II/2

Gemut




Il est bien plus élevé et beaucoup plus intérieur que les facultés. C’est, en effet, du ‘gemut’ que les facultés reçoivent leur puissance d’action. Elles sont en lui; elles sont sorties de lui; pourtant il leur est immensément supérieur à toutes. Il est tout à fait simple, essentiel, formel.
(53)

Ce que Tauler appelle 'gemut' est incontestablement l’instance cardinale de son anthropologie mystique. Il faut sans doute conserver tel quel ce terme quasiment intraduisible et en même temps assez éloigné de son homonyme de l’Allemand moderne. C’est pour cette raison également que nous l’écrivons avec une minuscule, comme c’était la règle en ‘mittelhochdeutsch’. Si on veut traduire à tout prix, le terme de ‘cœur’ – en son sens à la fois biblique et pascalien – ne trahit sans doute pas trop l'expression taulérienne.



Qu’est le ‘gemut’ ?


Proclus, un maître païen, nomme cela un sommeil, un silence, un divin repos. Il dit: "Nous avons une secrète recherche de l’Un qui dépasse de beaucoup la raison et l’intelligence." Si l’âme se recueille en cela elle devient divine et vit d’une vie divine. Tant que l’homme, au contraire, s’occupe de choses extérieures et sensibles et opère avec elles, il ne peut rien savoir de cette recherche. Il ne peut même pas croire qu’il porte cela en soi. (53)

L’âme porte encore le non de ‘gemut’. Le ‘gemut’ est une chose délicieuse. En lui sont rassemblées toutes les facultés: la raison, la volonté... mais il leur est lui-même supérieur. Il a quelque chose de plus. Il est une réalité intérieure, essentielle, au-dessus de l’activité des facultés. (70)

Le ‘gemut’, le fond, s’enracine comme une plante dans l’âme avec un tropisme éternel et une force d’attraction vers l’intérieur d’elle-même. (53)

Identifier en soi le ‘gemut’ n’est pas chose facile. Il
en va de la découverte du ‘gemut’ comme de celle d’un objet précieux égaré. C’est en n’insistant pas que tu trouves, tout étonné, ensuite, de ne l’avoir pas vu immédiatement. Il n’est pas nécessaire d’une profonde étude pour le reconnaître. Brusquement il se révèle à toi comme la chose la plus familière longtemps perdue de vue, longtemps, peut-être depuis ta naissance.

Comme la liberté, le ‘gemut’ ne se démontre pas; il se montre. Loin d’être une instance postulée par la théorie, il est d’abord réalité de rencontre. Il s’expérimente. Il résiste à sa négation et il proteste de sa présence comme le concret absolu de la vie spirituelle.

Johan Tauler qualifie le ‘gemut’ de divin. C’est ainsi que l’homme s’élance avec son ‘gemut’ dans "l’abîme divin dans lequel il était en son état d’incréé". Car "l’homme, avant sa création, était de toute éternité en Dieu". Il y était en quelque sorte "Dieu en Dieu".

De telles fortes expressions rendent un ton singulièrement néo-platonicien. Vont-elles jusqu’à mettre en question la fondamentale vérité chrétienne de la création de tout l’homme, corps et âme, à partir de rien ? Ce serait certainement trahir gravement Tauler que de prendre au sens strict et exclusif ce genre d’affirmations en les séparant de l’essentiel à partir de quoi seulement elles prennent leur vrai sens, à savoir l’acte de création par lequel Dieu crée l’homme, de rien, sans doute, mais "à son image et à sa ressemblance" !

Cette divine image, pour Tauler, n’a pas encore subi la crise nominaliste. Elle a une réalité plus consistante que simplement verbale ou idéelle. Elle est archétype subsistant en Dieu. Au cœur de l’homme, elle est icône inséparable d’une présence. Redécouvrir le ‘gemut’, aujourd’hui, urge sans doute plus que tout. Devant l’oubli des profondeurs. Face à l’éparpillement de nos existences flottantes. Pris que nous sommes dans la trépidation des rythmes inhumains. Alors que guette la désespérance... 


