I/5
L’Abîme appelle l’abîme
Le
mystère de Dieu commence, pour toi, avec ton mystère. Ici il faut
immédiatement marquer la grande différence chrétienne. Le mystère
divin s’identifie avec ton mystère, certes. Cependant ton mystère
est déjà plus que tien. Ton mystère est embarqué là où tu n’es
plus tout seul maître à bord de toi-même. Là où tu n’existes
profondément que dans la traversée de toi, la traversée de ta plus
profonde différence, dans la béance de ton ‘même’ vers
l’Autre.
L’absolue
transcendance rejoint ici l’absolue immanence. C’est l’homme,
en effet, qui est cet abîme qu’appelle l’Abîme divin. Le
mystère de Dieu commence pour lui avec son propre mystère qui est
toujours, déjà, plus que le sien, embarqué là où l’humain
n’est plus tout seul maître à bord de lui-même.
Dans les
extrêmes profondeurs abyssales l’Autre appelle. Selon la parole du
psaume 41 Abyssus abyssum invocat.
L’Abîme appelle l’abîme. L’autre Abîme, l’Abîme divin,
t’appelle en ton abîme.
L’abîme commence là où l’on
perd pied. Ensuite c’est la chute libre dans la béance verticale.
On est happé. Il n’y a plus de prise. C’est précisément cet
à-la-limite de l’expérience que traduisent les concepts, si
importants chez Tauler, de grunt,
le fond, et d’abgrunt,
l’abîme. Le grunt,
c’est d’abord la terre. La terre ferme. La terre qui porte et
supporte, à partir de rien d’autre que d’elle-même. Assise et
fondation dans les profondeurs. Donc aussi, cause, ultime
explication, fondamentale raison d’être. Le grunt
ultime de l’homme ne peut être que Dieu lui-même.
C’est justement l’expérience concrète de cette solidité
ultimement fondamentale que veut faire sienne la mystique. Mais plus
elle s’en approche, plus ce fond se dérobe. Le sol se dérobe sous
le grunt qui s’ouvre
sur un abgrunt. Comme
si un abîme ne cessait de séparer encore et toujours ce grunt
du Dieu vivant. Ici, paradoxalement, l’ultime solidité
se creuse en ultime béance.
L’évidence des choses que tu
quittes est bien portante. Celle des choses que tu dois trouver est
toujours évidence crucifiée. Il te faut traverser des étendues
obscures et sauvages. Il te faut traverser ta propre angoisse. Tu
iras de déchirement en déchirement. La terre promise n’est qu’en
avant.
L’homme, à ce moment, s’abîme
dans son insondable néant. Il devient tellement petit, si réduit à
rien, qu’il en perd tout ce qu’il a jamais reçu de Dieu. En
toute pureté il renvoie tout ce bien à Dieu à qui il appartient.
Il le rejette comme s’il ne l’avait jamais acquis. De cette
façon, il devient nu et s’anéantit autant que ce qui n’est rien
et qui n’a jamais rien eu. C’est ainsi que le néant créé
s’abîme dans le néant incréé. Mais c’est là une chose qu’on
ne peut ni comprendre ni exprimer. C’est ici que se vérifie la
parole du prophète dans le psaume: "Abyssus abyssum invocat.
L’abîme appelle l’abîme." L’abîme créé appelle en soi
l’abîme incréé, et les deux abîmes ne font plus qu’une seule
unité, un pur être divin. Là l’esprit s’est perdu dans
l’esprit de Dieu. Il s’est noyé dans la mer sans fond. Et
cependant, mes enfants, ces hommes sont en meilleure situation qu’on
ne peut le comprendre et le concevoir. Cet homme devient alors un
homme si profondément humain. (41)
Celui
qui pourrait y parvenir y trouverait vraiment Dieu et se trouverait
lui-même en Dieu simplement. Car Dieu ne quitte jamais ce fond. Dieu
lui serait présent. C’est ici qu’on prend sensiblement
conscience de l’éternité et qu’on s’y délecte. Il n’y a là
ni passé ni futur. Dans ce fond aucune lumière créée ne peut
pénétrer ni briller. C’est exclusivement l’habitation et la
place de Dieu. Rien ne peut combler ce fond; rien de créé ne peut
le sonder; rien ne peut ni le satisfaire ni le contenter. Personne ne
le peut que Dieu. Avec toute sa démesure. A cet abîme correspond
seul l’Abîme divin. "Abyssus abyssum invocat".
