III/3

Traversée




Au cœur de la quête mystique gît, sous-jacente, formulée ou informulée, l’énorme question: Pourquoi la différence ? Pourquoi n’y a-t-il pas que l’Un lui-même ? Pourquoi la non-identité ? Pourquoi la diversité ? Pourquoi l’autre ? Pourquoi l’espace-temps ? Pourquoi la dispersion ? Pourquoi le multiple ? A l’horizon se profile, incontournable, le scandale de cette autre question: Pourquoi le mal ?

Entre les deux, prolifère le souci. Pourquoi la totalité n’est-elle pas l’être dans sa parfaite tranquillité ? Pourquoi l’inquiétude ? Pourquoi le trouble ? Pourquoi le devenir ? Pourquoi le désir ? Pourquoi le mouvement ?


La roue fatale

D’une telle énigme, la roue semble être le symbole le plus pertinent. Ne signifie-t-elle pas en même temps la perfection immobile du cercle et la rotation du cycle ? L’étendue se fait point en son centre. Le point se déploie en espace vers la périphérie. Plus il se porte vers le pourtour, plus le mouvement s’accélère. Il tend, au contraire, vers le repos absolu en se concentrant. Le centre rassemble dans l’un la multiplicité des rayons et la diversité des moments du périmètre.

Placée dans le plan vertical où se joue l’essentiel, la roue, en tournant, symbolise la dramatique fondamentale de l’être. L’existence, embarquée dans le mouvement périphérique, située en un point du contour, y vit la différence au cours d’une révolution. Une descente et une remontée. Passant du haut vers le bas, d’un côté vers l’autre, du bas vers le haut, elle connaît tour à tour la dispersion et la re-concentration, la sortie de l’Un, la perte de la béatitude, la chute, le malheur de la multiplicité, le possible retour, la conversion, le salut dans l’Un. Derrière toutes les mystiques se cache et se manifeste en même temps la tendance – la tentation ! – à fonctionner selon un tel schème fondamental.

Il y aurait à montrer ici comment ce schème fondamental joue universellement en même temps que de façons différentes sous les multiples courants et traditions mystiques à travers l’espace et le temps de notre monde, de l’extrême Orient à l’extrême Occident. Restons simplement dans l’espace indo-européen et esquissons son jeu à travers le courant néo-platonicien, puisque Tauler s’y réfère explicitement à la suite de Maître Eckhart, d’Albert le Grand, de Denys l’Aréopagite, de saint Augustin et de Proclus.

Le néo-platonisme orchestre de façon plus philosophique les grands thèmes de la chute et du retour, en intégrant de façon plus rationnelle les tendances d’origine orphique, manichéenne, hermétique et gnostique. Aux débuts du christianisme, cette philosophie naturellement religieuse – cette tendance religieuse naturellement philosophique ? – manifeste une extraordinaire vitalité dans tous les centres de la culture hellénistique, Alexandrie, Rome, Athènes, Antioche, Bergame... et définit grandement l’espace intellectuel de l’époque, avec des maîtres comme Philon d’Alexandrie, Plotin, Porphyre, Jamblique, Proclus... Les premiers penseurs chrétiens ne résistent pas au charme d’une telle philosophie dans laquelle ils cherchent le cadre et l’outil "naturels" pour traduire le mystère chrétien. Toute la patristique jusqu’à Boèce est largement tributaire de ce courant qui, ensuite, traverse avec encore beaucoup de force le Moyen Age pour inspirer la pensée des Temps Modernes et spécialement la philosophie allemande jusqu’au dix-neuvième siècle.

