III/2
Figures contraires
En
contrepoint, voici l’étonnante suite des figures contraires. C’est
par contraste qu’il faut regarder cette galerie de portraits que
Tauler dresse tout au long de ses sermons. La fidélité défigurée.
C’est par la négative qu’ils dévoilent le visage des vrais amis
de Dieu.
Un
spectacle désolant
Quelles
inexprimables ténèbres il y a sur terre, chez les religieux comme
chez les gens du monde ! C’est un spectacle désolant. Les
païens et les juifs règlent mieux leur vie que nous. Eux qui sont
pourtant dans l’aveuglement et les ténèbres, la règlent d’après
leurs lumières naturelles, tandis que nous, malgré tant de
merveilleuses indications, malgré la sainte foi, l’Evangile, la
vie du Christ, la vie des saints, nous restons complétement
aveugles. (75)
Comme
des poules aveugles
C’est
un gros affront et une honte que nous, pauvres arriérés que nous
sommes, nous qui sommes chrétiens et avons à notre disposition de
si grands secours, la grâce de Dieu, la sainte foi, le
Saint-Sacrement et tant d’autres aides puissantes, nous tournions
effectivement en rond comme des poules aveugles, sans nous connaître
nous-mêmes ou ce qui est en nous, et sans rien savoir de tout cela !
(44)
Les aveugles
Pauvre
et aveugle religieux, prends garde à toi. Prends conscience avec
application de ton appel intérieur. Vois où le Père du ciel veut
t’avoir. Suis-le et ne t’égare pas sur son chemin.
(65)
Ils
ne savent pas encore à quoi se tenir
C’est
vraiment une chose lamentable et déplorable qu’un homme de vie
spirituelle vive trente, quarante ans, et s’en aille se lamentant
et se plaignant qu’il mène une vie parfaitement vaine et ne sache
pas encore, à l’heure qu’il est, à quoi s’en tenir. (83)
Ils
suivent leur petit train-train
Vous
suivez ainsi votre petit train-train pendant plus de vingt ou trente
ans. Pendant ce temps vous avez eu l’apparence d’une vie
religieuse. Mais vous n’êtes ni plus loin ni plus près que le
premier jour. C’est une misère, incontestablement !
(73)
Ils
manquent de flair
Ils
se comportent tout à fait comme, à la chasse, les chiens inutiles
qui n’ont pas le flair du noble gibier. Dans leur course ils
suivent d’abord de près les vrais chiens de poursuite et s’ils
persévéraient dans cette course ils atteindraient sûrement le
gibier avec les autres. Mais non. Il faut qu’ils se collent à la
moindre petite tige qu’ils rencontrent ! Ils laissent alors
les vrais chiens de chasse les dépasser; eux-mêmes restent en
arrière. (20)
Ils
n'ont que l'apparence de religieux
Or
cette belle organisation est en grande partie bouleversée et
corrompue, de telle sorte que certains hommes, sous l’apparence de
religieux, ont des cœurs mondains, tandis que certaines personnes du
monde ont des cœurs de religieux.
