III/3
Traversée
Au
cœur de la quête mystique gît, sous-jacente, formulée ou
informulée, l’énorme question: Pourquoi la différence ?
Pourquoi n’y a-t-il pas que l’Un lui-même ? Pourquoi la
non-identité ? Pourquoi la diversité ? Pourquoi l’autre ?
Pourquoi l’espace-temps ? Pourquoi la dispersion ?
Pourquoi le multiple ? A l’horizon se profile, incontournable,
le scandale de cette autre question: Pourquoi le mal ?
Entre
les deux, prolifère le souci. Pourquoi la totalité n’est-elle pas
l’être dans sa parfaite tranquillité ? Pourquoi
l’inquiétude ? Pourquoi le trouble ? Pourquoi le
devenir ? Pourquoi le désir ? Pourquoi le mouvement ?
La
roue fatale
D’une
telle énigme, la roue semble être le symbole le plus pertinent. Ne
signifie-t-elle pas en même temps la perfection immobile du cercle
et la rotation du cycle ? L’étendue se fait point en son
centre. Le point se déploie en espace vers la périphérie. Plus il
se porte vers le pourtour, plus le mouvement s’accélère. Il tend,
au contraire, vers le repos absolu en se concentrant. Le centre
rassemble dans l’un la multiplicité des rayons et la diversité
des moments du périmètre.
Placée dans le plan vertical où
se joue l’essentiel, la roue, en tournant, symbolise la dramatique
fondamentale de l’être. L’existence, embarquée dans le
mouvement périphérique, située en un point du contour, y vit la
différence au cours d’une révolution. Une descente et une
remontée. Passant du haut vers le bas, d’un côté vers l’autre,
du bas vers le haut, elle connaît tour à tour la dispersion et la
re-concentration, la sortie de l’Un, la perte de la béatitude, la
chute, le malheur de la multiplicité, le possible retour, la
conversion, le salut dans l’Un. Derrière toutes les mystiques se
cache et se manifeste en même temps la tendance – la tentation !
– à fonctionner selon un tel schème fondamental.
Il y
aurait à montrer ici comment ce schème fondamental joue
universellement en même temps que de façons différentes sous les
multiples courants et traditions mystiques à travers l’espace et
le temps de notre monde, de l’extrême Orient à l’extrême
Occident. Restons simplement dans l’espace indo-européen et
esquissons son jeu à travers le courant néo-platonicien, puisque
Tauler s’y réfère explicitement à la suite de Maître Eckhart,
d’Albert le Grand, de Denys l’Aréopagite, de saint Augustin et
de Proclus.
Le néo-platonisme orchestre de façon plus
philosophique les grands thèmes de la chute et du retour, en
intégrant de façon plus rationnelle les tendances d’origine
orphique, manichéenne, hermétique et gnostique. Aux débuts du
christianisme, cette philosophie naturellement religieuse – cette
tendance religieuse naturellement philosophique ? – manifeste
une extraordinaire vitalité dans tous les centres de la culture
hellénistique, Alexandrie, Rome, Athènes, Antioche, Bergame... et
définit grandement l’espace intellectuel de l’époque, avec des
maîtres comme Philon d’Alexandrie, Plotin, Porphyre, Jamblique,
Proclus... Les premiers penseurs chrétiens ne résistent pas au
charme d’une telle philosophie dans laquelle ils cherchent le cadre
et l’outil "naturels" pour traduire le mystère chrétien.
Toute la patristique jusqu’à Boèce est largement tributaire de ce
courant qui, ensuite, traverse avec encore beaucoup de force le Moyen
Age pour inspirer la pensée des Temps Modernes et spécialement la
philosophie allemande jusqu’au dix-neuvième siècle.
Avant
le néo-platonisme, il y a Platon, et avant Platon, qui en hérite,
existe déjà une profonde tradition orphique. Au cœur de cette
tradition, un mythe. Dionysos Zagreus, fils de Zeus, est mis en
pièces et dévoré par les Titans. Voilà pour la chute. Mais le
cœur de Zagreus va être sauvé; absorbé par Zeus, il donne
naissance au nouveau Dionysos, Orphée. Voilà pour le salut.
