III/1

Différence




Plus qu’en continuité c’est en rupture que l’homme, homo viator, avance vers sa vérité profonde qui est en avant de soi, dans son propre dépassement. Route à parcourir... distance à franchir... dépassement... différence à traverser. Toute arrivée prématurée risque l’infidélité. Elle ne peut être authentique qu’à la limite. L’ultime accomplissement reste eschatologie.


Une telle perspective est profondément biblique. La vie mystique n’est pas progressif apaisement mais, au contraire, montée d’une
tension. Plus tu avances, plus cette tension se fait extrême. Elle grandit, devient intolérable, et, arrivée à son paroxysme, éclate. L’extrême expérience mystique est crucifixion, écartèlement radical, et pascale rupture vers la résurrection.

L'infinie étendue de la ‘différence’. Essentielle séparation d’avec Dieu. Disproportion. Non-coïncidence. Dissemblance. Foncière altérité par rapport à ce qu’Il est. Distance à franchir pour Le chercher. Dis-convenance de mes efforts pour L’atteindre. Dissonance de ma vie face à Sa perfection...

Cette ‘différence’ est d’abord ontologique. Elle situe l’être créé en rupture d’avec le Créateur. Elle l’affecte d’un indice de néant et le livre, contingent, à la contingence. Ensuite elle est historiquement congénitale. Elle vient de l’originaire compromission de l’humanité dans son ensemble avec l’originel péché, l’originelle rupture d’Alliance.

Le lien théologal est blessé. Une profonde fêlure traverse la réciprocité d’amour entre Dieu et l’homme, entre l’homme et l’homme. Dans toutes les dimensions de son être l’homme est livré à l’incomplétude, à la faillite, aux négativités. Il est habité par une béance qui sans cesse se veut combler et qui sans cesse se découvre plus béante encore.

Ce radical inachèvement, cette ‘différence’ qui est nôtre face à la parfaite adéquation de l’image de Dieu au premier jour de la création n’est cependant pas absolue négativité close sur elle-même. Au contraire, elle révèle une plus profonde vérité sur l’homme et recèle, pour lui, une singulière possibilité d’accomplissement.



La grande dis-convenance


Elle s'appelle péché. Péché personnel, péché collectif, péché du monde... Quelque chose a mal tourné en un point décisif pour l’ensemble de l’humanité. Où trouver assez de lumière pour éclairer cette faille ? Ne la trouvons-nous pas dans le dernier chaînon de la généalogie du Christ selon saint Luc ?
Seth, fils d’Adam, fils de Dieu. (Luc 3:38). Fils d'Adam, fils de Dieu. Un lien qui souligne la rupture. La rupture de l’ultime maillon destiné à lier filiation humaine et filiation divine. Une coupure. Une revendication schizoïde. Les fils d’homme désormais frères conjurés dans leur révolte contre le Père. Et ce péché, nécessairement, se transmet des frères aux frères, des pères aux fils, de génération en génération... Jusqu’à ce que le Fils, avec ses frères, de génération en génération, puisse redire en nouvelle communion de grâce l’éternel Amen. Jusqu’à l’Avènement, nous restons ainsi tendus, distendus, entre péché et grâce...

Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. (Genèse 3:4-5). Le serpent dit... – La femme répondit... – Le serpent répliqua... L’engrenage fatal commence ainsi. On se laisse gagner par les charmes du séducteur. On s’excite au son de la voix tentatrice. On ne refuse pas de donner champ au soupçon sur la vérité de l’Alliance. On se prête à un échange en catimini. Le dialogue se noue. Ce que tout seul on n’aurait pas osé prend corps dans cette ‘entente’ sur des malentendus. De démission en démission on glisse hors de l’Alliance.