Avant le néo-platonisme, il y a Platon, et avant Platon, qui en hérite, existe déjà une profonde tradition orphique. Au cœur de cette tradition, un mythe. Dionysos Zagreus, fils de Zeus, est mis en pièces et dévoré par les Titans. Voilà pour la chute. Mais le cœur de Zagreus va être sauvé; absorbé par Zeus, il donne naissance au nouveau Dionysos, Orphée. Voilà pour le salut. Embrayée sur le cycle de cet événement mythique primordial tourne la roue du destin de l’homme avec son aventure mystique. L’homme, engendré des cendres des Titans frappés de la foudre de Zeus, tombe de la pure félicité divine dans les souillures de la terre. Son élément divin, dionysiaque, chute dans l’élément titanique et s’y perd en oubli. Pour opérer son salut, pour se libérer de l’élément titanique et retrouver son originelle félicité dionysiaque, l’homme, aidé par l’ascèse des purifications et les cérémonies orphiques, doit remonter la pente de l’oubli, grâce essentiellement à la réminiscence.

La tâche capitale de l’existence humaine, est de se ressouvenir. Il faut philosopher pour son salut. Les traditions néo-platoniciennes ne l’oublieront pas. Au commencement est l’Un. Absolue perfection hors de l’espace et du temps, hors de la multiplicité, ne possédant rien, ne cherchant rien, n’ayant besoin de rien, donc aussi bien Vide, Néant. Une telle affirmation radicalement archéologique se retrouve identique sous des formulations variables dans les différentes traditions que côtoie ou qu’intègre le néo-platonisme, qu’il s’agisse du Brahman, le ‘Cela-même’ hindou, de l’ 'Eon parfait’ ou de l’ ‘Abîme inconnu’ de l’hermétisme et de la Gnose... ou même de la ‘Dualité’ (une !) originelle, de type manichéen, où le principe Bon coexiste avec le principe Mauvais, tous les deux incréés et co-éternels.

Pourquoi cet Un n’est-il pas resté dans la perfection de l’Un ? La réponse oscille entre optimisme et pessimisme. La dispersion est tantôt signifiée comme ‘procession’, tantôt comme ‘chute’. Procession d’une hiérarchie descendante éternelle, puisque le Parfait surabonde, que le Bien se diffuse et engendre nécessairement et que, selon Plotin, "les êtres engendrés ne peuvent monter mais descendent toujours d’un degré et s’accroissent en multiplicité". Chute, par suite de quelque faute d’insatisfaction, de vouloir jouir,de curiosité, d’agitation, d’audace ou d’apostasie. "Mais la nature curieuse d’action, dit le même Plotin, qui voulait être maîtresse d’elle-même et être à elle-même, choisit le parti de rechercher mieux que son état présent; alors elle bougea..." Processus tragique, souligné par la tendance hermétique et gnostique qui fait surgir l’Antinomie de l’Harmonie et s’aliéner la Lumière dans les Ténèbres.

L’Un s’étant divisé en deux, désormais la descente est fatale. Une dégringolade de divisions, de dégradations, d’extériorisations, de distinctions, de fragmentations, d’éparpillements, de dissipations, se déploie en multplicité devenue monde avec son espace-temps et sa matière. Ce que l’hindouisme signifie essentiellement comme inconsistante apparence, illusion, faux-semblant, est, dans la perspective néo-platonicienne, fondamentale dégradation, fondamentale imperfection, avec, là encore, une oscillation entre optimisme et pessimisme, et même pessimisme extrême lorsque dominent les tendances hermétiques, gnostiques et surtout manichéennes.


Le salut dans le retour vers l'Un ?

Oui. Tout ce qui, en ce monde, annule le produit de la dispersion, tout ce qui se détache de la multiplicité, tout ce qui dépasse la division, tout ce qui abolit l’espace et le temps, tout ce qui recolle la fragmentation, tout ce qui comprime la détente de l’être, tout cela, et cela seulement, a valeur rédemptrice pour le salut du cosmos en lui permettant de retrouver son fondamental accord avec lui-même.

