III/4
Traqué par Dieu
"Voyez
quel jeu la toute adorable bonté de Dieu peut jouer avec ses
élus..." (11) Le jeu de l’amour et de
la grâce ! Tu es livré à l’Amour au point de ne plus
pouvoir lui demander des comptes. Les 'envers' eux-mêmes sont grâce.
Ici tout est grâce.
Tu
es fait pour être chassé
La
plénitude te vient à travers les bouleversements.
Tu n’es pas d’abord fait pour les verts pâturages ni pour les
sécurisants jardins zoologiques. Tu es fait pour être poussé à
bout. Tu es fait pour être chassé.
Tu dois courir l’aventure à travers les déserts sauvages. Car tu
es en avant de toi-même. Tu n’es vraiment qu’en étant
pro-voqué.
Le
Psaume 41 évoque le paradigme du cerf poussé par la soif vers la
source des eaux. Pour Tauler, ce cerf est un animal traqué par les
chiens à travers forêts et montagnes. Plus il est chassé, plus sa
soif se fait brûlante. Ainsi de l’homme pourchassé avec ardeur
par le mal. Plus cette chasse est vive et impétueuse, plus grande
devrait être notre soif de Dieu et l’ardeur de notre désir.
Quand
le cerf est vivement chassé par les chiens à travers forêts et
montagnes, son grand échauffement éveille en lui une soif et un
désir de boire plus ardents qu’en aucun autre animal. De même que
le cerf est chassé par les chiens, ainsi le débutant est-il chassé
par les tentations. Dès qu’il se détourne du monde, et
spécialement de ses plus importants et plus grossiers défauts,
l’homme se voit pourchassé avec ardeur. Plus cette chasse est vive
et impétueuse, plus grande devrait être notre soif de Dieu et
l'ardeur de notre désir. (11)
Voilà
les sept péchés capitaux. Ils le chassent avec de fortes et grandes
tentations bien plus qu’au temps où il vivait encore dans le
monde. Car alors les tentations le prenaient par surprise; maintenant
il se rend compte de leur poursuite. (11)
Parfois
il arrive qu’un des chiens rattrape le cerf et s’accroche avec
ses dents au ventre de la bête. Quand alors le cerf ne peut se
débarrasser du chien, il l’entraîne avec lui jusqu’auprès d’un
arbre et le cogne si fort contre l’arbre qu’il lui brise la tête
et ainsi s’en délivre. Voilà précisément ce que l’homme doit
faire. Quand il ne peut pas se rendre maître de ses chiens, de ses
tentations, il doit, en grande hâte, courir à l’arbre de la Croix
et de la Passion de notre Seigneur Jésus Christ et là y cogner son
chien, c’est-à-dire sa tentation, et lui briser la tête en deux.
(11)
Mais quand le cerf s’est
débarrassé des gros chiens, viennent alors les petits qui courent
sous le cerf et le mordillent çà et là. Le cerf ne se garde
presque pas de ces petits chiens. Cependant ils le déchiquettent
tant et si bien qu’il finit par en faiblir. De même en va-t-il
pour l’homme. Quand il s’est débarrassé et a triomphé des
grosses fautes, alors accourent les petits chiens dont il ne se garde
pas: camarades de jeu, bijoux, compagnies mondaines, passe-temps,
amabilités. Tout cela l’entame çà et là par petits morceaux,
c’est-à-dire qu’ils éparpillent son cœur et son intériorité,
de telle sorte que cet homme finit, comme le cerf, par faiblir dans
toute sa vie pieuse, dans la grâce et dans la dévotion. Tout le
sérieux pour les choses de Dieu s’évanouit ainsi que tout
sentiment de Dieu et toute sainte piété. Tout cela lui fait souvent
bien plus de tort que les grandes tentations. Car des grandes, il se
garde, les tenant pour mauvaises. Mais des petites, il ne s’en
soucie pas. (11)
Et
de même que le cerf, à chaque reprise de la chasse s’échauffe de
plus en plus et sent augmenter et grandir sa soif, ainsi en
devrait-il être vraiment de l’homme qui, par chaque tentation,
devrait s’échauffer de plus en plus, avoir vraiment soif et être
attiré en Dieu, chaque tentation le tirant et le poussant en Dieu où
il ne trouverait que vérité, paix, justice et consolation.
