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L’Abîme appelle l’abîme




Le mystère de Dieu commence, pour toi, avec ton mystère. Ici il faut immédiatement marquer la grande différence chrétienne. Le mystère divin s’identifie avec ton mystère, certes. Cependant ton mystère est déjà plus que tien. Ton mystère est embarqué là où tu n’es plus tout seul maître à bord de toi-même. Là où tu n’existes profondément que dans la traversée de toi, la traversée de ta plus profonde différence, dans la béance de ton ‘même’ vers l’Autre.


L’absolue transcendance rejoint ici l’absolue immanence. C’est l’homme, en effet, qui est cet abîme qu’appelle l’Abîme divin. Le mystère de Dieu commence pour lui avec son propre mystère qui est toujours, déjà, plus que le sien, embarqué là où l’humain n’est plus tout seul maître à bord de lui-même.

Dans les extrêmes profondeurs abyssales l’Autre appelle. Selon la parole du psaume 41
Abyssus abyssum invocat. L’Abîme appelle l’abîme. L’autre Abîme, l’Abîme divin, t’appelle en ton abîme.

L’abîme commence là où l’on perd pied. Ensuite c’est la chute libre dans la béance verticale. On est happé. Il n’y a plus de prise. C’est précisément cet à-la-limite de l’expérience que traduisent les concepts, si importants chez Tauler, de
grunt, le fond, et d’abgrunt, l’abîme. Le grunt, c’est d’abord la terre. La terre ferme. La terre qui porte et supporte, à partir de rien d’autre que d’elle-même. Assise et fondation dans les profondeurs. Donc aussi, cause, ultime explication, fondamentale raison d’être. Le grunt ultime de l’homme ne peut être que Dieu lui-même. C’est justement l’expérience concrète de cette solidité ultimement fondamentale que veut faire sienne la mystique. Mais plus elle s’en approche, plus ce fond se dérobe. Le sol se dérobe sous le grunt qui s’ouvre sur un abgrunt. Comme si un abîme ne cessait de séparer encore et toujours ce grunt du Dieu vivant. Ici, paradoxalement, l’ultime solidité se creuse en ultime béance.

L’évidence des choses que tu quittes est bien portante. Celle des choses que tu dois trouver est toujours évidence crucifiée. Il te faut traverser des étendues obscures et sauvages. Il te faut traverser ta propre angoisse. Tu iras de déchirement en déchirement. La terre promise n’est qu’en avant.

L’homme, à ce moment, s’abîme dans son insondable néant. Il devient tellement petit, si réduit à rien, qu’il en perd tout ce qu’il a jamais reçu de Dieu. En toute pureté il renvoie tout ce bien à Dieu à qui il appartient. Il le rejette comme s’il ne l’avait jamais acquis. De cette façon, il devient nu et s’anéantit autant que ce qui n’est rien et qui n’a jamais rien eu. C’est ainsi que le néant créé s’abîme dans le néant incréé. Mais c’est là une chose qu’on ne peut ni comprendre ni exprimer. C’est ici que se vérifie la parole du prophète dans le psaume: "Abyssus abyssum invocat. L’abîme appelle l’abîme." L’abîme créé appelle en soi l’abîme incréé, et les deux abîmes ne font plus qu’une seule unité, un pur être divin. Là l’esprit s’est perdu dans l’esprit de Dieu. Il s’est noyé dans la mer sans fond. Et cependant, mes enfants, ces hommes sont en meilleure situation qu’on ne peut le comprendre et le concevoir. Cet homme devient alors un homme si profondément humain. (41)

Celui qui pourrait y parvenir y trouverait vraiment Dieu et se trouverait lui-même en Dieu simplement. Car Dieu ne quitte jamais ce fond. Dieu lui serait présent. C’est ici qu’on prend sensiblement conscience de l’éternité et qu’on s’y délecte. Il n’y a là ni passé ni futur. Dans ce fond aucune lumière créée ne peut pénétrer ni briller. C’est exclusivement l’habitation et la place de Dieu. Rien ne peut combler ce fond; rien de créé ne peut le sonder; rien ne peut ni le satisfaire ni le contenter. Personne ne le peut que Dieu. Avec toute sa démesure. A cet abîme correspond seul l’Abîme divin. "Abyssus abyssum invocat". (44)

