I/6
Ton néant
Précipite-toi
avec ton néant dans l’abîme de Dieu. C’est à travers ton
non-être que tu t’accomplis dans la plénitude de l’Etre.
La
majesté de Dieu n’opère nulle part plus fructueusement et plus
divinement que dans le plus profond anéantissement de l’homme.
(52)
Non, mon cher enfant, ne bâtis
sur rien que sur ton propre néant et précipite-toi avec ce néant
dans l’abîme de la volonté divine. (42)
De
goûter à cet amour tout intérieur, fait que l’homme se plonge
dans sa petitesse et son propre néant. Car plus la grandeur de Dieu
brille clairement et nettement en lui, plus il prend conscience de sa
petitesse et de son néant. (52)
Non
sum
Nous
lisons dans l’évangile de saint Luc qu’un homme riche, un
pharisien, avait invité chez lui notre bien-aimé Seigneur Jésus
Christ. C’était une bien grande œuvre que de nourrir le Christ
avec tous ses disciples. Et il y avait du monde ! Cet homme
avait fort bonne intention, mais il lui manquait ce noble ‘Non
sum’. Et voici qu’arriva une pécheresse; elle se jeta par terre
et dit en son fond ‘Non sum’. En raison de cela, elle a été
élevée au-dessus de tous les cieux et placée plus haut que plus
d’un chœur d’anges. Cette femme se prosterna bien bas aux pieds
de notre bien-aimé Seigneur Jésus Christ et, de tout son cœur,
elle dit: ‘Non sum’. De ce fond surgit et grandit un éternel et
durable ‘Ego sum’. Notre bien-aimé Seigneur Jésus Christ lui
accorda tout ce qu’elle désira. (83)
Mes
enfants, le grain de blé doit nécessairement mourir si l’on veut
qu’il porte des fruits. Qu’il meure et il portera des fruits
nombreux et abondants. Mes enfants, il faut qu’il y ait ici mort,
décomposition, anéantissement. Il faut qu’il y ait "Non
sum". En vérité, par Dieu qui est la vérité, cela ne se
réalise point par des souhaits, par des vœux, par des prières,
non, mes enfants, cela doit se conquérir de haute lutte. (83)
Or
donc, les messagers demandèrent à Jean qui il était. Que répondit
le prince céleste, l’étoile du matin, l’archange ? Jean
répondit: ‘Non sum’. Il confessa et ne nia point: ‘Non sum’.
C’est le contraire des hommes qui sont tellement enclins à renier
une telle dénomination. Ne font-ils pas tous leurs efforts pour
esquiver ou occulter ce ‘Non sum’ ? Tous, en effet,
voudraient être ou paraître quelque chose, que ce soit dans le
domaine de l’esprit ou de la nature. (83)
Bien
chers enfants, celui qui parviendrait à descendre dans son fond pour
y reconnaître son propre néant, celui-là serait parvenu sur le
chemin le plus direct, le plus court, le plus rapide, le plus sûr,
menant à la vérité la plus haute et la plus profonde qu’on
puisse atteindre en ce monde. Pour cela personne n’est trop vieux,
ni trop faible, ni trop inexpérimenté, ni trop jeune, ni trop
pauvre, ni trop riche. Ce chemin c’est: ‘Non sum’, Je ne suis
pas. Ah ! quel ‘être’ ineffable n’y a-t-il pas dans ce
‘non-être’ du ‘Non sum’ ! Hélas ! regardez où
vous voulez, personne ne veut marcher sur ce chemin. Que Dieu me
bénisse ! mais voilà, nous sommes, nous voulons et nous
voudrions toujours ‘être’, l’un plus que l’autre. Cela
emprisonne et entrave tous les hommes. Personne ne veut se renoncer.
