III/5

Douleurs d'enfantement




La vie spirituelle, fondamentalement, est pour la joie. Or la douleur n'en est pas absente. Au contraire ! La traversée de la différence est identiquement traversée de la souffrance. L’incertitude te gagne et le doute te ronge. Les souffrances, intérieures et extérieures, te torturent. La tristesse t’envahit  Le Seigneur semble t’abandonner. Mais aucune angoisse ne monte en l'homme sans que Dieu ne prépare en lui une nouvelle naissance.



La myrrhe amère


Il y a la myrrhe que Dieu donne sous forme de souffrances, quelles que soient ces souffrances, intérieures ou extérieures. Ah ! celui qui avec charité accepterait profondément cette myrrhe que Dieu donne, quelle vie délicieuse ne naîtrait pas en un tel homme ! Quelle joie, quelle paix, quelle noble chose ce serait ! Oui, la plus petite comme la plus grande souffrance que Dieu laisse tomber sur toi vient du fond de son ineffable amour, d’un amour tout aussi grand que celui d’où sortent les dons les meilleurs et les plus sublimes qu’il puisse te donner ou qu’il t’ait jamais donnés. Si seulement tu voulais les accepter. Tout cela te serait si utile, toutes ces souffrances, même le plus petit cheveu qui tombe de ta tête sans que tu y fasses attention.
(3)

Voici maintenant une myrrhe beaucoup plus amère que Dieu envoie: l’angoisse intérieure et les ténèbres intérieures. Ces souffrances, chez celui qui en fait la pleine expérience et qui s’y abandonne, consument la chair, le sang et toute la nature. Ce travail intérieur change beaucoup plus la couleur du visage que de grandes pratiques extérieures. Car Dieu vient avec des tentations effrayantes et des épreuves exceptionnelles et extraordinaires que personne ne connaît sauf celui qui les éprouve. Il y a de ces personnes qui ressentent en elles des souffrances si surprenantes, une myrrhe si inhabituelle, qu’il n’est guère d’homme qui puisse se diriger en pareil trouble. Mais Dieu sait bien où il veut en venir.
(3)

Ce vaste monde devient trop étroit pour l’homme. La nature est comprimée, écrasée. L’homme ne sait plus où il en est, tant lui pèse cette extraordinaire angoisse. Ici tout secours est pour toi un obstacle. Ah ! cher enfant, une fois dans cet état, si tu pouvais t’y abandonner et ne pas fuir à l’extérieur, ce serait meilleur et plus utile que toute activité. Mais c’est cela que tu ne veux pas. Alors on court d’un docteur à l’autre. Si seulement tu restais tranquille, l’être vrai naîtrait en toi.
(31)

Cette angoisse fait courir beaucoup à Aix-la-Chapelle, à Rome, parmi les mendiants ou dans les ermitages. Mais plus ils courent au-dehors, moins ils trouvent !
(61)

L’homme dont l’intention va purement à Dieu éprouve parfois une certaine angoisse et une certaine tristesse à l’idée qu’il pourrait ne pas avoir recherché Dieu et il craint que tout ne soit perdu. Il en est tout décontenancé. Cela vient parfois d’un tempérament naturellement mélancolique, ou du climat, ou du temps qu’il fait, ou encore de l’ennemi... Il faut alors s’en rendre maître par une douce patience. Mais il est des gens qui veulent secouer cette mélancolie avec violence et impétuosité. Ils n’arrivent qu’à se causer des maux de tête ! D’autres courent vers les docteurs et les amis de Dieu. Ce n’est pas ainsi qu’on y portera grand remède. Au contraire, on en reviendra parfois encore beaucoup plus troublé. (23)

Si le Seigneur veut descendre dans les hommes, il doit d’abord envoyer une grande agitation qui bouleverse tout ce qui est en eux. Malheureusement il n’y a pas beaucoup de ces hommes-là. En voici la cause: ils se cramponnent aux choses temporelles et demeurent dans cet attachement de notre misérable nature aux choses sensibles et dans la satisfaction qu’elles procurent. Mais quand la poussée intérieure se produit, quand elle se fait vraiment sentir, bien qu’avec plus ou moins de force, j’ai vu nombre de personnes qui, plus de cent fois, en sont venues au point de croire qu’elles allaient rendre l’âme en cet instant.
(56)