Accouplée à cette ontologique rotation, tourne la roue du destin de la condition humaine. L’âme, fragment de l’Un, tombe et se perd dans un fragment du monde. L’âme, élément divin, étincelle divine, parcelle de Dieu lui-même, pour des raisons identiques à celles de la dispersion de la totalité, soit par l’effet de la procession hiérarchique, soit par punition pour sa faute, fait la chute dans un corps et en même temps s’y individualise. Y plonge-t-elle tout entière comme le pense Proclus ainsi que le ‘Corpus Hermeticum’, ou bien, comme le prétend Plotin avec les Upanishad, en partie seulement, plus ou moins selon les hommes, l’attachement ou la répulsion à la contemplation constituant le test du degré de l’aliénation ? Quoi qu’il en soit, la signification de cette ‘ensomatose’ – le corps, barque pour une traversée, geôle pour un emprisonnement ou bien tombe pour un ensevelissement ? – n’est jamais très optimiste !

Le salut est essentiellement retour, retour de la totalité humaine et cosmique vers l’Un et fusion avec l’Un. La tâche salvifique consiste à se libérer de toute particularité et de toute individualité pour devenir un, pour devenir tout, pour devenir universel. C’est l’antithèse de la descente dispersante. Quand on a compris le pourquoi et le comment de cette descente, on comprend le pourquoi et le comment de la remontée et son urgence. Encore faut-il savoir. Encore faut-il comprendre. La connaissance est donc la première condition du retour libérateur.

Contre l’ignorance de l’âme déchue dans l’opacité matérielle, il importe qu’elle apprenne sa véritable nature qui est divine. Contre l’oubli de l’âme égarée dans la distance d’avec ses origines, urge le devoir de se ressouvenir. Selon qu’est soulignée la radicale ignorance ou seulement l’oubli, les moyens diffèrent. L’ignorance foncière nécessite une ‘initiation’, la découverte du ‘secret’ et le dévoilement du ‘mystère’, soucis majeurs pour les tendances gnostiques. L’oubli table sur un savoir total déjà existant, préexistant, un savoir disponible qui, loin d’être perdu, est simplement tombé en sommeil en même temps que l’âme est tombée dans la corporéité, et qu’il faut réveiller grâce à la longue pratique de la philosophie et moyennant la pédagogie de la ‘réminiscence’. Souviens-toi de tes origines !

Mais, soit éveil radical ou simple réveil, c’est toujours contre la légèreté insouciante d’une âme tentée par la facilité que l’enjeu capital doit être rappelé et l’effort éxigé. C’est contre l’universelle dissipation et dispersion que s’impose la concentration. Centrer toute la dynamique de son être sur la pratique de l’ascension. Remonter par degrés toute la hiérarchie descendante de la dégradation, chaque palier supérieur perdant de la multiplicité en gagnant de l’unité, jusqu’à l’Absolu. Par l’ascèse. Par la méditation. Par la contemplation.

Cette voie est essentiellement de négation. La marche y consiste, grande katharsis, à dépasser en niant. Nier la corporéité avec ses désirs et ses besoins charnels. Dénouer un à un tous les liens qui retiennent l’âme à la matière. Se purifier de toutes les compromissions avec les fausses réalités et les fausses valeurs terrestres. Chasser les soucis. Fuir le monde. Vider l’esprit des images, des concepts et de toute discursivité. Couper toute la chaîne et laisser filer le fil sans trame... Et monter encore, à travers la négation de la négation, à travers la béance mystique, vers l’Un qui est identiquement Néant.


La perfection cyclique

Ainsi la perfection cyclique régit-elle et intègre-t-elle dans l’harmonie l’universelle dramaturgie ontologique, ultimement porteuse des aventures de chaque existence. La dramatique ‘tourne’, elle ‘tourne rond’, en ses profondeurs dédramatisée. Quel que soit le nombre de révolutions nécessaires au grand cycle universel avant de se stabiliser dans l’éternité, il est assuré de ne jamais connaître la catastrophe absolue. Quelles que soient les rotations indispensables à la roue de chaque existence personnelle, quelles que soient les réincarnations et métensomatoses exigées, avant de pouvoir s’immobiliser dans la béatitude, elle a la garantie de ne pas tourner absurdement en rond, réglée qu’elle est par une ‘Loi de Justice’ ou une ‘Loi du Samsara’.