(83)
Couvents
et ermitages sont pleins de cet esprit qui pousse à toujours vouloir
être et paraître quelque chose. (83)
Au
ciel Lucifer se dressa en voulant être quelque chose. Cela le
précipita au fond des abîmes, dans le gouffre d’un néant pire
que tout néant. Ce désir entraîna nos premiers parents et les
chassa du délicieux paradis, ce qui nous a tous plongés dans la
détresse et la peine. C’est de là que proviennent tous les sujets
de plaintes et de lamentations. C’est cela qui fait que nous nous
trouvons sans Dieu, sans grâce, sans amour, dépourvus et dénués
de toutes vertus. C’est à cause de cela que nous ne trouvons de
joie, ni en nous, ni hors de nous. C’est pour cette seule raison
que nous sommes défaillants vis-à-vis de Dieu et des hommes. Tout
cela provient uniquement de ce que nous voulons ‘être’.
(83)
Veux-tu
que Dieu parle ? Commence par faire silence.
Dum
medium silentium fieret... “Alors que l’on était en plein
silence, que toutes choses étaient dans le plus grand calme et que
la nuit était au milieu de son cours, c’est alors, Seigneur, que
de ton trône royal descendit la parole toute-puissante”. La Parole
éternelle sortant du cœur de son Père. C’est au milieu de ce
silence, au moment même où toutes les choses se taisent
profondément et où le vrai silence règne, c’est alors qu’on
entend en vérité cette Parole. Car si tu veux que Dieu parle, il
faut te taire. Dieu doit-il entrer, toutes choses doivent sortir.
(1)
Si l’homme préparait
ainsi la place, s’il préparait son fond, il n’y a aucun doute
que Dieu serait obligé de le remplir. Complétement. Sinon le ciel
se romprait plutôt pour remplir le vide. Mais Dieu peut encore
beaucoup moins laisser les choses vides. Ce serait contraire à sa
nature et contraire à sa justice. C’est pourquoi tu dois te taire.
Alors la Parole de cette naissance pourra être prononcée en toi et
tu pourras l’entendre. Mais sois bien sûr que si tu veux parler,
lui doit se taire. On ne peut mieux servir la Parole qu’en se
taisant et en écoutant. Si donc tu sors complétement de toi-même,
Dieu entrera tout entier. Autant tu sors, autant il entre. Ni plus ni
moins. (1)
Ah,
mes enfants, c’est une misère qu’il y en ait si peu à vouloir
suivre ce sage et bon conseiller, ou consentir à l’entendre. Il y
en a tant qui s’en tiennent à leurs propres résolutions, aux
manières de faire qu’ils se sont choisies, à des œuvres aveugles
et sensibles, à ce qui leur plaît. On empêche ainsi l’aimable
action intérieure du saint Esprit, en sorte que l’on n’entend
pas et qu’on ne comprend pas son langage et que l’on ne donne ni
lieu ni espace à son œuvre adorable. Pourquoi ? Est-il
nécessaire de le redire ? Pour entendre sa parole on ne peut
rien faire de mieux que de se tenir dans le calme, écouter et se
taire. Veux-tu que Dieu parle ? Tout doit se taire.
(45)
Le
‘cœur’ devient alors plus expert en silence qu'en parole. Riche
de l'infinie Distance, ce silence est lourd d'une certitude
incroyablement forte. Lui, tout pauvre homme qu'il soit par ailleurs,
porte en soi ce qui est plus fort que tout. Dut-il en témoigner
contre tous, lui seul, unique, monos, monachos.
Ton silence
recouvre alors celui de Dieu. Comme Elie à l’Horeb.
Et
voici que Yahvé passa.
Il y eut un grand ouragan,
mais Yahvé
n’était pas dans l’ouragan.
Et après l’ouragan, un
tremblement de terre,
mais Yahvé n’était pas dans le
tremblement de terre.
Et après le tremblement de terre, un
feu,
mais Yahvé n’était pas dans le feu.
Et après le
feu,
le bruit d’une brise légère.
(I
Rois 19,11-12).
A
ce monde, le nôtre, qui a presque tout et qui se découvre n'avoir
rien, ne faudrait-il pas retrouver ce presque rien pour que tout lui
soit donné ?
