II/3

L'esprit a-t-il peur du corps ?




La tentation pourrait sembler inhérente à l'essence même de la mystique. Johan Tauler, lui, s'en garde à l'extrême, ne cessant d'insister sur la plénitude
objective de la communion ecclésiale avec son harmonie du visible et de l’invisible, de l’intérieur et de l’extérieur, du charnel et du spirituel. Avec notre rhénan la réalité spirituelle prend une épaisseur matérielle incroyablement incarnée. Le mystère de Dieu traverse les os, la chair et le sang de l'humain de part en part. Dès lors, comment les réalités d’incarnation pourraient-elles être contre l’Esprit ?

L’aventure spirituelle est-elle chrétiennement possible hors de la divine triangulation entre Dieu, l’homme et l’Eglise ? L’Ecriture, à travers toute l’aventure humano-divine de l’Histoire Sainte dans son mouvement d’ensemble, dit la profonde compromission de Dieu avec l’homme et de l’homme avec son Dieu pour la construction du Royaume. Les glissements sont possibles après. Et les unilatéralités.

On peut perdre le sens de Dieu au point de laisser l’homme seul conquérir sa plénitude, allant par là jusqu’à perdre le sens de l’homme. On peut désespérer de l’homme au point d’en faire un objet de divine manipulation, allant par là jusqu’à désespérer de Dieu lui-même. On peut mépriser l’Eglise au point de s’enfermer dans une ‘pure’ spiritualité subjective, allant par là jusqu’à se noyer dans les plus troubles débordements. Ce faisant, on pèche chaque fois contre Agapè qui aime l’Alliance jusqu’à la folie, jusqu’à l’Incarnation. Le critère, ici, s’identifie à l’amour. Et l’amour se nie en niant la sacramentalité ecclésiale du Corps total du Christ.



Pierre d’achoppement


L’exigence ‘spirituelle’ risque sans cesse de voir un écueil du côté de l’Eglise visible, sans laquelle pourtant elle ne peut être chrétienne. Le quatorzième siècle avait plus de raisons que les siècles précédents de se heurter à la pierre d’achoppement d’une Eglise qui avait perdu de sa vitalité spirituelle, intellectuelle et morale – avec tous les corollaires politiques, économiques, sociaux, d’une telle déclination, dont le repli de la papauté en Avignon représente un cas flagrant – et donc à la fois moins armée et plus exposée face à la montée de la prétention anthropocentrique des temps nouveaux. Depuis plus d’un siècle déjà des tendances émergent qui, à l’époque de Tauler, vont se répandre plus largement dans les milieux religieux et parfois se nouer en groupuscules activistes. Toute une effervescence exaltée qui se fait contestatrice des plus concrètes et plus pesantes réalités de l’Eglise visible, incarnée dans les ambiguïtés du monde.

A cette fièvre, un inspirateur de génie: Joachim de Fiore (1130-1202). Ce visionnaire de l’histoire et prophète apocalyptique croit se situer à une fracture du temps où le nouveau fait éclater l’ancien. Le nouveau, c’est-à-dire l’âge du Saint-Esprit qui vient instaurer le règne des Béatitudes, dépassant ainsi, en le consommant, l’âge du Fils qui lui-même, il y a douze siècles, avait dépassé en l’accomplissant l’âge du Père en place depuis l’origine du monde. Fracture des temps, donc inévitablement fracture de l’Eglise. La ‘charnelle’ condamnée par la ‘spirituelle’. La ‘réelle’ évacuée par l’ ‘idéale’.


De telles idées, issues de Joachim de Fiore lui-même ou germées dans des terreaux semblables, se conjuguent alors au gré des tempéraments. Voici les ‘Apostoliques’, secte née dans la région de Cologne, rassemblant les nostalgiques de l’Eglise primitive et refusant l’Eglise telle qu’instituée avec ses fonctions et son culte. Plus tard, vers 1260, dans le Piémont, surgit, plus radical, un autre mouvement de même dénomination. Son créateur, Gérard Segarelli, est condamné au bûcher en 1300. Sept ans plus tard, Fra Dolcino qui avait pris la relève, les armes à la main, connaîtra le même sort malheureux en compagnie de Marguerite, sa ‘sœur spirituelle’.


