II/1
A la verticale
Tu
es appelé à la verticale parce que déjà la structure fondamentale
de ton être est verticale.
L’homme
trinitaire
L’homme
est à la fois un et trine. Dans une perspective
authentiquement judéo-chrétienne, l’homme, pour Tauler, est
fondamentalement un. Toutes les composantes de son être, aussi bien
matérielles que spirituelles, aussi bien animales que divines,
forment l’unité substantielle de la personne. Cette unité
substantielle, cependant, n’a réellement de sens que dans l’unité
d’une visée. Ce qui importe au mystique, c’est la personne dans
son intention foncière, dans son orientation essentielle, dans
l’unité de son projet.
Cette fondamentale unité noue une
trinité. Etagés sur la verticale, de l’extérieur vers
l’intérieur, de la superficie vers la profondeur, se superposent
trois niveaux d’humanité. Il s’agit moins de stratifications de
substance que d’instances où s’actue le projet d’humanité. A
chacun de ces niveaux règnent des facultés particulières et
s’origine un vouloir spécifique.
L’âme
a trois nobles puissances qui en font véritablement une image de la
sainte Trinité: la mémoire, l’intelligence et la volonté libre.
Grâce à ces puissances l’âme est capable de saisir Dieu et d’en
être impressionnée de telle sorte qu’elle peut recevoir tout ce
que Dieu est, possède et peut donner. C’est ainsi qu’elle
regarde déjà dans l’éternité. (1)
L’homme
est vraiment comme s’il était trois hommes: un homme animal, en
tant qu’il vit selon les sens; un homme raisonnable; et enfin un
homme supérieur, l’homme déiforme, l’homme fait à l’image de
Dieu. C’est dans cet homme supérieur et intérieur que l’homme
doit se recueillir. C’est avec lui qu’il doit se mettre en face
de l’abîme divin, sortir de lui-même et se livrer prisonnier,
avec tout ce qu’il a, à Dieu. Quant aux deux hommes en-dessous, il
doit les dépasser et les dominer. (59)
L’homme
est comme s’il était trois hommes. Il y a l’homme extérieur: il
faut le contraindre tant qu’on peut à s’abandonner et il faut le
tirer plus avant dans le second homme qui est intérieur et qui est
l’homme raisonnable. Cela veut dire que l’homme extérieur ne
doit pas s’agiter et courir au dehors si ce n’est d’après les
instructions de l’homme de raison et non pas selon son animalité.
Une fois que l’autre homme, l’homme de raison, est arrivé au
parfait et pur abandon, sans possessivité aucune, il se tient en son
pur néant, laisse Dieu être maître, et se soumet à Lui. Alors le
troisième homme se dresse de toute sa hauteur, ne connaît plus
d’empêchement, et peut revenir à son origine, à son état
d’avant sa création, qui a été le sien de toute éternité. Il
se tient là sans le secours d’images ou de formes particulières,
dans une parfaite transparence. Là, "Dieu lui donne selon la
richesse de sa grâce." (63)
On
peut dire, en effet, de l’homme qu’il est composé de trois
hommes qui ne font cependant qu’un seul. Le premier est l’homme
extérieur, animal et sensible. Le second est l’homme raisonnable
avec ses facultés raisonnables. Le troisième est le ‘gemut’, la
partie supérieure de l’âme. Tout cela réuni ne fait qu’un seul
homme. De même il y a diversité dans la volonté, chacun de ces
trois hommes voulant à sa façon. (53)
Il
y a dans l'âme un abîme mystérieux qui n'a rien à voir avec le
temps ni avec rien du monde d'ici-bas, et qui est de beaucoup
supérieur à cette partie de l'âme dont le corps reçoit vie et
mouvement. C'est ici, dans ce noble et délicieux abîme, dans ce
royaume mystérieux, que s'infuse la douceur dont nous avons parlé.
C'est ici qu'est éternellement sa place. Ici l'homme n'est plus
troublé par rien. Il est recueilli et calme et véritablement
lui-même, toujours plus détaché, intériorisé, élevé dans une
plus grande pureté et une plus grande passivité, toujours plus
abandonné en toutes choses. Car Dieu lui-même est venu s'établir
dans ce noble royaume. C'est là qu'il opère. C'est là qu'il
habite. C'est là qu'il règne. (24)
L’image
de Dieu dans le fond de l’âme
Mes
enfants, c’est ici le fond dans lequel gît la véritable image de
la sainte Trinité. Et ce fond est si noble qu’on ne peut lui
donner aucun nom propre. Parfois on le nomme l’ ‘assise’ et
parfois la ‘cime’ de l’âme. Mais il n’est pas plus possible
de lui donner un nom qu’il n’est possible de donner un nom à
Dieu. Et celui qui pourrait voir comme Dieu habite dans ce fond
serait bien heureux de cette vision. La proximité et la parenté
qu’il y a dans ce fond entre l’âme et Dieu sont si ineffablement
grandes, qu’on n’ose et qu’on ne peut en parler beaucoup.
