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Appels




L’homme n’existe authentiquement que dans l’abrupt de la verticale béance où l’Abîme appelle... Il ne peut y avoir d’humanité vraie sans cet appel. Même si personne ne l’écoutait, même si personne ne l’entendait, il n’en serait pas moins la fondamentale et constitutive dimension de l’humain. L’homme, simplement, inconsciemment ou consciemment, se constituerait en négative inversion contre lui. Personne ne pourrait savoir quel animal l’homme serait sans lui. Avec lui, et à partir de lui seulement, est aussi donnée la possibilité de ne l’écouter point. Dans la réciprocité de l’appel et de la réponse fait irruption l’originaire liberté et l’originaire parole du spécifique humain. D’emblée, pour Tauler, la ‘vocation’ n’est pas une question de chapelle ni de sacristie mais d’authentique humanité.

Nous sommes créés pour des choses démesurément grandes. Nous sommes appelés à la sainteté.

Quand maintenant certaines personnes savent se recueillir trois ou quatre fois par jour, ont de nobles pensées, font leur prière, s’en trouvent bien, en éprouvent de la consolation et de la douceur, il leur semble que tout est fait et qu’avec cela elles sont en excellente posture. Non, mes enfants. En vérité, elles en sont encore très très loin. Nous sommes créés pour des choses démesurément grandes. Nous y sommes appelés. Nous y sommes invités. Le Dieu fidèle trouve fort mauvais que nous nous contentions de choses si petites.
(32)

Combien en trouverez-vous et en verrez-vous de ces gens qui auront fait de grandes œuvres, se seront livrés à de grandes pratiques et auront ainsi acquis grand renom et grande apparence ! Mais voici que la complaisance exagérée qu’ils y auront mise les aura dépouillés de tout, si bien qu’ils devraient se montrer encore bien reconnaissants s’ils étaient rangés parmi les gens grossiers, ignorants et incultes. Et combien d’hommes pauvres et simples dont personne, à cause de leur attitude humble, ne considère ni l’apparence ni les œuvres, dépasseront les premiers d’une telle hauteur qu’on pourra à peine les apercevoir encore, tellement ils seront montés haut. Veillez donc avec un ’gemut’ vigilant et des yeux ouverts. (77)

Cher enfant, si donc tu veux en arriver à contempler la Trinité dans ton fond, observe avec application les trois points suivants. Premièrement, en toutes choses cherche purement et exclusivement Dieu et la gloire de Dieu et rien de ce qui touche à ton intérêt personnel. Deuxièmement, dans toutes tes œuvres et démarches garde une attention appliquée à toi-même, considère sans relâche ton insondable néant et observe attentivement ce qui en toi est ta principale préoccupation. Troisièmement, ne prête aucune attention à ce qui est en dehors de toi et dont tu n’as pas la charge. De ces choses ne t’occupe pas et laisse-les être ce qu’elles sont. Laisse le bien pour ce qu’il vaut; quant au mal, ne le juge pas et ne cherche même pas à t’en informer. Recueille-toi dans le fond et demeures-y en prêtant attentivement l’oreille à la voix du Père qui se fait entendre en toi. (29)

Si un homme se trouvait dans une maison obscure, il suffirait qu’il ait assez de lumière pour trouver une fenêtre à ouvrir ou un trou quelconque par où il pût pousser la tête dehors. Il serait dans la lumière ! (44)

Je ne veux pas dire qu’il faille négliger les bonnes pratiques. On doit s’y livrer en tout temps. Mais on ne doit ni bâtir ni se reposer sur elles. Il est au contraire des gens qui en font grand cas. Ils ont porté des silices et des chemises de crin, tant et tant jeûné, veillé, prié, et pendant quarante ans, vécu en hommes pauvres. Avec ces pratiques ils croyaient s’assurer une entrée auprès de Dieu. Sans elles ils ne seraient ni si sûrs ni si hardis.
(13)


Les chemins vers Dieu sont multiples et différents


Personne ne peut en vouloir à Dieu de cette différence de vocation. Il est en effet le maître et il peut organiser comme il veut son œuvre qui a pour but de nous rendre semblables à celui qui est par nature son Fils unique et de faire de nous ses enfants de prédilection.
(65)

Que chacun regarde avec des yeux intérieurs bien ouverts, quel est son chemin à lui, et sur laquelle des trois voies Dieu veut l’avoir. (65)

Ne te règle point d’après celui-ci ou celle-là, ce serait de l’aveuglement. Autant les hommes sont différents les uns des autres, autant sont différents leurs chemins vers Dieu. Ce qui est vie pour l’un est mort pour l’autre. Autant il y a chez les hommes de tempéraments et de natures, autant la grâce s’adapte. (73)


Dans une grande communauté, il y a peut-être à peine une ou deux personnes qui consentent à prendre ce chemin. Toutes les autres qui se trouvent avec elles devraient coopérer à les préparer à cette œuvre. Oui. Au lieu de cela, il arrive qu’on les maltraite et qu’on leur parle durement.
(77)

