III/6
Mystère pascal
Tout
en nous conspire pour célébrer le mystère joyeux. De le célébrer
sans cesse et toujours. Et pousser cette célébration du côté du
mystère glorieux. Une telle continuité dans le registre euphorique
n’est cependant pas chrétienne. C’est la croix, crise et critère
d’une authentique existence spirituelle qui opère le grand
discernement. Entre le mystère joyeux et le mystère glorieux du
Christ se tient, scandale, son mystère
douloureux.
Mystère
douloureux
Le
mystère douloureux dans sa crucifiante désolation... C’est bien
d’un mystère qu’il s’agit. Si envahissant qu’il puisse
devenir dans l’espace d’une existence, il n'en reste pas moins
infiniment distant, marqué de la sacrale distance d'un fascinosum et
d'un tremendum. Il déborde l’immanence de toute part. De trop pour
la sensibilité. De trop pour la raison. On n'en approche la vérité
qu'à travers le silence. On peut seulement en parler ‘autour’.
Inséparable
du péché du monde, sa racine trans-historique, la plaie profonde au
flanc du monde crie sa béance et sa transcendance. Un monde qui fait
mourir l’Innocent. Un monde qui crucifie le Christ. Un monde qui
invente Auschwitz... Ce mal du monde résiste à la compréhension.
Il renvoie la raison hébétée du côté de la dérision. A moins de
l'ouvrir sur le mystère. Humainement, ce mystère est énigme
obscure. Dans la foi, il reste toujours énigme. Mais son obscurité
s’irradie d’une silencieuse clarté. Comme une distante
proximité. Celle du Christ en croix. Incapable de se boucler sur sa
païenne euphorie, il reste à ce monde de s’ouvrir sur la
Rédemption.
Que notre monde soit l’enjeu d’un
affrontement qui le dépasse heurte visiblement notre esprit moderne.
Après avoir réduit la pluralité des ordres au seul règne
phénoménal, c’est-à-dire transparent à notre seule possibilité
scientifique d’aujourd’hui, nous présupposons un monde
axiologiquement neutre, aseptisé de l’invisible. La science peut
certes prétendre, et fort légitimement, qu’un tel monde lui
suffit. Mais le monde, lui, n’a aucune raison d’être sûr,
qu’ainsi réduit, il se suffise à lui-même ! Il a au
contraire beaucoup de raisons pour soupçonner en ses béances des
appels vers sa propre transcendance.
Paradoxalement, jamais
culture ne fut plus sensible aux crucifixions et en même temps plus
allergique à la Croix. La modernité expulse aussi violemment la
croix qu’elle expulse la transcendance. Ce Messie crucifié qui,
depuis les origines, est folie pour les païens reste, aujourd’hui,
plus folie que jamais. Il est vrai que sans la transcendance, la
croix ne peut être qu’absolu non-sens. La croix est crise de
l’être dans toute sa largeur et dans toute sa profondeur. Elle est
déroute de toutes les valeurs. Elle est faillite de toutes les
logiques. Elle distend toutes nos capacités.
Ne pouvant
accepter une telle distorsion, il ne reste à notre modernité que la
fuite ou l’absurde. Contaminés par la déperdition ambiante de la
transcendance, certains chrétiens eux-mêmes, aujourd’hui, perdent
la vérité ontologique de la croix du Christ pour ne garder que sa
signification ‘morale’ ou ‘symbolique’, la réduisant à un
simple ‘témoignage’ d’amour exemplaire ou à une simple ‘force
mobilisatrice’ de bonnes volontés.
Le regard charnel,
conditionné à ne jamais voir que l’envers du monde, ne comprend
pas la profondeur transcendante du mystère de Dieu tel qu’il peut
se partager avec l’homme divin. Il faut pour cela descendre en ses
propres profondeurs. Là seulement le 'gemut’ voit. L’Esprit seul
peut regarder en face ce ‘tremendum mysterium’ et le dévoiler en
la Parole comme douloureux mystère d’une traversée. Le mysterium
iniquitatis en son pascal
Exode vers le mysterium gratiae.
La crucifixion de l’iniquité pour que triomphe la grâce
s’appelle Rédemption.
Ici la raison est toujours impuissante et les explications qu’elle
peut donner sont aussi scandaleuses que le mystère dont elles
s’efforcent de rendre raison. Mais ici se découvre en même temps
la voie divine par excellence, la voie négative. Elle traverse
verticalement toutes les horizontalités. Elle crucifie. Elle descend
d’abord. Kénose.
Abaissement avant la montée dans la gloire.
Le
mystère de la croix
Enfants,
il ne peut en être autrement, de quelque côté que vous le preniez.
L’homme doit porter une croix, du moment qu’il veut devenir un
homme bon et parvenir à Dieu. Il lui faut alors nécessairement
souffrir, il faut qu’il soit chargé d’une croix quelle qu’elle
soit; s’il se dérobe à l’une, il tombera sur une autre. Il
n’est pas encore né l’homme dont la belle parole parviendrait à
te convaincre que tu ne dois pas toujours souffrir. Fuis où tu veux.