(70)
Là,
au plus intime de nous-mêmes, il nous a donné une grande parenté
avec lui, cette noble étincelle divine qui nous est plus intérieure
et plus intime que nous ne le sommes à nous-mêmes et qui nous est
cependant bien étrangère à cause de notre orgueil.
(35)
L’image de la Trinité réside
dans le plus intime, au plus secret, dans le tréfonds de l’âme,
là où, dans ce fond, elle a Dieu essentiellement, réellement et
substantiellement. C’est là que Dieu agit; c’est là qu’il
épanouit son être; c’est là qu’il jouit de lui-même. On ne
peut pas plus séparer Dieu de ce fond qu’on ne peut le séparer de
lui-même. Cela vient de son éternelle ordonnance. Il en a ainsi
décidé; il ne veut donc ni ne peut s’en séparer. C’est ainsi
que ce fond possède par grâce au plus profond de lui-même tout ce
que Dieu a par nature. (29)
Le
fond sans fond
La
plus profonde profondeur humaine est béante sur un abîme
insondable. Ici il est à craindre que nos évidences contemporaines
ne suivent plus.
L’intérieur
a cent mille fois plus d’étendue, de largeur, de profondeur et de
longueur que l’extérieur. (63)
Mes
enfants, ce fond est connu de peu de gens. Comptez qu’il n’y a
peut-être pas trois personnes ici que cela concerne. Cela ne se
trouve ni dans la pensée ni dans la raison.
(51)
Dans
ce désert il y a une telle sauvagerie qu’aucune pensée ne peut
jamais y entrer. Non, non, de toutes les spéculations rationnelles
jamais surgies du cerveau humain au sujet de la sainte Trinité –
et combien certains en sont préoccupés ! – aucune ne peut
entrer ici, non, aucune.
(44)
On
s’engouffre dans un abîme. Un fond sans fond. Et dans cet
abîme est l’habitation propre de Dieu.
Cette
connaissance est tout d’abord voilée.
Les facultés ne peuvent
pas atteindre ce fond.
L’étendue qui se présente dans le
fond
n’a pas d’image qui la représente,
pas de forme, pas
de modalité déterminée.
On n’y distingue pas un ‘ici’ et
un ‘là’.
C’est un abîme insondable
en suspension
en lui-même.
Sans fond.
On dirait des eaux qui
bouillonnent en écumant.
Tantôt elles s’engouffrent dans un
abîme
et il semble qu’il n’y ait absolument plus d’eau.
Le
moment d’après,
elles surgissent de nouveau en tumulte,
comme
si elles allaient tout engloutir.
On s’engouffre dans un
abîme.
Et dans cet abîme est l’habitation propre de Dieu.
Beaucoup plus que dans le ciel ou en toute créature.
Celui
qui pourrait y parvenir y trouverait vraiment Dieu
et se
trouverait lui-même en Dieu simplement.
Car Dieu ne quitte
jamais ce fond.
Dieu lui serait présent.
C’est ici
qu’on prend sensiblement conscience de l’éternité
et qu’on
s’y délecte.
Il n’y a là ni passé ni futur.
Dans
ce fond aucune lumière créée ne peut pénétrer ni briller.
C’est
exclusivement l’habitation et la place de Dieu. (44)
Dieu
habite ce fin fond
Cette
Trinité nous devons la voir en nous-mêmes. Il s'agit de nous rendre
compte comment nous sommes vraiment faits à son image. Car on trouve
dans l'âme, en son état naturel, la propre image de Dieu.
(29)
L'homme
noble, l'homme intérieur, est sorti du noble fond de la divinité.
Il est formé, noble et pur, à l'image de Dieu. En retour, il est
invité, appelé, attiré dans ce fond de Dieu afin d'y avoir part à
tout le bien qui se trouve, par nature, dans ce délicieux et noble
abîme et que l'homme, par grâce, peut acquérir. Comment Dieu
s'est-il établi dans le fond intime de l'âme ? Comment y
demeure-t-il caché et voilé ? Bienheureux serait, à n'en pas
douter, celui qui pourrait découvrir, reconnaître et contempler ce
mystère. Quoique l'homme ait détourné son visage de cette
béatitude et qu'il s'égare bien loin d'elle, pour elle, cependant,
il porte en soi-même un éternel attrait, une inclination telle que,
même voulant s'en distraire, il ne trouve aucun repos. Car toutes
les autres choses en-dehors de celle-là ne peuvent pas lui apporter
pleine satisfaction. Ce bien divin l'attire vers son repos, même à
son insu. Car il est la fin de l'homme. Toutes choses ne trouvent
leur repos que dans leur milieu naturel: la pierre sur la terre, le
feu dans l'air et l'âme en Dieu. (6)
Le
Verbe parle sans cesse en l’homme. Mais l’homme n’entend rien
de tout cela à cause de la grande surdité dont il est atteint. A
qui la faute ? Je vais vous le dire. Il est tombé dans les
oreilles de l’homme je ne sais quoi qui les lui a bouchées et qui
l’empêche d’entendre l’aimable Verbe. Du coup tout son être a
été atteint si bien qu’il en est aussi devenu muet. Il en est
arrivé à ne plus se connaître lui-même; s’il voulait parler de
son intérieur, il ne le pourrait pas, ne sachant pas où il en est
et ne connaissant plus son véritable être. Voici la cause. L’Ennemi
est venu lui chuchoter à l’oreille et l’homme l’a écouté.