Le soir, le maître de maison étant sorti de nouveau, trouva encore des hommes, et ces hommes étaient oisifs. Il les interpella avec sévérité et leur demanda pourquoi ils étaient demeurés là sans rien faire toute la journée. Ils répondirent: parce que personne n’est venu nous embaucher. Ces gens sont ceux qui sont demeurés dans leur pureté et leur innocence naturelle et c’est pour eux un grand bonheur. Dieu a vu qu’ils n’avaient pas encore été engagés au service du monde ou des créatures. Si d’aventure ils avaient été pris à gages par eux, à présent du moins ils étaient libres, affranchis et sans engagement. Pourtant ces hommes sont oisifs. Ils sont tièdes, froids, sans amour et sans grâce. L’homme, en effet, qui n’a pas l’amour de Dieu et qui vit encore selon la nature, aurait beau faire, si c’était possible, toutes les bonnes œuvres que le monde a jamais faites, il n’en serait pas moins complétement oisif, occupé à une œuvre vaine qui ne servirait absolument de rien. (7)


Quant à vous, mes braves gens, ne vous effrayez pas si vous ne goûtez rien de tout cela. Parmi les gens qui vont à la pêche il y a autant de favorisés que de défavorisés. Sachez cependant cette seule chose. Si modestes que soient les pratiques de piété d’un homme, s’il a foncièrement l’intention et le désir d’être un grand amant de Dieu, s’il persévère en cette intention, s’il aime cette qualité d’ami de Dieu dans ceux qui le sont déjà, s’il s’en tient à cette volonté foncière en toute simplicité, sans s’en laisser détourner par les difficultés qui se présentent, et si c’est pour Dieu qu’il fait tout ce qu’il fait, il obtiendra cette paix, soyez-en sûrs, ne serait-ce qu’à l’heure de la mort.
(41)

Les chemins sont multiples. Mais tous sont appelés. 
En ces temps où le code de droit canonique n'existait pas encore et où les dicastères pontificaux étaient moins regardants sur les détails, la distinction entre 'laïcs' et 'religieux' n'avait pas l'importance qu'elle prend aujourd'hui. Tous les baptisés étant appelés à la sainteté, la distinction, dès lors, tient plus essentiellement dans la ferveur de la réponse.



Les ‘Amis de Dieu’


L’idée d’une possible amitié de l’homme avec Dieu n’est pas absente des courants platoniciens, stoïciens, mandéistes et manichéens. Mais c’est l’Alliance telle qu’elle est vécue à travers les fidélités et les infidélités de l’histoire biblique qui lui donne la réalité consistante qu’elle prend dans la théologie et dans la vie spirituelle chrétienne. Au quatorzième siècle cette réalité prend une résonance particulière dans l’espace intellectuel et spirituel de la vallée du Rhin. La profonde spéculation thomiste sur la ‘caritas’ comme amitié avec Dieu, portée et prolongée par la pensée d’hommes tels le dominicain Johannes von Sterngassen, disciple de saint Thomas d’Aquin à Paris, mort vers 1327 à Cologne, y contribue certainement. L’essentiel, cependant, tient à ce climat spirituel, si spécifique alors, du couloir rhénan.

Très vite, en effet, c’est un véritable mouvement, prenant parfois l’allure de société secrète, qui se noue autour de ce vocable des ‘Amis de Dieu’. La stature spirituelle de Johan Tauler y tiendra une place importante.

Les délimitations ne recouvrent aucune de celles qui jouent dans la société religieuse ou civile. Elle sont plus mystiques que visibles. Religieux de tous ordres, séculiers et laïcs se côtoient chez les ‘Amis de Dieu’. Ainsi la dominicaine Margarete Ebner, mystique du couvent de Maria-Medingen, avec sa compagne Elisabeth Scheppach et leur confesseur, le prêtre séculier Heinrich von Nördlingen. Ainsi le patricien et riche marchand de Strasbourg, Rulman Merswin, pénitent de Tauler, qui, en 1347, quitte les affaires pour se vouer entièrement au mouvement, créant par la suite la communauté de l’Ile Verte d’où sortira la célèbre légende de ‘l’Ami de Dieu de l’Oberland’.

Un tel renouveau d’intensité religieuse et mystique, localisé essentiellement dans le couloir rhénan et ses vallées adjacentes, à partir des années 40 du quatorzième siècle, comment l’expliquer ? Il serait pour le moins hasardeux de vouloir trouver explication à la grâce ! Sans doute. Mais la nature, que loin de supprimer elle présuppose, relève d’une possible analyse qui doit dévoiler des raisons. Il s’agit bien d’un renouveau. Un mouvement antithétique opposé aux faciles glissements de la vie spirituelle. En réaction, donc, contre une dégradation progressive de la ferveur du siècle précédent.

Dans les pays du Rhin, sur ce grand axe entre l’Italie et la Flandre, l’essor de la prospérité, à partir de 1250, est étonnant. La circulation des biens et des personnes va de pair avec celle des idées. Les villes, à la suite de l’émancipation des communes et grâce à l’afflux de richesses, se créent ou se développent. Très vite bourgeois et patriciens triomphent.