L’Ennemi plonge volontiers l’homme dans une mélancolie désordonnée. Car en considérant sa faiblesse naturelle et son péché, l’homme s’attriste et s’angoisse. Vient alors le lion, l’Ennemi, et il te souffle: "Allons donc, vas-tu passer ainsi ta vie dans le souci et le repentir ? Non, c’est de la folie. Vis donc dans la joie comme les autres et jouis de la vie. A ta dernière heure, Dieu te donnera bien le repentir. Vis à ta guise et jouis des créatures tant que tu es jeune. Quand tu seras vieux, il sera temps de devenir saint." Ah ! mes enfants. Gardez-vous tant qu’il fait jour, de peur que les ténèbres ne vous surprennent...
(35)

Dieu, cependant, refuse cette expérience sentie de leur fond à de pures et bonnes personnes pendant toute leur vie. Ainsi elles ne reçoivent pas la moindre miette du festin jusqu’à leur mort... Pourtant une telle personne peut être à mille degrés au-dessus de ceux qui dès ici-bas ont éprouvé tout cela en surabondance.
(34)

Ils sont engagés et poussés sur un étroit chemin de ténèbres et de désolation. Ils y éprouvent une insupportable oppression dont ils ne peuvent sortir. De quelque côté qu’ils se tournent, ils ne rencontrent que profonde misère, désolation, désespoir, ténèbres. C’est là, sur ce chemin, qu’ils doivent entrer hardiment en s’abandonnant au Seigneur, aussi longtemps qu’il lui plaît. Et le Seigneur les y laisse comme s’il ignorait tout de leur angoisse. Ils éprouvent alors un insupportable vide en même temps qu’un grand désir. Il leur faut supporter tout cela dans l’abandon. Voilà ce qu’on peut appeler une conversion essentielle. (43)


Pour une naissance


Nous disons avec saint Augustin: “Seigneur, tu nous a fait pour Toi, et c’est pourquoi notre cœur est dans une continuelle inquiétude tant qu’il ne repose pas en toi.” (55)

Que signifie donc cette agitation si ce n’est que le Saint Esprit descend d’en haut dans l’homme, s’en vient toucher l’intérieur de l’homme et y provoque une grosse agitation si bien que l’intérieur de cet homme est vraiment retourné eu sens propre du mot et complétement changé ? (8)

Tu dois savoir que la vraie naissance ne s’accomplira en toi que si elle est précédée de cette angoisse. Tout ce qui t’en délivre naît de toi et te ravit cette naissance qui se serait accomplie en toi si tu avais supporté cette angoisse jusqu’au bout. Mais la nature préfère courir le risque d’un pèlerinage à Rome plutôt que de supporter cette angoisse jusqu’au bout. Cependant ceci serait pour toi bien meilleur que tout ce que tu pourrais faire à la place, car il vaut mieux souffrir qu’agir.
(31)


C’est à travers la souffrance que Dieu te fait grandir


Ces hommes ne savent pas eux-mêmes en quel excellent état se trouve leur âme. Ils vont de l’avant tout simplement et tout uniment. Dieu la leur cache, car la nature s’exalte trop facilement. (70)

Toutes les myrrhes que Dieu donne sont parfaitement dans l’ordre. Il veut, par la souffrance, entraîner l’homme à de grandes choses. C’est pour cela qu’il a tout mis en opposition avec l’homme. Dieu aurait pu aussi bien et aussi facilement faire croître le pain que le blé s’il n’avait voulu que l’homme ne s’exerçât en tout. Chaque détail du plan éternel a été ainsi ordonné et prévu mieux qu’aucun peintre n’a jamais imaginé comment il donnera chaque coup de pinceau à son tableau, aussi court, aussi long, aussi large qu’il doive être, et non pas autrement, pour que le tableau puisse atteindre la perfection d’un chef-d’œuvre. Comment aussi il doit distribuer la couleur, du rouge ou du bleu. Dieu est mille fois plus appliqué à déterminer comment, par les multiples coups de pinceaux de la souffrance et les multiples couleurs, il amènera l’homme à la forme qui lui plaît le plus.
(3)

Les saints disciples étaient tellement ravis, intérieurement et extérieurement, par la présence de notre Seigneur Jésus Christ, elle remplissait tellement tous les recoins de leur être, leur cœur, leur âme, leurs sens, leurs facultés intérieures et extérieures, que cette possession devait leur être arrachée et enlevée pour qu’ils parvinssent à la vraie consolation intérieure et spirituelle. Il fallait que cela leur fût retranché, si aigre et si amère que dût leur être cette privation, pour qu’ils pussent aller de l’avant. (24)