(11)
Voici ce
que font de temps en temps les chasseurs: quand le cerf est épuisé
de soif et de fatigue et qu’ils sont sûrs qu’il ne leur
échappera pas, ils rappellent et retiennent les chiens pendant
quelque temps. Ils le laissent un peu prendre haleine durant quelques
instants. La bête en est ainsi très réconfortée et peut d’autant
mieux supporter la chasse une seconde fois. C’est ainsi qu’agit
notre Seigneur. Quand il voit que la tentation et la chasse
deviennent trop violentes et trop pénibles pour l’homme, il les
arrête un peu et met sur les lèvres du cœur de l’homme une
goutte de la douce saveur des choses divines. L’homme en est si
fortifié que tout ce qui n’est pas Dieu ne lui dit plus rien. Il
lui semble alors avoir triomphé de toute sa misère. Mais ce n’est
là qu’un réconfort en vue d’une nouvelle chasse. Au moment où
il y pense le moins, voilà que les chiens lui sautent de nouveau à
la gorge et l’assaillent avec un acharnement beaucoup plus fort que
la première fois. Mais maintenant il est fortifié et a plus de
résistance qu’auparavant. (11)
Les
chiens de chasse
Il a aussi ses chiens de chasse;
c’est l’ennemi qui chasse l’homme par des tentations de toutes
sortes. Cet ennemi se glisse en toi par tous les bouts et de toutes
sortes de manières. Il te chasse par des tentations variées: tantôt
c’est l’orgueil ou l’avarice ou encore quelque autre vice;
tantôt l’abattement ou une tristesse désordonnée. Cher enfant,
tiens bon, cela ne te nuira en rien. Il est nécessaire que tu sois
chassé. Viennent alors des gens violents qui te chassent avec des
paroles dures et véhémentes en te condamnant. Puis ce sont tes
propres faiblesses, tes penchants naturels... Chassé par tout ce qui
l’entoure, l’homme doit marcher dans l’humilité, la douceur,
la patience. (31)
La rusée nature voudrait bien être
débarrassée de cette angoisse. Survient alors la raison qui veut
toujours avoir de quoi raisonner. Puis vient ta propre intelligence
qui dit: "De quoi t’occupes-tu ? Tu devrais entreprendre
autre chose. Tu perds ton temps. Il faut méditer; il faut prier."
Vient ensuite l’Ennemi, le démon: "Pourquoi rester assis
ici ? Livre-toi à quelque exercice spirituel; lève-toi, tu
perds ton temps; fais telle ou telle bonne œuvre." Puis
viennent les hommes non dégrossis qui disent: "Pourquoi
demeurer ici en place et ne pas aller entendre la parole de Dieu ?"
Tout cela ce sont les chiens de chasse. Toi-même tu deviens un chien
de chasse. Tu aboies contre toi-même... (31)
Notre
Seigneur a partout ses chiens de chasse avec lesquels vous devez être
chassés, dans les ermitages, dans les couvents, dans les maisons...
(31)
Par
quels chemins étonnants il conduit les âmes
Voyez-vous
maintenant comment se fait l’œuvre de Dieu ? Avez-vous
reconnu par quels chemins étonnants il conduit les âmes et comment
il joue avec elles ? D’abord comment les puissances de l’âme
se sont emparé du bien de Dieu; comment ce bien lui a échappé;
comment elle n’a pu le retenir; comment elle a perdu son équilibre,
son ordre et sa bonne direction... C’est alors qu’il l’a
conduite ici, l’élevant au-dessus d’elle-même et de toutes ses
facultés, l’attirant en lui et se donnant lui-même à elle, mais
d’autre façon que la première fois. Et cette fois-ci règne en
elle une délicieuse harmonie. C’est ainsi que dans le livre de
l’amour, la fiancée dit: "Introduxit me rex in cellarium...
Le roi m’a conduite et introduite en sa cave à vin, et là il a
ordonné son amour." Sûrement il a parfaitement ordonné cette
âme en la conduisant et dirigeant par des chemins étonnamment
sauvages, en l’introduisant dans le profond abîme, en lui-même.
Ce qu’elle trouve là dépasse tout sentiment. Aucune intelligence
ne peut y atteindre. Personne ne peut le concevoir ni le comprendre.