Embrayée sur le cycle de cet événement mythique primordial tourne
la roue du destin de l’homme avec son aventure mystique. L’homme,
engendré des cendres des Titans frappés de la foudre de Zeus, tombe
de la pure félicité divine dans les souillures de la terre. Son
élément divin, dionysiaque, chute dans l’élément titanique et
s’y perd en oubli. Pour opérer son salut, pour se libérer de
l’élément titanique et retrouver son originelle félicité
dionysiaque, l’homme, aidé par l’ascèse des purifications et
les cérémonies orphiques, doit remonter la pente de l’oubli,
grâce essentiellement à la réminiscence.
La tâche
capitale de l’existence humaine, est de se ressouvenir. Il faut
philosopher pour son salut. Les traditions néo-platoniciennes ne
l’oublieront pas. Au commencement est l’Un. Absolue perfection
hors de l’espace et du temps, hors de la multiplicité, ne
possédant rien, ne cherchant rien, n’ayant besoin de rien, donc
aussi bien Vide, Néant. Une telle affirmation radicalement
archéologique se retrouve identique sous des formulations variables
dans les différentes traditions que côtoie ou qu’intègre le
néo-platonisme, qu’il s’agisse du Brahman, le ‘Cela-même’
hindou, de l’ 'Eon parfait’ ou de l’ ‘Abîme inconnu’ de
l’hermétisme et de la Gnose... ou même de la ‘Dualité’
(une !) originelle, de type manichéen, où le principe Bon
coexiste avec le principe Mauvais, tous les deux incréés et
co-éternels.
Pourquoi cet Un n’est-il pas resté dans la
perfection de l’Un ? La réponse oscille entre optimisme et
pessimisme. La dispersion est tantôt signifiée comme ‘procession’,
tantôt comme ‘chute’. Procession d’une hiérarchie descendante
éternelle, puisque le Parfait surabonde, que le Bien se diffuse et
engendre nécessairement et que, selon Plotin, "les êtres
engendrés ne peuvent monter mais descendent toujours d’un degré
et s’accroissent en multiplicité". Chute, par suite de
quelque faute d’insatisfaction, de vouloir jouir,de curiosité,
d’agitation, d’audace ou d’apostasie. "Mais la nature
curieuse d’action, dit le même Plotin, qui voulait être maîtresse
d’elle-même et être à elle-même, choisit le parti de rechercher
mieux que son état présent; alors elle bougea..." Processus
tragique, souligné par la tendance hermétique et gnostique qui fait
surgir l’Antinomie de l’Harmonie et s’aliéner la Lumière dans
les Ténèbres.
L’Un s’étant divisé en deux, désormais
la descente est fatale. Une dégringolade de divisions, de
dégradations, d’extériorisations, de distinctions, de
fragmentations, d’éparpillements, de dissipations, se déploie en
multplicité devenue monde avec son espace-temps et sa matière. Ce
que l’hindouisme signifie essentiellement comme inconsistante
apparence, illusion, faux-semblant, est, dans la perspective
néo-platonicienne, fondamentale dégradation, fondamentale
imperfection, avec, là encore, une oscillation entre optimisme et
pessimisme, et même pessimisme extrême lorsque dominent les
tendances hermétiques, gnostiques et surtout manichéennes.
Le
salut dans le retour vers l'Un ?
Oui.
Tout ce qui, en ce monde, annule le produit de la dispersion, tout ce
qui se détache de la multiplicité, tout ce qui dépasse la
division, tout ce qui abolit l’espace et le temps, tout ce qui
recolle la fragmentation, tout ce qui comprime la détente de l’être,
tout cela, et cela seulement, a valeur rédemptrice pour le salut du
cosmos en lui permettant de retrouver son fondamental accord avec
lui-même.