L’ ‘éternel retour’ ramène l’aventure à la raison. Faisant tourner la temporalité dans l’éternité, il annihile le temps de l’histoire. Ramenant en coïncidence la fin avec l’origine, il enferme dans la répétitivité archétypale et sacrale la dramatique de l’existence. Bouclant l’espace du possible, il apprivoise la liberté. Conjurant le surgissement de radicale nouveauté, il désamorce toute urgence. Il représente ainsi la plus formidable défense contre le risque de l’aventure historique.

Le cycle de l’éternel retour définit comme naturellement le cadre, l’espace, le temps et le mouvement du projet mystique. C’est en quelque sorte la matrice maternante de notre mère païenne. La prégnance de ce schème est universelle. Rien ne semble pouvoir se dérouler hors de la roue fatale.


Briser la roue


Pourtant il n’y a, il ne peut y avoir, de mystique chrétienne qui ne commence par briser cette roue. Un chrétien n’existe que compromis dans la geste historique de l’Alliance avec son Dieu. Sans cette Histoire sainte, sans la Révélation historique, sans la communauté historique de la foi, de l’espérance et de la charité qu’est l’Eglise, il peut y avoir toutes les ‘gnoses’ qu’on voudra, mais il n’y a pas véritablement existence chrétienne. Le rapport subjectif de l’âme avec Dieu n’est chrétien que dans la mesure où il vient non pas avant cette Histoire mais après, et en dépendance d'elle.

Dans l’éclatement du cycle et la fracture de la roue fatale s’ouvre, irréversible, le temps de l’histoire qui est temps de grâce. Non pas destin, mais dessein. Temps que ne cesse de traverser verticalement l’eschatologie. Temps riche en instants d’éternité. Temps de la décision. Temps du risque. Temps des surgissements. Temps de gestation. Temps des affrontements. Temps des engagements. Temps des catastrophes. Temps des rencontres décisives. Temps des chutes. Temps des conversions. Temps de la grande dramatique existentielle. Temps de la foi. Temps de l’espérance. Temps de la Charité. Temps du Royaume.

Il ne peut y avoir de mystique chrétienne qui ne soit celle de l’aventure historique de la grâce avec son mystère de la Création, de l’Alliance, de l’Incarnation et de la Rédemption. Appelé à courir cette aventure: l’homme libre. Non pas fatale parcelle de Dieu, non pas particule divine en orbite autour de l’Absolu, mais existence créée de rien par grâce, nouvelle origine autonome surgie dans l’histoire, personne en réciprocité personnelle avec le Père. Créé créateur à l’image et à la ressemblance de Dieu, l’homme dispose d’un champ de décision et d’action indéfini, où l’agir divin n’écrase pas son agir et où le vouloir divin n’est pas le destin de son vouloir. C’est là qu’en verticale alliance l’homme est responsable de promotion d’humanité. C’est en ce champ et non pas dans la fuite que se font les semailles et les moissons pour la vie éternelle.



Traversée


Une tendance irrépressible nous pousse vers les établissements. Ce n’est pourtant que dans la traversée qu’est notre vérité. Cette traversée appelle un discernement. La vie dans l’Esprit, en effet, est Exode. Elle s’identifie ainsi à la grande aventure historique du Peuple de l’Alliance. Ce n’est que dans la
traversée de la différence que homo viator s’accomplit ultimement en Dieu.

Il s’agit ici d’une des plus importantes perceptions mystiques de Tauler. Une secrète loi, profonde
dialectique du renversement des contraires, régit la vie spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant, plus tu atteins ce point de rupture où tu bascules dans l'absolu de l'être. Deviens rien, et tu deviens tout. Vide-toi, et la plénitude te sera donnée par surcroît. Au creux de ton extrême ‘différence’, tu te trouveras en parfaite ‘convenance’. Par grâce.