Il y a ici tant de calme, tant de secret, tant de désert. Ici, il n’y a rien que Dieu tout pur. Ici, rien d’étranger n’est jamais entré, pas de créatures, pas d’images, pas de mode. C’est de cette solitude que parlait notre Seigneur par la bouche du prophète Osée: “Je conduirai les miens dans le désert et je leur parlerai au cœur.” C’est là qu’il faut porter l’abîme de tes ténèbres à toi. (82)

Il est ensuite élevé dans un autre ciel jusqu’à l’essence divine. Là, dans ce ciel, l’esprit perd si bien tout qu’il s’y perd lui-même et s’y abîme entièrement. Ce qui lui arrive alors, ce qu’il éprouve, ce qu’il goûte, ce qu’il ressent, personne ne peut le dire ni l’imaginer ni le comprendre. Comment, en effet, quelqu’un pourrait-il se représenter et comprendre pareille chose ? L’esprit lui-même ne la comprend pas. Car il est si bien fondu dans l’abîme divin qu’il ne sait, ne sent et ne goûte rien que Dieu tout seul, pur, absolu, simple. (21)

Quand notre Seigneur voit ta pitoyable souffrance et comment tu la supportes, comment tu t’y comportes valeureusement, comment tu la souffres avec patience et abandon – c’est cela qui importe – alors il vient, lui, le Seigneur, avec la mesure débordante. Il se verse lui-même dans cette mesure car rien d’autre ne pourrait la combler. Il emplit la mesure jusque par-dessus bord de ce bien transcendant qu’il est lui-même, si bien qu’elle déborde de toutes parts. C’est alors que l’esprit déborde dans l’abîme divin. Il se déverse tout en restant plein, comme si on jetait une petite cruche dans la mer sans fond; elle serait bientôt pleine, déborderait, et resterait pourtant pleine. Ici Dieu se donne lui-même à l’esprit dans un débordement qui dépasse tout ce que l’âme a jamais désiré. (38)

L’homme devient lui-même le royaume de Dieu et Dieu règne en lui. Dans son cœur trône alors magnifiquement le roi éternel qui lui commande et le gouverne. Ce royaume est proprement dans le plus intime du fond. Quand l’homme, par tous ses exercices, a entraîné l’homme extérieur dans l’homme intérieur et raisonnable, quand ensuite ces deux hommes, c’est-à-dire les puissances sensibles et celle de la raison, sont pleinement ramenés dans l’homme le plus intérieur, dans le mystère caché de l’esprit, là où se trouve la véritable image de Dieu, quand, enfin, l’homme ainsi recueilli s’élance dans l’abîme divin dans lequel il était avant sa création et que Dieu le trouve tourné vers lui en toute pureté et dans un complet détachement, alors l’abîme divin perd son équilibre et bascule dans ce fond. (62)

I
ci l'intérieur est si loin, si loin à l'intérieur, qu'il n'y a plus ni espace ni temps. C'est simple et sans distinction. Celui à qui il arrive d'entrer vraiment ici a l'impression d'y avoir toujours été et de ne faire qu'un avec Dieu. Même si cette impression ne dure que de courts instants, ceux-ci se sentent et se vivent comme une éternité. Cette expérience jette sa lumière au dehors et nous rend témoignage que l'homme, avant sa création, était de toute éternité en Dieu. Alors il était Dieu en Dieu. (44)

On l'appelle, et elle l'est vraiment, ineffable ténèbre et pourtant elle est essentielle lumière. On l'appelle aussi indicible désert sauvage où personne ne trouve ni chemin ni rien de déterminé car c'est au-dessus de tout mode. Voici comment il faut entendre ces ténèbres. C'est une lumière qu'aucune intelligence créée ne peut naturellement atteindre ni comprendre. Et c'est aussi un lieu sauvage parce qu'il n'y a aucune voie d'accès. L'esprit est introduit ici au-dessus de lui-même, au-dessus de ses facultés de perception et d'intelligence. (11)

Mes enfants, la hauteur et la profondeur qui se révèlent dans ces hommes, ni la raison, ni les sens de personne ne sauraient la saisir. Cela surpasse tout sentiment. C’est un abîme. (41)


