II/6

La nature ne va-t-elle pas se rompre ?




A l’homme déiforme, que reste-t-il ? Il lui reste une âme pleine de Dieu et un corps plein de souffrances.
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Le filet se rompra


Si l’homme arrive réellement à ce fond et à cette essence, soyez sûrs que le filet se rompra nécessairement. Ne croyez pas, cependant, que j’aie la prétention d’en être arrivé à cet état. Aucun maître ne devrait, il est vrai, enseigner ce qu’il n’a pas lui-même expérimenté. Il suffit cependant, en toute rigueur, qu’il aime ce dont il parle, qu’il n’y fasse pas obstacle et qu’il le poursuive lui-même. Sachez qu’il ne peut en être autrement. Quand tant de poissons eurent été attrapés et pris dans le filet, celui-ci se rompit. Ainsi en est-il de l’homme dont la pêche a été si bonne qu’il est arrivé à ce sommet. La nature, trop infirme pour supporter cela doit nécessairement se déchirer en sorte que cet homme n’a plus un seul jour de bonne santé. (41)

Cette infirmité ne vient pas des observances extérieures; elle vient de la surabondance du débordement de la divinité inondant cet homme au point que son pauvre corps de limon ne le peut supporter. Car Dieu a tellement tiré cet homme en lui qu’il devient semblable à Dieu. Tout ce qui est en cet homme est imprégné et transformé d’une manière sur-essentielle. C’est Dieu qui fait lui-même les œuvres de cet homme. Un tel homme peut être dit à juste titre déiforme. Qui le verrait, le verrait comme s’il était Dieu. Dieu seulement par grâce, assurément ! Car Dieu existe et vit en lui, il y fait toutes ses œuvres et il jouit de lui-même en cet homme. C’est en de telles personnes que Dieu trouve sa gloire. Elles ont bien conduit leur barque en haute mer, bien jeté leur filet et fait une pêche abondante. (41)


Nature et grâce


Deux termes antithétiques. Les mystiques, qu'elles soient ‘païennes’ ou ‘chrétiennes’, sont tentées par l’exclusive de l’un ou de l’autre. Le débat fondamental à travers l’histoire de la foi chrétienne s’est toujours noué quelque part sur la distance qui sépare ces deux termes antithétiques. Saint Augustin. Saint Thomas d’Aquin. Luther... Tauler, de façon moins spéculative qu’expérimentale, embrasse les deux extrêmes et les porte au cœur de la croix.

Il ne s’agit pas de se lancer, tête baissée, dans l’aventure. On ne se livre pas aux extrêmes sans discernement. Il faut commencer par "savoir si la nature en est capable ou si la grâce est assez grande."

‘Nature’ et ‘grâce’, deux termes antithétiques. Les mystiques, selon leurs dominantes ‘païennes’ ou ‘chrétiennes’, sont tentées par l’exclusive de l’un ou de l’autre. D’un côté, c’est par capacité naturelle, par constitution ou structure reçue de naissance, que nous pouvons atteindre Dieu ou l’Absolu. De l’autre, ce n’est essentiellement que par don gratuit et libre, sans aucun droit ni aucune nécessité ‘naturelle’, que Dieu peut se donner à nous.

Le débat fondamental à travers l’histoire de la foi chrétienne s’est toujours noué quelque part sur la distance qui sépare ces deux termes antithétiques. Saint Augustin. Saint Thomas d’Aquin. Luther...

Tauler, de façon moins spéculative qu’expérimentale, embrasse les deux extrêmes et les porte au cœur de la croix. Là, les deux révèlent leur vérité en même temps que la raison profonde de leur différence, qui n’est autre que le péché. C’est par péché que la nature se constitue en autonomie opposée à la grâce. Aux commencements, il n’en était pas ainsi puisque tout déborde de la surabondance d’Agapè. Aux aboutissements, il n’en sera pas ainsi puisque tout harmonisera dans le plérôme du Christ.

Dans la mesure où la voie mystique remonte la pente du péché, elle remonte à l’originaire in-différence où tout est grâce. A cette source, l’être ne s’est pas encore drapé dans l’opacité de son ‘il y a’; il est encore transparent de l’acte créateur de ‘Je suis’. Ici ne coule encore que l’originelle liberté; ce n’est que plus loin qu’elle se cristallisera en nécessité. Ici la nature est encore ‘don’ avant de se figer en ‘donné’. Ici l’homme se dresse dans l’éternelle jeunesse du matin de sa création, toute pure image de son Créateur et toute gracieuse ressemblance avec lui.

Au cours de cette remontée, au cours de cette traversée de la différence pécheresse, la nature redécouvre son originelle grâce. Elle est donc sainte. Elle n’a pas besoin de condamnation mais de miséricorde. C’est sans doute un des signes les plus manifestes d’authenticité chrétienne lorsque, à l’inverse des invectives païennes, est ainsi jeté sur la réalité créée un regard de rédemption.

Mais la nature peut se boucler sur elle-même. Elle peut résister à la transparence. Elle peut refuser de se laisser transfigurer par la gloire des enfants de Dieu qui doit se révéler à travers elle. Alors elle se solidifie en
antagonisme à la grâce. Mais radicalement impuissante face à elle.