Le terme ‘gemut’


Pour comprendre le sens de ‘gemut’ chez Tauler, il faut en grande partie oublier les acceptions actuelles. Un glissement de sens – en fait un rétrécissement – s’est en effet opéré depuis le temps du mystique rhénan. A partir de 1800, spécialement sous l’influence piétiste, le sens a glissé du côté de la ‘Gemütlichkeit’, c’est-à-dire une façon de se sentir à l’aise, à l’abri des dangers, des inquiétudes et des risques. Ce glissement accentue à l’extrême la dimension ‘anti-rationnelle’ qui n’est pas absente du ‘gemut’.

Auparavant – et il en fut ainsi chez Tauler – les termes
gemuete, gemuote, du mittelhochdeutsch, avaient une connotation nettement plus ‘engagée’. En parenté avec muot, conviction, caractère. Le concept impliquait alors l’orientation profonde, le projet fondamental, de la personne. Avec les connotations d’ ‘intention’, d’ ‘idée directrice’, de ‘tonus’, de ‘force intérieure’... Infiniment plus proche du moderne ‘Mut’ – courage, intrépidité, force d’âme – que de ‘Gemütlich’.

C’est peut-être l’expression ‘familière’: “avoir quelque chose dans le ventre”, qui approche au mieux le sens du ‘gemut’ taulérien. Surtout si on le rapproche des termes bibliques comme le ‘cœur’, les ‘entrailles’, les ‘reins’... avec lesquels il est spirituellement en grande familiarité. Le ‘gemut’ n’est pas un concept abstrait. Il ne pouvait trouver que mépris chez les intellectuels purs et durs du temps de Tauler. Ce terme de la langue germanique exprime, cependant, avec une si grande proximité, une réalité fondamentale de la Bible.



Le ‘cœur’ selon la Bible


Entre les mystérieuses profondeurs divines de l’homme et sa réalité plus phénoménale, à la pointe extrême de ce qui est encore humain et déjà divin, doit jouer une instance spécifique, quelque chose comme une ‘interface’ entre Dieu et l’homme créé à son image. Cette instance à la racine d’authentique humanité, la Bible l’appelle le ‘cœur’. Le ‘cœur’, loin d’être un concept abstrait, traduit d’une façon très concrète, très expérimentale, la profondeur humaine face à son Dieu et face aux autres hommes.

Le ‘cœur’ – ce terme revient plus de mille fois dans la Bible – n’est pas une instance séparée qui s’ajouterait aux autres comme le ‘corps’, l’ ‘âme’ ou l’ ‘esprit’. Le ‘cœur’ signifie tout l’homme dans son orientation face à sa vérité. Il est ce qui dans les profondeurs humaines décide de l’essentiel. Il est ton centre de gravité. Là se décide l’essentiel. C’est dans son ‘cœur’ que l’homme décide ultimement pour ou contre cette parenté.

Le ‘cœur’, à travers les textes bibliques, a d’abord une dimension ‘incarnée’. Il s’afflige. Il s’attache. Il se réjouit. Il est en joie. Il exulte. Il jubile. Il peut te manquer. Il peut se retourner en toi. Il peut se tordre en toi. Parfois il reste inerte. Il aime. Il tremble. Il a peur. Il déborde de haine. Il se laisse toucher. Il se fond. Il est serré. Il est troublé. il est abattu. Il a du ressentiment. Il se consume. Il est en liesse. Mais cette dimension émotionnelle renvoie plus loin.


Une réalité d'expérience

Loin d’être postulé par la théorie, le ‘gemut’ est essentiellement une réalité expérimentale, donnée immédiate de l’expérience mystique elle-même. Cela ne se découvre donc pas en superficie. Mais il suffit de descendre assez profond pour s’y trouver comme naturellement chez soi. La réalité que Tauler désigne par ‘gemut’, est identifiée de diverses manières par la mystique chrétienne depuis saint Paul. Au quatorzième siècle, elle se trouve en outre éclairée par une longue réflexion philosophique et théologique précédente. Néo-platonisme et augustinisme auront sans doute été les protagonistes de la mise en lumière de cette étincelle divine à la fine pointe de l’âme.

Dans l’immédiat espace culturel et intellectuel de Tauler la question fut d’importance, occupant et préoccupant des esprits comme Albert le Grand, Hugues Ripelin de Strasbourg, Ulrich de Strasbourg, Dietrich de Freiberg, Maître Eckhart, Berthold de Moosburg... Il s’agissait d’assurer à cette réalité mystique un sous-bassement rationnel.