Loin d’être concurrentielle à la vitalité de la foi, cette euphorie, au contraire, la stimule. Il y a des raisons spirituelles. Ces temps ne connaissent pas encore nos dichotomies. Les bénédictions sont aussi charnelles et l’action de grâce abonde en même temps qu’abondent les biens. Toutes les faveurs viennent du ciel et l’homme ne se sent encore aucun droit d’en user sans contrepartie. Une ambiance d’émulation dans les choses de ce temps ne peut pas ne pas entretenir alors l’émulation des choses de l’éternité.


De fait, jamais autant de couvents et de béguinages ne se sont construits et peuplés en si peu d’espace et de temps pour héberger les âmes ferventes. Toutes ces communautés vivront intensément au rythme de ce courant mystique, déjà rhénan, tel qu’il s’exprime dans le message spirituel d’une Elisabeth de Schoenau (+1164), d’une Hildegarde de Bingen (+1179), d’une Mechtilde de Magdeburg (+1282), d’une Gertrude von Sachsen (+1295) vivant au monastère Unterlinden à Colmar, d’une Mechtilde de Hackenborn (+1299), d’une sainte Gertrude de Helfta (+1302)... et de combien d’autres ! ‘Brautmystik’, mystique très ‘évangélique’, centrée sur les noces spirituelles avec le Christ et l’intimité avec lui.

Les ordres mendiants, enfin, franciscains et dominicains, dont l’acte de naissance porte la marque du déclin de la féodalité et l’essor des libertés citadines, trouvent en ces lieux la terre qu’il faut à leurs racines et apportent dans ce monde en bouillonnement une spiritualité à la fois ouverte aux aspirations nouvelles et brûlantes des exigences de l’absolu évangélique.

De telles dynamiques ne sont pas faites pour durer. Même l’énergie spirituelle se dégrade. Le siècle suivant, le siècle de Tauler, s’il vit encore sur la lancée d’un si extraordinaire essor, connaît un refroidissement de la ferveur précédente. Comme si l’homme, ayant pris exagérément goût à investir en son propre domaine, était désormais tenté de laisser en friche le champ de Dieu.

Ce déploiement de richesse matérielle et d’euphorie mondaine ! Cette tentation montante d’un parfait aménagement d’ici-bas pour la gloire de l’homme, fut-ce par ‘gloire de Dieu’ interposée ! Toute cette mise en valeur de la puissance de l’homme, de ses curiosités, de ses œuvres et de ses expériences, au risque d’oublier l’essentiel !

Comme rançonnée par le poids de son succès passé et prise de lassitude après sa ferveur première, la vitalité religieuse se met à glisser sur la pente des facilités et du relâchement. Peut-être la population des couvents est-elle désormais trop nombreuse pour la ferveur disponible ? Les âmes sont davantage friandes d’expériences nouvelles que de prière authentique. Les esprits sont tentés d’aller divaguer du côté des ‘mystiques’ pas toujours très orthodoxes.

D’insolites manifestations nouvelles se mettent à hanter l’espace spirituel. Ainsi les Béghars nouvelle vague. Ainsi les Sœurs et Frères du Libre Esprit. Et mille autres formes qui disent ou ne disent pas leur nom. Comme une fêlure dans la perception de l’essentiel. Déjà la dérive anthropocentrique de la modernité...

En ce début de fracture de la verticale, surgit, véhémente, la protestation de Johan Tauler. Au nom de l’Evangile. Au nom de l’Absolu de Dieu. Au nom de l’absolu de l’homme en Alliance avec Dieu. Un discernement des esprits s’impose. Et un discernement des cœurs. Les ‘Amis de Dieu’ seront une des expressions fortes de ce discernement.

Dieu seul connaît véritablement ses amis. Dès lors, n’est-il pas quelque peu présomptueux de restreindre la noble appellation d’ ‘Amis de Dieu’ à tel groupe spirituel ? Tauler, soucieux de ne jamais enfermer la démesure divine dans quelque mesure humaine, fait largement déborder l’expression hors des chapelles. Elle signifie profondément la réalisation en chacun du projet le plus fou que Dieu puisse avoir sur chaque être humain: le faire participer le plus intensément possible à sa
divine intimité.

Que l’homme puisse ainsi être appelé à l’amitié avec Dieu relève d’une audace insensée. Pourtant, elle correspond à ce qu’est l’homme fondamentalement et par création et par grâce. A celui qui passe à côté de cet appel, Tauler ne fait que rappeler qu’il passe en même temps à côté de l’essentiel de son humanité, de cette ‘merveille des merveilles’ qu’il est profondément et qui n’est telle qu’en communion. Car à travers cette possible amitié, l’homme découvre qu’il est toujours infiniment plus que ce qu’il est. Capable de Dieu au point d’avoir part, par grâce, à sa divinité. Familier de Dieu jusqu’à partager avec lui confidences et secrets. Intime de Dieu pour pouvoir s’entretenir avec lui comme Moïse avec qui Yahvé conversait face à face
"comme un homme converse avec un ami" (Exode, 33,11).