Seul le milieu invite à la résidence. Les extrêmes sont inhabitables. C'est pourtant dans les extrêmes qu'habite Dieu. Et là seulement, l'homme, dans le radical dépassement de lui-même, trouve son ultime et excentrique point de gravité. Tu n'accèdes à l'absolu de toi-même que dans le débordement de toi. A travers d'infinies ruptures. En traversant d'étranges espaces où tu vas de bouleversement en bouleversement. L'irruption de Dieu dans une existence humaine participe de la violence. L'homme ne s'en remet que fort secoué. Aux antipodes de la sécurité bourgeoise, l'aventure spirituelle expose à une déconcertante Rencontre qui, seule, ultimement, consomme la pacifiante Présence. Ce Dieu qui dérange. Cet Absolu qui me conduit même là où je ne veux pas aller. Cet Esprit qui m'emporte ailleurs dans son tourbillon. Cet Inconnu avec qui je me bats toute une nuit... Je suis compromis dans une aventure qui me dépasse absolument et que je ne peux pas ne pas faire en même temps si absolument mienne.


On dit communément que l’enfant élevé en foyer clos est au dehors comme un veau. Ce proverbe se vérifie ici. Les hommes qui ne sont jamais sortis de chez eux, qui ne se sont pas élevés au-dessus de la nature et de ce que les sens peuvent apporter par la vue, l’ouïe, les sentiments, les émotions, qui ne sont pas allés au delà et au dessus de leur petit monde habituel et de la région des choses naturelles, n’ont pas plus d’intelligence pour les choses élevées, pour les choses de Dieu, que des veaux ou des bovins. Leur fond intérieur est comme une mine de fer où ne pénètre jamais un rayon de lumière. Dès que la sensibilité, les images, les formes viennent à leur manquer, ils ne savent plus rien et ne sentent plus rien. Ils sont encore chez eux. C’est pourquoi ils ne sentent pas la naissance dont nous parlons.
(1)


Etroit sentier


Par quels chemin étranges et par quels sentiers sauvages, Dieu ne nous conduit-il pas ? C’est sur un étroit sentier que Tauler voit cheminer l’homme spirituel. Le long de ce sentier étroit, d'un côté et de l'autre, il y a de minuscules espaces qui invitent au repos. Ils vont toujours par deux. C'est entre les deux qu'il faut
passer sans s’arrêter.


Le long de cet étroit sentier, d’un côté et de l’autre,
il y a de minuscules espaces qui vont toujours par deux.
C’est entre les deux qu’il faut passer.

D’abord, il y a d’un côté la ‘science’ et de l’autre l’ ‘ignorance’;
il ne faut s’arrêter à aucune mais passer grâce à une foi toute simple.

Un peu plus loin, il y a la ‘sécurité’ et l’ ‘insécurité’;
on passera grâce à la sainte espérance.

Ensuite se présentent la ‘paix de l’esprit’ et l’ ‘agitation de la nature’;
on passera entre elles grâce au parfait abandon.

Plus loin encore, on rencontre la ‘présomption’ et la ‘crainte injustifiée’;
on passe entre elles grâce à l’humilité.
(61)



Enfants, pour suivre ce chemin sombre et inconnu on doit quitter la voie large et spacieuse, car elle conduit à la mort éternelle, ainsi que le dit l'Evangile. On doit bien plutôt aller par la voie étroite. La voie étroite et resserrée est un tout petit sentier.
(61)

Mes enfants ! Celui qui pourrait trouver les sentiers qui mènent dans le fond, comme il rectifierait et abrégerait son chemin ! Ces sentiers qui sont tellement sauvages, cachés, obscurs, inconnus et étranges...
(44)