La divine étincelle de l’âme devait-elle être signifiée de façon plutôt éthique, comme ‘synderesis’ ? Alors cette ‘scintilla conscientiae’, en tant qu’étincelle de la conscience, sorte de flamme originelle dont la conscience morale est le rayonnement en acte, pourrait se définir avec saint Albert le Grand comme une certaine rectitude qui, dans le jugement et l’appétit, concorde avec la rectitude première dans laquelle l’homme a été créé et que le péché originel n’a pas détruite.

Devait-elle être signifiée de façon plutôt intellectuelle, en tant qu’ ‘intellectus agens’ ? C’est spécialement Dietrich de Freiberg qui opère l’identification de l’intellect agent, tel que la philosophie arabe l’avait envisagé comme substance séparée, avec l’ ‘abditum mentis’, le fond secret de l’âme augustinien, et l’image de Dieu en l’homme. Cet intellect serait le fond même de l’âme, principe causal intrinsèque, mémoire essentielle, qui, au plus intime de nous, et conforme à la substance de Dieu, procède de lui comme son image parfaite. Un intellect déiforme, exemplaire par son essence de tout l’être, se connaissant lui-même par cette essence. Un intellect tourné en permanence vers la lumière de son Principe qu’il connaît par une intuition pure et, procédant de là, dans cette même lumière, par la même intellection simple, vers les êtres qu’il connaît dans leur universalité et l’être qu’il connaît dans sa totalité.

Tauler a certainement beaucoup appris à l’école de ceux qu’il appelle les ‘maîtres du savoir’. Cependant il leur préfère infiniment les ‘maîtres de vie’. C’est à partir de l’expérience qu’il parle. C’est en vue de l’expérience qu’il s’exprime. Le ‘gemut’ que le prédicateur mystique se refuse de définir de façon plus philosophique est d’abord profonde réalité vécue et fondamental mystère personnel. Comment donc le définir sans le trahir ? Ici, en ces béances extrêmes, l’analyse rationnelle, plus à l’aise dans les objectivités, n’a que peu d’emprise. En cet indicible, les termes perdent leur univocité. Car les extrêmes sont inhabitables et l’expérience de l’ineffable ne peut que balbutier. Pourtant la bouche parlant de l’abondance du cœur trouvera les paroles pour le dire.



Le fin-fond


Le ‘gemut’ surplombe l’abîme. L’abîme commence là où l’on perd pied. Ensuite c’est la chute libre dans la béance verticale. On est happé. Il n’y a plus de prise. C’est précisément cet à-la-limite de l’expérience que traduisent les concepts, si importants chez Tauler, de ‘grunt’, le fond, et d’ ‘abgrunt’, l’abîme.

Le ‘grunt’, c’est d’abord la terre. La terre ferme. La terre qui porte et supporte, à partir de rien d’autre que d’elle-même. Assise et fondation dans les profondeurs. Donc aussi, cause, ultime explication, fondamentale raison d’être. Le ‘grunt’ ultime de l’homme ne peut être que Dieu lui-même. Comme intelligible raison d’être, sans doute. Mais plus véritablement encore comme concrète terre ferme. C’est justement l’expérience concrète de cette solidité ultimement fondamentale que veut faire sienne la mystique. Mais plus elle s’en approche, plus ce fond se dérobe. Le sol se dérobe sous le ‘grunt’ qui s’ouvre sur un ‘abgrunt’. Comme si un abîme ne cessait de séparer encore et toujours ce ‘grunt’ du Dieu vivant. Ici, paradoxalement, l’ultime solidité se creuse en ultime passage. L’Abîme appelle. Il n’y a que l’abîme s’ouvrant dans les profondeurs de l’homme qui puisse entendre sa voix.

Le ‘gemut’ désigne l’extrême possible impossible de l’humaine profondeur par rapport à sa source divine. Sa proximité avec le ‘grunt’, le fond, est telle qu’il semble parfois, du moins dans l’expression de Tauler, se confondre avec lui. Il s’en distingue pourtant, le fond désignant plutôt la dimension objective d’un espace et d’un enracinement, et le "gemut" la dimension subjective d’une capacité d’être et d’une possibilité d’action.


Le ‘gemut’ serait-il donc une ‘faculté’, comme, par exemple, l’intelligence ou la volonté ? Si par ‘faculté’ on entend un pouvoir d’opération qui relève de notre capacité ou de notre possibilité, que nous maîtrisons et dont nous avons l’initiative, le ‘gemut’ est à la fois moins et plus qu’une faculté. Car il est aussi de l’ordre de l’instinct. Une sorte d’instinct divin de l’âme par rapport auquel nos possibilités d’initiative sont limitées et dont la maîtrise complète nous échappe.