Le beau nom de ‘petits frères’, fratricelli, donné à l’origine aux fils de saint François, allait prendre un relent d’hérésie de plus en plus marqué, surtout après la condamnation par le pape Jean XXII d’Angelus Clarenus et de ses disciples, par la bulle “Sancta Romana" de 1317 et la Constitution "Gloriosam Ecclesiam" de 1318. Ces franciscains, “spirituels” déclarés contre les “charnels”, joignant au primat de la contemplation un rare anti-intellectualisme, réinterprétant de façon très fondamentaliste la règle et l’esprit de leur Père, réduisant l’Evangile à la pauvreté absolue, rejettent l’Eglise visible, ses moyens d’action, son pouvoir et ses œuvres. L’hérésie est assez tenace et paraît suffisamment menaçante pour que le même pape, en 1323, en réitère la condamnation par la Constitution "Cum inter nonnullos", qui dénonce plus explicitement la thèse sur la pauvreté ‘absolue’ du Christ. En 1365, encore, quatre ans après la mort de Tauler, nouvelle condamnation solennelle, par le pape Urbain V cette fois, de la même erreur persistante en la personne du franciscain Denis Foullechat défenseur d’un idéal de vie religieuse où la ‘loi d’amour’ va jusqu’à supprimer radicalement la différence entre le ‘mien’ et le ‘tien’.

Apparus en Souabe, vers 1250, et se répandant très vite, aussi bien dans la vallée du Rhin qu’aux Pays-Bas et dans le Nord de la France, un ensemble de sectes, amalgamant panthéisme et prétentions mystiques, annoncent la "liberté de l’esprit"... sans renoncer toujours à celle de la chair ! Au nom d’un appel prétendument ‘supérieur’, ils revendiquent et prennent une entière liberté par rapport à l’essentiel de la foi chrétienne, par rapport à la loi morale et surtout par rapport à l’Eglise concrètement instituée. Les ‘Frères et Sœurs du Libre Esprit’ prétendent en effet qu’il suffit d’opérer l’identification mystique de l’âme avec Dieu pour se trouver, hors de l’Eglise, situé d’emblée par-delà le bien et le mal. Dès 1296, Boniface VIII, par la Bulle "Saepe sanctam Ecclesiam", condamne ce mouvement dont beaucoup de représentants périront, hélas !, sur le bûcher. Ainsi Berthold von Rohrbach en 1356. Ainsi Nicolaus von Basel en 1395...

Signes de ferveur religieuse, Béguines et Bégards représentent à partir de la fin du douzième siècle un vaste mouvement laïque de vie consacrée à Dieu. Comment se fait-il qu’à la fin du siècle suivant ces dénominations rendent un son déjà nettement péjoratif ? Là encore, le glissement centrifuge hors de l’orthodoxie a eu progressivement raison de la fidélité ecclésiale. Et toujours pour les mêmes raisons. Si l’âme est directement en union avec Dieu et dans la mouvance de l’Esprit qu’a-t-elle encore à faire avec l’Eglise, son autorité et ses sacrements ? Mesurant l’importance de la dérive, le Concile de Vienne, en 1312, dressera la liste de ces erreurs et les condamnera par la Constitution "Ad nostrum qui".


Trop rapide évocation d’un certain nombre de mouvements ‘spirituels’ et ‘mystiques’ glissant de plus en plus vers l’hétérodoxie entre le treizième et le quatorzième siècle ! Suffisante cependant pour faire sentir avec quelle urgence s’imposait, à ce mystique si profondément d’Eglise qu’est Tauler, le discernement des esprits. Sous-jacente à ces dérives, une inflation de subjectivité, si caractéristique de la naissante modernité. Avec sa tentation exacerbée des crispations schizoïdes et des dichotomies. Là où se déployait précédemment l’harmonie ecclésiale du visible et de l’invisible, de l’intérieur et de l’extérieur, du charnel et du spirituel, se met à proliférer le soupçon contre la plénitude objective. Et dans ce rétrécissement, les exigences les plus fondamentales du christianisme risquent de se dénaturer en jouant de façon unilatérale et unidimensionnelle. Ainsi la fuite du monde. Ainsi le refuge dans l’intimité directe de l’âme avec Dieu. Ainsi le repli en groupuscules de ces intimités...


Combien d’autres, et pas seulement du temps de Tauler cultivent des soupçons et des rêves identiques ? Aujourd’hui encore ! Mal éclairée, l’exigence ‘spirituelle’ se laisse parfois aller à voir un écueil du côté de l’Eglise visible et de son action. Mais hors de l’Eglise peut-elle encore être chrétienne ? L’expérience vraie de l’Esprit, en effet, l’aventure spirituelle sans illusions, n’est pas possible hors de la divine triangulation entre Dieu, l’homme et l’Eglise. L’Ecriture – l’Esprit lui-même ! – ne cesse-t-elle pas de dire la profonde compromission de Dieu avec l’homme et de l’homme avec son Dieu pour la construction du Royaume ?