Accouplée à cette ontologique rotation, tourne la
roue du destin de la condition humaine. L’âme, fragment de l’Un,
tombe et se perd dans un fragment du monde. L’âme, élément
divin, étincelle divine, parcelle de Dieu lui-même, pour des
raisons identiques à celles de la dispersion de la totalité, soit
par l’effet de la procession hiérarchique, soit par punition pour
sa faute, fait la chute dans un corps et en même temps s’y
individualise. Y plonge-t-elle tout entière comme le pense Proclus
ainsi que le ‘Corpus Hermeticum’, ou bien, comme le prétend
Plotin avec les Upanishad, en partie seulement, plus ou moins selon
les hommes, l’attachement ou la répulsion à la contemplation
constituant le test du degré de l’aliénation ? Quoi qu’il
en soit, la signification de cette ‘ensomatose’ – le corps,
barque pour une traversée, geôle pour un emprisonnement ou bien
tombe pour un ensevelissement ? – n’est jamais très
optimiste !
Le salut est essentiellement retour, retour
de la totalité humaine et cosmique vers l’Un et fusion avec l’Un.
La tâche salvifique consiste à se libérer de toute particularité
et de toute individualité pour devenir un, pour devenir tout, pour
devenir universel. C’est l’antithèse de la descente dispersante.
Quand on a compris le pourquoi et le comment de cette descente, on
comprend le pourquoi et le comment de la remontée et son urgence.
Encore faut-il savoir. Encore faut-il comprendre. La connaissance est
donc la première condition du retour libérateur.
Contre
l’ignorance de l’âme déchue dans l’opacité matérielle, il
importe qu’elle apprenne sa véritable nature qui est divine.
Contre l’oubli de l’âme égarée dans la distance d’avec ses
origines, urge le devoir de se ressouvenir. Selon qu’est soulignée
la radicale ignorance ou seulement l’oubli, les moyens diffèrent.
L’ignorance foncière nécessite une ‘initiation’, la
découverte du ‘secret’ et le dévoilement du ‘mystère’,
soucis majeurs pour les tendances gnostiques. L’oubli table sur un
savoir total déjà existant, préexistant, un savoir disponible qui,
loin d’être perdu, est simplement tombé en sommeil en même temps
que l’âme est tombée dans la corporéité, et qu’il faut
réveiller grâce à la longue pratique de la philosophie et
moyennant la pédagogie de la ‘réminiscence’. Souviens-toi de
tes origines !
Mais, soit éveil radical ou simple
réveil, c’est toujours contre la légèreté insouciante d’une
âme tentée par la facilité que l’enjeu capital doit être
rappelé et l’effort éxigé. C’est contre l’universelle
dissipation et dispersion que s’impose la concentration. Centrer
toute la dynamique de son être sur la pratique de l’ascension.
Remonter par degrés toute la hiérarchie descendante de la
dégradation, chaque palier supérieur perdant de la multiplicité en
gagnant de l’unité, jusqu’à l’Absolu. Par l’ascèse. Par la
méditation. Par la contemplation.
Cette voie est
essentiellement de négation. La marche y consiste, grande katharsis,
à dépasser en niant. Nier la corporéité avec ses désirs et ses
besoins charnels. Dénouer un à un tous les liens qui retiennent
l’âme à la matière. Se purifier de toutes les compromissions
avec les fausses réalités et les fausses valeurs terrestres.
Chasser les soucis. Fuir le monde. Vider l’esprit des images, des
concepts et de toute discursivité. Couper toute la chaîne et
laisser filer le fil sans trame... Et monter encore, à travers la
négation de la négation, à travers la béance mystique, vers l’Un
qui est identiquement Néant.
La
perfection cyclique
Ainsi la
perfection cyclique régit-elle et intègre-t-elle dans l’harmonie
l’universelle dramaturgie ontologique, ultimement porteuse des
aventures de chaque existence. La dramatique ‘tourne’, elle
‘tourne rond’, en ses profondeurs dédramatisée. Quel que soit
le nombre de révolutions nécessaires au grand cycle universel avant
de se stabiliser dans l’éternité, il est assuré de ne jamais
connaître la catastrophe absolue. Quelles que soient les rotations
indispensables à la roue de chaque existence personnelle, quelles
que soient les réincarnations et métensomatoses exigées, avant de
pouvoir s’immobiliser dans la béatitude, elle a la garantie de ne
pas tourner absurdement en rond, réglée qu’elle est par une ‘Loi
de Justice’ ou une ‘Loi du Samsara’.