Après tous les progrès de cet homme noble, il est encore bien possible que l’Ennemi lui suscite les plus immondes et les pires tentations et de la manière la plus pénible dont elles puissent affecter l’homme. Mais elles ne font qu’élever l’homme à un degré inimaginable qui dépasse toute mesure. Dans ce bouleversement, les rochers sont soulevés plus haut encore. Et s’il reste dans la nature quelque chose qui ne soit pas encore pénétré de Dieu, cette épreuve achève sa complète purification. (52)

Certaines personnes progressent particulièrement dans la souffrance. Notre Seigneur les exerce et tout leur entourage les exerce aussi. Dans une communauté où il y a peut-être une ou deux de ces personnes, toutes les autres les exercent par des manières et des paroles dures, les frappant comme à coups de marteau. Autrefois c’étaient les païens et les juifs qui martyrisaient les saints. Maintenant, cher enfant, ceux qui te martyriseront sont des gens qui paraissent saints, qui ont très grande apparence et qui font bien plus d’œuvres que toi. Ah ! on en est peiné jusqu’à la moelle. Ils disent que tu es complétement à côté du droit chemin et qu’ils ont, eux, beaucoup d’expérience, entendu de grands prédicateurs, et sont tout à fait bien au courant. Alors, tu ne sais plus que faire, ni où te tourner. Allons, supporte cela patiemment, abandonne-toi, courbe-toi, garde le silence et dis intérieurement: “Seigneur bien-aimé, tu sais bien que c’est toi seul que je cherche.”
(70)

Mais il y en a beaucoup qui disent: "Oui, si j’étais pur et sans péché, ne les ayant pas méritées par mes fautes, ces souffrances pourraient m’être utiles." Eh, bien ! sache-le, un homme coupable et pécheur peut souffrir de la façon que j’ai dite, et cela de telle sorte que ses souffrances lui soient plus utiles et plus profitables qu’à maint autre qui serait sans péché !
(60)


Laisse Dieu faire


Alors que, nuit et jour, il lui semblait devoir perdre sa vie, quelqu’un demandait à notre Seigneur ce qu’il devait faire, s’il devait ainsi risquer sa vie. Notre Seigneur lui répondit: "Ne peux-tu pas risquer et souffrir intérieurement ce que j’ai souffert corporellement, à un degré qui dépasse toute mesure, dans mes mains, dans mes pieds et dans tout mon corps ?" Mes enfants, il est des gens qui ne peuvent pas supporter cette tension intérieure. Ils courent çà et là. Ils cherchent à trouver du repos au dehors, et n’en trouvent point. Ils devraient se livrer à l’épreuve et s’abandonner complétement à la souffrance. Mais savez-vous ce qu’est la suite d’une telle mort ? C’est merveilleux. Mes enfants, quelqu’un serait-il aussi pur qu’au sortir du baptême, et n’aurait-il jamais commis de faute, s’il veut arriver au plus haut degré de la vivante vérité, il doit pourtant passer par ce chemin mouvementé pour arriver à un parfait abandon. Sinon il reste sur place. (56)

Tu es peut-être occupé à quelque œuvre excellente de sorte que le saint Esprit soit sur le point de te remplir. Voici que sœur Chamaille t’accoste avec des paroles blessantes. Si alors tu pouvais t’abandonner à la volonté de Dieu et accepter cette contrariété, sache que ce serait là l’œuvre du saint Esprit. Te taire et le supporter devrait être une fort bonne préparation à cette œuvre. Cela te mettrait-il même quelque peu hors de toi, tu n’en subirais aucun dommage. (25)

Certaines personnes, quand elles se trouvent en cette pauvreté intérieure, courent et cherchent toujours quelque nouveau moyen d’échapper à cette angoisse. Cela leur est bien nuisible. Ou bien elles vont se plaindre et interroger les docteurs. Cela augmente encore leur trouble. Demeure en cette épreuve sans aucune anxiété. Après les ténèbres viendra la clarté du jour, l’éclat du soleil. Prends garde, comme si ta vie était en jeu, de ne t’appliquer à rien d’autre qu’à attendre. En vérité, si tu t’en tiens à cela, la naissance est proche et c’est en toi qu’elle va se produire.
(41)