C’est un véritable avant-goût de la vie éternelle. (11)
Chemins
étonnants, en effet, par lesquels Dieu conduit les âmes !
Scandaleuse, même, l’idée que tu puisses être ce noble gibier
que le Seigneur aime chasser. Terriblement scandaleuse !
L'homme
est chassé comme un gibier qu'on veut offrir à l'empereur. Il est
chassé, déchiré et mordu par les chiens. Il est ainsi beaucoup
plus agréable à l'empereur que si on l'avait pris doucement. Dieu
c'est l'empereur qui veut manger du gibier pris à la chasse.
(31)
Que
Dieu puisse se livrer à ce plaisir de grand seigneur d’un autre
âge est déjà choquant en soi. Mais qu’il puisse se complaire à
une chasse à l’homme, n’est-ce pas révoltant ? Telle est
pourtant l’image qu’à plusieurs reprises Tauler donne de l’Agapè
divin. Et, si scandaleuse soit-elle, il faut bien reconnaître
qu'elle n'est pas en désaccord avec ce qu’est l’aventure
biblique elle-même.
Immédiatement
nos sensibilités modernes se hérissent. Pouvoir partager une telle
perception exige sans doute de nous modernes occidentaux plus d’une
rupture. Une traversée de sa propre différence s’impose donc à
notre mentalité pour que nous puissions communier en vérité à
l’expérience spirituelle fondamentale qui est aussi sous le signe
de l’agitation, du bouleversement, de la chasse à l’homme traqué
par Dieu.
Hantés
par les archétypes maternels, nous nous crispons dans la défensive
face au Père. Nos topiques sont coquilles plus que vastes espaces
hostiles à traverser. La transhumance nous effraie. Nos nostalgies
sont sédentaires, nos sécurités citadines et nos certitudes
fortifiées. Nous nous sentons d’abord ‘fils de la même mère’
et très peu ‘frères conjurés’. L’harmonie nous rassemble,
l’aventure nous divise. Nous n’avons aucun goût pour célébrer
la geste du Père. Au contraire, notre désir rêve d’éternel
retour dans le sein maternel. Sédentaires habités par la phobie des
nomades, nous passons notre temps à construire des enceintes
protectrices et à consolider nos défenses.
Nos tropismes
tirent vers le milieu plus que vers les extrêmes, vers la mesure
plus que vers la démesure. Que "l’homme passe l’homme
infiniment" nous laisse de bois. A la folle aventure de l’esprit
et du cœur nous préférons les positives évidences naturelles. Nos
raisons de vivre et d’espérer se cherchent du côté des savants,
des administrateurs ou des idéologues. Non pas chez les
prophètes.
La règle nous sécurise. L’exception nous
terrorise. Devant Abraham prêt à sacrifier son fils Isaac, Œdipe
est tellement moins inquiétant ! Et tellement plus rassurant le
Dieu-Nature, le Dieu-Nécessité, avec ses lois et sa logique, et
même le Dieu-Hasard, que le biblique Yahvé, Personne face à des
personnes, Unique face à des uniques. Nos audaces comme nos alibis
sont collectifs. L’homme seul étonne. L’homme fort dans sa
solitude inquiète et souvent irrite. L’angoisse nous saisit de
lutter toute une nuit, seul à seul, corps à corps, avec l’Autre
Inconnu. Pour notre euphorie, notre puissance et notre gloire il nous
fallait gérer la judéo-chrétienne ouverture de l’histoire. Nous
avons donc planifié le temps. Nous avons structuré ses diachronies.
Nous avons apprivoisé l’événement. Nous avons désamorcé ses
provocations. Nous avons logé dans la continuité l’urgence des
ruptures et relégué dans l’insignifiance les traversées
pascales.
Dans le règne des symétries, il ne reste que peu
de place aux aventuriers de l’espérance. Les réflexes sont aux
replis. L’épopée millénariste de la marche vers la Terre Promise
investit à trop long terme et à trop lointaine échéance pour
tenter les disponibilités bourgeoises. Le Royaume à venir ne fait
plus le poids dans la balance des valeurs immanentes. La Parousie se
troque sans cesse contre des arrivées de rentabilité plus
immédiate. L’Eschatologie ouvre trop radicalement un futur trop
radical pour ne pas traumatiser les enfants maternés.