Les glissements et les unilatéralités restent possibles. Comme le péché. On peut perdre le sens de Dieu au point de laisser l’homme seul conquérir sa plénitude, allant par là jusqu’à perdre le sens de l’homme. On peut désespérer de l’homme au point d’en faire une sorte d’objet de divine manipulation, allant par là jusqu’à désespérer de Dieu lui-même. On peut mépriser l’Eglise au point de s’enfermer dans une ‘pure’ spiritualité subjective, laissant la voie ouverte à bien des débordements. Ce faisant, on pèche chaque fois contre Agapè qui aime l’Alliance jusqu’à la folie. Jusqu’à l’Incarnation. Le critère, ici, s’identifie à l’amour. Et l’amour se nie en niant la sacramentalité ecclésiale du Corps total du Christ.

Certain ‘spiritualisme’ pèche contre l’Esprit parce qu’il pèche contre Agapè. Contre la Création et contre l’Incarnation. Ainsi le refus et le mépris des ‘œuvres’ dans l’économie sacramentelle de la grâce. Interprétant à leur manière l’Épître aux Romains, les déviances mystiques se réclament de la ‘foi’ pour prendre leurs distances par rapport aux ‘œuvres’ et, partant, par rapport à l’Eglise. Ce faisant, elles oublient que pour saint Paul les discernements ne passent pas exactement par où la dérive les fait passer. Ils ne passent pas entre foi et Église, mais entre foi de l’Église et foi illusoire. Ils ne passent pas entre grâce et œuvres, mais entre les œuvres de grâce et les œuvres sans grâce. Ils récusent en même temps les œuvres vaines sans la foi et la foi vide sans les œuvres de la foi. Le recours à saint Augustin qui s’est battu toute sa vie avec l’angoissant mystère de la béance humaine face à l’absolu de la grâce, n’absout pas les déviances mais les condamne. Non pas la lettre, certes, qui souvent accable le possible de l’homme. Mais l’esprit qui le situe dans la miséricorde de Dieu par rapport à son Église.

Que peut l’homme ? Il peut tout comme fils. Il ne peut rien de lui-même. Uniquement livré à toi-même, tu aurais beau ajouter, à l’infini, des œuvres à la masse de tes œuvres, jamais cette accumulation n’approcherait de la moindre des actions divines. Mais tout change si tu t’ouvres à l’Alliance.


Les raisons hétérodoxes

Si, quittant la diachronie historique pour embrasser d’un seul regard la multiple diversité déviante, toutes tendances confondues, cinq types de raisons hétérodoxes peuvent être discernées concernant la brûlante question du possible de l’homme et de ses œuvres face à l’impossible de Dieu.


Devant le ‘Tout’ de Dieu, l’homme n’est-il rien ?

Dieu peut être pensé tellement ‘Tout’ que l’homme n’est plus rien. L’être de Dieu écrase l’être de l’homme. L’agir de Dieu réduit à l’impuissance l’agir de l’homme. Dans une perspective optimiste, sous le signe de la communion, cela peut épouser toutes les formes de panthéisme, tentation permanente de toutes les mystiques, où l’homme s’identifie tellement à Dieu que la perte de son autonomie, de son agir propre, voire de sa personnalité, se surcompense par sa propre divinisation et, partant, se trouve suprêmement valorisée. Dans une perspective pessimiste, par contre, sous le signe de la rupture et du rejet, l’homme se voit perdu jusqu’au désespoir. Luther est sans doute allé le plus loin dans cette voie. Si l’humain est radicalement mauvais, si l’homme est fondamentalement pécheur, si le libre arbitre est totalement perverti, l’agir de l’homme ne peut être que péché et les œuvres les meilleures restent toujours peccamineuses. Le juste, sans cesse, ne peut pas ne pas pécher. Se battre contre le mal n’est finalement que se battre contre Dieu qui, par ce mal, justement, visite nos iniquités... Alors qui peut être sauvé ? Ni l’effort de l’homme, ni l’efficacité du sacrement, ni aucune œuvre d’aucune sorte ne peuvent contribuer en quoi que ce soit à la justification. Dieu seul justifie. Par pure grâce. L’ultime possible de l’homme, c’est de se laisser choir dans la gratuité divine. Sola fides...