(65)
Sachez
qu’il y a au beau milieu du monde mainte femme ayant mari et
enfants ou maint homme assis à son établi fabriquant des souliers,
qui cherchent Dieu en travaillant pour se nourrir eux et leurs
enfants. Maint villageois s’en va fumer les champs pour y gagner,
aux prix d’un grand et pénible labeur, son morceau de pain... Il
peut bien se faire que tous ces gens avancent cent fois mieux que
vous, en suivant en toute simplicité leur vocation. N’est-ce pas
là une chose bien déplorable ? (65)
Le
goût de Dieu n'est pas dans leur coeur
Il
y a de ces âmes qui passent leur existence dans une apparence de vie
religieuse, enfermées dans les pratiques de leur choix, sans savoir
où elles en sont. Elles ne goûtent et ne sentent pas Dieu et
laissent ainsi aller les choses. Elles pensent en elles-mêmes que
c’est là de l’abandon. En fait il n’y a là qu’inattention
et qu’insouciance. (72)
Les
tièdes
Voici
les hommes refroidis et somnolents, les tièdes. Ils ont reçu le
saint baptême comme tout le monde. Dieu les a même empêchés de
tomber dans des fautes mortelles notables contre les préceptes ou
les défenses de la sainte Eglise. Ils se fient à cela et n’ont
aucune application ni aucun zèle pour Dieu ou pour les choses de
Dieu. Ils chantent et prient en compulsant beaucoup de livres dont
ils tournent et retournent les pages... Mais il n’y a dans ces
cœurs ni goût de Dieu, ni grâce. Ils ne se trouvent bien qu’avec
les créatures. A elles leur prédilection, en elles leur
satisfaction. C’est elles qu’ils goûtent, c’est au milieu
d’elles qu’ils sont à l’aise. Ils s’y jettent de gaîté de
cœur, s’y accoutument et y cherchent jouissance et bonheur. Ils
font tout pour s’entraîner eux-mêmes, et de toutes les façons
possibles, à cette vie de mondanités. Par leurs paroles, leurs
gestes, les manières de se vêtir ou de se conduire, par toutes
sortes d’artifices, par leur façon de marcher ou de se tenir
debout, par de petits cadeaux, des missives et des lettres... C’est
ainsi qu’ils se répandent en dehors sans surveiller leurs mœurs
ou leurs sens. Ils pensent, bien sûr, qu’ils ne voudraient jamais
faire de péché mortel, disons de ceux qui seraient notables. (36)
Ils
ont perdu le goût des bons aliments
Mais
Dieu sait bien ce qu’il en est de ces gens-là. Ils ont bien sujet
d’avoir peur. Il en est d’eux comme des gens qui ont un mauvais
estomac. Les matières corrompues, mauvaises et gâtées qui s’y
trouvent sentent mauvais, et cela leur remonte à la bouche. Ils sont
ainsi incapables d’apprécier la bonne nourriture. Ils ont perdu le
goût des bons aliments. Quand ils en mangent, ils n’y trouvent
aucune saveur. Les bonnes choses leur paraissent amères par suite de
ce qu’il y a de mauvais en eux. Ils sont comme les femmes enceintes
qui éprouvent parfois le désir de manger de la terre ou d’autres
choses malpropres. Ainsi en va-t-il de ces gens corrompus. L’estomac
de leur amour, de leur vie intérieure, est plein du fumier des
créatures. C’est pourquoi ils ont perdu le goût de toutes les
choses divines et célestes. Elles leur semblent amères et
insipides. Leur fond intérieur est pour ainsi dire engrossé de
créatures, mortes ou vivantes. C’est pourquoi ils ont l’appétit
de la terre et de choses impures...
(36)
Les
marmitons
Tous
ceux qui n’arrivent pas à cette transparence intérieure et en
qui, par conséquent, le fond mystérieux de l’âme ne peut pas se
découvrir et se manifester ne sont que des marmitons. C’est à
ceux-là que le joug est dur. Et si quelqu’un n’a jamais connu
cette contemplation intérieure, s’il n’a jamais goûté à ce
fond, c’est, dit Origène, un signe manifeste qu’il n’y goûtera
jamais et n’en jouira pas dans l’éternité.
(6)
Ils
se contentent du minimum
Il
y a des personnes qui sont fils de Dieu, mais pas ses fils préférés
pourtant. Ce sont celles qui s’en tiennent aux pratiques
extérieures ou intérieures qu’elles se sont données et aux
manières de leur choix. Elles font leurs bonnes œuvres à elles et
ne cherchent pas plus loin. Ces gens se tiennent en bas de l’arbre
et s’agrippent à son écorce. Mais ils refusent de monter sur
l’arbre.
(45)
Ils
se croient en excellente posture
Ils
oublient que les voies mystérieuses de Dieu leur sont inconnues.
Ah ! que de choses surprenantes on verra plus tard arriver à
ceux qui se croient maintenant en excellente posture !