Les justes acceptent patiemment toutes les voies par lesquelles le Seigneur les conduit, à travers tentations et ténèbres. Ils ne prétendent pas être arrivés à la paix, et cependant ils ne sont pas non plus dans l'inquiétude. Ils suivent un étroit sentier entre la paix et l'inquiétude, entre la présomption et une crainte exagérée, entre la pleine sécurité et le doute. Et que la vraie paix, la liberté de l'esprit et la pleine sécurité viennent à resplendir en eux, aussitôt ils les plongent dans le fond, sans s'y attacher. (77)

Le Seigneur montre alors à cet homme le chemin difficile et ténébreux, l'étroit sentier par lequel il a passé. Personne ne peut plus lui nuire, et il est bien dédommagé de toute sa misère. Mais ceci ne concerne pas les ‘libres esprits’ qui se glorifient d'une fausse liberté, ni ceux qui se prévalent témérairement d'une fausse passivité et d'une fausse paix, ni encore ceux qui s'obstinent dans les formes et les règles de dévotion qu'ils se sont données à eux-mêmes et s'en sont contentés pendant quarante ans ou plus en faisant de grandes œuvres... Tous ceux-là n'ont pas voulu suivre l'étroit sentier. (77)


Mes enfants ! Celui qui pourrait trouver les sentiers qui mènent dans le fond, comme il rectifierait et abrégerait son chemin ! Ces sentiers qui sont tellement sauvages, cachés, obscurs, inconnus et étranges...
(44)


La vie naît de la mort


Enfants, avant que cela n’arrive, la nature doit mourir de maintes morts. On n’en vient là que par différents chemins sauvages, déserts et inconnus, sur lesquels Dieu conduit l’homme, l’attire à lui et lui apprend à mourir. Oh ! mes enfants, quelle est noble, féconde, merveilleuse, délectable, la vie qui naît de cette mort ! (32)

Vous voyez bien cependant, mes chers enfants, que la nourriture corporelle que nous mangeons, le pain, le vin, et tout ce que nous prenons, doit mourir à soi-même, se décomposer, avant d’être absorbé dans notre nature pour s’unir à elle. Il faut pour cela bien des morts. L’aliment doit se corrompre à fond, se décomposer lui-même, avant de descendre dans l’estomac, et là se décomposer encore, avant de parvenir au foie, au cœur et à la tête, avant, donc, de ne faire qu’un avec les sens pour devenir enfin raisonnable. En cet état, l’aliment est si dissemblable d’avec lui-même qu’il n’y a point d’œil assez vif et assez pénétrant et pas de sens qui puisse reconnaître que c’était autrefois un aliment. La nourriture en est arrivée à un tel état de volatilisation qu’aucune raison ne peut découvrir où se trouvent et comment agissent ces éléments volatilisés. On peut le penser, mais on ne le constate pas avec les sens. (32)

Quels sont ceux auxquels Dieu donne le discernement des esprits ? Sachez que ce sont des personnes qui ont été exercées à fond et de toutes les manières, à travers leur chair et leur sang. Elles ont été taraudées de la façon la plus affreuse et la plus cruelle par les tentations. L’Ennemi est passé à travers elles, et elles à travers l’Ennemi. Ainsi elles ont été exercées jusqu’à la moelle et jusqu’aux os. Voilà qui a reçu le discernement des esprits. (47)

"Duc in altum, conduis la barque en haute mer." Il faut monter plus haut... (41)

C’est ainsi que s’accomplit la noble parole ‘Transite’, c’est-à-dire élevez-vous au-dessus de toutes choses. Elle s’accomplira avec la naissance de Dieu en nous. (57)


Conversion


Non, vraiment, ce n’est pas l’Ordre qui nous fait saint. Ma chape, ma tonsure, mon couvent, mon saint entourage, tout cela ne me fait pas saint. Si je dois devenir saint, il me faut un fond saint, vide, pur, libre. Que je crie: Seigneur, Seigneur ! Que je prie et que je lise beaucoup, que je sache bien parler et bien comprendre, que j’aie belle apparence, non, non, ce n’est pas tout cela qui nous fera entrer dans le Royaume. Il y faut vraiment quelque chose de plus. (55)