L’ ‘éternel
retour’ ramène l’aventure à la raison. Faisant tourner la
temporalité dans l’éternité, il annihile le temps de l’histoire.
Ramenant en coïncidence la fin avec l’origine, il enferme dans la
répétitivité archétypale et sacrale la dramatique de l’existence.
Bouclant l’espace du possible, il apprivoise la liberté. Conjurant
le surgissement de radicale nouveauté, il désamorce toute urgence.
Il représente ainsi la plus formidable défense contre le risque de
l’aventure historique.
Le cycle de l’éternel retour
définit comme naturellement le cadre, l’espace, le temps et le
mouvement du projet mystique. C’est en quelque sorte la matrice
maternante de notre mère païenne. La prégnance de ce schème est
universelle. Rien ne semble pouvoir se dérouler hors de la roue
fatale.
Briser
la roue
Pourtant
il n’y a, il ne peut y avoir, de mystique chrétienne qui ne
commence par briser cette roue. Un chrétien n’existe que compromis
dans la geste historique de l’Alliance avec son Dieu. Sans cette
Histoire sainte, sans la Révélation historique, sans la communauté
historique de la foi, de l’espérance et de la charité qu’est
l’Eglise, il peut y avoir toutes les ‘gnoses’ qu’on voudra,
mais il n’y a pas véritablement existence chrétienne. Le rapport
subjectif de l’âme avec Dieu n’est chrétien que dans la mesure
où il vient non pas avant cette Histoire mais après, et en
dépendance d'elle.
Dans
l’éclatement du cycle et la fracture de la roue fatale s’ouvre,
irréversible, le temps de l’histoire qui est temps de grâce. Non
pas destin, mais dessein. Temps que ne cesse de traverser
verticalement l’eschatologie. Temps riche en instants d’éternité.
Temps de la décision. Temps du risque. Temps des surgissements.
Temps de gestation. Temps des affrontements. Temps des engagements.
Temps des catastrophes. Temps des rencontres décisives. Temps des
chutes. Temps des conversions. Temps de la grande dramatique
existentielle. Temps de la foi. Temps de l’espérance. Temps de la
Charité. Temps du Royaume.
Il ne peut y avoir de mystique
chrétienne qui ne soit celle de l’aventure historique de la grâce
avec son mystère de la Création, de l’Alliance, de l’Incarnation
et de la Rédemption. Appelé à courir cette aventure: l’homme
libre. Non pas fatale parcelle de Dieu, non pas particule divine en
orbite autour de l’Absolu, mais existence créée de rien par
grâce, nouvelle origine autonome surgie dans l’histoire, personne
en réciprocité personnelle avec le Père. Créé créateur à
l’image et à la ressemblance de Dieu, l’homme dispose d’un
champ de décision et d’action indéfini, où l’agir divin
n’écrase pas son agir et où le vouloir divin n’est pas le
destin de son vouloir. C’est là qu’en verticale alliance l’homme
est responsable de promotion d’humanité. C’est en ce champ et
non pas dans la fuite que se font les semailles et les moissons pour
la vie éternelle.
Traversée
Une
tendance irrépressible nous pousse vers les établissements. Ce
n’est pourtant que dans la traversée qu’est notre vérité.
Cette traversée appelle un discernement. La vie dans l’Esprit, en
effet, est Exode. Elle s’identifie ainsi à la grande aventure
historique du Peuple de l’Alliance. Ce n’est que dans la
traversée
de la différence
que homo
viator
s’accomplit ultimement en Dieu.
Il s’agit ici d’une des
plus importantes perceptions mystiques de Tauler. Une secrète loi,
profonde dialectique
du renversement des contraires, régit la vie spirituelle. Plus tu
approches de ton propre néant, plus tu atteins ce point de rupture
où tu bascules dans l'absolu de l'être. Deviens rien, et tu deviens
tout. Vide-toi, et la plénitude te sera donnée par surcroît. Au
creux de ton extrême ‘différence’, tu te trouveras en parfaite
‘convenance’. Par grâce.