Le péché n’est prométhéen que dans les fictions. En fait il commence par l’insinuation plutôt que par des invectives tonitruantes. Il arrive de biais. Il vient par glissement. Il se masque du ‘on’. Voyez Babel. Pas de grand chef. Pas de meneur. Simplement le ‘on’ diffus. Comme pour se donner courage à travers les démissions irresponsables. ‘On’ s’entend à demi-mot. ‘On’ trame. ‘On’ se dit l’un à l’autre... ‘On’ se sent d’autant plus fort dans la masse anonyme. Est-ce si différent aujourd’hui ? Passez au crible les mégatonnes de paroles proférées, cette masse innombrable de verbe médiatisé et mercantilisé. Sous toutes les formes. ‘Ça’ prend. ‘On’ en parle. ‘C’est’ dans le vent. “Il ne faut surtout pas manquer ça” ! Effet ‘boule de neige’... Les prétendues ‘audaces’ – qui sont autant de ‘démissions’ – s’accumulent et gonflent en s’accumulant... Il y a toujours assez d’imbéciles pour applaudir et toujours assez de mécréants pour monnayer ces applaudissements. Ainsi fonctionne la mécanique démissionnaire...


Après le péché l’homme et la femme se trouvent nus à tous les sens du mot. Ils ont honte. L’un devant l’autre. Et les deux devant Dieu. C’est la relation à l’ ‘autre’ qui se trouve mortellement blessée. Quand il y a l’amour, il n’y a pas de nudité. Ils ont donc perdu l’amour ! Il ne reste plus qu’à jouer à cache-cache.

La gravité de la chute se mesure à la hauteur d’où l’on tombe. La hauteur d’où l’homme tombe est, à la verticale de lui-même, vertigineuse. Peut-il tomber d’ailleurs que de Dieu ?

L’homme n’est homme qu’en ‘alliance’. En originelle alliance avec le Verbe dont la lumière, déjà, éclaire tout homme venant en ce monde. Conspirer contre l’alliance, c’est conspirer contre la parole à sa source, c’est conspirer contre le Verbe qui nous engendre humains, c’est conspirer contre l’homme.


Le mystère chrétien se nierait lui-même en le péché aux sources de l'humain. Sans lui, quel sens aurait la Rédemption ? Mais avant d’être un concept théologique essentiel, le péché du monde est une réalité d’expérience. Nous ne naissons pas cent pour cent bons. Nous ne naissons pas en harmonie. Une faille est là au creux de notre être. Et aucune théorie ne peut en trouver la raison. Pascal: Sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme; de sorte que l’homme est plus incompréhensible sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. (Pensée 438, Chevalier).

Nous sommes aujourd’hui mal outillés intellectuellement pour comprendre ces puissances du mal. Peut-être seul le regard clair d’un enfant de l’Alliance permet-il d’entrevoir la consistance occulte de cette conspiration contre l’Alliance et contre le Verbe archéologique, premier-dit du Père, Vie et Lumière de tout homme qui naît en ce monde. Ce Verbe qui, selon l’extraordinaire vision de Tauler, ne cesse d’être dit et engendré, au plus profond de l’homme pour l’engendrer tout à la fois divin et humain. Symétriquement caricaturale et contrefaisant l’authentique Parole qui engendre réellement les fils du Père, s’insinue alors la première affirmation mensongère: "vous serez comme des dieux". Elle eut un écho. Elle s’amplifia. Elle devint le Discours dominant orchestré par le prince de ce monde. Mais quelle race d’hommes peut être spirituellement engendrée par une telle parole dont le régisseur est menteur depuis l’origine ?

Cette orchestration à travers l’espace et le temps de notre monde joue si massivement, si invariablement, contre l’Alliance qu’elle porte par là-même, quasi tangible, la marque d’une étrange conspiration, la signature d’une radicale négativité qui transcende littéralement les capacités intra-mondaines. Ainsi donc l’humain se décide dans un monde dont les enjeux profonds débordent ce monde ! Quelque chose comme un gigantesque affrontement transcosmique entre lumière et ténèbres, entre l’amour et la haine, dont l’Evangile selon saint Jean, par exemple, ou l’Epître aux Ephésiens, désignent la réalité à la fois visible et cachée. C’est la dérisoire faiblesse de l’Agneau immolé qui porte tout le péché du monde. Et en même temps apporte, Agneau pascal, toute sa possible résurrection. Cet agneau désigné du doigt par Tauler lui-même que montre la gravure sur sa pierre tombale.