Faire le vide
Le
saint Esprit fait deux choses en l’homme. Premièrement, il le
vide. Deuxièmement, il remplit ce vide autant et dans la mesure où
il en trouve. (25)
Faire
le vide est la première et la plus importante préparation pour
recevoir le saint Esprit. Dans l’exacte mesure où le vide est fait
en l’homme, dans cette même mesure et davantage encore il devient
capable de recevoir le saint Esprit. Lorsqu’on veut remplir un
tonneau, il faut d’abord enlever ce qu’il contient. Si l’on
veut y mettre du vin il faut enlever l’eau, car deux choses
matérielles ne peuvent pas occuper le même lieu. Si donc le vin
doit entrer, il faut d’abord que l’eau sorte car ce sont choses
contraires. Pour que Dieu entre, il faut nécessairement mettre la
créature dehors. (25)
Faire
le vide... Sa nécessité s’impose à la mesure de l’énormité
de la masse des encombrements. Et Tauler d’insister à temps et à
contre-temps sur cette immense tâche ‘purgative’. Cela va à
l’encontre de notre impératif catégorique le plus fondamental qui
consiste à combler les vides et à faire le plein. Hantés par le
manque, nous pensons spontanément progrès par construction et par
accumulation. C’est dans leur contraire, dans la déconstruction et
dans le dépouillement, que Tauler voit l’essentiel de notre tâche
d’homme.
La descente mystique est Exode. Tu n’accèdes à
la Terre promise qu’à travers une crucifiante libération. Que
l’homme doive ainsi se rompre lui-même pour accéder vraiment à
soi, qu’il ne s’appartienne pas de part en part, qu’il ne soit
essentiellement qu’à travers la transcendance d’une verticalité
infinie, que l’homme, pour reprendre l’expression de Pascal,
“passe l’homme infiniment”, est incontestablement l’affirmation
la plus scandaleuse pour notre modernité. Tous nos réflexes
d’abondance crient leur horreur de ce vide-là. Mais quand on a
perdu l’Alliance, il faut bien couvrir sa nudité avec des
expédients de fortune. Symptomatique de notre misère, la tendance
de questionner à partir de nos trous à boucher là où Tauler,
partant de la surabondance de Dieu en nous, voit des encombrements à
éliminer.
Vider... Ce vide n’est pas phobie de l’impur ni
fuite du monde. Il n’est pas négativiste manie d’hygiène
spirituelle. Il n’est pas suprême raffinement esthé-tique de
total dépouillement des formes. Il n’est pas nihiliste ivresse
d’absolu. Il n’est pas vertige mystique. Il est simplement pour
accueillir l’Autre qui vient. Et le laisser faire.
Comme la
flèche dans une chair saine, bien des choses peuvent ne pas être à
leur place en toi. Sous peine de gangrène. Tous ces corps
étrangers... Tout ce qui est contre nature, contre ta vraie nature.
Bref, tout ce qui n’est pas Dieu en toi. Ta plénitude ne t’advient
qu’en proportion de ton vide. Il faut abandonner ton déploiement
dans les grandes largeurs faciles de la multiplicité mondaine. Il
faut renoncer à tes euphories unidimensionnelles et à tes
divertissements dans l’opulence de surface. Il te faut quitter tes
crispations possessives et dominatrices. Exercice toujours périlleux
puisqu’en te vidant tu risques de rester plein encore de ton vide.
Il faut abandonner ton abandon lui-même ! Impossible ? A
moins que de laisser Dieu préparer lui-même ton fond.
Autant
l’homme sort de lui-même autant Dieu y entre en vérité.
(9)
C’est
dans ce vide seulement que le saint Esprit est donné. Et il le
remplit tout entier. (25)
Tout
ce qui te reste à faire c’est de le laisser accomplir son œuvre
en toi et que tu ne lui suscites aucun embarras. Alors il te remplira
pleinement. (25)
Cette
première préparation terminée, le saint Esprit fait aussitôt sa
seconde œuvre dans l’homme. Il remplit pleinement toute la
réceptivité de cet homme. Plus tu auras été vidé en vérité
plus aussi tu recevras. Autant ce qui vient de toi diminue, autant ce
qui vient de lui augmente. (25)
Que
ton ’gemut’ soit debout et tendu vers Dieu. Vis toujours face à
Dieu. En vérité, si tu veux avoir le Créateur, il te faut te
priver des créatures. Il ne saurait en être autrement. Plus ton âme
sera dépouillée et vide, et moins il y restera de créatures, plus
aussi elle aura Dieu. C’est un marché à conditions égales.