Seul le milieu invite à la
résidence. Les extrêmes sont inhabitables. C'est pourtant dans les
extrêmes qu'habite Dieu. Et là seulement, l'homme, dans le radical
dépassement de lui-même, trouve son ultime et excentrique point de
gravité. Tu n'accèdes à l'absolu de toi-même que dans le
débordement de toi. A travers d'infinies ruptures. En traversant
d'étranges espaces où tu vas de bouleversement en bouleversement.
L'irruption de Dieu dans une existence humaine participe de la
violence. L'homme ne s'en remet que fort secoué. Aux antipodes de la
sécurité bourgeoise, l'aventure spirituelle expose à une
déconcertante Rencontre qui, seule, ultimement, consomme la
pacifiante Présence. Ce Dieu qui dérange. Cet Absolu qui me conduit
même là où je ne veux pas aller. Cet Esprit qui m'emporte ailleurs
dans son tourbillon. Cet Inconnu avec qui je me bats toute une
nuit... Je suis compromis dans une aventure qui me dépasse
absolument et que je ne peux pas ne pas faire en même temps si
absolument mienne.
On
dit communément que l’enfant élevé en foyer clos est au dehors
comme un veau. Ce proverbe se vérifie ici. Les hommes qui ne sont
jamais sortis de chez eux, qui ne se sont pas élevés au-dessus de
la nature et de ce que les sens peuvent apporter par la vue, l’ouïe,
les sentiments, les émotions, qui ne sont pas allés au delà et au
dessus de leur petit monde habituel et de la région des choses
naturelles, n’ont pas plus d’intelligence pour les choses
élevées, pour les choses de Dieu, que des veaux ou des bovins. Leur
fond intérieur est comme une mine de fer où ne pénètre jamais un
rayon de lumière. Dès que la sensibilité, les images, les formes
viennent à leur manquer, ils ne savent plus rien et ne sentent plus
rien. Ils sont encore chez eux. C’est pourquoi ils ne sentent pas
la naissance dont nous parlons. (1)
Etroit
sentier
Par
quels chemin étranges et par quels sentiers sauvages, Dieu ne nous
conduit-il pas ? C’est
sur un étroit sentier
que
Tauler voit cheminer l’homme spirituel. Le long de ce sentier
étroit, d'un côté et de l'autre, il y a de minuscules espaces qui
invitent au repos. Ils vont toujours par deux. C'est entre les deux
qu'il faut passer
sans
s’arrêter.
Le
long de cet étroit sentier, d’un côté et de l’autre,
il y
a de minuscules espaces qui vont toujours par deux.
C’est entre
les deux qu’il faut passer.
D’abord, il y a d’un côté
la ‘science’ et de l’autre l’ ‘ignorance’;
il ne faut
s’arrêter à aucune mais passer grâce à une foi toute simple.
Un peu plus loin, il y a la ‘sécurité’ et l’
‘insécurité’;
on passera grâce à la sainte espérance.
Ensuite se présentent la ‘paix de l’esprit’ et l’
‘agitation de la nature’;
on passera entre elles grâce au
parfait abandon.
Plus loin encore, on rencontre la
‘présomption’ et la ‘crainte injustifiée’;
on passe
entre elles grâce à l’humilité. (61)
Enfants,
pour suivre ce chemin sombre et inconnu on doit quitter la voie large
et spacieuse, car elle conduit à la mort éternelle, ainsi que le
dit l'Evangile. On doit bien plutôt aller par la voie étroite. La
voie étroite et resserrée est un tout petit sentier.
(61)
Mes
enfants ! Celui qui pourrait trouver les sentiers qui mènent
dans le fond, comme il rectifierait et abrégerait son chemin !