Ta différence


Considère ce que tu es. D’où es-tu venu ? D’une matière immonde, pourrie, mauvaise, impure, qui est répugnante et objet de dégoût pour elle-même et pour les autres. Et puis, qu’es-tu devenu ? Un sac immonde et puant, plein d’ordures. Il n’est pas de nourriture ou de boisson aussi pure et aussi noble que tu voudras qui, de belle et pure qu’elle est en entrant, ne devienne, en sortant, une ordure malpropre d’une puanteur insupportable. Dût un homme aimer son ami au point d’avoir mis en jeu sa vie éternelle et risqué le feu éternel de l’enfer pour lui, si cet ami vient à mourir, il ne pourra le souffrir auprès de lui; il le fuira plus qu’il ne fuirait un chien crevé qui empeste.
(51)

Or donc, Dieu a mis toutes les créatures en lutte avec la nature humaine, le ciel, le soleil, les étoiles... Tantôt tu as froid, tantôt tu as trop chaud; aujourd’hui c’est le givre, demain la neige. Voici que tu te portes bien, mais bientôt tu es malade. Puis tu as faim, tu as soif. Puis ce sont les punaises, ensuite les araignées, puis les mouches, puis encore les puces, bestioles contre lesquelles tu ne peux pas te défendre. Vois donc comme les bêtes sans raison sont mieux dotées que toi dans leur nature. Il leur pousse des vêtements qui leur suffisent pour le froid et pour le chaud. Mais toi, tu dois leur emprunter ton vêtement ! Et de cette indigence, tu oses faire une source de plaisir, de jouissance et d’orgueil ! (51)

Continue à considérer à fond ton néant. Quelle misère en ta nature ! Aimes-tu prier ? Aimes-tu jeûner ? Aimes-tu veiller ? Aimes-tu te prosterner pour implorer le pardon de ta faute ? Mais qu’advient-il de tout cela ? Ce que tu veux, tu ne le fais pas, et ce que tu ne veux pas, tu le fais. Combien d’effrayantes tentations viennent t’assaillir, combien de défauts la volonté divine te laisse, intérieurement et extérieurement, uniquement pour que tu sois attentif à apprendre l’unique nécessaire ! Ne te trouble pas. Dieu ordonne tout cela pour ton bien, afin que par là tu sois amené à la conscience de ton néant. C’est sans doute pour toi beaucoup mieux ainsi que d’être établi dans de grandes choses. (51)


La nostalgie de l’in-différence


Nous portons intensément en nous la nostalgie de l’in-différence. Nous voudrions que toute différence soit toujours, déjà, dépassée. Nous tendons vers la parfaite ‘convenance’, vers l’absolue ‘coïncidence’, vers la totale ‘identité’ avec ce qu’est Dieu lui-même. Et ce fondamental désir surgit des ultimes profondeurs de nous-mêmes, là où, dans le ‘fond’, nous nous identifions avec ce que nous sommes de toute éternité dans le plan de Dieu, là où nous coïncidons avec l’Image et la Ressemblance de l’Amour créateur, bien plus, là où le Père, dans l’Esprit, ne cesse d’engendrer son Verbe bien-aimé et nous engendre fils avec lui.

Et en même temps cette ‘convenance’ n’est pas encore accomplie. Dans le maintenant de mon existence temporelle, elle ne l’est pas et elle ne doit pas l’être. Elle doit rester en tension d’espérance jusqu’au seuil de l’éternité. Elle traverse seulement, verticalement, notre ‘différence’. Elle est comme la lumière qui par moments la transfigure. Le souffle eschatologique qui la traverse.

La ‘convenance’ est notre vérité extrême. Elle est notre vérité dans l’absolu. Mais nous y installer prématurément serait pécher contre la vérité de la condition pascale de notre être. Il faut donc, dans le douloureux écartèlement, tenir les deux bouts de la chaîne. Tenir la ‘convenance’ alors que je me vois perdu dans la ‘différence’. Tenir la ‘différence’ au cœur de la ‘convenance’, sachant qu’elle ne ‘convient’ pas encore.