Face à ces totalitarismes de la divinité, qu’ils soient pessimistes ou optimistes, l’Eglise sans cesse affirme que si Dieu est tout, l’homme n’est pas rien. Que Dieu l’a voulu grand. Très grand. Libre. Créateur à l’image et à la ressemblance de son Créateur. Qu’à travers l’homme, de l’éternel se décide et se réalise dans le contingent. Qu’à travers l’homme, de la grâce se décide et se réalise jusqu’au sein même du mal.


Le ‘spirituel’ contre le ‘charnel'.

Une deuxième série de raisons dissidentes s’appuie sur les grandes dichotomies sacrales de l’universel humain qu’elles absolutisent en les opposant de façon manichéenne: le pur et l’impur, le haut et le bas, l’intérieur et l’extérieur, surtout le ‘spirituel’ et le ‘charnel’... Il y a ce qui est ‘digne’ de Dieu et ce qui ne l’est pas. Ainsi toute une partie de l’être fait schisme pour se constituer en sphère hétérogène à Dieu et s’identifier avec le diabolique. Ont seuls accès à Dieu et n’agissent efficacement pour le Royaume de Dieu que le petit nombre des élus ‘spirituels’, purs de toute compromission ‘charnelle’. Dans la meilleure des hypothèses, l’Eglise, dès lors, ne vaut plus que par le degré de sa propre sainteté. Un sacrement n’a de réalité qu’en fonction de la ‘dignité’ de celui qui le confère. L’autorité n’est réellement autorité que grâce à la valeur ‘spirituelle’ de celui qui l’exerce. Mais beaucoup risquent d’aller plus loin. Cette Eglise, mêlée aux réalités charnelles d’ici-bas, avec ses ministres, son enseignement, son gouvernement, ses sacrements, ses œuvres, ils la considèrent comme mauvaise en soi et comme l’antithèse même de l’Evangile.

Une telle prétention manichéenne est aux antipodes de ce que Jésus pense des ‘purs’, des ‘justes’ ou des ‘spirituels’ ! Un regard vraiment chrétien sur la condition humaine et sur la réalité ecclésiale ne peut que récuser ce pharisaïsme. En raison de l’appel universel au salut. A cause de la sacramentalité disponible en toute réalité charnelle. Au nom de l’Incarnation. Au nom d’Agapè qui, à contre-courant de la fuite ascensionnelle d’Eros vers le ‘pur’ ou le ‘spirituel’ ose descendre et se compromettre à l’extrême avec les lourdeurs d’en-bas. Pour les sauver.

Mépris du ‘monde’. Une troisième tendance déviante, incontestablement la plus immédiatement ‘mystique’, se caractérise par l’accent très fort qu’elle met sur l’ ‘intériorité’. Son degré d’hétérodoxie est sans doute inversement proportionnel à la distance mise entre simple suspicion et condamnation radicale du monde ’extérieur’, de ce qui s’y décide et s’y réalise à travers l’histoire. Dans la complexité de ses manifestations, une analyse peut y discerner trois types de composantes. Tout d’abord une composante de ‘transcendance’, d’essence néoplatonicienne, qui situe Dieu non seulement au-delà du visible mais même au-delà de l’impossible humain, incommensurable réel indicible, tout-autre, toujours tout-autre, quasi néant, que l’esprit n’approche, par voie négative, qu’à travers une infinie cascade de ruptures. Une composante ‘ascétique’, ensuite, faite de renoncement à un monde extérieur plus ou moins indigne de Dieu ou même franchement mauvais, et qu’il s’agit de fuir pour se réfugier dans le désert de la solitude intérieure. Une composante d’ ‘affectivité’, enfin, privilégie le primat du rapport subjectif de l’âme avec Dieu dans l’intimité et la chaleur de la rencontre interpersonnelle.

En qualifiant d’erronée la proposition attribuée à Maître Eckhart: "Dieu aime les âmes, non les œuvres extérieures", Jean XXII ne fait que réaffirmer, par voie antithétique, une certitude maîtresse, fondamentalement biblique, organiquement constitutive de la foi chrétienne, à savoir que la geste de Dieu est d’abord et essentiellement une geste à travers l’espace de ce monde et le temps de son histoire. Une geste en rapport avec l’homme indivis, sensible et spirituel, intérieur et extérieur, appelé à être avec tous les moyens dont il dispose, appelé à être en alliance, partie prenante et partie active dans cette extraordinaire histoire qui, dusse Dieu écrire droit avec des traits brisés, réalise le salut.