En ce
continent d’Utopie, les appels d’offre vont aux constructeurs du
meilleur des mondes et aux assureurs contre tous les risques. Les
chantiers de la Cité Idéale se couvrent de slogans démagogues qui
conjuguent au présent et au futur le droit à l’irresponsabilité.
"On s’occupe de toi" s’étale partout en grandes
majuscules. Seuls quelques graffitis furtifs disent encore: "Tu
décides de ta liberté".
Ce monde se trouve les raisons
qui doivent suffire à ses évidences, étayer ses cohérences et
garantir ses lucidités, mais auxquelles il est interdit de douter
d’elles-mêmes ou de s’aventurer ailleurs. L’idéal se veut
bulle aseptisée où règne le vide métaphysique et d’où sont
chassées l’inquiétude religieuse et la soif des significations
extrêmes. Une bulle où ne s’entendent que feutrés les cris de la
souffrance et où la mort est escamotée. Une bulle où la chasteté
le cède à l’hygiène et la fécondité à l’eugénisme. Une
bulle qui refuse la grâce en même temps que la chance de l’imprévu.
Une bulle où initiés et éclairés éclipsent prophètes et saints.
Une bulle où les gnoses tiennent lieu de foi, les progrès
d’espérance et les humanitarismes de charité...
Une
traversée de sa propre différence s’impose donc à notre
mentalité pour que nous puissions communier en vérité à
l’expérience spirituelle fondamentale qui est aussi sous le signe
de l’agitation, du bouleversement, de la chasse à l’homme traqué
par Dieu.
Aux
extrêmes
L’aventure mystique n’est pas du milieu. On
ne peut s’y installer. Elle a lieu aux extrêmes. Elle se joue dans
un affrontement à mort. Lorsqu’à l’âme sont refusés les
paisibles pâturages et qu’elle est prise en chasse. Le thème du
cerf chassé, symbole des péripéties mystiques, n’inspire pas
seulement le sermon 11, mais traverse toute l’expérience profonde
de Tauler. Il y a comme une dialectique fondamentale qui rythme la
soif des sources d’eau vive pour la porter au paroxysme en même
temps que l’intensité de la chasse.
Un triple mystère,
joyeux, douloureux, glorieux, régit secrètement le décisif de
l’extrême engagement spirituel. Comme si la joyeuse jeunesse
jubilante ne pouvait accéder à la sereine et mature plénitude qu’à
travers sa profonde déchirure. La crucifixion au cœur de
l’aventure ! Déjà le discernement des esprits ne se fait
critère qu’à travers la crise qui crucifie les facilités
premières.
Quand
on comprend vraiment le sens de cette poursuite, cela va très
bien. Car "tous ceux qui sont chassés par l’esprit de Dieu,
ceux-là sont les fils de Dieu". (9)
Mais
qu’est-ce donc que cette chasse ? Rien d’autre que ceci :
l’homme intérieur voudrait de tout cœur être près de Dieu en
qui est sa vraie demeure. Il y chasse et y pousse l’homme
extérieur. Mais l’homme extérieur poursuit un autre chemin. Parce
qu’il est extérieur, il recherche les réalités inférieures où
est sa place à lui. Ainsi se produit la scission entre eux.
(9)
Le propre bien de l’homme intérieur c’est Dieu.
C’est vers Dieu que tendent tous ses désirs, sa volonté et ses
affections, car sa nature l’y incline. Mais cela va contre la
nature de l’homme extérieur qui combat cette tendance, comme dit
saint Paul : "Je sens en moi une lutte continuelle; la nature
inférieure s’oppose à la perpétuelle chasse de l’esprit. Ce
que je ne veux pas, je le fais, et ce que je veux, je ne le fais
pas". Ainsi ces deux hommes se font la chasse l’un à l’autre.
(9)
Cet
exercice qui consiste à se laisser chasser par toutes les créatures
et à souffrir cette chasse dans un véritable abandon et en silence,
vaut mieux que tous les actes de piété tels que jeûner, veiller,
prier, porter la cotte de maille ou briser sur soi mille verges.