Refuser, comme l’ange révolté, la ‘différence’ pour ne revendiquer que la ‘convenance’, c’est se l’interdire à tout jamais. Toi, au contraire, insiste sur ta ‘différence’ et la ‘convenance’ te sera donnée par surcroît.

La ‘différence’ crucifie l’être et le provoque au dépassement. Elle est au cœur de l’inquiétude sans laquelle l’homme ne serait jamais que ce qu’il est. C’est dans la ‘différence’ qu’en vérité l’homme se trouve et qu’il trouve Dieu. La ‘convenance’, en effet, est pour Dieu et n’est pour l’homme qu’à la limite. En son état de viateur, ce n’est qu’à travers la ‘différence’ que l’homme accède à la ‘convenance’.

Et qu’il en soit ainsi, n’est pas indifférent à la grandeur de l’homme lui-même. La traversée de la ‘différence’ ouvre à l’homme l’espace de la militance, un espace d’aventure, de risque et de décision, c’est-à-dire l’espace de sa profonde liberté. Là, et là seulement, l’homme, être inachevé, donc essentiellement en route, se réalise selon sa vérité d’homme.

Un espace à traverser. L’espace de la marche en avant. L’espace des ruptures. L’espace des conversions. L’espace de la nouvelle naissance. L’espace de la rencontre de l’Autre. L’espace de Pâque. Une secrète loi, profonde dialectique du renversement des contraires, régit, selon Tauler, la vie spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant, plus tu atteins ce point de rupture où tu bascules dans l’absolu de l’être. Deviens rien et tu deviens tout. Vide-toi et la plénitude te sera donnée par surcroît. Au creux de ton extrême ‘différence’ tu te trouveras en parfaite ‘convenance’. Par grâce.

Etrange fécondité même de ce qui est négatif ! Etrange puissance de la grâce capable de briser les cercles vicieux et d’opérer les plus impossibles retournements. Traverserais-tu l’extrême ‘différence’, exténué par la lutte, déchiré par le mal, sache que tu n’as peut-être encore jamais été en si grande ‘convenance’. Veux-tu sauter loin, plus il te faut reculer d’abord. Même le péché peut être pour toi tremplin pour un plus grand amour. Plus tu te vois éloigné, plus tu bondiras ensuite le plus loin possible en avant.

Mes enfants, faites bien attention à ceci. Quand le pauvre homme, ainsi pourchassé, éprouve cette abyssale anxiété, il crie vers Dieu avec d'inexprimables gémissements et avec un désir tel que son appel pénètre au plus haut des cieux. Si Dieu, alors, se comporte comme s'il n'entendait absolument rien et ne voulait rien savoir, ah ! comme à ce moment-là, dans le fond, le désir doit s'exacerber ! (9)


C'est dans la ‘différence’ que l'homme renaît en vérité. (28)

L'esprit transfiguré accueille et aime avec un ‘gemut’ disponible, aussi bien la ‘convenance’ que la ‘différence’. Beaucoup suivraient volontiers Dieu si la voie restait dans la ‘convenance’. Mais si cette voie doit passer par la ‘différence’, aussitôt ils rebroussent chemin. Pourtant la ‘différence’ est bien plus féconde, plus utile et meilleure que la ‘convenance’. C'est elle qui porte l'essentielle vérité. La ‘convenance’ est la fleur mais la ‘différence’ est le fruit. La ‘convenance’ est au service de la ‘différence’. Elle la précède, apportant secours et force pour que puisse être supportée la ‘différence’. C'est dans la ‘différence’ que l'homme renaît en vérité. (28)

C'est dans la ‘différence’ qu'on grandit davantage et qu'on se trouve soi-même beaucoup plus fidèle que dans la ‘convenance’. (72)


Différence et Convenance


La vie dans l’Esprit est Exode. Elle s’identifie ainsi à la grande aventure historique du Peuple de l’Alliance. Ce n’est que dans la traversée de la différence que
homo viator s’accomplit ultimement en Dieu. Une secrète loi, profonde dialectique du renversement des contraires, régit, selon Tauler, la vie spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant, plus tu atteins ce point de rupture où tu bascules dans l’absolu de l’être. Deviens rien et tu deviens tout. Vide-toi et la plénitude te sera donnée par surcroît. Au creux de ton extrême ‘différence’, tu te trouveras en parfaite ‘convenance’. Par grâce.