Entre la divinité et l’humanité du Christ... C’est au cœur du mystère de l’Incarnation qu’est donnée à l’homme viateur l’incessante possibilité d’être l’homme nouveau de la grâce.



Pourquoi tuer la nature ?


Pourquoi ne dis-je rien des grands jeûnes et des veilles ? Sachez que le jeûne et les veilles sont d’un très grand et d’un très puissant secours en vue de la vie divine, dans la mesure des possibilités de l’homme. Mais quand l’homme est malade et que sa tête lui fait mal - et dans ce pays-ci beaucoup souffrent de la tête ! - quand on se rend compte que cela meurtrit la nature et risque de la ruiner, alors il faut laisser tomber. La sainte Eglise n’a jamais voulu ni désiré que quelqu’un se ruine la santé.
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Retiens le couteau jusqu’à ce que tu aies vu ce que tu dois couper. Si le vigneron ne connaissant pas l’art de la taille, il couperait tout aussi bien le noble bois et il ruinerait le vignoble. Ainsi font certaines gens. Ils ne connaissent pas le métier. Ils laissent les vices, les mauvaises inclinations, dans le fond de la nature, taillant et rognant la pauvre nature elle-même. La nature en elle-même est bonne et noble. Que veux-tu y couper ? Au temps de la venue des fruits, c’est-à-dire de la vie divine, tu n’aurais plus qu’une nature ruinée. (7)

Pourtant, mes chers enfants, celui qui ne peut pas remplir son tonneau du précieux vin de Chypre fera bien de le remplir de pierres et de cendres, afin que son tonneau ne reste pas vide et sans emploi, de peur que le diable n’y entre. Mieux vaut alors réciter beaucoup de cinquantaines. (44)


Pièges


Voyez, mes très chers enfants, comme cette nature empoisonnée, repliée sur elle-même, s'insinue adroitement partout et cherche en toutes choses son repos et ses aises. Dans les choses spirituelles mille fois plus encore qu'ailleurs. Lorsque, en effet, l'homme éprouve en lui-même cette jouissance et ce bien-être spécial et extraordinaire, il s'y repose tout entier et, se croyant beaucoup plus en sécurité, il ne travaille pas avec autant d'application et de persévérance. Il devient vite si délicat et s'habitue tellement à ses aises ! (24)

Ceux qui font cela restent complétement en arrière. De telles gens il n'y a rien à attendre. Ils ne vont pas plus loin. Certains, voulant demeurer en de telles douceurs, tombent dans une fausse liberté. En cette jouissance et en ces impressions, la nature se replie sur elle-même avec satisfaction; elle s'arrête à elle-même et, pente naturelle chez l'homme, s'abandonne à cette euphorie. (24)


Que faire donc de la jouissance ?


Que devons-nous donc faire ? Devons-nous fuir cette douceur et la repousser ? Non, en aucune façon. Nous devons au contraire l'accepter avec grande reconnaissance, puis la reporter à Dieu avec humilité, le remercier ardemment et le louer grandement pour ce don, nous en reconnaissant tout à fait indignes. Nous devons faire comme un jeune gaillard, pas riche, qui, au cours d'une longue marche, aurait faim et soif et à qui on vient dire que s'il fait encore quatre milles, il trouvera de la nourriture en telle abondance que son estomac sera bien garni. Aussitôt ne deviendrait-il pas tellement joyeux, leste et dispos qu'il courrait tout aussi bien dix milles ? (24)

Mais quand ils ressentent et éprouvent en eux-mêmes cette grande et extraordinaire consolation et cette suavité, certains sont tentés de s'y plonger, de s'y endormir, de s'y reposer et d'y demeurer. C'est ainsi que Saint Pierre, pour avoir reçu une goutte de ces délices, aurait bien voulu dresser trois tentes pour y demeurer. Ceux qui font cela restent complétement en arrière. De telles gens, il n'y a rien à attendre. Ils ne vont pas plus loin. Certains, voulant demeurer en de telles douceurs, tombent dans une fausse liberté. En cette jouissance et en ces impressions, la nature se replie sur elle-même avec satisfaction; elle s'arrête à elle-même et, pente naturelle chez l'homme, s'abandonne à cette euphorie. (24)

On pourrait me demander : comment l'homme peut-il être sans jouissance tant qu'il vit dans le temps ? J'ai faim, je mange. J'ai soif, je bois. J'ai sommeil, je dors. J'ai froid, je me chauffe. Il ne peut pas se faire que cela me soit amer et sans satisfaction pour la nature. Tant que la nature est nature, cela est impossible. Mais cette satisfaction ne doit pas pénétrer en toi. Elle ne doit pas trouver place dans ton intérieur. Elle doit passer avec les actes sans demeurer en toi. Elle ne doit pas t'apporter de jouissance mais s'écouler. Elle ne doit pas être un avoir intimement possédé dans lequel on se repose avec la satisfaction de la jouissance. (3)


Un secours pour mener à Dieu

La douceur spirituelle nous devient un secours qui nous conduit à Dieu et vers un plus grand bien. Nous devons en user mais non pas en jouir. (24)