(44)
Il y a ici tant de
calme, tant de secret, tant de désert. Ici, il n’y a rien que Dieu
tout pur. Ici, rien d’étranger n’est jamais entré, pas de
créatures, pas d’images, pas de mode. C’est de cette solitude
que parlait notre Seigneur par la bouche du prophète Osée: “Je
conduirai les miens dans le désert et je leur parlerai au cœur.”
C’est là qu’il faut porter l’abîme de tes ténèbres à toi.
(82)
Il est
ensuite élevé dans un autre ciel jusqu’à l’essence divine. Là,
dans ce ciel, l’esprit perd si bien tout qu’il s’y perd
lui-même et s’y abîme entièrement. Ce qui lui arrive alors, ce
qu’il éprouve, ce qu’il goûte, ce qu’il ressent, personne ne
peut le dire ni l’imaginer ni le comprendre. Comment, en effet,
quelqu’un pourrait-il se représenter et comprendre pareille
chose ? L’esprit lui-même ne la comprend pas. Car il est si
bien fondu dans l’abîme divin qu’il ne sait, ne sent et ne goûte
rien que Dieu tout seul, pur, absolu, simple. (21)
Quand
notre Seigneur voit ta pitoyable souffrance et comment tu la
supportes, comment tu t’y comportes valeureusement, comment tu la
souffres avec patience et abandon – c’est cela qui importe –
alors il vient, lui, le Seigneur, avec la mesure débordante. Il se
verse lui-même dans cette mesure car rien d’autre ne pourrait la
combler. Il emplit la mesure jusque par-dessus bord de ce bien
transcendant qu’il est lui-même, si bien qu’elle déborde de
toutes parts. C’est alors que l’esprit déborde dans l’abîme
divin. Il se déverse tout en restant plein, comme si on jetait une
petite cruche dans la mer sans fond; elle serait bientôt pleine,
déborderait, et resterait pourtant pleine. Ici Dieu se donne
lui-même à l’esprit dans un débordement qui dépasse tout ce que
l’âme a jamais désiré. (38)
L’homme
devient lui-même le royaume de Dieu et Dieu règne en lui. Dans son
cœur trône alors magnifiquement le roi éternel qui lui commande et
le gouverne. Ce royaume est proprement dans le plus intime du fond.
Quand l’homme, par tous ses exercices, a entraîné l’homme
extérieur dans l’homme intérieur et raisonnable, quand ensuite
ces deux hommes, c’est-à-dire les puissances sensibles et celle de
la raison, sont pleinement ramenés dans l’homme le plus intérieur,
dans le mystère caché de l’esprit, là où se trouve la véritable
image de Dieu, quand, enfin, l’homme ainsi recueilli s’élance
dans l’abîme divin dans lequel il était avant sa création et que
Dieu le trouve tourné vers lui en toute pureté et dans un complet
détachement, alors l’abîme divin perd son équilibre et bascule
dans ce fond. (62)
Ici
l'intérieur est si loin, si loin à l'intérieur, qu'il n'y a plus
ni espace ni temps. C'est simple et sans distinction. Celui à qui il
arrive d'entrer vraiment ici a l'impression d'y avoir toujours été
et de ne faire qu'un avec Dieu. Même si cette impression ne dure que
de courts instants, ceux-ci se sentent et se vivent comme une
éternité. Cette expérience jette sa lumière au dehors et nous
rend témoignage que l'homme, avant sa création, était de toute
éternité en Dieu. Alors il était Dieu en Dieu. (44)
On
l'appelle, et elle l'est vraiment, ineffable ténèbre et pourtant
elle est essentielle lumière. On l'appelle aussi indicible désert
sauvage où personne ne trouve ni chemin ni rien de déterminé car
c'est au-dessus de tout mode. Voici comment il faut entendre ces
ténèbres. C'est une lumière qu'aucune intelligence créée ne peut
naturellement atteindre ni comprendre. Et c'est aussi un lieu sauvage
parce qu'il n'y a aucune voie d'accès. L'esprit est introduit ici
au-dessus de lui-même, au-dessus de ses facultés de perception et
d'intelligence. (11)
Mes
enfants, la hauteur et la profondeur qui se révèlent dans ces
hommes, ni la raison, ni les sens de personne ne sauraient la saisir.
Cela surpasse tout sentiment. C’est un abîme.