Fais ce que tu veux. (60)
Notre
Seigneur a dit: "Quand je serai exalté, j’attirerai toutes
choses à moi. " C’est l’homme qui est toute chose, lui qui
a de la ressemblance avec toutes choses. On rencontre bien des hommes
qui trouvent la Croix et que Dieu attire à la croix par beaucoup de
souffrances et d’épreuves, afin de les tirer ainsi à lui-même.
Mais la souffrance doit aussi être exaltée, comme on le célèbre
aujoud’hui de la sainte Croix. Elle n’a pas seulement été
trouvée, mais exaltée. Si l’homme donnait un peu plus d’attention
à lui-même et se recueillait en lui-même, il trouverait bien vingt
fois par jour la croix en maintes épreuves ou rencontres pénibles
par lesquelles, en ne se quittant pas lui-même, il serait crucifié.
Seulement l’homme n’élève pas sa croix. Par là, il en use mal.
Nous devrions élever en Dieu tout le fardeau de notre croix et
l’accepter volontiers comme sa croix. (59)
Ils
cherchent à imiter l’aimable modèle de leur Seigneur, et ils
désirent le faire de la manière la plus dure, la plus ignominieuse,
la plus douloureuse qu’on puisse souffrir. Ils ont soif de la
croix, et ils se soumettent avec amour et avec un intense désir à
la croix aimée de leur Bien-Aimé. (56)
Il
pourra se faire que Dieu pendant un temps glisse sous ta croix ses
adorables épaules et t’aide à porter ton fardeau dans sa partie
la plus lourde, te permettant de le sentir et de jouir de lui, et te
cachant la lourdeur du fardeau. Eh ! oui, mes enfants, l’homme
se sent alors si libre et si léger, qu’il ne lui semble plus
devoir souffrir, ni n’avoir jamais souffert. Alors il oublie toute
souffrance. Mais dès que Dieu se dégage, ce fardeau reste à
l’homme avec tout son poids, toute son amertume et sa pesanteur. Ce
fardeau, le Christ l’a porté d’abord sous sa forme la plus
pénible et de la façon la plus douloureuse. Et après lui l’ont
porté tous ceux qui ont été ses amis les plus chers.
(60)
C’est
en traversant l’homme intérieur et extérieur que le tout aimable
Christ crucifié doit naître en nous et de nous. Et ainsi nous
serons renés en lui, dans le fruit de son esprit, comme il est
écrit: "Vous serez comme des enfants nouveau-nés." Chers
enfants, si vous vivez ainsi, ce sera chaque jour pour vous la
Dédicace. Et dans cette naissance de la sainte Croix, tous vos
péchés vous seront complétement pardonnés. Puissions-nous nous
attacher si fort à l’aimable Croix qu’est le Christ qu’il soit
sans cesse engendré de nouveau en nous ! C’est par la croix
que nous devons renaître dans la haute noblesse qui était
originairement la nôtre dans l’éternité. L’amour de cette
croix nous y fera renaître et nous y élèvera de nouveau.
(58)
Mais
combien vite on oublie presque complétement cette aimable croix !
Comme on lui ferme le fond et lui en refuse l’entrée par
inclination et par amour des créatures ! Ce qui,
malheureusement, en ces temps lamentables, devient la règle parmi
les gens de religion dont les cœurs s’en vont se perdre avec les
créatures. (58)
Comment
une croix dressée sur les négativités du monde peut-elle les
sauver ?
Ne
craignez pas. Notre Seigneur n’a-t-il pas dit: "Ceux qui
veulent me suivre, qu’ils prennent leur croix et me suivent " ?
Mes enfants, cette croix, c’est le Christ crucifié. Il doit
nécessairement être enfanté en toi, en traversant toutes les
puissances, la raison, la volonté et aussi les puissances
extérieures, les sens... (58)
La
crucifixion de l’iniquité pour que triomphe la grâce s’appelle
Rédemption. Ici la raison est impuissante. Les explications
qu’elle peut donner sont aussi scandaleuses que le mystère dont
elle s’efforce de rendre raison. Le génie d’un Pascal a saisi
cela. Infinies sont les distances entre l’ordre rationnel et
l’ordre d’Agapè. Aucune continuité ne saurait les franchir. La
rupture seule les surmonte. Notre raison elle-même doit faire sa
Pâque. C’est dans le ‘passage’ que le mystère d’iniquité
et le mystère de grâce s’étreignent et que triomphe la grâce.
Très, très obscurément. Car, devant l’iniquité, l’homme ne
cesse de saigner dans son corps, dans son âme et dans son esprit.
Comme le Christ à Getsemani, il tremble d’horreur. Mais il ne
désespère pas.
Le
‘gemut’ seul perçoit obscurément un lien caché entre le
mystère d’iniquité et la rédemption, entre la croix et la grâce.
Il pressent un lien gratuit, d’une secrète convenance, non plus
justiciable d’aucune nécessité, elle aussi crucifiée, mais de la
grâce seule qui ne sera dévoilée pleinement que dans
l’eschatologique monde nouveau.