(47)
Les
cœurs mondains
Notre
Seigneur a pleuré sur les cœurs mondains. Et vraiment il y a de
quoi pleurer sur eux. Tous les hommes réunis n’y suffiraient pas
et ne pourraient jamais verser assez de larmes, car ces infortunés
ne savent pas, ne veulent pas savoir, les jours où ils sont visités.
Hélas, si même ils le savaient... Mais non, ils sont en grande
paix. Les gens de Jérusalem étaient, eux aussi, en grande paix
quand le Christ pleura sur eux. Quels sont donc ces gens ? Ce
sont tous ceux qui ne vivent que selon les désirs de la jouissance
apportée par les sens extérieurs. Pourvu qu’ils aient assez de
biens, de domination, d’amitié, de relations, de richesses,
d’honneurs, bref, de tout ce que leur cœur convoite. Alors ils ont
une grande paix. Ils ont tout ce que leur cœur désire, tout ce qui
les satisfait, les réjouit et fait leurs délices, comme s’ils
devaient vivre éternellement ! Ils vont bien se confesser, ils
vaquent bien à la prière et ils pensent que tout est pour le mieux.
Si on risquait une seule parole contre cette assurance, pour dire que
leur état n’est pas tout à fait bon, ce serait en pure perte. Ils
sont assis sur leur justice et se croient ainsi en parfaite sécurité.
(46)
Ils
sont assis sur leur justice
Les
gens de Jérusalem étaient, eux aussi, en grande paix quand le
Christ pleura sur eux. Quels sont donc ces gens ? Ce sont tous
ceux qui ne vivent que selon les désirs de la jouissance apportée
par les sens extérieurs. Pourvu qu’ils aient assez de biens, de
domination, d’amitié, de relations, de richesses, d’honneurs,
bref, de tout ce que leur cœur convoite. Alors ils ont une grande
paix. Ils ont tout ce que leur cœur désire, tout ce qui les
satisfait, les réjouit et fait leurs délices, comme s’ils
devaient vivre éternellement ! Ils vont bien se confesser, ils
vaquent bien à la prière et ils pensent que tout est pour le mieux.
Si on risquait une seule parole contre cette assurance, pour dire que
leur état n’est pas tout à fait bon, ce serait en pure perte. Ils
sont assis sur leur justice et se croient ainsi en parfaite sécurité.
(46)
Trop
attentifs à l'extérieurs
On
trouve ainsi des gens qui donnent grande attention à l’extérieur,
aux bonnes manières dans les œuvres et à la tenue, pensant que si
ceci est bien, tout est bien. Mais leur fond est tout envahi et
dangereusement encombré par les créatures. C’est dans ces
dispositions qu’ils récitent nombre de psautiers... (9)
Ils
vivent dans une fausse paix
Dieu
n’a jamais été en eux. Ce n’est pas sur lui qu’ils ont bâti.
Ils n’ont pas établi sur lui leur fondation, ils ne lui ont donné
aucune attention. Ils n’ont été occupés que de leur jouissance
sensible et temporelle. Quand le fondement cède et que les
fondations s’écroulent il faudra bien que tombe aussi la paix qui
était bâtie dessus.
(46)
Des
gens d'Eglise sans grâce et sans amour
Il
y a des hommes qui servent Dieu par contrainte, des hommes qu’on
doit forcer au service de Dieu. Le peu qu’ils font, ils ne le font
point par amour de Dieu et par dévotion, mais par crainte. Ce sont
ces gens d’Eglise sans grâce et sans amour qui ont besoin d’être
forcés à se rendre au chœur et à beaucoup d’autres exercices.