La liberté absolue.

Un quatrième ensemble de motifs contestataires des œuvres insiste sur la sur-éminente valeur de l’âme qui, à partir d’elle-même, et dans une pure relation avec Dieu seul, doit pouvoir, dès ici-bas, sans l’Eglise, atteindre un état de perfection tel qu’elle ne peut plus ni pécher ni progresser, et goûter, sans le besoin d’autre secours, à la parfaite béatitude. En cet état, l’âme mue par le Saint-Esprit jouit d’une liberté absolue telle qu’il ne peut plus être question d’obéir à une autorité humaine, fut-elle d’Eglise. Rien, ici-bas, n’est digne de faire descendre le parfait des hauteurs de sa contemplation, même pas l’instant, sacré entre tous, de la consécration eucharistique. Pourquoi de tels hommes jeûneraient-ils ou prieraient-ils ? Leur sensualité n’est-elle pas tellement soumise à l’esprit qu’ils peuvent sans plus accorder à leur corps tout ce qui lui plaît ? Quant à s’exercer aux vertus, cela ne peut que convenir aux imparfaits !

Condamné explicitement en 1312 au Concile de Vienne, l’
orgueil spirituel qui se donne libre cours ici heurte l’essentiel chrétien à sa base. Il est fondamentalement négateur de la Rédemption. Il insulte la communion de l’Eglise. Il refuse les médiations de la grâce. Il se soustrait à la miséricorde. Il méprise le Christ. Cependant, est-il possible de faire l’ange à ce point sans faire la bête ?


Mépris de la sacramentalité.

Enfin, dernière motivation hétérodoxe, qui accompagne toujours plus ou moins les quatre autres et qui est sous-jacente aux raisons qu’elles se donnent, le mépris de la sacramentalité. Qu’un geste humain puisse être signe efficace de la grâce, c’est-à-dire non seulement de la signifier mais aussi de l’actualiser et de la réaliser, semble absolument indigne de la splendeur, de la puissance et de la liberté de Dieu. Que déjà l’Eglise, à travers toute sa réalité, même la plus sensible, la plus charnelle, la plus matérielle, soit elle-même sacrement du Christ, signe efficace de sa présence au cœur du monde, cela n’est-il pas scandaleusement intolérable face à la pure ‘spiritualité’ de Dieu et à l’absolue gratuité de sa grâce ?

Ce scandale s’identifie à celui de l’Incarnation. Il ne se dépasse qu’en regard de l’incompréhensible ‘humilité’ d’Agapè. Cette folie de la sagesse de Dieu ne s’assume qu’à travers l’humour qui, entre notre possible et notre impossible, instaure cette distance et cette béance où l’Autre peut advenir et se rencontrer. N’est-il pas symptomatique qu’au cœur de ces débats séculaires adviendra le Concile de Trente (1545-1563) qui sera massivement le Concile du sacrement ? Pour affirmer avec force que l’homme en alliance, en communion, en Eglise, est capable de Dieu, capable d’œuvres divines, avec toutes les dimensions de son être.


Sousjacente aux dérives, une perte de la plénitude objective accompagnée d’une inflation de la subjectivité se crispant sur elle-même. Cela n’est-il pas caractéristique de la ‘modernité’, depuis ses toutes premières manifestations déjà autour de l’an 1100 ? Là où se déployait précédemment l’harmonie ecclésiale du visible et de l’invisible, de l’intérieur et de l’extérieur, du charnel et du spirituel, se met à proliférer le soupçon contre la plénitude objective. Et dans ce rétrécissement, les exigences les plus fondamentales du christianisme risquent de se dénaturer en jouant de façon unilatérale et unidimensionnelle. Ainsi la fuite du monde. Ainsi le refuge dans l’intimité directe de l’âme avec Dieu. Ainsi le repli de ces intimités en groupuscules...



Comment Johan Tauler traverse-t-il ce champ hétérodoxe ?


Il fallait jalonner cet espace difficile où s’affrontent tant de raisons divergentes et où les esprits se divisent. Mais c’est dans cet espace que se déploie le mystère de l’Alliance qui étreint l’horizontal possible de l’homme et le vertical impossible de Dieu. Comment Johannes Tauler le traverse-t-il ? Une lecture unilatérale menace toujours une pensée forte. Aucune hérésies de l’histoire n’a jamais manqué de citations bibliques. Il n’est donc pas étonnant que tel texte de Tauler ou telle dimension de sa pensée aient pu être exploités au détriment de l’équilibre de l’ensemble. Surtout en ce domaine si délicat et si difficile où s’articulent la foi, la grâce et les œuvres. Mais ni saint Paul ni saint Augustin n’ont échappé à de postérieures lectures partisanes !