Béant sur les insondables profondeurs divines, le ‘gemut’ n’est pas à soi-même ni son propre principe ni son maître absolu. Il est transparence à la lumière de Dieu, évidence de la vérité du Verbe, et perméabilité au souffle de l’Esprit.



Orientation originaire


Par nature, naïvement, tel qu’il sort du souffle de Dieu, le ‘gemut’ est bien et parfaitement orienté. Immédiatement cependant, dès le début de l’aventure humaine, l’infidélité non seulement le guette mais déjà l’habite potentiellement et même inchoativement. Il est affecté par la rupture de l’Alliance qui pourtant le constitue si fondamentalement. Cette faille dans l’originelle bonne orientation du "gemut", cette possibilité permanente de perversion radicale, loin de tenir à une nécessité fatale, s’identifient au mystère originaire de la liberté humaine avec son déroutant et inquiétant mysterium iniquitatis, le péché originel.

Entre le dogme du péché originel et la compréhension du passage effectif de la bonne orientation du ‘gemut’ vers sa perversion, doivent jouer des médiations plus concrètes et des raisons plus prochaines. Tauler les cherche du côté de l’ ‘habitus’ thomiste, parlant aussi du ‘gemut’ comme d’un ‘habitus mentis’.

L’habitus n’est pas l’habitude. Celle-ci constitue telle ou telle manière d’être, de voir, d’agir ou de se comporter, acquise et stabilisée. L’habitus, au contraire, affecte la possibilité elle-même de pouvoir ainsi se constituer. L’habitus est une manière d’être qui me qualifie profondément. Il est en nous un principe intrinsèque d’action, une sorte de latence d’énergie disponible, supplément de puissance, ressource habituelle de ma liberté.

Car je suis moins libre dans la ponctualité de l’instant que je ne me ‘constitue’ libre à travers une épaisseur du temps. A travers les vicissitudes d’une existence temporelle, l’habitus représente ainsi comme une réserve de liberté, la possibilité d’une constance de ce que je suis et de ce que je veux être, de ma fondamentale fidélité à moi-même, de ma fondamentale fidélité à mon originaire Alliance créatrice. Fidélité réaffirmée, réactualisée à travers la durée temporelle par une suite d’actes non infidèles à cette fidélité.

Tout homme de bien, quand il veut prier, doit recueillir en lui-même ses sens extérieurs, regarder en son ’gemut’ pour s’assurer qu’il est bien tourné vers Dieu. (40)

Quand le ‘gemut’ est bien et parfaitement orienté, tout va bien aussi pour le reste. Et quand le ‘gemut’ est perverti, tout est perverti, consciemment ou inconsciemment. (56)

Quand le ‘gemut’ est en ordre et parfaitement orienté, tout va bien aussi pour le reste. Et quand le ‘gemut’ est perverti, tout est perverti, qu’on s’en rende compte ou non. (70)

Le ‘gemut’ donne sa mesure à tout le reste. C’est lui qui donne sa forme, sa pesanteur, son poids. Il pénètre tout de sa vertu: habitus mentis. (53)

L’Evangile parle d’une bonne mesure. Cette mesure est le ‘gemut’ de l’homme. C’est lui qu’on mesure. C’est cette mesure qui servira à déterminer dans quelle mesure Dieu te sera donné. (38)

Lorsque ton ‘gemut’ est bien orienté, tout est bien orienté ! Lorsque ton ‘gemut’ est perverti, tout est perverti !



Lorsque ton gemut n’est plus vierge...


D’où vient donc que Dieu t’est si étranger et que te manque si souvent son adorable présence ? C’est tout simplement que ton ‘gemut’ n’est pas vide et vierge, en sorte que les créatures l’encombrent et te troublent l’imagination. (78)

Ce ‘gemut’, pour le plus grand malheur de l’homme, est mis en gage. A l’heure même où tu devrais te tourner vers Dieu dans ta prière, ce ‘gemut’ est engagé. Tu n’en es plus maître. Et Dieu ne peut pas entrer. Impossible ! A ta porte tu as placé des gardiens; ce sont les créatures. Elles empêchent Dieu d’entrer... (38)

Avec votre cœur et votre ‘gemut’ mondanisés, avec vos âmes vaines sous une apparence religieuse, toutes ces choses futiles se greffent vraiment sur vos âmes. Comme lorsqu’on implante une greffe sur un tronc; tous les fruits produits ont ensuite les caractères de la greffe et non pas ceux de l’arbre avant d’être greffé. (55)


Une perpétuelle inclination déiforme


C’est en ton ‘gemut’ bien orienté que tu expérimentes concrètement – charnellement – la dimension théologale en toi. Foi, Espérance, Agapè.