Cet amour fort dans lequel le Seigneur est présent illumine si essentiellement le fond, que l’esprit, par suite de son humaine faiblesse, ne le peut supporter et doit nécessairement s’évanouir, être rejeté dans son impuissance. Alors l’esprit n’a plus rien qui le soutienne. Il ne lui reste qu’à se plonger et se noyer dans l’abîme divin, et s’y perdre. Il ne sait plus rien de lui-même, tellement il est débordé par la divine Présence qui répond à cet amour fort. (52)

L’homme se sent choir merveilleusement. Arrivée au sommet de ses possibilités, la nature ayant fait ce qu’elle doit faire sans pouvoir aller plus loin, le divin abîme vient faire jaillir ses étincelles dans l’esprit. Par la vertu de ce secours surnaturel, l’esprit, purifié et transfiguré, est tiré hors de lui-même et jeté dans un désir et une recherche de Dieu, d’un élan si extraordinairement pur que personne ne peut en parler. Les pensées sont alors immensément au-dessus de la terre car cela se fait par la vertu divine. Et cette conversion dépasse toute intelligence et tout sentiment. Elle est merveilleuse, inimaginable. (28)

Il te faut pénétrer toujours plus avant, t’élever d’autant plus haut que tu descends plus profond dans l’abîme inconnu et sans nom, par-delà tous les modes déterminés, par-delà les images et les formes, par-delà toutes les facultés. Te perdre toi-même en te dépouillant pleinement de ta propre forme ! Il ne reste plus alors, dans cet évanouissement, qu’un fond qui se tient essentiellement par soi-même, une essence, une vie, une transcendance... De cet état, on peut bien dire qu’on y devient sans connaissance, sans amour, sans activité, sans esprit. Cela ne se fait pas en vertu d’une propriété naturelle mais par suite d’un acte de bonté toute gratuite, le don d’une nouvelle forme supérieure que fait l’Esprit de Dieu à l’esprit créé, en réponse à son dépouillement radical et à son insondable abandon. (64)

Plus le ’gemut’ de l’homme est attaché à Dieu, d’un grand attachement intérieur, plus aussi son activité est pacifiée, ordonnée, harmonisée, et plus il demeure inaccessible au trouble. C’est le signe d’un excellent homme d’avoir toute son activité réglée comme on désire qu’elle le soit au jour où le corps sera enfoui dans la terre, pour que l’âme soit ensevelie dans l’abîme sans fond de la Divinité. C’est pour cela seulement que nous sommes dans le temps. Si nous le ratons maintenant nous l’aurons raté pour toujours. (72)


Pourquoi Dieu est-il à travers une si longue distance ?


Pourquoi cette expérience n’est-elle pas plus immédiatement évidente ? Pourquoi Dieu est-il à travers un si large incognito ? Pourquoi faut-il aller au-delà de soi-même pour rencontrer le Dieu vivant ?


Dieu n’est rien de ce que tu peux dire de lui. Il est au-dessus de toute forme, au-dessus de toute essence, au-dessus de tout bien. Il est au-dessus de tout ce que peut concevoir aucune intelligence. Il n’est ni haut, ni bas, ni comme ceci, ni comme cela. Il est de loin au-dessus de toute conception déterminée.
(54)

Cette grande distance de Dieu ne doit cependant pas occulter le fait qu’il est parfaitement repérable. Il suffit de le chercher à la verticale de toi-même. Il y a ainsi une égalité profonde de chances pour tout homme de le rencontrer. Ne faut-il pas dès lors que Dieu soit en même temps si loin pour qu’il puisse être rendu également proche à tous ?

Deus absconditus... Dieu ne veut pas être présent à l’homme de manière passe-partout. Sa présence est aux antipodes de celle, neutre et indifférente, d’une chose rencontrable n’importe où, n’importe quand et n’importe comment. Dieu veut être essentiellement présent dans une rencontre.

Dieu veut être cherché. L’homme, fondamental ‘viateur’, est un être qui ne se trouve lui-même qu’à travers cette recherche et ne s’accomplit que dans cette rencontre. Mais la distance reste toujours si grande que personne ne pourra jamais dire: j’ai rencontré Dieu, une fois pour toutes ! La découverte reste infinie. Elle est tâche qui ne finit pas. Elle reste défi permanent. Elle est grande pro-vocation à aller au-delà de soi-même.

Cette distance ouvre l’espace de la liberté de l’homme. Dieu, en toi, est toujours plus loin en avant de toi et te force ainsi à aller plus loin que toi-même. Dieu est en toi infinie distance pour qu’à travers cette distance tu te grandisses infiniment à la démesure de Dieu.