La conversion de l’esprit, vers l’intérieur, en l’esprit de Dieu, celle qui part du fond, indépendamment de tout ce qui peut venir de l’extérieur, où l’homme cherche seulement Dieu, simplement et purement, par-delà toutes les œuvres et tous les modes déterminés de prière, par-delà toute pensée et tout raisonnement, voilà celle dont saint Denys dit que c’est un amour déraisonnable, insensé. Voilà la véritable conversion.
(43)

Si une seule fois dans toute sa vie l’homme pouvait accomplir une telle conversion, quel bien immense ne lui arriverait-il pas ?
(43)

Que personne ne s’avise de troubler de tels hommes en les attirant dans la multiplicité, mais qu’on laisse Dieu accomplir son œuvre en eux.
(43)


Ceux qui sont activés par l’Esprit de Dieu sont les plus aimés de tous les enfants de Dieu. Ce sont les hommes qui sont continuellement attentifs à suivre la tout aimable volonté de Dieu, à répondre à ses inspirations et à ses avertissements. Mes enfants, ces personnes sont parfois mises sur un chemin vraiment sauvage et pénible sur lequel elles doivent s’aventurer. Si elles osaient s’y engager hardiment, dans l’esprit, avec foi et confiance, quelle chose précieuse sortirait de là ! Si seulement elles se recueillaient en elles-mêmes, attentives à l’œuvre de l’Esprit en elles, quelles merveilles ne découvriraient-elles pas, merveilles que Dieu lui-même opère en elles, œuvres qui dépassent tellement le sentiment, la nature et l’intelligence !
(45)

Ils se sont détournés d’eux-mêmes et de toutes choses pour se tourner vers la vraie lumière. Ils ont reflué dans leur origine pour fusionner avec lui, au milieu du calme silence intérieur de toutes leurs facultés. Ils se sont précipités dans les ténèbres de la divine solitude qui est au-delà de toute intelligence. Ce faisant, ils s’élancent si haut que dans leur union avec Dieu ils perdent toute conscience distincte, se perdent eux-mêmes et perdent toutes choses, et n’ont plus conscience de rien que de Dieu, ce Dieu simple et sans mélange en qui ils sont plongés. Tant qu’ils sont en cet état, tout va bien pour eux et ils ne s’égarent pas. Mais quand ils reviennent à leur raison, celle ci est incapable de saisir ce qui vient de se passer. Elle ne le comprend pas parce que cela la dépasse tout à fait. Cela est au-delà de ses possibilités.
(75)

Vous devez être prudents comme le serpent... Quelle est donc cette prudence du serpent ? Quand il remarque que sa peau commence à vieillir, à se rider et à sentir mauvais, il cherche un endroit où trouver deux pierres rapprochées l’une de l’autre. Là il se frotte entre ces deux pierres jusqu’à ce que sa vieille peau se soit complétement enlevée. Et voici qu’en dessous s’est formée une peau nouvelle. Voilà précisément ce que l’homme doit faire de cette vieille peau, c’est-à-dire de tout ce qu’il a reçu de sa nature, si grand ou si bon que cela paraisse, car cela est sûrement décrépit et plein de défauts. C’est pourquoi il faut le frotter entre deux pierres placées l’une contre l’autre. Que sont ces deux pierres ? L’une est l’éternelle divinité qui est la vérité, l’autre est l’aimable humanité du Christ qui est la voie essentielle. Entre ces deux pierres, l’homme doit faire passer et râper toute sa vie, son être, ses œuvres...
(23)

Sachez-le donc, ce n’est pas si terrible que vous pensez d’entrer en relation avec Dieu. (38)