Il y a d’autres serviteurs de Dieu encore, de vulgaires
domestiques, des mercenaires. Ce sont, parmi les curés, les nonnes
et autres gens d’Eglise, tous ceux et toutes celles qui servent
Dieu pour leur prébende ou leurs jetons de présence. Si, en effet,
ces avantages ne leur étaient pas assurés ou devaient ne plus leur
être accordés, ils ne serviraient plus Dieu, jetteraient leur froc
aux orties, et deviendraient compagnons des ennemis de Dieu. A tous
ces gens-là, Dieu ne tient pas un brin. Ils ne peuvent donc pas, à
cause de leur service, être appelés enfants ou fils de Dieu. Même
s’ils font extérieurement de très grandes œuvres, Dieu n’en
fait aucun cas. Car ce n’est pas lui qui est le fond de ces gens,
mais ils sont eux-mêmes la cause de leur activité. (45)
Dieu,
chez eux, n'est qu'à l'état de fiction
Les
arbres qui portent ces mauvais fruits, ce sont les hommes égoïstes,
peu abandonnés, présomptueux, qui s’appuyent sur leurs grandes et
bonnes œuvres, plus nombreuses peut-être, et faisant encore
meilleur effet, que celles des justes. Ils tiennent à leurs manières
de vivre qui sortent du commun et que la sainte Eglise n’a pas
établies. Ils se reposent sur leurs pratiques, sur leur entendement,
sur leurs œuvres et sur leur grande apparence. Mes enfants, aussi
longtemps que le temps est au beau fixe et qu’ils jouissent de leur
paix à eux, aussi longtemps que brille le soleil dans leur façon de
vivre et dans la complaisance qu’ils y prennent, tout ce qu’ils
font paraît beau et même meilleur que ce que font d’autres hommes
bons et justes. C’est ainsi qu’ils apparaissent à leurs propres
yeux et à ceux des autres. Mais que tombent sur eux le vent et
l’orage, c’est-à-dire de terribles tentations et des attaques
contre la foi comme on peut encore en trouver aujourd’hui, ou
d’autres ouragans, les voilà complétement abattus. Dans le fond,
ils sont tout véreux. Aucun d’eux ne vaut rien. Pire encore, les
vers qui sont en eux sortent pour souiller la bonne verdure alentour,
c’est-à-dire les pauvres gens simples et ignorants qu’ils
corrompent avec leur fausse liberté et leurs fausses théories. Ah !
mes enfants, à l’heure de la mort, quelle angoisse et quelle
misère apparaîtront là où Dieu ne sera pas trouvé
essentiellement présent dans le fond de l’âme, mais seulement à
l’état de fiction ! (45)
Ils
ont un diable assis chez eux
Dans
certains endroits, on trouve des gens qui se livrent à une fausse
passivité et renoncent à toute activité. Ils vont jusqu’à
éviter intérieurement les bonnes pensées. Ils disent qu’ils sont
arrivés à la quiétude. Ils ne pratiquent pas non plus les œuvres
de vertu sous prétexte qu’ils sont montés plus haut. Ces gens-là
ont un diable assis chez eux, un mauvais diable qui empêche tout ce
qui pourrait, de façon quelconque, intérieurement ou
extérieurement, les faire sortir de leur quiétude. Il les maintient
ainsi en paix. Mais c’est pour les emmener avec lui dans l’éternel
tourbillon de son enfer. C’est dans ce but qu’il les garde en
cette fausse quiétude.
(77)
Les hypocrites
Que
de ces manières pharisaïques chacun se garde en son fond, attentif
à ce qu’il ne s’y dissimule pas une fausse sainteté qui aurait
un autre but ou une autre origine que ce qui est né de Dieu. De
pareilles gens, Jésus s’éloigne. C’est sûr. Il ne demeure pas
là. (9)
Les libres
esprits
Les
Libres Esprits s’imaginent avoir reconnu la vérité avec leurs
fausses illuminations, alors qu’ils ne font que s’exalter
eux-mêmes dans leur propre plaisir et dans la complaisance en ce
qu’ils sont. Ils se replient en leur fausse passivité.
(52)
Les libertins
Mais
voici par où les justes s’en distinguent. Ils ont, eux, parcouru
le chemin de la vertu, de l’humilité, de la crainte de Dieu, de
l’abandon, de la douceur. Ceux-ci sont dans une grande
appréhension. Ils n’osent en rien se fier à leur propre liberté.