Habituellement, pour traduire cette perception dialectique de l’existence spirituelle, Johan Tauler préfère l’image au concept. On est d’autant plus surpris de trouver aussi chez lui une approche plus abstraite qui met en jeu l’opposition entre ‘gelîch’ et ‘ungelîch’, ‘gleich’ et ‘ungleich’ en allemand plus moderne, littéralement ‘identique’ et ‘différent’. Ce jeu n’est pas gratuit. Il n’est pas douteux que cette opposition rejoint celle de saint Augustin entre ‘similitudo’ et ‘dissimilitudo’, concepts particulièrement chargés de densité existentielle. La ‘dissimilitudo’ surtout, qui ouvre au désir un infini... Tel ce cri au livre septième des Confessions:
J’ai frémi d’amour et d’horreur, me trouvant si loin de toi, dans la région de la différence. Dans les étendues arides de la ‘dissimilitudo’...

Ces deux voies doivent toujours aller de pair, en sorte que dans la ‘convenance’ on se trouve prêt pour affronter la ‘différence’, et que dans la ‘différence’ on puisse ne pas perdre la ‘convenance’, trouvant de la joie dans la souffrance et de la douceur dans l’amertume. Mes enfants, une telle ‘convenance’ ne peut se trouver ni dans l’homme extérieur ni dans la nature. Pourtant il est possible à l’homme d’accéder à la ‘convenance’. Mes enfants, il faut qu’extérieurement, dans la ‘différence’, la nature subisse maintes morts amères... (28)

A côté de la ‘différence’ extérieure et grossière, il y a encore une ‘différence’ intérieure, plus noble et plus pure, qui naît de la première. A qui saurait se tenir en cette ‘différence’-là se découvrirait et se manifesterait la connaissance de l’ineffable Différence, à un degré qu’aucune créature ne peut atteindre en aucune façon. Car un esprit purifié dans la ‘différence’ extérieure en vient à goûter mieux la ‘différence’ intérieure, à la sentir et à jouir davantage en elle qu’en toute ‘convenance’ accessible et compréhensible par l’homme. Plus la connaissance de cette ‘différence’-là est claire, pure et manifeste, plus adéquate et plus intime est la ‘convenance’ qui en résulte et à laquelle on peut parvenir. (28)

Oppose ta grande ‘différence’ à Sa parfaite ‘convenance’ et vois combien tu es loin de ce chemin d'amour et combien tu t'en écartes. Offre chaque jour, avec toute la dévotion possible, au Père du ciel, Sa ‘convenance’ parfaite pour ta ‘différence’. (61)


Dialectique entre ‘convenance’ et ‘différence’


La ‘différence’ donne à traverser. Et cette traversée est dialectique. Avant d’être loi de l’esprit, la ‘dialectique’ est d’abord très profonde loi de l’Alliance. Elle tire sa pertinence de l’expérience du mystère pascal. Rupture. Exode. Traversée vers la Terre Promise. Crucifixion. Mort qui éclate en Résurrection. Etrange fécondité même de ce qui est négatif ! Etrange puissance de la grâce capable de briser les cercles vicieux et d’opérer les plus impossibles retournements


Chez Tauler se manifeste ici une perspective profondément ‘dialectique’, même si le mot n’est pas prononcé. La réalité cependant est là. Et de façon très forte. Une traversée vers l'accomplissement.

La ‘dialectique’ au sens moderne du mot signifie conquête de positivité à travers la négativité. Si le ‘même’ n’est pas éclaté par l’ ‘autre’, il ne reste que lui-même et jamais rien d’autre ne sera. La traversée de la différence est accroissement. L’affrontement d’altérité enrichit. A travers la distance, une plus authentique proximité se gagne. C’est à travers la rupture qu’advient la plénitude. C’est en surmontant une opposition que la position se consolide. C’est dans son passage à travers la négation que l’affirmation accède à sa vérité.