Israël,
"race d’Abraham mon ami" (Isaïe, 41,8); certitude que Yahvé "n’abandonne pas ses amis" (Psaume 37,28); joie de proclamer que "pour son ami Yahvé fait merveille" (Psaume 4,4)... Déjà l’ancienne Alliance savait vibrer de telles intimités. Cette proximité prend chair dans le Christ. Une voix d’homme pourra dire à d’autres hommes l’amitié de Dieu: "Je vous appelle amis""Vous êtes mes amis" (Jean, 15,14-15).

Une telle grandeur a ses exigences. Le discernement passe au cœur de la question: pour qui vis-tu fondamentalement ? Pour toi ? Pour Dieu ? Critère et crise de ton être. Ta fidélité radicale à ce que tu es dans l’originaire communion avec ton Dieu.

Les faux amis de Dieu sont les vrais amis d’eux-mêmes. Jusqu’à la perversion mystique. En effet, fasciné par ta splendeur intérieure, ébloui par la divine lumière de tes profondeurs, épris de l’incomparable liberté que tu sens jaillir à la source de ton être, tu peux te mettre à jouir de toi dans la clôture de toi-même. Refusant de reconnaître la raison véritable de ce ravissement, l’Image de Dieu en toi, l’éternelle naissance du Verbe en toi.


Vrais et faux amis de Dieu


C’est ici que se séparent les vrais et les faux amis de Dieu. Les faux rapportent tout à eux-mêmes, s’attachent aux dons et ne les reportent pas sincèrement à Dieu avec amour et reconnaissance, en renonçant à eux-mêmes et en s’écoulant pleinement et uniquement en Dieu. Celui qui a ces sentiments au plus haut degré est le plus parfait ami de Dieu. Celui qui ne les a point et ne les cherche même pas mais qui s’en tient à l’amour de soi et qui est trouvé (à l’heure de sa mort) en ces dispositions, celui-là ne verra jamais la vraie lumière. (10)

On reconnaît aussi la présence de la vraie lumière au temps des grandes et lourdes épreuves. Les vrais amis de Dieu se réfugient alors en Dieu. (10)

Ses faux amis, au contraire, avec leur pharisaïsme, ne savent plus où donner de la tête quand l’épreuve s’abat sur eux. Ils battent la campagne, cherchent secours, conseil et consolation. Mais ce n’est pas là qu’on trouve Dieu. (10)

Voici des gens pieux de brillante apparence et de grande renommée. Ils se croient élevés bien au-dessus de ces ténèbres extérieures mais dans leur fond ce sont des pharisiens, pleins d’amour-propre et de volonté propre. Ils sont eux-mêmes, en réalité, la fin propre de toute leur activité. Ils sont extérieurement très difficiles à distinguer des amis de Dieu parce que souvent ils s’appliquent, plus que les vrais amis de Dieu, aux pratiques extérieures telles que prières, jeûnes, vie austère. Il n’est donc pas facile de les reconnaître du dehors. Seul celui qui possède l’esprit de Dieu peut faire cette distinction. Il y a cependant une différence extérieure entre eux et les vrais amis de Dieu. C’est qu’ils sont remplis de jugements sur les autres et sur les amis de Dieu en particulier. Mais ils ne se jugent pas eux-mêmes tandis que les vrais amis de Dieu ne jugent personne qu’eux-mêmes. (10)


Le ‘Livre du Maître’


On ne prête qu’aux riches... De la vie elle-même de Tauler nous savons peu de choses. Mais il nous reste un étonnant écrit, le 'Livre du Maître'. Légende ? Soit. Durant cinq siècles elle a meublé le vide que laisse l’histoire de la vie de Tauler. Mais si cette légende contenait cependant une parcelle de vérité ? Ou du moins si, à défaut de parcelle, elle s’obstinait à renvoyer obscurément vers quelque chose qui ne serait pas insignifiant par rapport à la profonde expérience du mystique ? Les
quarante ans, dont il est question une bonne vingtaine de fois dans son œuvre, ont pour Tauler plus qu’une signification simplement symbolique. On sent qu’une telle durée correspond à quelque chose d’important dans son expérience personnelle.

Longtemps on avait cru que le ‘meisters buoch’, le ‘Livre du Maître’, relatait l’expérience cruciale de Tauler lui-même. Ce curieux livre composé peu après sa mort se trouve intégré un bon siècle plus tard, on ne sait trop comment, dans le recueil des œuvres du mystique. C’est le cas du plus récent manuscrit de 1486, ensuite de l’édition princeps de 1498 et de toutes les éditions suivantes jusqu’à la fin du siècle dernier. Nous savons depuis, grâce spécialement à l’étude critique du Père Denifle, que cette prétendue relation historique n’est que légende ou pieux roman issu du milieu fervent de la Commanderie Saint-Jean de l’Ile Verte de Strasbourg et composé peut-être par Rulman Merswin lui-même ou son secrétaire Nicolas de Louvain.

Pourquoi vers la fin du quinzième siècle s’est-on mis à reconnaître Tauler sous la figure de l’étrange Maître ?

