II/6
La nature ne va-t-elle pas se rompre ?
A
l’homme déiforme, que reste-t-il ? Il lui reste une âme
pleine de Dieu et un corps plein de souffrances.
(52)
Le
filet se rompra
Si
l’homme arrive réellement à ce fond et à cette essence, soyez
sûrs que le filet se rompra nécessairement. Ne croyez pas,
cependant, que j’aie la prétention d’en être arrivé à cet
état. Aucun maître ne devrait, il est vrai, enseigner ce qu’il
n’a pas lui-même expérimenté. Il suffit cependant, en toute
rigueur, qu’il aime ce dont il parle, qu’il n’y fasse pas
obstacle et qu’il le poursuive lui-même. Sachez qu’il ne peut en
être autrement. Quand tant de poissons eurent été attrapés et
pris dans le filet, celui-ci se rompit. Ainsi en est-il de l’homme
dont la pêche a été si bonne qu’il est arrivé à ce sommet. La
nature, trop infirme pour supporter cela doit nécessairement se
déchirer en sorte que cet homme n’a plus un seul jour de bonne
santé. (41)
Cette
infirmité ne vient pas des observances extérieures; elle vient de
la surabondance du débordement de la divinité inondant cet homme au
point que son pauvre corps de limon ne le peut supporter. Car Dieu a
tellement tiré cet homme en lui qu’il devient semblable à Dieu.
Tout ce qui est en cet homme est imprégné et transformé d’une
manière sur-essentielle. C’est Dieu qui fait lui-même les œuvres
de cet homme. Un tel homme peut être dit à juste titre déiforme.
Qui le verrait, le verrait comme s’il était Dieu. Dieu seulement
par grâce, assurément ! Car Dieu existe et vit en lui, il y
fait toutes ses œuvres et il jouit de lui-même en cet homme. C’est
en de telles personnes que Dieu trouve sa gloire. Elles ont bien
conduit leur barque en haute mer, bien jeté leur filet et fait une
pêche abondante. (41)
Nature
et grâce
Deux
termes antithétiques. Les mystiques, qu'elles soient ‘païennes’
ou ‘chrétiennes’, sont tentées par l’exclusive de l’un ou
de l’autre. Le débat fondamental à travers l’histoire de la foi
chrétienne s’est toujours noué quelque part sur la distance qui
sépare ces deux termes antithétiques. Saint Augustin. Saint Thomas
d’Aquin. Luther... Tauler, de façon moins spéculative
qu’expérimentale, embrasse les deux extrêmes et les porte au cœur
de la croix.
Il ne s’agit pas de se
lancer, tête baissée, dans l’aventure. On ne se livre pas aux
extrêmes sans discernement. Il faut commencer par "savoir si la
nature en est capable ou si la grâce est assez grande."
‘Nature’
et ‘grâce’, deux termes antithétiques. Les mystiques, selon
leurs dominantes ‘païennes’ ou ‘chrétiennes’, sont tentées
par l’exclusive de l’un ou de l’autre. D’un côté, c’est
par capacité naturelle, par constitution ou structure reçue de
naissance, que nous pouvons atteindre Dieu ou l’Absolu. De l’autre,
ce n’est essentiellement que par don gratuit et libre, sans aucun
droit ni aucune nécessité ‘naturelle’, que Dieu peut se donner
à nous.
Le débat fondamental à travers l’histoire de la
foi chrétienne s’est toujours noué quelque part sur la distance
qui sépare ces deux termes antithétiques. Saint Augustin. Saint
Thomas d’Aquin. Luther...
Tauler, de façon moins
spéculative qu’expérimentale, embrasse les deux extrêmes et les
porte au cœur de la croix. Là, les deux révèlent leur vérité en
même temps que la raison profonde de leur différence, qui n’est
autre que le péché. C’est par péché que la nature se constitue
en autonomie opposée à la grâce. Aux commencements, il n’en
était pas ainsi puisque tout déborde de la surabondance d’Agapè.
Aux aboutissements, il n’en sera pas ainsi puisque tout harmonisera
dans le plérôme du Christ.
Dans la mesure où la voie
mystique remonte la pente du péché, elle remonte à l’originaire
in-différence où tout est grâce. A cette source, l’être ne
s’est pas encore drapé dans l’opacité de son ‘il y a’; il
est encore transparent de l’acte créateur de ‘Je suis’. Ici ne
coule encore que l’originelle liberté; ce n’est que plus loin
qu’elle se cristallisera en nécessité. Ici la nature est encore
‘don’ avant de se figer en ‘donné’. Ici l’homme se dresse
dans l’éternelle jeunesse du matin de sa création, toute pure
image de son Créateur et toute gracieuse ressemblance avec lui.
Au
cours de cette remontée, au cours de cette traversée de la
différence pécheresse, la nature redécouvre son originelle grâce.
Elle est donc sainte. Elle n’a pas besoin de condamnation mais de
miséricorde. C’est sans doute un des signes les plus manifestes
d’authenticité chrétienne lorsque, à l’inverse des invectives
païennes, est ainsi jeté sur la réalité créée un regard de
rédemption.
Mais la nature peut se boucler sur elle-même.
Elle peut résister à la transparence. Elle peut refuser de se
laisser transfigurer par la gloire des enfants de Dieu qui doit se
révéler à travers elle. Alors elle se solidifie en antagonisme
à la grâce. Mais radicalement impuissante face à
elle.