Comme si, dans le règne de
la grâce, les libertés seules gardaient pouvoir, sans aucune
nécessité. Comme si une liberté ne pouvait être obligée par rien
d’autre que par la gratuité. Comme si, pour être sauvée, une
liberté était réfractaire à tout excepté à l’anéantissement
de l’autre pour elle.
La Croix se dévoile alors dans toute
sa dimension cosmique. Un moment du temps ramasse toute la ‘longueur’
du temps en un point d’éternité où tous les temps rentrent en
grâce, où toutes les iniquités de l’histoire sont crucifiées,
où toutes les souffrances du monde prennent sens. Comme à travers
une sorte de ‘trou noir’ tout l’envers négatif du monde se
trouve englouti et retourné en son endroit de lumière. Miracle de
l’absolue néguentropie d’Agapè...
Mystère
pascal
Si
scandaleux que cela paraisse, le mystère douloureux se révèle
être, même pour Dieu, la seule possibilité de faire surgir Agapè.
Ton Dieu n’est Agapè que dans cette descente qui sauve. C’est
sur la Croix du Christ, dans l’extrême anéantissement, que
s’engendre l’extrême Agapè, l’amour christique, l’amour
mort et ressuscité. La mort vaincue par la mort elle-même.
Cette
Pâque restera toujours pierre d’achoppement pour nos capacités de
comprendre qui demeurent prisonnières du ‘même’. L’irruption
radicale de l’ ‘autre’ ne peut qu’être absolument
déconcertante. Infinies sont les distances entre l’ordre rationnel
et l’ordre de la Charité. Aucune continuité ne saurait les
franchir. La rupture seule les dépasse. Le scandale de la Croix, le
scandale de la Résurrection, est proportionnel à l’impossible de
l’amour. Notre raison elle-même doit faire sa Pâque.
Elle
porte très profondément en elle cette possibilité. En-deçà de
ses articulations unidimensionnelles. En-deçà de ses clôtures qui
se bouclent sur elles-mêmes. En-deçà de ses crispations
schizoïdes. A sa source dans les profondeurs du ‘gemut’. Là où,
dans l’ouvert, encore nativement, "naïvement", ex-posée
à l’Autre, provoquée par lui, s’identifiant avec sa pure
‘dialectique’, elle vibre, accordée à son originaire
transcendance.
C’est dans la rupture, c’est dans le
dépassement, c’est dans la Pâque que le mystère d’iniquité et
le mystère de grâce s’étreignent et que triomphe la grâce.
Humblement. Car, devant le mal, l’homme saigne dans son corps, dans
son âme et dans son esprit. Comme le Christ à Getsemani, il
continuera à trembler d’horreur. Mais il ne désespère pas. Il
vit, il souffre, il meurt dans un espace pascal où le sens se donne
par grâce.
La
Bible est le grand livre qui ose regarder en face le tremendum
mysterium et qui le dévoile comme douloureux mystère d'une
traversée, d'une transhumance, d'un dépassement, d'une
transcendance de l'homme vers son Dieu, identiquement traversée,
transhumance, dépassement, transcendance de l'homme vers lui-même.
Le ‘mysterium iniquitatis’ en son pascal Exode vers le ‘mysterium
gratiae’.
La paradoxale force de la grâce est de pouvoir
surgir là où surabondent les crucifixions. Face à l’absolu du
mal. Non pas le mal qui garderait quelque ‘beauté’
esthétiquement exploitable. Non pas le mal qui cacherait encore
quelque ‘raison’ récupérable. Mais l'extrême de l'abject.
Aucun homme n'a jamais été, n'est jamais et ne sera jamais
absolument sûr d'être indemne de tels démons. Aucun système,
aucune idéologie, aucune structure, aucune morale, aucun recours au
meilleur de notre ‘éros céleste’, ne nous garantit absolument
contre cet effrayant ‘de trop’. Agapè seul peut vider un tel
calice jusqu'à la lie. La chair sanglante et les os broyés. Toute
l'infamie du monde assumée.
Notre Credo l’affirme.
Pour nous les hommes et pour notre salut il descendit... Le
Fils de l’Homme descendit ! Cette descente est
absolument scandaleuse pour Eros. Agapè seul peut avoir cette
audace.
La
Rédemption est déjà radicalement accomplie. Et en même temps tout
reste à faire. Le Christ reste, selon la profonde expression de
Pascal, en agonie jusqu’à la fin des temps.
En ce
monde-ci et en ce temps-ci, cette pascale transfiguration n’est
jamais pour toi nécessité acquise. Elle est possibilité gratuite.
Ce miracle est grâce. Rien d’extérieur ne peut l’accomplir. Il
est grâce intérieure. Personnelle réponse du Christ à ton
amour.
Le Christ a traversé toute l’étendue de
l'abomination. Que te reste-t-il de non traversable ? C’est
dans le Christ mort et ressuscité que les enfants de la Nouvelle
Alliance puisent leur fondamental optimisme.
"Nous
sommes cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui pour
être aussi glorifiés avec lui. J’estime, en effet, que les
souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire
qui doit se révéler en nous." (Romains, 8,17-18).