C’est de cela qu’il est devenu sourd et muet. Qu’est-ce donc
que ce nuisible chuchotement de l’Ennemi ? C’est tout le
désordre qu’il fait miroiter en toi et qu’il te persuade
d’accepter.
(49)
Les
citernes
Hélas !
Nombreux sont ceux qui délaissent la fontaine d’eau vive pour
s’en tenir à leurs citernes où fermente une telle corruption
que Dieu n’a plus aucune envie de venir.
Tout
leur vient du dehors, par l’oreille ou par les autres sens, sous
forme d’images. Mais à l’intérieur, dans le fond, où cela
devrait sourdre et jaillir, là, il n’y a rien. Rien de rien.
(18)
Tant
qu’ils demeureront dans les citernes qu’ils se sont creusées
eux-mêmes, ils délaisseront la fontaine d’eau vive. (18)
Ils
s’en tiennent à leurs citernes qu’ils se sont creusées à
eux-mêmes. Ils n’ont pas le goût de Dieu. Aussi ne boivent-ils
pas à la source vive. (18)
Que
pensez-vous de ce qu’il en adviendra au temps où se lèveront les
grands vents impétueux, lorsque toutes choses se renverseront les
unes sur les autres, lorsqu’arriveront les calamités pleines
d’effroi et d’angoisse ? Alors on verra une incroyable
détresse ! Chez tous ceux qui, à présent, sont de belle
apparence avec leur grand nom et leur grande intelligence, avec leur
grande et subtile éloquence, avec leur faux air de sainteté, ceux
en qui il n’y a pas de vrai fond vivant puisque tout y est
rapporté. (18)
Ce
qui a été apporté dans ces citernes se corrompt, se met à sentir
mauvais et se dessèche. Voilà ce qu’il en est de ces pratiques
personnelles et sensibles. Et il ne reste alors, dans le fond,
qu’orgueil, esprit propre, opiniâtreté, dureté de jugement, de
parole ou de conduite, blâme du prochain... (18)
Allons
donc ! Vraies citernes que vous êtes ! La fontaine d’eau
vive aurait-elle jailli en vous, jamais on n’aurait trouvé chez
vous une telle acception de personnes mais toujours une charité
égale, vraie, divine, jaillissant du fond. Il n’y aurait alors ni
mépris, ni blâme, ni sévérité de jugement, ni dureté de cœur.
Toute cette corruption fermente dans les citernes. (18)
Ce
fond intérieur reste nécessairement caché à ceux qui, avec leurs
activités, demeurent complétement dans l’homme extérieur et
sensible. Un tel homme est trop rustaud et trop grossier pour ce
noble et insondable fond. Il y a en effet beaucoup d’hommes qui se
croient tout près de ce sommet et qui n’ont jamais connu le
moindre degré de leur homme intérieur. Et quand Dieu veut attirer
ces hommes dans l’homme intérieur et leur montrer le chemin de
l’abandon et de la transparence, ils repoussent Dieu tout comme si
c’était le diable, de toutes leurs forces, et ils s’en tiennent
à leur chose, à ce qui leur convient, à leur manque d’abandon.
Ils se comportent comme le mauvais mildiou gâtant les fruits. Ils
corrompent tout le fruit qui devrait naître. Si haut que tu sois
arrivé, si tu n’as pas les trois sœurs (du parfait abandon, de la
transparence et du détachement), tu n’arriveras à rien. L’Ennemi
viendra alors et il épiera s’il ne trouve là rien à prendre pour
lui. S’il te surprend plein d’attaches, il se colle là.
(63)
Quelle
peut bien être alors l’impression de celui dont le cœur, l’âme
et le fond, l’homme intérieur et extérieur, sont demeurés tout à
fait secs, durs, sans grâce et sans amour, le jour de cette
inexprimable consolation qui surpasse toute autre ? (25)
Mystère
caché dans le fond
Laissez
donc vos bavardages, vos commentaires, vos discussions à ce sujet.