Le ‘meisters buoch’ raconte l’histoire de la conversion d’un ‘Maître de la Sainte-Ecriture’ par le ‘très cher Ami de Dieu de l’Oberland’, compagnon secret de Rulman Merswin. Cela commence en 1346. Dans une ville distante de 30 milles du mystérieux ‘Oberland’ où habite l’Ami de Dieu, vit et enseigne le Maître adulé et renommé dont la prédication opère des merveilles. L’Ami, poussé par Dieu, se rend dans la ville du Maître. Au bout de douze semaines, après avoir assisté à ses sermons, il vient trouver le Maître et ne ménage pas ses propos: "Toutes les fois que le Christ est venu à moi, il m’a plus appris dans l’espace d’une petite heure que vous n’êtes capable de m’en apprendre, vous, Maître, et tous les docteurs de la terre jusqu’au jour du Jugement". Choqué devant une telle parole venant d’un laïque, le Maître la prend pourtant à cœur. Il décide de se convertir, de renoncer aux illusions de son ancienne vie et à la vaine curiosité de son esprit. Lui, prêtre, prend le laïque pour père spirituel ! Lui, le Maître, se met à l’école de l’Ami de Dieu !

Durant deux longues années, le Maître, sous la conduite de l’Ami, se soumet à une dure retraite. Il y perd ses amis, ses livres et sa gloire. Il y gagne incompréhension, mépris et tentations. A la fin de cette dure épreuve, il connaît cependant une transformation radicale de tout lui-même. Désormais il peut se remettre à l’étude et à la prédication. Le premier sermon du converti sera un cuisant échec. Ultime humiliation ! Le deuxième sermon transportera dans les ravissements de l’extase une quarantaine de personnes. Les quatre
sermons suivants, avec des fortunes diverses, l’accorderont à sa nouvelle manière de prêcher la vérité sans souci de plaire ou de déplaire. Sa vie nouvelle sera fructueuse.

Au bout de neuf ans, il tombe malade. L’Ami, appelé à son chevet, ne peut qu’assister à son agonie qui impressionne et désole tous les frères présents, tellement elle est horrible. On enterre le Maître et l’Ami rentre chez lui, désolé. Trois jours après, cependant, une voix se fait entendre dans la nuit. C’est le Maître qui lui révèle que cette terrible agonie a été son purgatoire et que, désormais purifié, il goûtait la félicité du Paradis.



L'appel spécial à la vie religieuse


L’état religieux a en lui-même grande valeur et grande noblesse. Pourtant Tauler n’en parle jamais sans crainte et tremblement, comme si cet état se tenait en difficile équilibre au bord d’un précipice.

L’inquiétude de Tauler n’est pas intellectuelle mais existentielle. C’est à partir de l’expérience, de son expérience, qu’il pose une question critique. La vie religieuse n’est-elle pas un beau risque que l’on commence à courir dans l’euphorie pour s’essouffler bien vite au bord des sécurités faciles ? Plus profondément, la masse des obligations qu’elle s’impose, l’exigence qui en découle et l’inévitable décalage entre cette exigence et ce que le meilleur des religieux arrive à observer, ne constituent-elles pas comme une charge presque trop pesante pour pouvoir décoller dans le tourbillon de l’Esprit ? Et que dire de la tentation permanente de se complaire dans les ‘œuvres’ religieuses ? N’y a-t-il pas de laïcs pour témoigner d’une aussi grande sinon d’une plus grande générosité ? L’Esprit n’est-il pas capable de saisir qui il veut, quand il le veut et où il le veut pour le soulever, en un seul souffle, jusqu’aux extrêmes plénitudes mystiques ?

Il est vrai que l’époque est troublée et ne se signale pas par une particulière ferveur des couvents et monastères. En 1321, à Strasbourg, deux frères dominicains, et sans que le reste du couvent s’en émeuve autrement, après l’avoir pris à partie et jeté à terre, enferment leur prieur provincial Jacques de Welsberg durant plusieurs jours ! Il n’est pas rare que les rivalités entre clergé séculier et régulier, spécialement les mendiants, à propos de questions matérielles et financières, se terminent en batailles rangées. La lutte entre le pape et Louis de Bavière, l’un et l’autre menaçant d’interdit ou de rétorsions les tenants de la partie adverse, affecte douloureusement la province dominicaine de Teutonie et, opposant parfois ‘politiquement’ frère contre frère, explique sans doute plus d’un relâchement. Quelle stricte observance, d’autre part, peut-on attendre d’un couvent qui comme celui de Strasbourg où vit Tauler connaît l’exil à Bâle entre 1338 et 1343 ? Et que dire de ce terrible bouleversement qu’apporte, en 1348, la grande peste ?


Confidences du mystique sur sa propre expérience


Il y a aussi chez Tauler, par rapport à sa propre vie religieuse, des raisons plus intimes. Quelque chose comme une ‘secrète écharde dans sa chair’.