Ces sentiers qui sont tellement sauvages, cachés, obscurs, inconnus
et étranges... (44)
Les
justes acceptent patiemment toutes les voies par lesquelles le
Seigneur les conduit, à travers tentations et ténèbres. Ils ne
prétendent pas être arrivés à la paix, et cependant ils ne sont
pas non plus dans l'inquiétude. Ils suivent un étroit sentier entre
la paix et l'inquiétude, entre la présomption et une crainte
exagérée, entre la pleine sécurité et le doute. Et que la vraie
paix, la liberté de l'esprit et la pleine sécurité viennent à
resplendir en eux, aussitôt ils les plongent dans le fond, sans s'y
attacher. (77)
Le
Seigneur montre alors à cet homme le chemin difficile et ténébreux,
l'étroit sentier par lequel il a passé. Personne ne peut plus lui
nuire, et il est bien dédommagé de toute sa misère. Mais ceci ne
concerne pas les ‘libres esprits’ qui se glorifient d'une fausse
liberté, ni ceux qui se prévalent témérairement d'une fausse
passivité et d'une fausse paix, ni encore ceux qui s'obstinent dans
les formes et les règles de dévotion qu'ils se sont données à
eux-mêmes et s'en sont contentés pendant quarante ans ou plus en
faisant de grandes œuvres... Tous ceux-là n'ont pas voulu suivre
l'étroit sentier. (77)
Mes
enfants ! Celui qui pourrait trouver les sentiers qui mènent
dans le fond, comme il rectifierait et abrégerait son chemin !
Ces sentiers qui sont tellement sauvages, cachés, obscurs, inconnus
et étranges... (44)
La
vie naît de la mort
Enfants,
avant que cela n’arrive, la nature doit mourir de maintes morts. On
n’en vient là que par différents chemins sauvages, déserts et
inconnus, sur lesquels Dieu conduit l’homme, l’attire à lui et
lui apprend à mourir. Oh ! mes enfants, quelle est noble,
féconde, merveilleuse, délectable, la vie qui naît de cette mort !
(32)
Vous
voyez bien cependant, mes chers enfants, que la nourriture corporelle
que nous mangeons, le pain, le vin, et tout ce que nous prenons, doit
mourir à soi-même, se décomposer, avant d’être absorbé dans
notre nature pour s’unir à elle. Il faut pour cela bien des morts.
L’aliment doit se corrompre à fond, se décomposer lui-même,
avant de descendre dans l’estomac, et là se décomposer encore,
avant de parvenir au foie, au cœur et à la tête, avant, donc, de
ne faire qu’un avec les sens pour devenir enfin raisonnable. En cet
état, l’aliment est si dissemblable d’avec lui-même qu’il n’y
a point d’œil assez vif et assez pénétrant et pas de sens qui
puisse reconnaître que c’était autrefois un aliment. La
nourriture en est arrivée à un tel état de volatilisation
qu’aucune raison ne peut découvrir où se trouvent et comment
agissent ces éléments volatilisés. On peut le penser, mais on ne
le constate pas avec les sens.
(32)
Quels
sont ceux auxquels Dieu donne le discernement des esprits ?
Sachez que ce sont des personnes qui ont été exercées à fond et
de toutes les manières, à travers leur chair et leur sang. Elles
ont été taraudées de la façon la plus affreuse et la plus cruelle
par les tentations. L’Ennemi est passé à travers elles, et elles
à travers l’Ennemi. Ainsi elles ont été exercées jusqu’à la
moelle et jusqu’aux os. Voilà qui a reçu le discernement des
esprits.
(47)
"Duc
in altum, conduis la barque en haute mer." Il faut monter plus
haut... (41)
C’est
ainsi que s’accomplit la noble parole ‘Transite’, c’est-à-dire
élevez-vous au-dessus de toutes choses. Elle s’accomplira avec la
naissance de Dieu en nous.