(78)
Autant on
meurt, autant on revit. Veux-tu que Dieu parle vraiment ? Toutes
les puissances doivent se taire. Il ne s’agit plus ici de faire,
mais de défaire. Pour que la nourriture soit changée en la nature
de l’homme, elle doit avant tout se décomposer, devenir
complétement autre et dissemblable d’elle-même. Ici, le plus
grand dommage vient de ce que la raison
veut y mettre du sien... (31)
Il
lui arrive alors exactement ce qui est arrivé à Elie lorsqu’il se
tenait à l’entrée de la caverne, c’est-à-dire dans son humaine
faiblesse, à la porte de la présence de Dieu. Elie tira son manteau
sur ses yeux: cela veut dire que l’esprit est détaché de sa
propre connaissance et de son opération propre, si bien que Dieu
doit tout opérer en lui, connaître en lui, aimer en lui. Car en
aimant de cet amour fort, l’esprit s’est détaché de lui-même
pour se plonger dans le Bien-Aimé en qui il s’est perdu, comme la
goutte d’eau dans la mer profonde. Il lui est beaucoup plus uni que
l’air n’est uni à la clarté du soleil
lorsqu’il brille en plein midi. Ce qui se passe alors, il vaut
mieux le sentir que d’en parler.
(52)
Chère enfant, cherche donc tout
d’abord le royaume de Dieu, c’est-à-dire Dieu purement et
simplement et rien d’autre. Quand tout attachement aura été
rejeté, la volonté de Dieu se fera sur la terre comme au ciel.
(62)
Eût-on
même accompli toutes les bonnes œuvres que les hommes aient jamais
faites, il faut en être dépouillé et vidé dans le fond et se
comporter comme quelqu’un qui n’aurait jamais fait une bonne
œuvre... (13)
Sachez
qu’un homme vraiment bon n’estime jamais s’être élevé
au-dessus de n’importe quoi, si petit ou si insignifiant que ce
soit, du moment que c’est bon. Même lorsqu’il a dépassé les
formes inférieures de la piété, il continue de les aimer et de les
estimer autant que jamais. Il pense être resté en-dessous de tout
et ne s’être élevé au-dessus de rien. (51)
C’est
dans les facultés supérieures qu’interviennent la foi,
l’espérance et la charité. Voici donc la foi: elle ravit et prend
à la raison ce que celle-ci avait acquis de science et la rend
aveugle. Si bien qu’elle doit renoncer à sa science. La faculté
rationnelle doit donc s’éclipser. Vient ensuite l’espérance et
elle nous enlève la sécurité et l’affect de possession. Vient
enfin la charité et elle dépouille la volonté de tout égoïsme et
de tout esprit de propriété. (64)
Voilà
les pauvres en esprit qui se sont reniés eux-mêmes et ont renié
leur intérêt propre, qui suivent Dieu partout où il les veut, soit
au repos, soit à l’action. (70)
Il
fallait que le Christ souffrît pour entrer ainsi dans sa gloire.
Laisse tomber ce qui, dans ton intérieur, se présente plein
d’illumination ou de jouissance. Ne te laisse pas dominer par ces
impressions. N’examine pas de quelle nature elles sont. Mais
précipite-toi dans ton néant. Accepte ton non-être. Appuie-toi
là-dessus et sur rien d’autre. Notre Seigneur a dit: "Celui
qui veut venir après moi, qu’il prenne sa croix et qu’il me
suive ! " Ce n’est pas dans l’euphorie, c’est avec la
croix qu’on suit Dieu. (59)
Où
mène-t-il ce vide ?