Ici tu ne dois chercher aucun secours. Si tu venais vers moi dans cet état et que je le sache, et si tu me demandais le sacrement, je te demanderais qui t’a envoyé vers moi, Dieu ou ta nature qui y cherche une aide pour elle, ou encore ton habitude ? Si je trouvais dans ta démarche ces deux derniers motifs, je ne te donnerais pas le sacrement. A moins que ta nature fût trop faible pour souffrir sans secours cette oppression. Alors tu pourrais communier une ou deux fois par semaine, non pas pour sortir de ton angoisse, mais afin de pouvoir mieux la supporter. Enfants, comprenez-moi bien. N’allez pas dire que je vous ai défendu le sacrement et la parole de Dieu. Non, certainement non. Au contraire, alors qu’aux deux premiers degrés, rien n’est plus utile à un progrès véritable et vivant que le saint Sacrement et la parole de Dieu, ici tout secours est un obstacle.
(31)

Quand, avec une douce patience, l’homme se tient sous le toit de la volonté divine cela vaudra cent fois mieux pour lui que de connaître l’euphorie du progrès des vertus, avec ces impressions tant convoitées de fleurir, de verdir, d’être illuminé... En son état de détresse l’homme est en effet moins exposé à se complaire en soi-même que lorsqu’il éprouve consolations et divines impressions. Dans celles-ci, la nature s’en mêle et s’empare des dons de Dieu en les affectant de plaisir.
(23)


Comment finit cette souffrance ?


Si ces personnes arrivent à bon port, leur état devient délicieux, au-delà de toute mesure. Mais c’est une vie dangereuse, aussi dangereuse que celle de l’homme le plus sauvage qui vit dans un monde sauvage. Car ce chemin est un chemin ténébreux, inconnu. (64)

J’ai vu dans les mines d’argent l’eau s’accumuler parfois en telle abondance qu’il devient difficile d’extraire le minerai. En pareil cas on s’ingénie à trouver un moyen pour que l’eau s’écoule d’elle-même. On trouve alors le trésor qui paie tous les frais du travail et donne en plus de gros bénéfices. De même, tu dois souffrir patiemment cette obsession, ces images et ces ennuyeux défauts qui t’affligent, au grand déplaisir de ton ’gemut’ et de ton cœur. Sûrement cela s’écoulera de soi-même et toutes les peines seront payées. Et il t’en reviendra un grand bien. (38)

Le pauvre homme se sent alors comme suspendu entre deux parois et il lui semble qu’il n’a plus d’appui ni d’un côté ni de l’autre. Il éprouve la même angoisse que s’il était comprimé dans un pressoir qui l’écraserait. Cher enfant, contiens-toi bien et n’explose pas. Un mieux viendra bientôt; il n’a jamais été aussi proche; et cela te sera si bon ! De cette oppression tu seras libéré. N’aie d’autre souci que de faire la seule volonté de Dieu et de souffrir dans cette volonté ta pitoyable misère, aussi longtemps que cela lui plaira et quoi qu’il advienne de toi. (38)


Eh bien ! comment finit cette souffrance ? Où aboutissent ces personnes avec leur dépouillement et leur oppression ? Ah, mes enfants, quelle fin délicieuse ! Elles sont transformées et unies à Dieu.
(31)

Ayant trouvé l’âme inconsolable dans sa misère, Dieu fait pour elle ce que fit le roi Assuérus, comme le dit l’Ecriture, quand il vit la bienheureuse et bien-aimée Esther paraître devant lui, le visage pâle, perdre connaissance et s’évanouir. Il lui tendit alors le sceptre d’or, se leva de son trône royal, l’entoura de ses bras, l’embrassa, et lui offrit la moitié de son royaume. Cet Assuérus, c’est le Père du ciel. Quand il voit devant lui l’âme bien-aimée, le visage défait, inconsolable, affaissée et prête à s’évanouir, il lui présente aussitôt son sceptre d’or, se lève de son trône, l’embrasse, et dans cet embrassement divin, l’élève au-dessus de toute infirmité. (38)

Quand donc éclate un de ces terribles orages, l’homme devrait faire ce que font les gens quand arrive une averse de pluie ou de grêle. Ils fuient sous un toit et s’y abritent jusqu’à ce que le mauvais temps soit passé. Ce n’est pas autrement que doit agir l’homme qui, en toute simplicité, a conscience de ne vouloir et de ne désirer autre chose que Dieu. Lorsqu’alors survient cette tentation il n’a qu’à bien se mettre à l’abri jusqu’à ce qu’il ait retrouvé tout son calme. Qu’il se souffre lui-même avec abandon. Qu’avec un patient abandon il attende Dieu dans cette tourmente. Qui peut savoir où et sous quelle forme il plaira à Dieu de venir pour lui donner ses dons ?
(23)