C’est le mystère caché dans l’esprit transfiguré, dans le
fond, en Dieu. (32)
Le mystère de
chaque être humain le déborde lui-même. Dès lors comment
prétendre le juger en toute vérité ?
Que
sais-tu du fond de ton prochain ? Que sais-tu de la volonté de
Dieu sur lui et du chemin par lequel Dieu l’a appelé et invité ?
Et ses œuvres, tu voudrais les gouverner à ta tête ? Mais
veux-tu donc assassiner la volonté de Dieu et la rectifier avec ton
faux jugement ? (27)
Plonge-toi
dans le mystère du Dieu caché
Que
l’homme considère l’inexprimable mystère de Dieu dont Moïse a
dit: "Vraiment, Seigneur, tu es un Dieu caché." Il est en
toutes choses de façon cachée. Il y est plus intérieur que les
choses ne sont intérieures à elles-mêmes. Il est dans le fond de
l’âme, caché à tous les sens et inconnu dans les profondeurs du
fond. Pénètre là-dedans avec toutes tes puissances, bien loin
au-dessus des pensées, par-delà ton extérieure extériorité qui
est si étrangère à elle-même, si éloignée de toute intérieure
intériorité, comme un animal qui ne vit que par les sens et qui n’a
ni connaissance, ni sentiment, ni conscience. Plonge-toi, cache-toi
dans le Mystère caché, bien loin de toute créature, de tout ce qui
est étranger à l’être, et différent. Tout cela ne doit pas se
faire par manière d’imagination ou de pensée déterminée, mais
seulement de manière essentielle, réelle, avec toutes les facultés
et toute la puissance du désir, prise de conscience par-dessus les
sens. (82)
L’homme
doit se transporter lui-même dans le cœur du Père, dans la volonté
du Père, et là, accomplir avec Lui tout ce qui lui plaît, dans le
temps et dans l’éternité. Maintenant il en est qui viennent nous
dire: "Si nous nous tournons vers ces pratiques intérieures,
nous allons perdre l’image de la Passion de notre Seigneur."
Non, mes chers enfants ! Tournez-vous vers le fond. Là
seulement la grâce naît en vérité. Avec son secours, la passion
et la vie de notre Seigneur se présentera en toi et éveillera en
toi des sentiments d’amour. Cela viendra en toute simplicité et tu
l’embrasseras d’un seul coup d’œil, comme si tout s’étalait
tout entier devant toi, simplement, non pas dans la multiplicité de
chaque détail particulier mais, de la même façon que je vous vois
tous, d’un seul regard comme si tout était devant toi. C’est
ainsi que se fera l’ascension vers le Père. Cette contemplation
est beaucoup plus utile que si tu passais cinq mois à considérer
distinctement comment Jésus s’est comporté à chacun des lieux de
sa passion, à la colonne, ici ou là. Au cours de cette vénérable
fonction sacerdotale, quand l’homme est ainsi entré seul dans le
Saint des saints et s’y tient avec ses facultés tendues à
l’extrême, sans prononcer de parole, alors l’ange de Dieu qui
s’appelle Gabriel se tient debout près de l’autel, là où
s’accomplit la vénérable et divine fonction.
(43)
C'est sûrement dans
ce fond que le Père du ciel engendre son Fils unique, cent mille
fois plus vite qu'il ne faut pour cligner de l'œil, d'après notre
manière de comprendre, dans le regard d'une éternité toujours
nouvelle, dans le noble et inexprimable resplendissement de lui-même.
Si quelqu'un veut sentir cela, qu'il se tourne vers l'intérieur,
bien au-delà de toute l'activité de ses facultés, extérieures et
intérieures, au-dessus des images et de tout ce qui lui a jamais été
apporté du dehors, et qu'il plonge et entre en fusion avec le fond.
(29)
La
puissance du Père vient alors et le Père appelle l'homme en
lui-même par son Fils unique. Et tout comme le Fils naît du Père
et reflue dans le Père, ainsi l'homme, lui aussi, dans le Fils, naît
du Père et reflue dans le Père avec le Fils, devenant un avec lui.
(29)
Une
connaissance réservée à ceux qui habitent chez eux
Pour entrer dans le royaume, il faut
que la raison reconnaisse Dieu. On trouve cela dans la vie
intérieure. Point n’est besoin de se forcer pour l’atteindre ni
de le chercher au loin. On trouve cela ici; cela se découvre en
soi-même. Cette lumière brille ici. C’est ici qu’on entre dans
le royaume par la vraie porte et non pas par derrière. Ici on vient
par la bonne route. C’est de ces hommes qu’on peut bien dire: "Le
royaume de Dieu est en vous." Ils trouvent la vérité inconnue
de tous ceux qui n’habitent pas chez eux. C’est une connaissance
réservée à ceux qui habitent chez eux. (69)