(41)
Cet
amour fort dans lequel le Seigneur est présent illumine si
essentiellement le fond, que l’esprit, par suite de son humaine
faiblesse, ne le peut supporter et doit nécessairement s’évanouir,
être rejeté dans son impuissance. Alors l’esprit n’a plus rien
qui le soutienne. Il ne lui reste qu’à se plonger et se noyer dans
l’abîme divin, et s’y perdre. Il ne sait plus rien de lui-même,
tellement il est débordé par la divine Présence qui répond à cet
amour fort. (52)
L’homme
se sent choir merveilleusement. Arrivée au sommet de ses
possibilités, la nature ayant fait ce qu’elle doit faire sans
pouvoir aller plus loin, le divin abîme vient faire jaillir ses
étincelles dans l’esprit. Par la vertu de ce secours surnaturel,
l’esprit, purifié et transfiguré, est tiré hors de lui-même et
jeté dans un désir et une recherche de Dieu, d’un élan si
extraordinairement pur que personne ne peut en parler. Les pensées
sont alors immensément au-dessus de la terre car cela se fait par la
vertu divine. Et cette conversion dépasse toute intelligence et tout
sentiment. Elle est merveilleuse, inimaginable. (28)
Il
te faut pénétrer toujours plus avant, t’élever d’autant plus
haut que tu descends plus profond dans l’abîme inconnu et sans
nom, par-delà tous les modes déterminés, par-delà les images et
les formes, par-delà toutes les facultés. Te perdre toi-même en te
dépouillant pleinement de ta propre forme ! Il ne reste plus
alors, dans cet évanouissement, qu’un fond qui se tient
essentiellement par soi-même, une essence, une vie, une
transcendance... De cet état, on peut bien dire qu’on y devient
sans connaissance, sans amour, sans activité, sans esprit. Cela ne
se fait pas en vertu d’une propriété naturelle mais par suite
d’un acte de bonté toute gratuite, le don d’une nouvelle forme
supérieure que fait l’Esprit de Dieu à l’esprit créé, en
réponse à son dépouillement radical et à son insondable abandon.
(64)
Plus
le ’gemut’ de l’homme est attaché à Dieu, d’un grand
attachement intérieur, plus aussi son activité est pacifiée,
ordonnée, harmonisée, et plus il demeure inaccessible au trouble.
C’est le signe d’un excellent homme d’avoir toute son activité
réglée comme on désire qu’elle le soit au jour où le corps sera
enfoui dans la terre, pour que l’âme soit ensevelie dans l’abîme
sans fond de la Divinité. C’est pour cela seulement que nous
sommes dans le temps. Si nous le ratons maintenant nous l’aurons
raté pour toujours. (72)
Pourquoi
Dieu est-il à travers une si longue distance ?
Pourquoi
cette expérience n’est-elle pas plus immédiatement évidente ?
Pourquoi Dieu est-il à travers un si large incognito ? Pourquoi
faut-il aller au-delà de soi-même pour rencontrer le Dieu vivant ?
Dieu
n’est rien de ce que tu peux dire de lui. Il est au-dessus de toute
forme, au-dessus de toute essence, au-dessus de tout bien. Il est
au-dessus de tout ce que peut concevoir aucune intelligence. Il n’est
ni haut, ni bas, ni comme ceci, ni comme cela. Il est de loin
au-dessus de toute conception déterminée.
(54)
Cette grande distance de Dieu ne doit cependant pas
occulter le fait qu’il est parfaitement repérable. Il suffit de le
chercher à la verticale de toi-même. Il y a ainsi une égalité
profonde de chances pour tout homme de le rencontrer. Ne faut-il pas
dès lors que Dieu soit en même temps si loin pour qu’il puisse
être rendu également proche à tous ?
Deus
absconditus... Dieu ne veut pas être présent
à l’homme de manière passe-partout. Sa présence est aux
antipodes de celle, neutre et indifférente, d’une chose
rencontrable n’importe où, n’importe quand et n’importe
comment. Dieu veut être essentiellement présent dans une
rencontre.
Dieu veut être cherché. L’homme, fondamental
‘viateur’, est un être qui ne se trouve lui-même qu’à
travers cette recherche et ne s’accomplit que dans cette rencontre.
Mais la distance reste toujours si grande que personne ne pourra
jamais dire: j’ai rencontré Dieu, une fois pour toutes ! La
découverte reste infinie. Elle est tâche qui ne finit pas. Elle
reste défi permanent. Elle est grande pro-vocation à aller au-delà
de soi-même.
Cette distance ouvre l’espace de la liberté
de l’homme. Dieu, en toi, est toujours plus loin en avant de toi et
te force ainsi à aller plus loin que toi-même. Dieu est en toi
infinie distance pour qu’à travers cette distance tu te grandisses
infiniment à la démesure de Dieu.