Quelle est donc cette merveille que Dieu se taise ici ? (9)

Un autre hiver, c’est celui où un homme bon et pieux, qui aime Dieu et le cherche, qui se garde avec soin du péché, se voit pourtant abandonné de Dieu qu’il ne sent plus et n’éprouve que sécheresse, obscurité et froideur, sans aucune divine consolation, sans aucune divine douceur. C’est en pareil hiver que s’est trouvé notre cher Seigneur Jésus Christ qui, en fait de secours, a été complétement abandonné par son Père et par la divinité, avec laquelle il était pourtant naturellement uni. Ainsi, pas la moindre petite goutte de sa divinité n’est venue, ne serait-ce qu’un instant, en aide à l’infirmité de son humanité aux prises avec la souffrance, à travers toutes ses misères et son inénarrable passion. De tous les hommes il a été le plus souffrant et le plus délaissé de tout secours. (13)


Divines ténèbres

Tu ne rencontres le Dieu vivant qu'à travers ces divines ténèbres. Ce n'est que dans leur
traversée qu'elles se révèlent étonnantes lumières.

Il
y a ici un désert, simple, transcendant, mystérieux; une entrée libre dans l’obscurité. Cela ne se découvre point par les chemins de la sensibilité. (29)

L’esprit s’élance vers les ténèbres de l’inconnu divin, là où Dieu est au-dessus de tout ce qu’on peut lui attribuer, sans nom, sans forme, sans représentation, au-dessus de tous les modes d’êtres limités, au-dessus de toutes les essences. Voilà, mes enfants, ce que sont les conversions véritables.
(70)

On l’appelle, et elle l’est vraiment, ineffable ténèbre et pourtant elle est essentielle lumière. On l’appelle aussi indicible désert sauvage où personne ne trouve ni chemin ni rien de déterminé car c’est au-dessus de tout mode. Voici comment il faut entendre ces ténèbres. C’est une lumière qu’aucune intelligence créée ne peut naturellement atteindre ni comprendre. Et c’est aussi un lieu sauvage parce qu’il n’y a aucune voie d’accès. L’esprit est introduit ici au-dessus de lui-même, au-dessus de ses facultés de perception et d’intelligence. (11)

En ce rassemblement de toutes les vertus naît l’embrasement d’un incendie d’amour. Vient alors un brouillard, une obscurité. C’est là que ton esprit, peut-être pendant le temps d’un demi ‘Ave Maria’, est comme ravi, de telle sorte que le sentiment et la raison naturelle te sont enlevés. Dans ces ténèbres Dieu te parle en vérité, ainsi qu’il est écrit: "Quand toutes choses étaient en plein silence et que la nuit, les ténèbres, eurent accompli leur course, alors le Verbe fut envoyé d’en haut du trône royal." C’est ici qu’est prononcée une parole mystérieuse. Et ceux qui ont des oreilles saisissent le souffle de son murmure. (43)

Ils ont reflué dans leur origine pour fusionner avec lui, au milieu du calme silence intérieur de toutes leurs facultés. Ils se sont précipités dans les ténèbres de la divine solitude qui est au-delà de toute intelligence. Ce faisant, ils s’élancent si haut que dans leur union avec Dieu ils perdent toute conscience distincte, se perdent eux-mêmes et perdent toutes choses, et n’ont plus conscience de rien que de Dieu, ce Dieu simple et sans mélange en qui ils sont plongés. Tant qu’ils sont en cet état, tout va bien pour eux et ils ne s’égarent pas. Mais quand ils reviennent à leur raison, celle ci est incapable de saisir ce qui vient de se passer. Elle ne le comprend pas parce que cela la dépasse tout à fait. Cela est au-delà de ses possibilités. (75)


Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob

Notre Dieu, même s'il peut l'être dit aussi, n'est d'abord ni l'Un, ni l'Inconnu, ni l'Inconnaissable, ni l'Abîme, ni le Vide, ni le Néant. Il est l’absolu ‘Je suis’, Personne, personne plurielle, réciprocité personnelle, mystère trinitaire, Père, Fils, Esprit. En Lui, ni nécessaire émanation, ni fatale procession, mais libre réciprocité de don gratuit. Il est Amour en premier, ensuite seulement Absolu, Eternel, Infini, Tout-puissant...