Pendant de longues années, je n’ai jamais osé penser être le fils de saint Dominique, ni me considérer comme un Prêcheur, car je m’en reconnais indigne. (70)

Ne croyez pas, cependant, que j’aie la prétention d’en être arrivé à cet état. Aucun maître ne devrait, il est vrai, enseigner ce qu’il n’a pas lui-même expérimenté. Il suffit cependant, en toute rigueur, qu’il aime ce dont il parle, qu’il n’y fasse pas obstacle et qu’il le poursuive lui-même. (41)

Enfants, que croyez-vous, quelle jouissance et quelle satisfaction il y a là ? C’est-à-dire de pouvoir jeûner, veiller, prier, observer la Règle. Mais cette jouissance de pouvoir satisfaire à tous les points de la Règle, notre Seigneur ne la voulait pas pour moi. (65)

Autrefois, en voyant les saints frères qui observaient la Règle dans toute sa rigueur, j’aurais tellement aimé en faire autant, et cela, notre Seigneur ne l’a pas voulu. Ma santé, en effet, n’est pas des meilleures. Mais j’ai bien peur aussi que, ce faisant, il y a longtemps que je serais tombé dans le pharisaïsme avec toutes les complaisances en moi-même. (57)


Le vol peut s’entendre également de l’abus qu’on peut faire de l’acceptation des aumônes. C’est vraiment une grande responsabilité que de recevoir des aumônes. On doit bien peser pour quelle raison et en vue de quoi on les accepte, et comment on les mérite. Mes enfants, bien que d’après l’ancien et le nouveau Testament il me soit permis, à raison de mon caractère sacerdotal, de recevoir des aumônes – car ‘celui qui sert à l’autel doit vivre de l’autel’ –, cependant c’est toujours avec grande crainte que je les accepte. Si j’avais su ce que je sais maintenant, quand j’étais encore le fils de mon père, j’aurais vécu de son héritage et non pas d’aumônes !
(70)


Les degrés de la vie spirituelle


Aventure d’un être fondamentalement viateur, la mystique chrétienne se court sur un chemin qui prend la longueur d’une vie. Dans la mesure où il est parcouru en son entier, la tradition chrétienne divise ce chemin en trois tronçons ou trois étapes décisives. Il est souvent question de la triple voie ‘purgative’, ‘illuminative’ et ‘unitive’. Tauler recourt plus d’une fois à la division tripartite de la vie spirituelle. Cependant, loin de la prendre comme un cadre rigide, il la fait jouer de trois manières différentes. Tantôt il s’agit de trois moments antithétiques et complémentaires au cœur même de l’expérience spirituelle profonde, ce que nous appellerions volontiers le triple mystère ‘joyeux’, ‘douloureux’ et ‘glorieux’ de la vie mystique. Tantôt ce sont les trois niveaux anthropologiques avec leurs fonctions essentielles qui président chacun à un degré caractérisé de la vie spirituelle.

La terre promise n’est pas au départ. Elle est à l’arrivée. Après la traversée d’un désert. Telle est la rude expérience du Peuple de l’Exode. Telle est également la loi de l’aventure mystique qui s’applique variablement, comme par degrés, à chaque existence spirituelle. Johan Tauler décèle trois degrés qui ne se réalisent qu’à travers la durée existentielle de chaque âme.

Le premier degré d’une vie intérieure et vertueuse, celui qui nous conduit directement dans la plus grande proximité avec Dieu, consiste en ce que l’homme se tourne vers les actions merveilleuses et les merveilleuses révélations qui coulent comme des dons indicibles hors de la mystérieuse bonté de Dieu. De là naît un état d’âme qui s’appelle ‘jubilation’. Le second degré est une pauvreté de l’esprit et un étrange éloignement de Dieu, laissant l’esprit dans un douloureux dépouillement. Le troisième nous élève à un être déiforme, dans l’union de l’esprit créé avec l’esprit subsistant de Dieu. C’est ce qu’on peut appeler un véritable retournement. Il n’est pas croyable que ceux qui parviennent vraiment à ce point puissent jamais se séparer de Dieu. (40)

Il s'agit en fait de trois formes du désir.
Qu’est-ce donc que cette soif ? C’est tout simplement ceci. Quand le saint Esprit vient dans l’âme et y allume un feu d’amour, un brasier d’amour, qui provoque dans l’âme un incendie d’amour. Du feu de cet incendie jaillissent alors des étincelles d’amour qui provoquent une soif de Dieu, un amoureux désir de Dieu. Il arrive parfois que l’homme ne sache pas alors ce qu’il a, tant il ressent en lui-même une détresse et un dégoût de toute créature. Ce désir se manifeste sous une triple forme, chez trois sortes de personnes, très différentes les unes des autres. La première forme se trouve chez les commençants, la deuxième chez les progressants, la troisième chez ceux qu’on appelle parfaits, pour autant que la perfection soit possible en cette vie. (11)


Premier degré: la ‘jubilation’