Maintenant
où aboutissent et où habitent les hommes auxquels cette
inexprimable joie et cette merveille ont été présentées et
découvertes ? Ces hommes se plongent d’inexprimable façon
dans leur insondable néant. Ils s’y plongent de telle manière
que, s’il était possible, ils voudraient être réduits cent fois
à rien, pour la louange de Dieu. Ce serait leur joie de descendre
dans le non-être, face à l’Etre qui dépasse tout être, et
s’abîmer devant sa grande majesté par amour pour lui. Devant
cette majesté ils voudraient s’enfoncer encore, avec joie, jusque
dans les dernières profondeurs. Car plus ils reconnaissent cette
majesté, plus ils découvrent leur petitesse et leur néant.
(56)
Que reste-t-il à
l’homme dans cet état ? Rien qu’un insondable
anéantissement de lui-même et un plein reniement de toute propriété
propre, par rapport à sa volonté, à son ‘gemut’, à ses façons
d’être et d’agir, à sa vie. Car en se perdant ici l’homme
s’enfonce dans les plus grandes profondeurs. S’il pouvait
descendre plus profondément encore, en sorte que par amour et par
humilité il devînt néant, il le ferait avec empressement
(52)
Le véritable vide de
soi vient se perdre dans l’abîme intérieur de Dieu. Mes enfants,
là on se quitte tout entier dans une vraie et totale perte de
soi-même. Abyssus abyssum invocat. L’abîme appelle l’abîme. La
profondeur de l’abîme que tu es en tant que créature attire
l’Abîme béant du Créateur. Alors l’un se perd dans l’autre
et il n’y a plus qu’un seul un. Un néant dans un autre Néant.
(51)
Avec
la rapidité d’un éclair, tourne-toi vers l’intérieur,
mobilisant tout ton ’gemut’. Si l’Innommé se présente dans
l’âme, tout ce qui a un nom dans l’Innommé, en Dieu, se
présente avec lui. Car en cet Innommé est inclu tout ce qui a un
nom. (74)
Kénose
Il
y a un lien très fort entre mystique chrétienne et Kénose.
Celle-ci signifie la ‘descente’ comme dynamique fondamentale
d’une ‘montée’. Peut-il en être autrement face au mystère du
Christ qui s’abîme dans la mort avant de ressusciter ?
Le
mystère de la Kénose est identiquement le mystère d’Agapè.
Agapè te fait mourir avec le Christ. Agapè te fait ressusciter avec
lui. L’expérience mystique est communion à ce mystère dans
l’extrême profondeur de toi-même.
La mystique de Tauler,
nous l’avons vu, est mystique de l’abyssal. Sous le signe de la
béance. Laisse-toi tomber... Tu ne tombes jamais dans le néant
absolu. Dans l’infini de la béance, il y a une présence que tu
peux expérimenter. Tu ne trouves pas Dieu à travers tes plénitudes.
Tu trouves Dieu à travers ton néant.
Tu ne peux pas tomber
plus bas que Dieu. Tu tombes en Agapè. Tu tombes en Dieu. Cette
chute et cette descente ne sont pas pour un nirvana mais pour une
dramatique participation au mystère du Christ crucifié. Notre Dieu
qui s’identifie à Agapè ne peut pas ne pas descendre. Il descend
même absolument en Jésus. Eros
monte. Eros ne peut que vouloir monter. Du terrestre
vers le céleste. Du malheur vers la béatitude. De l’impur vers le
pur. Du multiple vers l’un... Eros veut se
sauver à tout prix. Agapè,
par contre, descend. Agapè veut tout
sauver dût-il se perdre. Agapè embrasse le mal et
traverse toute l’étendue de la négativité pour en faire un
espace de grâce.
Dès lors il ne peut exister de mystique
chrétienne qui
n’embrasse la croix pour mourir en Christ. Le grand discernement,
pour Tauler, s’opère par la Croix, crise et critère d’une
authentique mystique chrétienne. En solidarité mystique avec le
Christ, à travers son mystère douloureux et glorieux, s’ouvre la
voie divine par excellence, la voie de la kénose.