Il y a là un affront à la logique. Une telle ‘loi’ ne pouvait d’abord qu’être expérimentée. Ensuite seulement, elle pouvait prétendre régir la pensée. Tous les avatars laïcisés de la ‘dialectique’, chez Hegel, avant lui et après lui, sont des traductions d’un vécu préalable. Et ce vécu est essentiellement l’expérience spirituelle telle qu’en l’espace judéo-chrétien, et dans un tel espace seulement, elle s’est déployée.

Avant d’être loi de l’esprit, la ‘dialectique’ est d’abord très profonde loi de l’Alliance. Elle tire sa pertinence de l’expérience du mystère pascal. Rupture. Exode. Traversée vers la Terre Promise. Crucifixion. Mort qui éclate en Résurrection. La paradoxale vérité que l’essentiel advient dans le passage. Non pas en in-sistant sur le plein mais en ex-sistant à travers la béance. Que la vérité de l’homme est en avant de l’homme. Que la vérité de la condition humaine est dans sa rupture et dans son ouverture.
 

La dialectique n’est fondamentalement possible qu’en régime de grâce. Lorsque toute négativité est principiellement vaincue et que, mystérieuse gestation, elle travaille à l’enfantement du bien. Jusqu’à la logique convertie ! Jusqu’à l’ontologie convertie ! La ‘différence’ donne à traverser. Sans quoi il n’y a pas de mystère pascal.


Nous portons intensément en nous la nostalgie de l’in-différence. Nous voudrions que toute différence soit toujours, déjà, dépassée. Nous tendons vers la parfaite ‘convenance’, vers l’absolue ‘coïncidence’, vers la totale ‘identité’ avec ce qu’est Dieu lui-même. Et ce fondamental désir surgit des ultimes profondeurs de nous-mêmes, là où, dans le ‘fond’, nous nous identifions avec ce que nous sommes de toute éternité dans le plan de Dieu, là où nous coïncidons avec l’Image et la Ressemblance de l’Amour créateur, bien plus, là où le Père, dans l’Esprit, ne cesse d’engendrer son Verbe bien-aimé et nous engendre fils avec lui.

Et en même temps cette ‘convenance’ n’est pas encore accomplie. Dans le maintenant de mon existence temporelle, elle ne l’est pas et elle ne doit pas l’être. Elle doit rester en tension d’espérance jusqu’au seuil de l’éternité. Elle traverse seulement, verticalement, notre ‘différence’. Elle est comme la lumière qui par moments la transfigure. Le souffle eschatologique qui la traverse.

La ‘convenance’ est notre vérité extrême. Elle est notre vérité dans l’absolu. Mais nous y installer prématurément serait pécher contre la vérité de la condition pascale de notre être. Il faut donc, dans le douloureux écartèlement, tenir les deux bouts de la chaîne. Tenir la ‘convenance’ alors que je me vois perdu dans la ‘différence’. Tenir la ‘différence’ au cœur de la ‘convenance’, sachant qu’elle ne ‘convient’ pas encore.

Refuser, comme l’ange révolté, la ‘différence’ pour ne revendiquer que la ‘convenance’ c’est se l’interdire à tout jamais. Toi, au contraire, insiste sur ta ‘différence’ et la ‘convenance’ te sera donnée par surcroît.

La ‘différence’ crucifie l’être et le provoque au dépassement. Elle est au cœur de l’inquiétude sans laquelle l’homme ne serait jamais que ce qu’il est. C’est dans la ‘différence’ qu’en vérité l’homme se trouve et qu’il trouve Dieu. La ‘convenance’, en effet, est pour Dieu et n’est pour l’homme qu’à la limite. En son état de viateur, ce n’est qu’à travers la ‘différence’ que l’homme accède à la ‘convenance’.