(57)
Conversion
Non,
vraiment, ce n’est pas l’Ordre qui nous fait saint. Ma chape, ma
tonsure, mon couvent, mon saint entourage, tout cela ne me fait pas
saint. Si je dois devenir saint, il me faut un fond saint, vide, pur,
libre. Que je crie: Seigneur, Seigneur ! Que je prie et que je
lise beaucoup, que je sache bien parler et bien comprendre, que j’aie
belle apparence, non, non, ce n’est pas tout cela qui nous fera
entrer dans le Royaume. Il y faut vraiment quelque chose de plus.
(55)
La
conversion de l’esprit, vers l’intérieur, en l’esprit de Dieu,
celle qui part du fond, indépendamment de tout ce qui peut venir de
l’extérieur, où l’homme cherche seulement Dieu, simplement et
purement, par-delà toutes les œuvres et tous les modes déterminés
de prière, par-delà toute pensée et tout raisonnement, voilà
celle dont saint Denys dit que c’est un amour déraisonnable,
insensé. Voilà la véritable conversion. (43)
Si
une seule fois dans toute sa vie l’homme pouvait accomplir une
telle conversion, quel bien immense ne lui arriverait-il pas ?
(43)
Que
personne ne s’avise de troubler de tels hommes en les attirant dans
la multiplicité, mais qu’on laisse Dieu accomplir son œuvre en
eux. (43)
Ceux
qui sont activés par l’Esprit de Dieu sont les plus aimés de tous
les enfants de Dieu. Ce sont les hommes qui sont continuellement
attentifs à suivre la tout aimable volonté de Dieu, à répondre à
ses inspirations et à ses avertissements. Mes enfants, ces personnes
sont parfois mises sur un chemin vraiment sauvage et pénible sur
lequel elles doivent s’aventurer. Si elles osaient s’y engager
hardiment, dans l’esprit, avec foi et confiance, quelle chose
précieuse sortirait de là ! Si seulement elles se
recueillaient en elles-mêmes, attentives à l’œuvre de l’Esprit
en elles, quelles merveilles ne découvriraient-elles pas, merveilles
que Dieu lui-même opère en elles, œuvres qui dépassent tellement
le sentiment, la nature et l’intelligence ! (45)
Ils
se sont détournés d’eux-mêmes et de toutes choses pour se
tourner vers la vraie lumière. Ils ont reflué dans leur origine
pour fusionner avec lui, au milieu du calme silence intérieur de
toutes leurs facultés. Ils se sont précipités dans les ténèbres
de la divine solitude qui est au-delà de toute intelligence. Ce
faisant, ils s’élancent si haut que dans leur union avec Dieu ils
perdent toute conscience distincte, se perdent eux-mêmes et perdent
toutes choses, et n’ont plus conscience de rien que de Dieu, ce
Dieu simple et sans mélange en qui ils sont plongés. Tant qu’ils
sont en cet état, tout va bien pour eux et ils ne s’égarent pas.
Mais quand ils reviennent à leur raison, celle ci est incapable de
saisir ce qui vient de se passer. Elle ne le comprend pas parce que
cela la dépasse tout à fait. Cela est au-delà de ses possibilités.
(75)
Vous
devez être prudents comme le serpent... Quelle est donc cette
prudence du serpent ? Quand il remarque que sa peau commence à
vieillir, à se rider et à sentir mauvais, il cherche un endroit où
trouver deux pierres rapprochées l’une de l’autre. Là il se
frotte entre ces deux pierres jusqu’à ce que sa vieille peau se
soit complétement enlevée. Et voici qu’en dessous s’est formée
une peau nouvelle. Voilà précisément ce que l’homme doit faire
de cette vieille peau, c’est-à-dire de tout ce qu’il a reçu de
sa nature, si grand ou si bon que cela paraisse, car cela est
sûrement décrépit et plein de défauts. C’est pourquoi il faut
le frotter entre deux pierres placées l’une contre l’autre. Que
sont ces deux pierres ? L’une est l’éternelle divinité qui
est la vérité, l’autre est l’aimable humanité du Christ qui
est la voie essentielle. Entre ces deux pierres, l’homme doit faire
passer et râper toute sa vie, son être, ses œuvres... (23)
Sachez-le
donc, ce n’est pas si terrible que vous pensez d’entrer en
relation avec Dieu. (38)