Quelle
est donc cette merveille que Dieu se taise ici ? (9)
Un
autre hiver, c’est celui où un homme bon et pieux, qui aime Dieu
et le cherche, qui se garde avec soin du péché, se voit pourtant
abandonné de Dieu qu’il ne sent plus et n’éprouve que
sécheresse, obscurité et froideur, sans aucune divine consolation,
sans aucune divine douceur. C’est en pareil hiver que s’est
trouvé notre cher Seigneur Jésus Christ qui, en fait de secours, a
été complétement abandonné par son Père et par la divinité,
avec laquelle il était pourtant naturellement uni. Ainsi, pas la
moindre petite goutte de sa divinité n’est venue, ne serait-ce
qu’un instant, en aide à l’infirmité de son humanité aux
prises avec la souffrance, à travers toutes ses misères et son
inénarrable passion. De tous les hommes il a été le plus souffrant
et le plus délaissé de tout secours. (13)
Divines
ténèbres
Tu
ne rencontres le Dieu vivant qu'à travers ces divines ténèbres. Ce
n'est que dans leur traversée
qu'elles se révèlent étonnantes lumières.
Il
y a ici un désert, simple, transcendant, mystérieux; une entrée
libre dans l’obscurité. Cela ne se découvre point par les chemins
de la sensibilité. (29)
L’esprit
s’élance vers les ténèbres de l’inconnu divin, là où Dieu
est au-dessus de tout ce qu’on peut lui attribuer, sans nom, sans
forme, sans représentation, au-dessus de tous les modes d’êtres
limités, au-dessus de toutes les essences. Voilà, mes enfants, ce
que sont les conversions véritables. (70)
On
l’appelle, et elle l’est vraiment, ineffable ténèbre et
pourtant elle est essentielle lumière. On l’appelle aussi
indicible désert sauvage où personne ne trouve ni chemin ni rien de
déterminé car c’est au-dessus de tout mode. Voici comment il faut
entendre ces ténèbres. C’est une lumière qu’aucune
intelligence créée ne peut naturellement atteindre ni comprendre.
Et c’est aussi un lieu sauvage parce qu’il n’y a aucune voie
d’accès. L’esprit est introduit ici au-dessus de lui-même,
au-dessus de ses facultés de perception et d’intelligence.
(11)
En
ce rassemblement de toutes les vertus naît l’embrasement d’un
incendie d’amour. Vient alors un brouillard, une obscurité. C’est
là que ton esprit, peut-être pendant le temps d’un demi ‘Ave
Maria’, est comme ravi, de telle sorte que le sentiment et la
raison naturelle te sont enlevés. Dans ces ténèbres Dieu te parle
en vérité, ainsi qu’il est écrit: "Quand toutes choses
étaient en plein silence et que la nuit, les ténèbres, eurent
accompli leur course, alors le Verbe fut envoyé d’en haut du trône
royal." C’est ici qu’est prononcée une parole mystérieuse.
Et ceux qui ont des oreilles saisissent le souffle de son murmure.
(43)
Ils ont
reflué dans leur origine pour fusionner avec lui, au milieu du calme
silence intérieur de toutes leurs facultés. Ils se sont précipités
dans les ténèbres de la divine solitude qui est au-delà de toute
intelligence. Ce faisant, ils s’élancent si haut que dans leur
union avec Dieu ils perdent toute conscience distincte, se perdent
eux-mêmes et perdent toutes choses, et n’ont plus conscience de
rien que de Dieu, ce Dieu simple et sans mélange en qui ils sont
plongés. Tant qu’ils sont en cet état, tout va bien pour eux et
ils ne s’égarent pas. Mais quand ils reviennent à leur raison,
celle ci est incapable de saisir ce qui vient de se passer. Elle ne
le comprend pas parce que cela la dépasse tout à fait. Cela est
au-delà de ses possibilités. (75)
Dieu
d’Abraham, d’Isaac, de Jacob
Notre
Dieu, même s'il peut l'être dit aussi, n'est d'abord ni l'Un, ni
l'Inconnu, ni l'Inconnaissable, ni l'Abîme, ni le Vide, ni le Néant.
Il est l’absolu ‘Je suis’, Personne, personne plurielle,
réciprocité personnelle, mystère trinitaire, Père, Fils, Esprit.
En Lui, ni nécessaire émanation, ni fatale procession, mais libre
réciprocité de don gratuit. Il est Amour en premier, ensuite
seulement Absolu, Eternel, Infini, Tout-puissant...