Et qu’il en soit ainsi, n’est pas indifférent à la grandeur de l’homme lui-même. La traversée de la ‘différence’ ouvre à l’homme l’espace de la militance, un espace d’aventure, de risque et de décision, c’est-à-dire l’espace de sa profonde liberté. Là, et là seulement, l’homme, être inachevé, donc essentiellement en route, se réalise selon sa vérité d’homme. Un espace à traverser. L’espace de la marche en avant. L’espace des ruptures. L’espace des conversions. L’espace de la nouvelle naissance. L’espace de la rencontre de l’Autre. L’espace de Pâque.

"C’est dans la ’différence’ que l’homme renaît en vérité." (28) Une secrète loi, profonde dialectique du renversement des contraires, régit, selon Tauler, la vie spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant, plus tu atteins ce point de rupture où tu bascules dans l’absolu de l’être. Deviens rien et tu deviens tout. Vide-toi et la plénitude te sera donnée par surcroît. Au creux de ton extrême ‘différence’ tu te trouveras en parfaite ‘convenance’. Par grâce.

Beaucoup suivraient volontiers Dieu si la voie restait dans la ‘convenance’. Mais si cette voie doit passer par la ‘différence’, aussitôt ils rebroussent chemin. Pourtant la ‘différence’ est bien plus féconde, plus utile et meilleure que la ‘convenance’. C’est elle qui porte l’essentielle vérité. La ‘convenance’ est la fleur mais la ‘différence’ est le fruit. La ‘convenance’ est au service de la ‘différence’. Elle la précède, apportant secours et force pour que puisse être supportée la ‘différence’.

Etrange fécondité même de ce qui est négatif ! Etrange puissance de la grâce capable de briser les cercles vicieux et d’opérer les plus impossibles retournements.

Traverserais-tu l’extrême ‘différence’, exténué par la lutte, déchiré par le mal, sache que tu n’as peut-être encore jamais été en si grande ‘convenance’. Veux-tu sauter loin, plus il te faut reculer d’abord. Même le péché peut être pour toi tremplin pour un plus grand amour. Plus tu te vois éloigné, plus tu bondiras ensuite le plus loin possible en avant.


La ‘convenance’ à travers la ‘différence’

Plus la dis-convenance d’avec Dieu diminue, plus grandit le désir. Quand le pur fond est ainsi touché, il va jusqu’à déborder de lui-même, pour passer dans la chair, le sang et la moelle. (5)


Lucifer n’a pas considéré la ‘différence’ quand il a voulu s’établir dans la ‘convenance’. C’est pour cela qu’il est tombé dans une inqualifiable ‘différence’. C’est pour cela qu’il a perdu toute ‘convenance’ et tout espoir de ne jamais la récupérer. Les adorables et nobles anges, au contraire, se sont tournés vers leur ‘différence’ et l’ont acceptée. C’est ainsi qu’ils se sont plongés dans une ineffable ‘convenance’.
(28)

C’est dans la ‘différence’ qu’on grandit davantage et qu’on se trouve soi-même beaucoup plus fidèle que dans la ‘convenance’. (72)


Dans cette union, l’esprit est attiré et élevé au-dessus de sa ’différence’. Il est purifié, transfiguré, élevé au-dessus de toutes ses facultés, au-dessus de lui-même, au-dessus de sa particularité individuelle. Tout son agir et tout son être sont imbibés de Dieu. Il est changé et transformé de manière divine. A ce moment la naissance s’accomplit en vérité. L’esprit perd même toute ’convenance’. Il s’écoule dans l’unité divine. Ainsi le feu agit-il sur le bois. Il lui enlève son humidité, sa verdeur, sa nature grossière et le rend plus chaud, plus ardent, plus homogène. Plus le bois approche de la ressemblance avec le feu, plus s’en va la dissemblance, jusqu’à ce que, en peu de temps, le feu dépouille la matière du bois qui devient feu.
(32)