Ce qui est remarquable chez notre Rhénan, comme si d’instinct ce spirituel sentait la fatale dérive hérétique de toute unilatéralité, c’est que pour lui tout s’équilibre dans l’essentiel qui se centre en profondeur. A partir de cet axe, tout prend son vrai sens. Et chaque texte particulier prend sa vérité dans le contexte.

Des véhémences de surface et des expressions qui peuvent paraître excessives, inhérentes au genre même de la prédication et inséparables d’un tempérament de feu, il faut descendre à la source de sa passion et de là remonter à la trame totale de sa parole. Mais surtout, il ne faut jamais perdre de vue la pédagogie taulérienne qui insiste ici pour insister antithétiquement ailleurs, la vérité cheminant, comme il le dit à plusieurs reprises, sur l’étroit sentier escarpé qui se profile entre deux versants contraires.

Crise et critère en ces questions périlleuses, pierre de touche opérant la division des esprits: la sacramentalité ecclésiale. Un absolu pour une mystique authentiquement chrétienne. Un absolu pour Tauler ! Sa critique des œuvres ne signifie pas négation mais discernement. Ni leur possibilité ontologique dans le rapport de l’homme à Dieu, ni leur consistance propre dans le règne de la Création, ni leur légitimité dans l’ordre de la Rédemption, ni leur valeur dans l’économie du salut, ne sont contestées. La question essentielle de Tauler concernant les œuvres porte sur leur rectitude. Qui est ultimement alpha et oméga de ton agir, de ta prière, de ta contemplation ? Ton œuvre se fait-elle en clôture ou en ouverture, dans l’enfermement de la satisfaction de toi avec toi-même ou bien en alliance avec l’Autre qui sauve ? Se crispe-t-elle dans la construction de ta sécurité ou bien se livre-t-elle au risque de l’Amour ? Quelle louange chante ton effort ? Ton œuvre est-elle fondamentalement pour ta gloire ou bien pour la gloire de Dieu ? C’est la schizoïdie insistant sur la fausse consistance d’une pharisaïque illusion d’être qui est condamnée et non pas l’œuvre.

Si tout est pour Dieu, alors tout est aussi pour l’homme. Dans cette grande perspective théocentrique, l’humain n’est pas dévalorisé. Il est appelé à se diviniser. Il n’y est pas mis en balance comme si ce qui est donné à Dieu diminuerait d’autant ce qui revient à l’homme. Au contraire. En Alliance, le fils ne peut que resplendir de la noblesse du Père et être fort de sa puissance. En alliance, entre alpha et oméga, le plus vaste champ et le plus fertile s’ouvre à toi pour tes semailles et tes moissons. Et condamnable serais-tu si tu laissais dormir tes talents. Le fils aimé de Dieu ne s’enferme pas sur ses propres capacités. Il va toujours plus loin et monte toujours plus haut. Bouclé en ton propre projet, tu aurais beau ajouter, à l’infini, des œuvres à la masse de tes œuvres, jamais cette accumulation n’approcherait de la moindre des actions divines. Car l’humain schizoïde, dut-il s’accroître infiniment, reste toujours infiniment indigne de Dieu. Mais tout change si tu t’ouvres à l’Alliance.



Incarnation


C'est en continuité vivante avec l’anthropologie biblique que Tauler regarde l'humain. Celle-ci ne s’intéresse pas à la façon dont l’homme est composé ou articulé, mais comment il se signifie dans son projet existentiel. La question décisive est dans quelle dimension l’homme se réalise. Les inévitables divisions, dichotomies ou dualismes qu'appelle la pensée analytique ne sont jamais ontologiques mais simplement méthodologiques. Les ‘parties’ que l’analyse découvre en l’homme n’ont qu’une importance relative face à sa ‘dimension totale’.

L’homme, dans la perspective judéo-chrétienne, reste inintelligible sans cette l'
unité de toutes les composantes et de toutes les ‘puissances’ corporelles, psychologiques, intellectuelles, spirituelles, sociales, culturelles, de l’homme. Cette unité trouve son affirmation extrême dans la foi en la ‘résurrection de la chair’. On pourra appeler cela ‘matérialisme’ tant qu’on voudra, mais, en perspective chrétienne, la corporéité de l’humain est absolue. Elle est même éternelle.