Un
chrétien n'existe que compromis dans la geste historique de
l'Alliance avec son Dieu. Sans cette Histoire sainte, sans la
Révélation historique, sans la communauté historique de la foi, de
l'espérance et de la charité qu'est l'Eglise, il peut y avoir
toutes les ‘gnoses’ qu'on voudra, mais il n'y a pas véritablement
existence chrétienne. Le rapport subjectif de l'âme avec Dieu n'est
chrétien que dans la mesure où il vient non pas avant cette
Histoire mais après, et en dépendance avec elle.
Il ne peut
y avoir de mystique chrétienne qui ne soit celle de l'aventure
historique de la grâce avec son mystère de la Création, de
l'Alliance, de l'Incarnation et de la Rédemption.
Appelé à
courir cette aventure: l'homme libre. Non pas fatale parcelle de
Dieu, non pas particule divine en orbite autour de l'Absolu, mais
existence créée de rien par grâce, nouvelle origine autonome
surgie dans l'Histoire, personne en réciprocité personnelle avec le
Père. Créé créateur à l'image et à la ressemblance de Dieu,
l'homme dispose d'un champ de décision et d'action indéfini, où
l'agir divin n'écrase pas son agir et où le vouloir divin n'est pas
le destin de son vouloir. C'est là qu'en verticale alliance l'homme
est responsable de promotion d'humanité. C'est en ce champ et non
pas dans la fuite que se font les semailles et les moissons pour la
vie éternelle.
La joie de Dieu surabonde dans l'engendrement.
Il trouve ses délices dans le débordement de la famille trinitaire.
Aussi l'homme est-il appelé fils de Dieu. Fils non par nature mais
par alliance et par grâce. Dans l'Esprit. Avec le Fils unique, par
Lui et en Lui.
Lorsque, en Christ, par le mystère de
l'Incarnation, le Fils de Dieu s'identifie aussi absolument avec le
Fils de l'Homme, la condition humaine connaît sa radicale mutation.
En rupture avec sa ‘naturelle’ paganité, en rupture avec toute
possible compréhension, s'ouvre, la condition nouvelle des enfants
du Royaume.
Miracle d'Agapè ! Transfiguration de toute
la réalité humaine et transmutation de toutes les valeurs. Le Fils
de Dieu, en s'incarnant, se livre à l' ‘impure’ prolifération
charnelle, et du coup la revêt de la gloire divine. Le Verbe, en
s'incarnant, se compromet avec la parole des hommes, et par là lui
permet de n'être pas indigne du mystère de Dieu.
Jésus,
devenu en tout semblable à l'homme, excepté le péché, manifeste
corporellement la miséricorde de Dieu.
Le Fils de l'Homme, en
son incarnation, confond la ‘sagesse’ par la folie de la croix.
Le mal, non plus évacué par négation, non plus contourné par
fuite, non plus occulté par illumination, mais assumé dans toute
l'épaisseur de son scandale. Car Dieu ne joue pas avec le mal. La
gravité du mal l'affecte infiniment.
Ce mal qui n'est pas
d'abord éparpillement de multiplicité, ni complication de matière,
ni défectuosité de construction, ni confusion ontologique, ni
défaillance mécanique, ni fatalité cosmique, mais, en ses ultimes
profondeurs, refus de l'Amour, ce mal ne peut mourir que crucifié
avec Agapè.
C’est
l’expérience et la certitude fondamentale de Saint Augustin. “Toi,
tu es avec moi avant même que je ne suis avec toi.” Déjà, je
n’existe que dans l’englobant divin. Déjà, Sa présence précède
la rencontre. Avant de pouvoir comprendre, déjà tu es compris...
Déjà, ta recherche est prière. Déjà, Dieu jubile en toi avant
même que tu ne puisses jubiler.
Cher enfant, c’est en ce
Dieu inconnu qu’il faut mettre ton repos sans chercher ni
délectation ni illumination. Fais comme le chien qui vient de
trouver de la bonne viande; il n’ose pas y toucher et s’enfuit,
car c’est ainsi qu’il y a été habitué à force de coups. Plus
tard tu goûteras cette joie, mon enfant. Pour l’instant tiens-toi
à ce pur néant que tu es réellement. S’il y a là quelque chose
à prendre, c’est à Lui et non pas à toi. (54)
Tiens-toi
à ton Dieu caché et inconnu et considère que tu n’es pas homme à
connaître de quelque façon le Dieu grand, inconnu et caché. Reste
dans la quiétude et le repos et non pas dans l’illumination et
l’émotion. (54)