Mais ces hommes, où donc abordent-ils ? Comment cela finit-il ? Voici: en un instant bien court, avec la soudaine rapidité d’un éclair, le Seigneur vient et leur apporte si aimablement le bien caché. Là, dans la merveilleuse lumière, dans l’éclat d’une grande clarté lumineuse qui illumine leur fond intérieur, tout leur est découvert, toute la mystérieuse vérité cachée. Ils apprennent alors où et comment le Seigneur les a conduits à travers les sombres chemins, comment il les a amenés à la lumière et comment il les comble après leur longue attente et leur souffrance. L’homme, alors, a plus besoin que jamais de se plonger profondément dans l’abîme de l’humilité, parfaitement abandonné. Plus il s’abaisse dans une profondeur sans fond, plus Dieu le prend intérieurement, lui et toutes ses œuvres, et plus il l’enrichit de ses dons, réalisant d’une manière surnaturelle les œuvres de cet homme.
(61)

Les hommes sublimes qui savent se supporter eux-mêmes jusqu’au bout dans ces misérables ténèbres y deviennent les plus merveilleux et les plus nobles des hommes. Il est vrai, mes enfants, que pour cela la nature doit mourir de maintes morts.
(61)

Quand le Seigneur vient dans l’homme après toutes ces soudaines et fortes préparations qui lui ont causé tant d’agitation et tant de trouble, quand tout ce qui est dans la pauvre nature et dans l’esprit a été embrasé à un tel degré et qu’alors le Seigneur vient lui-même, ah ! quelle merveille, vous le pensez bien, doit s’accomplir en cette âme ! Sachez-le, si Dieu ne soutenait pas la nature d’une façon surnaturelle, un homme, eut-il la force de cent hommes, ne pourrait jamais supporter, par ses propres forces, une telle joie et une telle merveille. Et pourtant cela ne dure qu’un instant. (56)

"C’est la merveille des merveilles qu’on découvre alors, dit l’évêque Albert, ce qu’il y a de plus pur, de plus sûr, ce qui peut le moins vous être enlevé, ce qui rencontre le moins d’obstacles, ce qu’on peut le moins vous retenir." Dans cette félicité, il n’y a plus aucune contrariété, car il n’y a ici ni figure, ni rien de sensible, ni rien de temporel, ni rien de périssable...
(53)


A la source de l’Amour


Oui, la plus petite comme la plus grande souffrance que Dieu laisse tomber sur toi vient du fond de son ineffable amour, d’un amour tout aussi grand que celui d’où sortent les dons les meilleurs et les plus sublimes qu’il puisse te donner ou qu’il t’ait jamais donnés. Si seulement tu voulais les accepter. Tout cela te serait si utile... (3)

Alors quelques-unes reçoivent la touche de l’amour qui blesse. Mais d’autres sont remplies et captivées par l’amour prisonnier. Ce qui se passe en cette captivité, il vaut mieux l’expérimenter que d’en parler. De tels hommes deviennent alors les plus posés et les mieux ordonnés de tous les hommes. (31)

Une fois que tu arrives dans l’amour prisonnier, dans le profond et mystérieux abîme, il faut t’abandonner à l’amour au gré de ses volontés. Tu n’as plus alors aucun pouvoir sur toi-même. Il n’y a plus là ni pensées, ni usage des facultés, ni œuvres de vertu... L’amour te consume alors la moelle et le sang. Veille bien, en pareil cas, à ne pas gâter la nature avec tes règlements extérieurs. Quand l’amour doit faire son œuvre, tu ne dois en rien t’y dérober, mais tu dois le suivre dans ses tempêtes et ses éclats.
(44)


Une âme pleine de Dieu et un corps plein de souffrances


A l’homme déiforme, que reste-t-il ? Il lui reste une âme pleine de Dieu et un corps plein de souffrances. Mais, alors, comme un éclair, le regard de Dieu pénètre si souvent dans le fond de cette âme que toute souffrance lui paraît encore trop petite. Et cette brusque irruption de Dieu dans son fond lui fait voir, dans un éclair, ce qu’il doit faire, ce pour quoi il doit prier, ce qu’il doit prêcher... (52)

Après cela, Dieu envoie à l’homme les plus horribles ténèbres et la plus profonde misère d’un abandon total. Comment se comporte alors cette force d’amour qui, tout à l’heure, était profondément embrasée de l’ardente flamme de la charité et qui, maintenant, est tout à fait abattue, privée de toute consolation sentie ? Ici interviennent la raison et le jugement pour dire à la force d’amour: "Vois, aimante, ceci est l’héritage de ton bien-aimé, ceci est l’héritage qu’il a laissé à ses bien-aimés, une âme pleine de Dieu et une nature pleine de souffrance". (56)