(31)
Cherche un refuge en Dieu. De même que le cerf,
après avoir été chassé, a soif, de même toi, cours tout
bonnement devant toi et laisse s’allumer en toi une nouvelle soif
de Dieu. C’est pour cela que tu es chassé. (31)
A
la basse-cour et au clapier Dieu préfère les espaces sauvages. Nous
ne sommes pas faits pour les jardins zoologiques. Dieu nous veut
traquer en liberté. Qu’ils sont cependant déconcertants les
vastes espaces de cette chasse à cours. Mais quand se met à flotter
le référentiel absolu de la Miséricorde, n’apparaît plus que la
crudité violente d’une scène tragique, là où Tauler voit
d’abord le dramatique mouvement de l’Amour et la violence de la
passion de Dieu pour l’homme !
De
bouleversement en bouleversement
Ils
sont déconcertants espaces de la grâce. Tu es chassé pour que
s’exacerbe ton désir de Dieu. Telle est la profonde signification
de la chasse mystique. Vois
comme est déroutant l’amour du Père qui n’a pas peur de blesser
pour que puisse être plus authentiquement l’amour. Si seulement, à
travers cette exacerbation, tu pouvais arriver à désirer Dieu du
même désir dont il te désire !
L’aventure
mystique n’est pas du milieu. On ne peut s’y installer. Seul le
milieu invite à la résidence. Les extrêmes sont inhabitables.
C’est pourtant dans les extrêmes qu’habite Dieu et que tu
habites authentiquement toi-même. Là seulement, l’homme, dans le
radical dépassement de lui-même, trouve son ultime et excentrique
point de gravité.
Tu
n’accèdes à l’absolu de toi-même que dans le débordement de
toi. A travers d’infinies ruptures. En traversant d’étranges
espaces où tu vas de bouleversement en bouleversement. En ces
espaces démesurés règne non pas l’harmonie mais la distorsion,
non pas l’euphorie mais la tension dramatique. Ces espaces ne sont
pas faits pour la sécurité mais pour l’aventure et le
risque.
L’irruption de Dieu dans une existence humaine
participe de la violence. L’homme ne s’en remet que fort secoué.
Aux antipodes de la sécurité bourgeoise, l’aventure spirituelle
s’expose à une déconcertante Rencontre qui, seule, ultimement,
consomme la pacifiante Présence. La vision taulérienne de la vie
spirituelle est profondément dialectique. L’homme, essentiellement
viateur, n’est chez soi qu’en chemin. L’homme, fondamentalement
lutteur, ne trouve sa plénitude qu’à travers les affrontements.
C’est l’antagonisme qui nourrit son être. Ce sont les négations
qui travaillent son devenir. Ce sont les ruptures qui ouvrent son
accomplissement.
L’existence mystique est une existence
chahutée. Elle n’est que par continuelle provocation de l’Esprit.
Totale militance. Incessant dépassement. La radicalité chrétienne
la noue sur la fondamentale dramatique de l’Histoire biblique. Dans
la rupture du cycle de l’harmonie païenne s’ouvre l’aventure
et se court le risque. Il ne s’agit pas d’un refuge dans la
sérénité, ni du repli dans la pure intériorité. Il s’agit
d’une ex-sistence dans le temps de l’histoire et d’une
incarnation au cœur de sa densité événementielle. Ce n’est pas
une expérience allant jusqu’à l’extrême de la logique profonde
de mon esprit lui-même. C’est le surgissement inattendu de
l’imprévu. C’est l’Autre qui fait irruption. Gratuitement.
Ce
Dieu qui dérange. Cet Absolu qui me conduit même là où je ne veux
pas aller. Cet Esprit qui m’emporte ailleurs dans son tourbillon.
Cet Inconnu avec qui je me bats toute une nuit... Je suis compromis
dans une aventure qui me dépasse absolument et que je ne peux pas ne
pas faire en même temps si absolument mienne.
L’exubérance
de la ‘jubilation’ n’est que saisonnière. Si la floraison ne
se dépasse, jamais de fruit ne mûrira. L’allégresse est
provision pour la traversée du désert. Les divines gâteries
consolent avant les grandes afflictions à venir. Il faut savoir s’en
arracher pour être fort. Le décisif se joue dramatiquement
ailleurs. La ‘jubilation’ est en contrepoint. Fondamentalement
joue la dramatique. L’aventure spirituelle célèbre le mystère
pascal. Pâque de l’existence en ses profondeurs. Rupture. Sortie
de la terre d’abondance, passage risqué, traversée d’étendues
contraires, affrontement de différence hostile... La résurrection
n’est qu’à partir de ces dépassements.