Ils n’ont pas confiance en eux-mêmes. Ils se tiennent en grande
angoisse et oppression, aspirant après le secours de Dieu. Ces
libertins, au contraire, sont hardis, téméraires, querelleurs,
irritables. Pour peu qu’on entre en contact avec eux on les trouve
d’humeur acariâtre, rudes de gestes et de parole, orgueilleux,
n’acceptant pas d’être humiliés. (43)
Les grincheux
Je
trouve quelque chose de ce fond qui s’abandonne chez les jeunes
gens. Mais chez les vieux ce fond est gâté, car ils s’appuient
trop lourdement et avec trop d’attachement sur leurs petits
règlements de vie et à leurs vieilles habitudes. Ils sont grincheux
et remplis de préjugés... (63)
Les désordonnés
Voici
à quel signe on les reconnaît. Ils n’ont pas suivi le chemin de
la vertu et n’ont aucun souci des pratiques ordonnées à la
sanctification de la vie et à la mortification des vices. Mais ils
aiment leur fausse passivité intérieure, sans se soucier, ni
au-dedans ni au-dehors, de la charité agissante. D’autre part, ils
ont donné prématurément congé aux images. Alors le diable vient
et répand en eux une fausse douceur et une fausse lumière par
lesquelles il les séduit, de sorte qu’ils s’en vont à leur
perte éternelle. Il les attire du côté de leur inclination
naturelle quelle qu’elle soit: luxure, avarice ou orgueil.
(43)
Ils
donnent le change
Ils
tombent dans une liberté désordonnée qu’ils suivent au gré de
l’inclination de la nature. On doit fuir ces hommes plus que
l’Ennemi. Ils sont, en effet, dans leurs manières, extérieurement
et intérieurement, autant qu’on peut les voir, si semblables aux
justes, qu’ils ne se laissent pas reconnaître facilement.
(43)
Ils
se sont fait un Dieu imaginaire
Pourquoi
se disperse-t-on ainsi ? Pourquoi est-on ainsi désemparé ?
La cause, c’est que Dieu n’a pas pénétré ton fond avec ce
qu’il est réellement. Mais tu t’es fait un Dieu imaginaire, un
Dieu tel que tu en as besoin, et non pas un Dieu tel qu’il est
réellement lui-même.
(72)
Scribes
et pharisiens
Quels
sont les gens dont Jésus s’éloigne ? Les scribes étaient
des sages qui faisaient grand cas de leur science. Les pharisiens,
eux, faisaient grand cas de leur piété, fermement attachés à
leurs pratiques et à leurs observances. Nous reconnaîtrons là les
deux causes les plus nuisibles qu’on puisse rencontrer parmi les
gens de piété. Ceux qui demeurent dans ces dispositions périssent
car c’est cela qui les fait périr. D’aucune de ces dispositions,
il ne sort quelque chose de bon. Rares sont cependant les hommes qui
ne sont pas quelque peu retenus dans l’un ou l’autre de ces
mauvais fonds ou même dans les deux à la fois, mais d’aucuns le
sont beaucoup plus que d’autres.
(9)
Les pharisiens
Ah !
mes chers enfants, combien on trouve de ces pharisiens et parmi les
religieux et parmi les gens du monde ! La terre en est pleine,
pleine, pleine... gens en habits noirs et rouges, gris et bleus, qui
en raison de leur richesse et de leur parenté, de leur science, de
leur talent ou de leur intelligence, de leurs aumônes ou de leurs
apparences de plus grande sainteté, et d’autres choses semblables,
pensent que c’est vers eux qu’on devrait se tourner avec
déférence, avec eux qu’on devrait parler, leurs paroles qu’on
devrait écouter, pour eux qu’on devrait faire quelque chose... Ils
se disent aussitôt: “N’est-ce pas envers moi qu’on devrait
agir ainsi ? mais j’ai fait telle ou telle chose pour ces
gens. Moi je suis un tel et un tel.” (83)
Les scribes
Par
scribes, il faut entendre les raisonneurs qui ramènent toutes choses
à la mesure de leur raison ou de leur sensibilité. Ce que leurs
sens leur ont fourni, ils le font passer dans leur raison; ils
arrivent ainsi à comprendre de grandes choses. Ils y mettent leur
gloire. Ils profèrent de grandes phrases. Mais leur fond d’où
devrait jaillir la vérité demeure vide et désolé. Quant aux
autres, les pharisiens, ce sont les gens de piété qui ont bonne
opinion d’eux-mêmes, se croient quelque chose, tiennent fermement
à leurs observances et à leurs pratiques, croient qu’il n’y a
rien en dehors d’elles, et, à cause d’elles, prétendent à
l’estime et à la considération. Le fond de leur âme est rempli
de blâme à l’adresse de tous ceux qui ne s’en tiennent pas à
leur manière. De ces gens-là notre Seigneur Jésus Christ s’est
retiré.