On arrive au premier degré, à la ‘jubilation’, en considérant attentivement les délicieux témoignages d’amour que Dieu nous a donnés dans les merveilles du ciel et de la terre. La merveilleuse abondance de bienfaits qu’il nous a prodigués, à nous et à toutes les créatures: comment tout verdoie et fleurit; comment tout est plein de Dieu; comment l’inconcevable libéralité de Dieu a répandu ses richesses sur toute créature; comment Dieu a inventé, porté et comblé l’homme; comment il l’a invité et appelé; comment il l’attend avec une telle longanimité; comment, par amour pour l’homme, il s’est fait homme lui-même, a souffert, a offert pour nous sa vie, son âme et tout lui-même; à quelle ineffable intimité avec lui il nous a invités; avec quelle longanimité la très sainte Trinité attend cet homme pour se donner à lui en éternelle jouissance... L’homme dont l’amoureux regard pénètre toutes ces choses sent naître en lui une grande et vive joie. La claire vision d’amour de ces merveilles fait déborder son cœur de telles délices que son faible corps ne peut contenir cette joie et qu’elle éclate en manifestations toutes spéciales. Sans ce trop-plein, le sang lui sortirait peut-être par la bouche, comme cela est souvent arrivé. Ou bien cet homme se sentirait écrasé sous une lourde oppression. Notre Seigneur le comble ainsi de grandes douceurs. Dans son embrassement intime, il se l’unit d’une façon très sentie. C’est ainsi que Dieu séduit l’homme, l’attire à soi en le sortant hors de lui-même et hors de toute ’différence’. Qu’il soit interdit à tout homme de s’occuper de ces enfants de Dieu, de leur créer des obstacles et de les jeter dans la multiplicité, en les surchargeant de grossières pratiques ou oeuvres extérieures. (40)


Deuxième degré: le chemin sauvage


Voici maintenant le second degré. Quand Dieu a entraîné l’homme bien loin de toutes choses créées et qu’il n’est plus un enfant, quand il l’a fortifié en le désaltérant de sa douceur, alors, en vérité, il donne du pain de seigle bien dur à celui qui est maintenant devenu homme et parvenu à l’âge de la maturité. A un homme de cet âge, une nourriture solide et forte est bonne et utile. Il n’a plus besoin de lait et de pain blanc. Alors se présente à lui un chemin bien sauvage, tout à fait sombre et désert. C’est là qu’il est conduit. Sur ce chemin Dieu lui reprend tout ce qu’il lui avait jamais donné. L’homme est alors si complétement abandonné à lui-même qu’il ne sait plus rien, absolument plus rien de Dieu. Il en arrive à une telle angoisse qu’il ne sait plus s’il a jamais été dans le droit chemin, s’il y a un Dieu pour lui ou s’il n’y en a pas, s’il existe ou non. Il se sent étrangement mal, si mal que ce vaste monde lui paraît trop étroit. Il n’a plus aucun sentiment de son Dieu. Il ne sait plus rien de lui, et tout le reste le dégoûte. C’est comme s’il se trouvait coincé entre deux murs et qu’il y eût une épée derrière lui et une lance acérée devant lui. Que lui reste-t-il à faire ? Il ne peut ni reculer ni avancer. Qu’il s’asseye donc et qu’il dise: "Que Dieu te bénisse, amère amertume, pleine de toutes grâces." En comparaison d’un enfer qui existerait en cette vie, cet état lui semble pire: aimer et être privé du bien qu’on aime ! Tout ce qu’on peut dire alors à cet homme le console autant qu’une pierre. Moins que tout autre chose, il ne veut entendre parler des créatures. Plus sa conscience et son sentiment de Dieu avaient été profonds, plus grandes et plus insupportables sont l’amertume et la désolation de ce dépouillement. (40)


Troisième degré: l’homme divinisé


Quand notre Seigneur a ainsi bien préparé l’homme par cette insupportable oppression, alors le Seigneur vient et porte cette âme au troisième degré. Là il lui enlève le voile qui lui couvrait les yeux et il lui découvre la vérité. A ce moment se lève dans son éclat le soleil resplendissant qui le tire complétement de toute sa peine. C’est, pour l’homme, comme s’il passait de la mort à la vie. Ici, le Seigneur arrache vraiment l’homme à soi-même pour l’attirer en lui. Là, il prend la revanche sur toute sa misère. Il est guéri de toutes ses blessures. Dieu fait alors passer l’homme d’un mode de vie encore humain à un mode tout divin. De la détresse la plus complète à une sécurité divine. A ce degré, l’homme est tellement divinisé que tout ce qu’il est et opère, c’est Dieu qui l’est et opère en lui. Il est si élevé au-dessus du mode d’être naturel, qu’il devient réellement par grâce ce que Dieu est essentiellement par nature. Ici l’homme a l’impression et le sentiment qu’il est comme perdu. Il ne sait, il n’éprouve, il ne sent plus rien de lui-même. Il n’a plus conscience que d’un être tout simple. Mes enfants, en être arrivé là, en vérité, c’est avoir atteint les dernières profondeurs du véritable abaissement et de l’anéantissement, qui en vérité dépasse les sens et l’intelligence. Car c’est ici qu’on a la connaissance la plus vraie de son propre néant. C’est ici qu’on se plonge le plus profondément dans le fond de l’humilité. Car plus on va profond, plus haut on s’élève. Hauteur et profondeur sont ici une seule et même chose. S’il arrivait alors que l’homme, d’une façon ou d’une autre, retombât de cette hauteur sur lui-même, dans un sentiment d’appropriation, ou sur ce qui est sien, par quelque usurpation du bien divin, ce serait vraiment la chute de Lucifer. (40)