Si l’Esprit ne
retourne pas de fond en comble ce qui est, jamais l’autre ne pourra
être. La nouvelle naissance ne surgit que dans ce retournement. Il
n’y a d’authentique vie nouvelle qu’à travers une conversion.
Et que de bouleversements sont nécessaires ! Pour que la divine
naissance puisse s’accomplir en l’homme, l’Esprit doit miner
les assises de la citadelle égocentrique, ébranler ses défenses,
faire exploser ses clôtures, disloquer la massive compacité de ses
résistances, dynamiter le béton de nos alibis schizoïdes...
Je
vais maintenant vous dire une pensée que tout le monde ne comprend
pas, bien que je parle toujours en bon allemand. Ceux-là seuls
peuvent saisir ce sens qui en ont déjà reçu quelque pressentiment
et quelque lumière. Tous les autres, non. L'entrée dans la maison
ne consiste pas en ce qu'on y entre parfois pour en sortir ensuite et
s'occuper des créatures. Voici en quoi consiste le bouleversement de
la maison et l'action par laquelle Dieu cherche l'homme. Toutes les
diverses représentations, quelles que soient leurs formes, par
lesquelles Dieu se présente à l'homme, lui sont totalement enlevées
lorsque Dieu vient dans cette maison, dans ce fond intérieur. Tout
cela est renversé comme si on ne l'avait jamais eu en soi. On va de
bouleversement en bouleversement. Toutes les idées particulières,
toutes les lumières, tout ce qui avait été manifesté et donné à
l'homme, tout ce qui s'était antérieurement passé en lui, tout
cela est complétement bouleversé dans cette recherche. (37)
Quand
l'homme entre dans cette maison et y cherche Dieu, il la bouleverse
de fond en comble. Et puis c'est Dieu qui le cherche. Lui aussi met
tout sens dessus dessous dans cette maison. (37)
En
ce bouleversement, l'homme qui peut se laisser faire est élevé plus
haut qu'on ne saurait dire au-dessus du degré où peuvent le
conduire toutes les œuvres, les pratiques ou les bonnes résolutions
qui aient jamais été imaginées et inventées. Oui, ceux qui
parviennent vraiment à cela deviennent de tous les hommes les plus
dignes d'amour. (37)
Mais
voici que de cette chasse naît une grande angoisse et une grande
détresse. Ah ! mes enfants, quand l'homme est plongé dans
cette anxiété et se rend compte de cette poursuite de Dieu en lui,
c'est alors, sans aucun doute, que Jésus vient et entre en lui. Mais
quand on ne vit pas cette poursuite et qu'on n'éprouve pas cette
angoisse Jésus ne vient pas. Il ne se fera jamais rien qui vaille
des hommes qui refusent de se laisser prendre par cette poursuite et
cette angoisse. Ils restent ce qu'ils sont. (9)
Sachez-le
donc, ce n'est pas si terrible que vous pensez d'entrer en relation
avec Dieu. (38)
Mystérieuses
raisons d’Agapè
Quand
le cerf a ainsi triomphé de tous les chiens et qu’il est arrivé à
l’eau, il s’y abandonne à boire à pleine bouche et se désaltère
tout à son aise, autant qu’il peut. L’homme agit de même
lorsque, avec le secours de notre Seigneur, il s’est débarrassé
de toute la meute de chiens, grands et petits, et qu’altéré, il
arrive à Dieu. (11)
Voyez
quel jeu la toute adorable bonté de Dieu peut jouer avec ses élus...
(11)
C’est
à cause de sa merveilleuse bienveillance et de son grand amour que
Dieu laisse ainsi pourchasser les hommes. C’est en effet ainsi que
l’homme, cerf chassé, court à Dieu comme il convient, gagné par
la soif de Celui en qui sont réellement toute paix, toute vérité,
toute consolation. (11)
Ah !
quelle eau vive, fraîche et délicieuse l’âme ne reçoit-elle pas
à sa source ! Elle s’y plonge tout entière avec tout ce
qu’elle est et tout ce qu’elle peut. Un éclair d’instant
seulement. Il faut traverser de nouveau, encore et encore, les
étendues sauvages. La chasse reprend.