si la joyeuse
jeunesse jubilante ne pouvait accéder à la sereine et mature
plénitude qu’à travers sa profonde déchirure. La crucifixion au
cœur de l’aventure ! Déjà le discernement des esprits ne se
fait critère qu’à travers la crise qui crucifie les facilités
premières.
Dans la logique de cette profonde dialectique, le
triple mystère s’exprime concrètement à travers les trois degré
de la vie mystique.
Le premier degré...
De là naît un état d’âme qui s’appelle ‘jubilation’. Le
second degré est une
pauvreté de l’esprit et un étrange éloignement de Dieu, laissant
l’esprit dans un douloureux dépouillement. Le troisième
nous élève à un être déiforme...
Les
extrêmes hauteurs et les extrêmes profondeurs auxquelles elle est
appelée ne doivent pourtant pas décourager l’âme mesurant la
distance infinie qui l’en sépare. L’exigence n’est pas
condamnation. Elle ouvre une voie.
Patience
Dès
le départ c'est l'impatience qui te guette. Tu as hâte d'entrer en
terre promise. Tu es tenté de sauter les étapes. Ici Tauler met en
garde. Son expérience de la vie spirituelle lui apprend que l’homme
n’arrive pas au haut degré avant sa quarantième année... Sans
doute lui faudra-t-il même dix ans de plus pour en atteindre la
plénitude.
Tant que l’homme est
jeune, il ne doit pas s’en aller, à volonté, dans la terre de
vision. Il peut bien y aller chercher le pardon, puis retourner en
Egypte et rester là tant qu’il est encore jeune et qu’il n’a
pas atteint sa pleine croissance, par les armes de notre Seigneur
Jésus Christ. C’est ainsi que l’homme devrait agir: il ne doit
pas vouloir s’établir à demeure dans les nobles régions, dans la
seigneurie. Il ne doit y faire que des incursions et se retirer de
nouveau tant qu’il n’a pas achevé de grandir, tant qu’il est
encore jeune et imparfait. Mais dès qu’il est arrivé à la
perfection et à la virilité, qu’il vienne dans le pays de Juda.
(2)
Quoi que
l’homme fasse, qu’il s’y prenne comme il voudra, jamais il
n’arrivera à la vraie paix, il ne sera jamais un homme vraiment
céleste, avant qu’il n’ait atteint sa quarantième année. Avant
cet âge il y a tant de choses qui occupent l’homme ! La
nature le pousse tantôt ici et tantôt là de tant de manières
différentes. Fréquemment c’est la nature qui règne ici alors
qu’on pense que c’est Dieu. L’homme ne peut donc pas arriver à
la paix véritable et parfaite, il ne peut pas devenir un homme
pleinement céleste avant le temps. (19)
Il
faut encore dix ans, il faut que l’homme arrive à la cinquantaine,
avant que lui soit donné, de la plus haute et la plus noble façon,
le saint Esprit qui lui enseigne toute vérité. En ces dix ans, si
l’homme est arrivé à une vie divine et si la nature est vaincue,
il arrivera à se recueillir, à se plonger, à se fondre dans ce
bien intérieur tout pur, tout divin, tout simple. La noble étincelle
intérieure retourne là en un mouvement de reflux correspondant à
celui de son originaire jaillissement. (19)
Certaines
personnes, dès que s’est éveillé le bon désir d’une nouvelle
manière de vivre ou de quelque chose de bien, en deviennent aussitôt
présomptueuses. La nouveauté de cette naissance les fait se jeter
sur ce désir avec un zèle pressé de le réaliser, avant même de
savoir et de considérer si leur nature en est capable ou si la grâce
qu’elles ont reçue est assez grande pour leur permettre d’aller
jusqu’au bout d’une telle œuvre. L’homme, avant de s’adonner
à n’importe quelle pratique, devrait en considérer
l’aboutissement. Il devrait se réfugier en Dieu, jeter en lui et
sur lui le premier élan de son élévation d’âme. Mais ces
personnes veulent s’en aller et commencer nombre de nouvelles
pratiques. Cette présomption en perd beaucoup, parce qu’elles
bâtissent sur leurs propres forces. (2)
Que
chacun s’examine soi-même pour voir s’il s’est laissé ou non
toucher par Dieu. Tous ceux, en effet, qui ne le sont pas ont souvent
de beaux débuts, si bien qu’on en attend de grandes choses. Mais
avant même qu’on y ait pris garde, il n’y a effectivement rien.
Ils s’abattent brusquement et retombent dans leurs vieilles
habitudes et leurs jouissances naturelles.
(20)
Enfants,
cela ne peut pas se faire en un jour ni en un an. Ne vous effrayez
pas. Cela prend du temps. Et il y faut de la simplicité, de la
pureté, de l’abandon. (15)