Le triple mystère joyeux, douloureux et glorieux


Un triple mystère, joyeux, douloureux, glorieux, régit secrètement le décisif de l’extrême engagement spirituel. Comme si la joyeuse jeunesse jubilante ne pouvait accéder à la sereine et mature plénitude qu’à travers sa profonde déchirure. La crucifixion au cœur de l’aventure ! Déjà le discernement des esprits ne se fait critère qu’à travers la crise qui crucifie les facilités premières.

Dans la logique de cette profonde dialectique, le triple mystère s’exprime concrètement à travers les trois degré de la vie mystique.

Le
premier degré... De là naît un état d’âme qui s’appelle ‘jubilation’. Le second degré est une pauvreté de l’esprit et un étrange éloignement de Dieu, laissant l’esprit dans un douloureux dépouillement. Le troisième nous élève à un être déiforme...

Les extrêmes hauteurs et les extrêmes profondeurs auxquelles elle est appelée ne doivent pourtant pas décourager l’âme mesurant la distance infinie qui l’en sépare. L’exigence n’est pas condamnation. Elle ouvre une voie.



Patience


Dès le départ c'est l'impatience qui te guette. Tu as hâte d'entrer en terre promise. Tu es tenté de sauter les étapes. Ici Tauler met en garde. Son expérience de la vie spirituelle lui apprend que l’homme n’arrive pas au haut degré avant sa quarantième année... Sans doute lui faudra-t-il même dix ans de plus pour en atteindre la plénitude.

Tant que l’homme est jeune, il ne doit pas s’en aller, à volonté, dans la terre de vision. Il peut bien y aller chercher le pardon, puis retourner en Egypte et rester là tant qu’il est encore jeune et qu’il n’a pas atteint sa pleine croissance, par les armes de notre Seigneur Jésus Christ. C’est ainsi que l’homme devrait agir: il ne doit pas vouloir s’établir à demeure dans les nobles régions, dans la seigneurie. Il ne doit y faire que des incursions et se retirer de nouveau tant qu’il n’a pas achevé de grandir, tant qu’il est encore jeune et imparfait. Mais dès qu’il est arrivé à la perfection et à la virilité, qu’il vienne dans le pays de Juda. (2)

Quoi que l’homme fasse, qu’il s’y prenne comme il voudra, jamais il n’arrivera à la vraie paix, il ne sera jamais un homme vraiment céleste, avant qu’il n’ait atteint sa quarantième année. Avant cet âge il y a tant de choses qui occupent l’homme ! La nature le pousse tantôt ici et tantôt là de tant de manières différentes. Fréquemment c’est la nature qui règne ici alors qu’on pense que c’est Dieu. L’homme ne peut donc pas arriver à la paix véritable et parfaite, il ne peut pas devenir un homme pleinement céleste avant le temps. (19)

Il faut encore dix ans, il faut que l’homme arrive à la cinquantaine, avant que lui soit donné, de la plus haute et la plus noble façon, le saint Esprit qui lui enseigne toute vérité. En ces dix ans, si l’homme est arrivé à une vie divine et si la nature est vaincue, il arrivera à se recueillir, à se plonger, à se fondre dans ce bien intérieur tout pur, tout divin, tout simple. La noble étincelle intérieure retourne là en un mouvement de reflux correspondant à celui de son originaire jaillissement. (19)


Certaines personnes, dès que s’est éveillé le bon désir d’une nouvelle manière de vivre ou de quelque chose de bien, en deviennent aussitôt présomptueuses. La nouveauté de cette naissance les fait se jeter sur ce désir avec un zèle pressé de le réaliser, avant même de savoir et de considérer si leur nature en est capable ou si la grâce qu’elles ont reçue est assez grande pour leur permettre d’aller jusqu’au bout d’une telle œuvre. L’homme, avant de s’adonner à n’importe quelle pratique, devrait en considérer l’aboutissement. Il devrait se réfugier en Dieu, jeter en lui et sur lui le premier élan de son élévation d’âme. Mais ces personnes veulent s’en aller et commencer nombre de nouvelles pratiques. Cette présomption en perd beaucoup, parce qu’elles bâtissent sur leurs propres forces.
(2)

Que chacun s’examine soi-même pour voir s’il s’est laissé ou non toucher par Dieu. Tous ceux, en effet, qui ne le sont pas ont souvent de beaux débuts, si bien qu’on en attend de grandes choses. Mais avant même qu’on y ait pris garde, il n’y a effectivement rien. Ils s’abattent brusquement et retombent dans leurs vieilles habitudes et leurs jouissances naturelles. (20)


Enfants, cela ne peut pas se faire en un jour ni en un an. Ne vous effrayez pas. Cela prend du temps. Et il y faut de la simplicité, de la pureté, de l’abandon.
(15)