(9)
Ils
condamnent les autres
Ces
gens considèrent leurs pratiques, leurs intentions et toutes leurs
habitudes comme inspirées par Dieu et comme étant la volonté de
Dieu. Ils méprisent et condamnent les nobles amis de Dieu qui ne
peuvent suivre aucune pratique ni aucune forme de piété
particulière parce qu’ils doivent suivre Dieu sur son mystérieux
chemin. (9)
Les simoniaques
Mes
enfants, sachez que Dieu n’accepte pas le moindre brin de toutes
les œuvres, si grandes et si bonnes soient-elles, dont il n’est
pas la fin. Car toutes ces œuvres ont quelque chose de simoniaque.
La simonie consiste en ce qu’on donne un bien spirituel pour un
bien temporel et corporel. C’est un des plus grands péchés. Or
c’est bien de ce péché que se rendent coupables, spirituellement,
les hommes qui font des bonnes œuvres spirituelles, et qui, par leur
intention, cherchent dans ces œuvres un avantage temporel et
périssable. Peu importe ce qu’est cet avantage, intérieur ou
extérieur, dès lors qu’en vérité ce n’est pas Dieu.
(42)
Les brigands
Quel
est donc ce temple qui est ainsi devenu caverne de brigands ?
C’est l’âme et le corps de l’homme qui sont bien plus
réellement le temple de Dieu que tous les temples qui ont jamais été
édifiés. Saint Paul le dit: “Saint est le temple de Dieu que vous
êtes”. Quand notre Seigneur veut venir dans ce temple, il le
trouve changé en repaire de brigands et en bazar de marchands.
(46)
Les marchands
du Temple
Combien
le monde entier est plein de ces marchands ! Il y en a parmi les
prêtres et les laïques, parmi les religieux, les moines, les
nonnes... Ces gens sont dans un trouble continuel et ils ne savent
pas eux-mêmes ce qui leur manque. C’est que leur temple est plein
de commerce: ils ne veulent pas s’abandonner eux-mêmes.
(46)
Les menteurs
Il
y a des menteurs qui prétendent mener une vie spirituelle, parce
qu’ils se livrent à certaines bonnes et saintes pratiques. Mais,
ce faisant, ils n’ont en vue qu’eux-mêmes et leur propre intérêt
bien plus que Dieu. Et ils vivent de cette manière, trente ou
quarante ans, sans se connaître eux-mêmes et sans connaître leurs
véritables intentions. Cette ignorance ne les excuse aucunement.
(70)
Les raisonneurs
Quant
aux raisonneurs, ils arrangeront tout ceci à leur façon et se
l’approprieront dans la subtilité de leur raison. Mais quand
viendra l’heure de la mort, ils trouveront leur fond vide de Dieu
et entreront en grande détresse.
(74)
Les subtils
Mes
enfants, ce sont là deux fonds de fausseté qui sont très répandus
à l’heure actuelle. La subtilité naturelle de l’esprit à la
manière des scribes ou la façon pharisaïque de s’en tenir aux
apparences et observances extérieures. Cette façon subtile des
scribes est tellement répandue aujourd’hui, qu’à peine
pouvons-nous entendre une confession sans y trouver de nombreuses
subtilités. (9)
Ennemis
de Dieu
A
considérer le monde dans sa totalité, on voit que la plus grande
partie des hommes du monde entier sont malheureusement ennemis de
Dieu.