Un chrétien n'existe que compromis dans la geste historique de l'Alliance avec son Dieu. Sans cette Histoire sainte, sans la Révélation historique, sans la communauté historique de la foi, de l'espérance et de la charité qu'est l'Eglise, il peut y avoir toutes les ‘gnoses’ qu'on voudra, mais il n'y a pas véritablement existence chrétienne. Le rapport subjectif de l'âme avec Dieu n'est chrétien que dans la mesure où il vient non pas avant cette Histoire mais après, et en dépendance avec elle.

Il ne peut y avoir de mystique chrétienne qui ne soit celle de l'aventure historique de la grâce avec son mystère de la Création, de l'Alliance, de l'Incarnation et de la Rédemption.

Appelé à courir cette aventure: l'homme libre. Non pas fatale parcelle de Dieu, non pas particule divine en orbite autour de l'Absolu, mais existence créée de rien par grâce, nouvelle origine autonome surgie dans l'Histoire, personne en réciprocité personnelle avec le Père. Créé créateur à l'image et à la ressemblance de Dieu, l'homme dispose d'un champ de décision et d'action indéfini, où l'agir divin n'écrase pas son agir et où le vouloir divin n'est pas le destin de son vouloir. C'est là qu'en verticale alliance l'homme est responsable de promotion d'humanité. C'est en ce champ et non pas dans la fuite que se font les semailles et les moissons pour la vie éternelle.

La joie de Dieu surabonde dans l'engendrement. Il trouve ses délices dans le débordement de la famille trinitaire. Aussi l'homme est-il appelé fils de Dieu. Fils non par nature mais par alliance et par grâce. Dans l'Esprit. Avec le Fils unique, par Lui et en Lui.

Lorsque, en Christ, par le mystère de l'Incarnation, le Fils de Dieu s'identifie aussi absolument avec le Fils de l'Homme, la condition humaine connaît sa radicale mutation. En rupture avec sa ‘naturelle’ paganité, en rupture avec toute possible compréhension, s'ouvre, la condition nouvelle des enfants du Royaume.

Miracle d'Agapè ! Transfiguration de toute la réalité humaine et transmutation de toutes les valeurs. Le Fils de Dieu, en s'incarnant, se livre à l' ‘impure’ prolifération charnelle, et du coup la revêt de la gloire divine. Le Verbe, en s'incarnant, se compromet avec la parole des hommes, et par là lui permet de n'être pas indigne du mystère de Dieu.

Jésus, devenu en tout semblable à l'homme, excepté le péché, manifeste corporellement la miséricorde de Dieu.

Le Fils de l'Homme, en son incarnation, confond la ‘sagesse’ par la folie de la croix. Le mal, non plus évacué par négation, non plus contourné par fuite, non plus occulté par illumination, mais assumé dans toute l'épaisseur de son scandale. Car Dieu ne joue pas avec le mal. La gravité du mal l'affecte infiniment.

Ce mal qui n'est pas d'abord éparpillement de multiplicité, ni complication de matière, ni défectuosité de construction, ni confusion ontologique, ni défaillance mécanique, ni fatalité cosmique, mais, en ses ultimes profondeurs, refus de l'Amour, ce mal ne peut mourir que crucifié avec Agapè.


C’est l’expérience et la certitude fondamentale de Saint Augustin. “Toi, tu es avec moi avant même que je ne suis avec toi.” Déjà, je n’existe que dans l’englobant divin. Déjà, Sa présence précède la rencontre. Avant de pouvoir comprendre, déjà tu es compris... Déjà, ta recherche est prière. Déjà, Dieu jubile en toi avant même que tu ne puisses jubiler.

Cher enfant, c’est en ce Dieu inconnu qu’il faut mettre ton repos sans chercher ni délectation ni illumination. Fais comme le chien qui vient de trouver de la bonne viande; il n’ose pas y toucher et s’enfuit, car c’est ainsi qu’il y a été habitué à force de coups. Plus tard tu goûteras cette joie, mon enfant. Pour l’instant tiens-toi à ce pur néant que tu es réellement. S’il y a là quelque chose à prendre, c’est à Lui et non pas à toi. (54)

Tiens-toi à ton Dieu caché et inconnu et considère que tu n’es pas homme à connaître de quelque façon le Dieu grand, inconnu et caché. Reste dans la quiétude et le repos et non pas dans l’illumination et l’émotion. (54)