Cette scandaleuse Croix est à la démesure de l’impossible de
l’amour.
Même pour Dieu le mystère douloureux semble être
la seule possibilité de faire être Agapè. C’est la dérisoire
faiblesse de l’Agneau immolé qui
porte tout le péché du monde. Et en même temps il apporte, Agneau
pascal, toute sa
possible résurrection. Cet Agneau sur lequel pointe le doigt de Jean
le Baptiste gravé sur la pierre tombale qui nous reste de
Tauler.
Ce mystère de la kénose est infiniment scandaleux.
Et pourtant, c’est lui qui est l’ultime critère absolu de la
vérité de notre condition. Descendre... Se perdre... Mourir...
S’anéantir... Au fond de l’anéantissement s’opère un
mystérieux renversement.
Tu
ne trouves pas Dieu à travers tes plénitudes
Tu trouves Dieu à
travers ton néant
C’est
comme un leitmotiv chez Tauler. Il est impossible de se perdre en
Dieu sans opérer d’abord un radical désencombrement du gemut.
Jusqu’aux abords de la néantisation. Une secrète loi, profonde
dialectique du renversement des contraires, régit la vie
spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant, plus tu atteins
ce point de rupture où tu bascules dans l’absolu de l’être.
Deviens rien et tu deviens tout. Vide-toi et la plénitude te sera
donnée par surcroît.
C’est
comme un leitmotiv chez notre mystique. Il est impossible de se
perdre en Dieu sans opérer d’abord un radical désencombrement du
‘gemut’. Jusqu’aux abords de la néantisation.
L’homme
s’abîme dans son insondable néant. Alors le néant créé s’abîme
dans le néant incréé... L’abîme créé appelle en soi l’abîme
incréé, et les deux abîmes ne font plus qu’une seule unité, un
pur être divin. (41)
Une secrète
loi, profonde dialectique du renversement des contraires, régit la
vie spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant, plus tu
atteins ce point de rupture où tu bascules dans l’absolu de
l’être. Deviens rien et tu deviens tout. Vide-toi et la plénitude
te sera donnée par surcroît.
Ce vide n’est pas phobie de
l’impur ni fuite du monde. Il est simplement pour ‘revenir à son
origine’ et communier à l’absolu d’Agapè.
Ce n’est
que dans la traversée de la différence que homo viator s’accomplit
ultimement. La vie dans l’Esprit est Exode. Elle s’identifie
mystiquement à la grande aventure historique du Peuple de
l’Alliance. La vie dans l’Esprit est Pâque. Elle coïncide
mystiquement avec la mort du Christ et sa résurrection. C’est au
creux de son extrême ‘différence’ que l’homme se trouve en
parfaite ‘convenance’.
L’irruption de Dieu dans une
existence humaine ne se fait donc pas sans rupture ni violence. Loin
d’être progressif apaisement la vie mystique est montée
croissante d’une extrême tension. L’homme se voit parfois traqué
comme une bête, pourchassé au-delà de ses forces. On va de
bouleversement en bouleversement. Est-ce pour rien ?
C’est
ici que naît la grâce. C’est dans ce fond que la semence est
jetée. “Transite ad me...” Venez à moi et soyez rassasiés de
ma naissance. Quand un homme oriente toute la pratique de sa vie
extérieure et intérieure vers le parfait abandon, il se peut que la
naissance se fasse en lui, si par ailleurs il a bien suivi ce chemin.
(63)
Mes
chers enfants, en cet abandon total il peut cependant bien encore
arriver qu’il vous échappe une parole vraiment dure. Ne t’en
effraie pas. Dieu l’a permis pour ton plus grand bien, afin que tu
t’enfonces davantage dans ton néant. De même, il peut bien se
présenter aussi quelque mouvement de colère. Tout cela c’est pour
t’amener à un plus complet reniement de toi-même. Tout est là:
se plonger sans mesure dans un néant sans fond. (64)