(45)
Ils paraissent vivants
mais ils sont morts
Sache
ceci: de même que dans le cimetière il y a beaucoup de morts, ainsi
y a-t-il dans la sainte Eglise bien des hommes morts. Ils paraissent
vivants, mais en réalité ils sont morts. (69)
Ils
ont trop bonne conscience
C’est
là qu’on reconnaîtra la différence qu’il y a entre les élus
et ceux qui ne le sont pas. Les élus ne peuvent trouver aucun repos
complet dans les choses désordonnées. Quand bien même ils tombent
parfois dans des errements, ou même qu’ils se perdent, rejetant
derrière eux toutes les choses divines, ils gardent cependant une
grande crainte, une peine continuelle et un remords de conscience dès
qu’ils rentrent en eux-mêmes. C’est là l’œuvre du saint
Esprit.
(46)
Dialectique
du voleur et du meurtrier
Le meurtrier.
Et
quel est donc le meurtrier dont parle le Christ ? C’est une
inqualifiable manie de juger qui se trouve dans la nature de l’homme
et dont beaucoup sont remplis. C’est bien dans la ligne de sa
nature que l’homme veuille toujours faire la leçon aux autres et
rarement se corriger lui-même. Il est tellement plein de jugements
sur autrui. Celui-ci parle trop à son gré et celui-là pas assez.
Celui-ci mange trop et celui-là trop peu. Celui-ci pleure trop et
celui-là pas suffisamment.
Que
sais-tu du fond de ton prochain ? Que sais-tu de la volonté de Dieu
sur lui et du chemin par lequel Dieu l’a appelé et invité ? Et
ses œuvres, tu voudrais les gouverner à ta tête ? Mais veux-tu
donc assassiner la volonté de Dieu
et la rectifier avec ton faux jugement ?
Ce
jugement meurtrier se retrouve en toute occasion. Il s’accompagne,
dans le cœur et dans le fond, d’un sentiment de profond mépris
qui se traduit parfois au dehors dans la conduite et dans les
paroles. De la sorte on tue les autres avec la même blessure qu’on
s’est faite soi-même, en leur insinuant un mauvais jugement. Enfin
on tue aussi le prochain sur lequel on a porté ce jugement s’il
vient à l’apprendre. (27)
Le voleur.
Voilà le voleur qui se glisse en nous de façon
diabolique. Il ravit à Dieu sa gloire et dérobe à l’homme la
vérité et la perfection. Ah ! mes enfants, mes enfants, quels
grands ravages ce voleur fait en l’homme, plus que tous les voleurs
qu’on ait jamais pendus au cours des siècles ! (27)
Admettons
à présent que l’homme entre en soi-même avec le meurtrier pour
se juger soi-même avec grande pénétration et grande attention. Il
peut arriver alors que ce meurtrier débusque le voleur qui est tapi
et caché dans le fond. Le voleur, c’est-à-dire cette injuste
manie de tout tirer à soi par laquelle l’homme ne cesse de ravir à
Dieu tout le trésor de la vraie richesse intérieure et cachée. Ce
voleur est alors dénoncé au meurtrier qui lui reproche d’avoir
causé tant de dégâts. Il le fait prisonnier et le met à mort.
S’il
arrivait alors, ce qui arrive parfois, que chacun des deux tue
l’autre et que tous deux restent sur le terrain, oh, mes enfants,
s’il pouvait arriver que le meurtrier meure avec le voleur, quelle
chose heureuse et réjouissante ! Alors tout jugement serait
mort et s’écroulerait complétement en Dieu, remis au jugement de
Dieu, à la volonté de Dieu, au Fond de Dieu, pour qu’il en décide
comme il le voudrait et quand et où. Mes enfants, là serait la paix
véritable et réelle, là où le voleur et le meurtrier seraient
morts tous les deux. Un tel homme serait heureux. C’est par la
vraie porte qu’il entrerait dans la bergerie. Et le portier serait
là pour lui ouvrir et lui laisserait accès à l’abîme du Père.
Là, en tout temps, il entrerait et sortirait. En tout temps il
trouverait de gras pâturages.
(27)