Le ‘gemut’ de l’âme est si noble qu’il est continuellement actif, pendant le sommeil comme pendant la veille, que nous en ayons conscience ou non, et qu’il a, faisant retour vers Dieu, une perpétuelle et éternelle inclination déiforme.
(53)

Si le ‘gemut’ est en parfaite disposition, il a une inclination à se replier vers le fond où repose l’Image qui transcende toutes les facultés. Et l’activité du ‘gemut’ dépasse en noblesse et en hauteur toutes les facultés, plus encore qu’un foudre de vin l’emporte sur une seule goutte. (70)

Le ‘gemut’, le fond, a une éternelle et foncière inclination à revenir à son origine. Cette inclination ne s’éteint jamais, même en enfer. Et c’est la plus grande souffrance des damnés que cela leur soit éternellement refusé. (53)



Vois quelle inscription est gravée dans ton gemut


On donne la drachme sans contredit à celui dont l’inscription porte le nom, que ce soit Dieu ou les créatures. Que chacun regarde donc dans son fond, chaque jour et plus souvent, pour voir quelle inscription s’y grave, c’est-à-dire quel est le bien qu’il aime le plus, qu’il poursuit, qu’il cherche; quel est le bien qui est le plus capable de le consoler, de le réjouir, de l’émouvoir; quel est le bien dont la pensée le poursuit davantage et le plus souvent. Qu’il examine comment il aime Dieu et toutes les choses divines, les amis de Dieu, le service de Dieu et tout ce qui y touche, et ce qu’il éprouve à leur égard. Qu’il examine comment son ‘gemut’ est tourné vers Dieu... (72)


Sois sûr de ceci: s’il y a dans le fond de l’homme la moindre chose qui ne soit pas vraiment Dieu et dont Dieu ne soit pas la vraie cause, que ce soit toi-même ou autre chose, quelle que soit cette chose et si petite soit-elle, tant que cette chose est là, Dieu ne te sera jamais donné à fond. Quand bien même tu répandrais autant de larmes qu’il y a d’eau dans toute la mer. Cela ne te servirait de rien; tu seras privé du bien divin aussi longtemps que durera l’éternité.
(72)

On doit bien faire attention à ce que l’adorable passion et l’aimable modèle de notre Seigneur ne sorte jamais du cœur de l’homme et n’y soit jamais remplacé par aucune image étrangère. (57)

C’est dans la volonté que réside le mal. La volonté couvre les yeux intérieurs de même qu’une membrane ou une pellicule peut recouvrir l’œil extérieur et l’empêcher de voir. C’est pourquoi l’œil doit être sans aucune couleur, afin de voir toutes les couleurs. De même l’œil intérieur doit être net et pur de tout vouloir ainsi que de tout non-vouloir s’il veut voir bien et clair. La volonté a plus d’une couleur dans les cœurs mondains. Elle y est grossière et tout orientée vers le dehors. Dans le cœur religieux, au contraire, elle a sa couleur à elle. (53)

Mes enfants, voulez-vous un signe tout à fait sûr pour reconnaître de façon certaine en quelles dispositions vous êtes ? Voyez ce qui éveille le plus fortement vos émotions de plaisir ou de douleur, de joie ou de souffrance. Quelle que soit par ailleurs cette chose, Dieu ou la créature, elle est certainement ce que tu aimes le mieux. Si tu es possédé par Dieu, toutes les créatures ne sauraient faire dériver ni chavirer ta petite barque, ton ‘gemut’. (41)


Un ‘habitus’ fondamental

Le 'gemut' est quelque chose comme un “habitus” fondamental. Il ne s’agit pas de l’habitude. Celle-ci constitue telle ou telle manière d’être, de voir, d’agir ou de se comporter, acquise et stabilisée. L’habitus, au contraire, affecte la possibilité elle-même de pouvoir ainsi se constituer.