L’homme est fondamentalement un. Toutes les composantes de son être, aussi bien matérielles que spirituelles, aussi bien animales que divines, forment l’unité substantielle de la personne. Cette unité substantielle, cependant, n’a réellement de sens que dans l’unité d’une visée. Ce qui importe au mystique, c’est la personne dans son intention foncière, dans son orientation essentielle, dans l’unité de son projet.


Cette fondamentale unité noue une trinité. Pascal perçoit admirablement cette hiérarchie trinitaire en parlant de la distance infinie des corps aux esprits qui figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité. Etagés sur la verticale, de l’extérieur vers l’intérieur, de la superficie vers la profondeur, se superposent trois niveaux de plus ou moins authentique humanité. Il s’agit moins de stratifications de substance que d’instances où s’actue le projet d’humanité. L’unité se jouant pour ainsi dire en trois dimensions, le vouloir, par exemple, pouvant être ‘animal’, ‘charnel’ ou ‘pneumatique’.


Personne


Pourrais-je être ‘Je’ sans corps ? Sans ‘mon’ corps à travers lequel je m’identifie. Nous n’avons aucune expérience possible d’un ‘je’ sans corps. Je peux, à la limite, me concevoir avec un corps seulement virtuel, mais ce corps virtuel n’est finalement pas sans mon corps réel ! L'esprit, un ‘rien’ qui est tout. L’esprit est ‘entre’. Entre les parties et les articulations corporelles. L’esprit est ‘hors de’. Il est partout et nulle part. Il est
à travers le corps. Il traverse le corps verticalement. Il le traverse dialectiquement. L’esprit se dit ‘je’ à travers un corps. A travers ‘mon’ corps. Et ainsi prend conscience de soi comme un unique, comme personne. Chaque fois qu’un ‘je’ se dit, émerge une présence originale. La personne est cette émergence. Il s’y célèbre l’alliance du ‘dehors’ et du ‘dedans’. La communion entre l’âme, l’esprit et le corps.


L’âme prend corps... Le corps épouse l’esprit... La réalité spirituelle s’expérimente en même temps charnelle. Et la dimension charnelle, spirituelle. Le corps se vit comme un microcosme traversé par la béance. Il se fait médiateur entre l’horizontale et la verticale.


L’individu n’est que le sous-multiple d’une espèce naturelle, la personne est création unique. L’individu est le résultat d’un conditionnement, la personne est l’aboutissement d’une liberté. L’individu est définissable, la personne ex-siste au-delà de toute définition. L’individu est soumis aux déterminismes, la personne, sans cesse, les refuse. La personne est là où l’homme passe infiniment l’homme.

La personne étreint le charnel et le spirituel. La personne n’arrive jamais à faire le tour complet de sa propre énigme. La personne est création continue. La personne n’est jamais absolument seule. La personne grandit en réciprocité. La personne n’est jamais méprisable même si sa caricature risque de l’être. La personne a horreur du plein. La personne est ce qui en l’homme ne vieillit pas. La personne est riche de ce qui lui reste dans la nudité. La personne est grâce incarnée.


Gemut’

Le ‘gemut’, instance de la communion entre l'esprit, l'âme et le corps, fait l’expérience
charnelle de la dimension spirituelle de l’homme. Ceci prend une singulière pertinence dans l’émotion profonde. L’émotion est de l’ordre de la vibration. Avec ses longueurs d’onde et ses harmoniques. Comme ce qui fait résonner un instrument de musique, Ici, il s’agit de la ‘vibration’ de l’être humain dans ses profondeurs. Le retentissement de l’unité corps-âme-esprit de l’homme. Ce qui retentit ainsi dans les profondeurs de nous-mêmes, n’est pas de l’ordre de la sentimentalité. Ce n’est pas non plus de l’ordre de la logique ni de celui de la raison. Nous nous expérimentons béants sur le mystère d’un autre ordre.

Face au mystère, face à la mort, face à la grâce, face à ce qui le dépasse absolument, l’homme expérimente sa transcendance avec toutes les fibres de sa totalité spirituelle, psychique et corporelle. Dans l’émotion spirituelle, si spécifiquement humaine, la transcendance traverse tout l’humain et le fait vibrer dans sa verticale. Qu’est fondamentalement le ‘fascinosum’ et le ‘tremendum’ de l’expérience du ‘sacré’ sinon un retentissement en très grande profondeur ‘charnelle’ d’un infini ? Lorsqu'une ‘sainte colère’ fait explosion en npous, ce n’est pas le corps mais l’esprit qui proteste véhémentement face à une injustice ou une valeur bafouée. Mais le corps s’y reconnaît comme l’absolu complice de l’âme en révolte.