C’est comme un homme qui veut exécuter un grand saut. Plus il veut sauter loin, plus il recule d’abord. Il se donne ainsi l’espace d’un élan qui lui permet de sauter avec d’autant plus de force. De même l’homme doit-il se tenir pour coupable et se placer bien loin en arrière. Et du fait qu’il se tient ainsi plus en arrière, son saut le portera avec plus de vigueur et plus en avant en Dieu. Plus il se place à distance, plus il estime qu’il est loin, en vérité et dans le fond de son âme et nullement par vain sentiment, plus aussi il bondira vraiment bien en avant et fera son entrée en Dieu en profondeur et avec perfection. (60)


Douleurs d'enfantement


Crois-moi, aucune angoisse ne monte en l'homme sans que Dieu ne prépare en lui une nouvelle naissance. Sache aussi que tout ce qui t'enlève ton angoisse ou ton oppression, l'apaise et la détend, c'est cela même qui naît en toi, que ce soit Dieu ou la créature. Discerne donc. Si c'est une créature qui enlève ton angoisse, quel que soit son nom, elle te ravit entièrement la naissance de Dieu.
(41)

Tous les anges ensemble et tous les saints ensemble ne sauraient procurer une telle conversion. Rien de ce qui est au ciel et sur la terre ne peut la provoquer sinon l'abîme divin seul dans toute sa démesure. Cela dépasse de loin toute possibilité de la créature puisque cela vient de la démesure divine. Dans cet état, l'esprit, purifié et transfiguré, se plonge dans les divines ténèbres, dans un calme silence, dans une impensable et inexprimable communion. En cet engloutissement se perd toute ‘convenance’ et toute ‘différence’. En cet abîme l'esprit perd conscience de lui-même. Il ne sait plus rien ni de Dieu, ni de lui-même, ni de la ‘convenance’, ni de la ‘différence’. Plus rien de rien ! Car il est abîmé dans l'unité de Dieu. Il a perdu toute distinction. (28)

Il est bien possible en effet que les péchés poursuivent davantage un homme noble et pur, éclairé par la grâce. Parce qu’il les connaît mieux, ces fautes déploient en lui, dans sa chair et dans son sang, leurs images, leurs impressions sensibles et émotionnelles, bien plus que chez un grand et grossier pécheur qui vit habituellement dans le péché. Se tenir au milieu des tentations est pour celui-là une source de grande amertume. Pourtant son humaine perfection s’y affirme et il s’en va ainsi à la vie éternelle. L’autre, au contraire, étant un homme méchant et injuste, n’ayant jamais su véritablement ce qu’est une tentation, s’en va à la mort éternelle. Quelle est donc la cause de cette grande différence entre ces deux hommes ? Tous deux ne sont-ils pas déformés, bien que de façon différente, par le péché ? Voici: le bon s’y résigne pour l’amour de Dieu qui occupe entièrement son fond et son affection. C’est de la main de Dieu qu’il accepte la ‘convenance’ et la ‘différence’, s’abandonnant en tout à Dieu. Le méchant, lui, ne recherche pas Dieu. Il tombe dans le péché sans éprouver de tentations. Ah ! mes enfants, tout ce qui pourrait vous échoir, si vous aimiez et recherchiez Dieu en toute pureté ! Rien ne pourrait vous nuire quand bien même tous les diables de l’enfer se précipiteraient avec toute leur malice à travers votre corps et votre âme, à travers votre sang et votre moelle. Tous les diables avec toutes les immondices du monde ! (28)


Oh ! quel extraordinaire fruit sortirait de ce fond si l’esprit se plongeait avec amour dans cette ‘différence’, se liquéfiait dans la vraie connaissance de sa ‘différence’, osant ainsi un saut périlleux, par-dessus sa capacité naturelle, dans l’abîme divin !
(28)

C’est ainsi que l’aimable aliment fait passer l’esprit de la complète ’différence’ à la ’convenance’, puis, de la ’convenance’ à une certaine unité avec Dieu. Ce dernier état est celui de l’esprit transfiguré qui perd à la fois la ’différence’ et la ’convenance’. Celui à qui le brasier divin, dans le feu de la charité, aurait enlevé tout ce qu’il y a en lui d’humidité, de rugosité, de ’différence’, celui-là se perdrait, dans la Divinité. (32)