L’habitus est une manière d’être qui me qualifie profondément. Il est en nous un principe intrinsèque d’action, une sorte de latence d’énergie disponible, supplément de puissance, ressource habituelle de ma liberté. Car je suis moins libre dans la ponctualité de l’instant que je ne me ‘constitue’ libre à travers une épaisseur du temps.

A travers les vicissitudes d’une existence temporelle, l’habitus représente ainsi comme une réserve de liberté, la possibilité d’une constance de ce que je suis et de ce que je veux être, de ma fondamentale fidélité à moi-même, de ma fondamentale fidélité à mon originaire Alliance créatrice. Fidélité réaffirmée, réactualisée à travers la durée temporelle par une suite d’actes non infidèles à cette fidélité.


Ce fond projette sa lumière dans les facultés qui en dépendent. Il oriente et entraîne les facultés supérieures et inférieures pour qu’elles reviennent à leur principe, à leur origine, pourvu que l’homme veuille y donner attention, demeurer en lui-même, attentif à l’aimable voix qui appelle dans le désert, dans ce fond, et y entraîne tout plus à fond.
(44)

C’est de ton ‘gemut’ que vient quelque chose comme un ‘réflexe chrétien’... Un réflexe, c’est-à-dire une manière d’être et d’agir spécifique innée ou acquise. Le ‘réflexe chrétien’ te fait réagir spontanément et quasi inconsciemment selon l’Evangile. De façon très authentiquement personnelle. Comme l’artiste ou le sportif. Avec ton ‘style’.


La merveille du 'gemut'


A la pointe extrême de ce qui, en toi, est encore humain et déjà divin, se situe ce que Johan Tauler appelle le 'gemut’. Béant sur les insondables profondeurs divines, le fin fond du ‘gemut’ n'est pas à soi-même ni son propre principe ni son maître absolu. Tu es ce qui te dépasse en même temps.

Profondeurs jubilantes.
Descends assez loin au fond de ton 'gemut' où ça jubile. Là où jubile l’amour de Dieu répandu par le saint Esprit. Là où résonne la vibration fondamentale des harmoniques de ton être et l'accord de cette vibration avec les battements de l'Esprit.

Mystère personnel. Ton 'gemut' est comme le murmure silencieux d'un secret capital par lequel tu t’affirmes 'je’ à l’état presque pur. En première alliance avec l’Autre.

Originaire.
Ton ‘gemut’ est ton être à sa source, tel que sorti des mains de Dieu, à son image et à sa ressemblance, au premier matin de la création et tel que vagissant dans l'Esprit sa divine filiation de grâce.

Surgissement créationnel.
Le 'gemut' est riche de l'énergie résiduelle du ‘big bang’ de son jaillissement créationnel. Et cette énergie reste sans cesse disponible comme infinie possibilité de nouvelle création. Source chaude de tes enthousiasmes - en-to-theo-einai - c'est-à-dire de tes ravissements en Dieu.

Eternelle jeunesse.
Ton ‘gemut’ est le petit enfant que tu n'as jamais cessé d’être. Le petit enfant au fond de toi qui refuse les vieillissements.

Authentique filiation.
Le premier balbutiement du ‘gemut’ vagit dans l'Esprit et atteste que, loin d'être orphelins, nous sommes de race divine et de famille Trinitaire.

Anamnèse.
L’essentiel, tu le gardes en ton ‘gemut’. Il est la mémoire profonde qui ‘garde’ le troupeau de tes expériences fondamentales.

Dans son ‘cœur’ l’homme a la possibilité permanente de se recueillir, et en ce recueillement, de se renouveler sans cesse. Il peut garder sans interruption son attache à Dieu et maintenir son intention.

Inébranlable.
Au milieu du chahut de l'existence, d'où peut venir en toi cette sérénité ? Au creux des incertitudes du temps, d'où peut surgir en toi une plus profonde certitude ? Au bord des désespérances du monde, d'où peut sourdre en toi l'espérance ? Même ébranlé le ‘gemut’ ne cesse de faire l'expérience de l'inébranlable. Il tient en réserve une masse de sérénité disponible.