L’homme en communion


L’Esprit, à travers son Eglise, ne cesse d’affirmer avec force que l’homme en alliance, en communion, en Eglise, est capable de Dieu, capable d’œuvres divines, avec toutes les dimensions de son être. La vérité chrétienne chemine, comme le dit Tauler, sur l’étroit sentier escarpé qui se profile entre deux versants contraires. C’est l’Esprit qui prévient la chute d’un côté ou de l’autre.

Qui est ultimement alpha et oméga de ton agir, de ta prière, de ta contemplation ? Ton œuvre se fait-elle en clôture ou en ouverture, dans l’enfermement de la satisfaction de toi avec toi-même ou bien en alliance avec l’Autre qui sauve ? Se crispe-t-elle dans la construction de ta sécurité ou bien se livre-t-elle au risque de l’Amour ? Quelle louange chante ton effort ? Ton œuvre est-elle finalement pour ta gloire ou pour la gloire de Dieu ? Qu’est-ce qui est fondamentalement condamnable ton œuvre ou bien l’ insistance schizoïde de ta pharisaïque illusion ? Si tout est pour Dieu alors, alors seulement, tout est aussi pour l’homme.



Immole le bouc et laisse vivre le fils !


A l’encontre d’un ascétisme forcené, le ‘terrien’ Tauler demande à quoi peut servir de tuer la nature ou même simplement de la ruiner. Si le sacrifice t'est demandé ne vaut-il pas mieux d’immoler le bouc et de laisser vivre le fils ?


Revêtu de cette armure, vous pourrez alors résister aux embûches du diable, car nous n'avons pas à combattre contre la chair et le sang. Voilà ce que devraient considérer les gens qui martyrisent la pauvre chair et ne tuent pas la méchante clique cachée dans leur fond. Que t'a fait la pauvre chair ? De tels hommes font comme s'ils voulaient s'ouvrir, avec leur tête, un passage à travers un mur. Tue le vice et non la chair. Immole le bouc et laisse vivre le fils !
(75)

Bien des gens tuent la nature, mais laissent vivre les défauts.
(83)

Met-on du bon vin dans un tonneau moisi ?
Nous avons en nous un méchant attachement caché qui gâte et anéantit tout le bien qui est en nous, comme lorsqu’on met une noble et exquise nourriture dans une marmite malpropre, ou du bon vin dans un tonneau moisi. (73)

Lorsqu’on a du bon vin on doit toujours avoir un tonneau en bon état pour l’y conserver. De même une nature vraiment bonne et bien ordonnée fait un bon fond bien ordonné.
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Terrien spirituel


Sans doute faut-il être quelque peu terrien spirituel pour être accordé en profondeur avec l’exigence mystique. Le terrien est le contraire de l’idéologue. Il est responsable. Il a le sens des racines. Il a l’instinct du sol. Il se mesure à la résistance des éléments. Il ne sous-estime jamais les concrètes médiations. Il recommence toujours avec opiniâtreté.

Grande est la méfiance du terrien spirituel devant ce qui plane. Les choses ‘dans le vent’ lui semblent sans poids. Il mesure l’abîme entre l’intention et la réalisation. Sa critique se nourrit d’existence plus que d’énoncés. L’idée, pour lui, est outil. Et l’outil se juge à sa capacité de transformer le réel. Ne pèsent à ses yeux que les mots incarnés.

Le terrien spirituel sait qu’il suffit d’une minute de grêle pour anéantir l’effort d’une année, d’un moment de folie pour déchirer ce qui a été précieusement tissé durant des siècles. Il respecte trop le long travail engagé en toute construction pour succomber aux joies faciles de la destruction. Le terrien spirituel a longuement appris à planter avant de récolter. Il a le sens des longs travaux préliminaires, des lentes germinations hivernales et des patientes maturations. Il accepte de semer dans les larmes avec l’espoir de moissonner en chantant.

L’humour habite le terrien spirituel. Il lui faut la distance pour être. Les signes des temps ne sont pas pour le confirmer mais pour le provoquer. Il a la sagesse des rythmes qui le dépassent. Sa parole est fruit de silence.