Entre la divinité et l’humanité du Christ... C’est
au cœur du mystère de l’Incarnation qu’est donnée à l’homme
viateur l’incessante possibilité d’être l’homme nouveau de la
grâce.
Pourquoi
tuer la nature ?
Pourquoi
ne dis-je rien des grands jeûnes et des veilles ? Sachez que le
jeûne et les veilles sont d’un très grand et d’un très
puissant secours en vue de la vie divine, dans la mesure des
possibilités de l’homme. Mais quand l’homme est malade et que sa
tête lui fait mal - et dans ce pays-ci beaucoup souffrent de la
tête ! - quand on se rend compte que cela meurtrit la nature et
risque de la ruiner, alors il faut laisser tomber. La sainte Eglise
n’a jamais voulu ni désiré que quelqu’un se ruine la santé.
(38)
Retiens
le couteau jusqu’à ce que tu aies vu ce que tu dois couper. Si le
vigneron ne connaissant pas l’art de la taille, il couperait tout
aussi bien le noble bois et il ruinerait le vignoble. Ainsi font
certaines gens. Ils ne connaissent pas le métier. Ils laissent les
vices, les mauvaises inclinations, dans le fond de la nature,
taillant et rognant la pauvre nature elle-même. La nature en
elle-même est bonne et noble. Que veux-tu y couper ? Au temps
de la venue des fruits, c’est-à-dire de la vie divine, tu n’aurais
plus qu’une nature ruinée. (7)
Pourtant,
mes chers enfants, celui qui ne peut pas remplir son tonneau du
précieux vin de Chypre fera bien de le remplir de pierres et de
cendres, afin que son tonneau ne reste pas vide et sans emploi, de
peur que le diable n’y entre. Mieux vaut alors réciter beaucoup de
cinquantaines. (44)
Pièges
Voyez,
mes très chers enfants, comme cette nature empoisonnée, repliée
sur elle-même, s'insinue adroitement partout et cherche en toutes
choses son repos et ses aises. Dans les choses spirituelles mille
fois plus encore qu'ailleurs. Lorsque, en effet, l'homme éprouve en
lui-même cette jouissance et ce bien-être spécial et
extraordinaire, il s'y repose tout entier et, se croyant beaucoup
plus en sécurité, il ne travaille pas avec autant d'application et
de persévérance. Il devient vite si délicat et s'habitue tellement
à ses aises ! (24)
Ceux
qui font cela restent complétement en arrière. De telles gens il
n'y a rien à attendre. Ils ne vont pas plus loin. Certains, voulant
demeurer en de telles douceurs, tombent dans une fausse liberté. En
cette jouissance et en ces impressions, la nature se replie sur
elle-même avec satisfaction; elle s'arrête à elle-même et, pente
naturelle chez l'homme, s'abandonne à cette euphorie. (24)
Que
faire donc de la jouissance ?
Que
devons-nous donc faire ? Devons-nous fuir cette douceur et la
repousser ? Non, en aucune façon. Nous devons au contraire
l'accepter avec grande reconnaissance, puis la reporter à Dieu avec
humilité, le remercier ardemment et le louer grandement pour ce don,
nous en reconnaissant tout à fait indignes. Nous devons faire comme
un jeune gaillard, pas riche, qui, au cours d'une longue marche,
aurait faim et soif et à qui on vient dire que s'il fait encore
quatre milles, il trouvera de la nourriture en telle abondance que
son estomac sera bien garni. Aussitôt ne deviendrait-il pas
tellement joyeux, leste et dispos qu'il courrait tout aussi bien dix
milles ? (24)
Mais
quand ils ressentent et éprouvent en eux-mêmes cette grande et
extraordinaire consolation et cette suavité, certains sont tentés
de s'y plonger, de s'y endormir, de s'y reposer et d'y demeurer.
C'est ainsi que Saint Pierre, pour avoir reçu une goutte de ces
délices, aurait bien voulu dresser trois tentes pour y demeurer.
Ceux qui font cela restent complétement en arrière. De telles gens,
il n'y a rien à attendre. Ils ne vont pas plus loin. Certains,
voulant demeurer en de telles douceurs, tombent dans une fausse
liberté. En cette jouissance et en ces impressions, la nature se
replie sur elle-même avec satisfaction; elle s'arrête à elle-même
et, pente naturelle chez l'homme, s'abandonne à cette euphorie.
(24)
On
pourrait me demander : comment l'homme peut-il être sans jouissance
tant qu'il vit dans le temps ? J'ai faim, je mange. J'ai soif,
je bois. J'ai sommeil, je dors. J'ai froid, je me chauffe. Il ne peut
pas se faire que cela me soit amer et sans satisfaction pour la
nature. Tant que la nature est nature, cela est impossible. Mais
cette satisfaction ne doit pas pénétrer en toi. Elle ne doit pas
trouver place dans ton intérieur. Elle doit passer avec les actes
sans demeurer en toi. Elle ne doit pas t'apporter de jouissance mais
s'écouler. Elle ne doit pas être un avoir intimement possédé dans
lequel on se repose avec la satisfaction de la jouissance. (3)
Un
secours pour mener à Dieu
La
douceur spirituelle nous devient un secours qui nous conduit à Dieu
et vers un plus grand bien. Nous devons en user mais non pas en
jouir. (24)