Etat de grâce.
Le ‘gemut'’ est ce qui, à travers les vicissitudes de l’existence et au plus fort de la tourmente, ne cesse de dire le plus simplement du monde: "tout est grâce". Comme ailleurs ‘il vente’ ou ‘il fait beau’, ici, ‘ça’ jubile’. Un état de la divine météorologie. Un état de grâce. Ici, ‘il fait Dieu’ !

Il tient le cap.
Là où toutes les autres puissances de l'être humain sont ébranlées, le 'gemut’ a, lui, la merveilleuse possibilité de tenir le cap. Même ballotté sur une mer en furie, il ne cesse de toucher au fond de lui-même un absolu point d’ancrage et d’expérimenter la proximité d'imperturbable éternité au cœur des événements déchaînés. Comme le guetteur dans la nuit.

Veilleur dans la nuit.
Au creux de la tempête le 'gemut' veille. Il reste la vigie imperturbable au cœur de tes traversées. Il témoigne d’une présence au milieu de tes solitudes. Il peut garder sans interruption son attache à Dieu et maintenir son intention.

Lieu de la sagesse.
Le ‘gemut’ est paisible clarté au milieu des ambiguïtés. Il proteste contre l’absurde. Il dit comme naturellement un ‘oui’ serein à l'être. Il est accord fondamental avec l’essence profonde des choses. Au-delà de l’intelligence simplement intellectuelle, il a le goût profond de l’authentique et de l'éternel. Il sent que la création, dans ses ultimes profondeurs, n’est pas de l’ordre de la nécessité mais de l’ordre de la grâce.

Il voit l'invisible.
Le ‘gemut’ sait que derrière tous les envers du monde, il y a un endroit. Il pressent que l'essentiel se joue et se décide sur un autre plan que celui des évidences quotidiennes et qu’il y a une infinité de choses qui demandent à être cherchées plus loin. Il possède ce précieux sens qui perçoit l’autre moitié symbolique des choses et des événements. Il n’est jamais dupe. Il lit entre les lignes. Il sait prendre ses distances. Il cultive l’humour. Il a souvent une ‘pensée de derrière’...

Liberté originaire.
Le 'gemut' est comme un vouloir fondamental à l'origine de toutes mes volitions. En son fin fond s’affirme quelque chose comme un ‘je veux’ originaire. Un ‘je veux’ avant que cela ne soit encore prononçable. Ce vouloir reste libre au milieu de toutes les compromissions. Il résiste aux manipulations. Il proteste que tu es inaliénable.

Centre de gravité.
Le fond du ‘gemut’ résiste aux éparpillements. Il est centré. Il est orienté du côté de l'absolu. Il est puissance de se ‘reprendre’ soi-même à chaque instant et à tous les sens du mot.

Source.
Le fin fond du ‘gemut’ est si proche de la Source qu'il est source lui-même, jaillissement promis d'eau vive. Il n’est pas de possibilité en l’homme, ni aptitude, ni capacité, ni faculté, ni fonction, qui ne reçoive de lui son orientation, son énergie et sa puissance d’action.

Transparent à la Lumière.
Illuminé par le verbe, depuis son premier surgissement le fin fond du ‘gemut’ est transparent à la lumière du Verbe qui illumine tout homme. Il est donc le lieu de vérité en toi. Il reconnaît la Présence. C'est lui qui te souffle: ‘C'est le Seigneur !’

Matrice de ta parole.
Ton ‘gemut’ est le lieu d’une parole vraie. Ta parole naît avec les pensées de ton cœur. Tu la médites en ton cœur. Tu réfléchis en ton cœur. Avant qu’elle ne soit intelligible, déjà elle s’y murmure. Avant qu’elle ne soit prononcée, déjà elle se dit dans le secret de ton cœur.

Il peut se pervertir. Depuis le commencement de son aventure humaine le 'gemut' est vulnérable à la schizoïdie. Il peut se pervertir. Il peut se fermer, se bétonner, s’endurcir, refuser l’Alliance. Que tu en prennes conscience ou non, lorsque ton ‘gemut’ est perverti, tout ce qui en sort ne peut être que perverti ! Lorsque l’humain à la racine de son humanité est dénaturé, tout le reste en l’homme est dénaturé.

En alliance.
Ton ‘gemut’ en Alliance est ton inconscient converti. Par ‘nature’, ‘nativement’, ‘naïvement’, tel qu’il sort du souffle de Dieu, ton 'gemut' est fidélité à la grande spiration des origines. Il ne cesse de puiser à la source d’authentique humanité.