IV/1

Agapè




Agapè, à proprement parler, ne peut se dire. Il est en rupture de discours. Il est d'un radical 'autre' ordre comme Blaise Pascal l'a admirablement souligné.
La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité; car elle est surnaturelle. Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît tout cela; et le corps rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé. (829) (Pensées. J. Chevalier). Cette 'distance infiniment infinie' comment la traduire aujourd'hui alors que le mot 'charité', qui pourtant signifie la radicale nouveauté de la révolution chrétienne, se trouve terriblement délavé. Sans parler du mot 'amour'...

Aimer... Toute la nouveauté chrétienne est pourtant là. Cela commence avec Dieu lui-même. Car
Dieu est amour. (1 Jean 4:8) Saint Augustin pourra résumer l’essentiel: Aime. Et après cela, fais tout ce que tu veux ! C’est tout ? Oui. Il suffit d’aimer. En même temps, c’est énorme ! Comme Dieu lui-même. Ce mot si simple est présent partout, même là où il n’est pas prononcé. Tous les autres mots et tous les autres verbes en sont secrètement affectés, directement ou indirectement, pour ou contre. En même temps, il déborde tous les sens qu’on peut lui donner. Entre "aimer" Dieu et "aimer" le chocolat, entre "aimer" un être cher et "aimer" un malheureux, que de nuances ! Entre les divers "amours" que de différences ! Et souvent que d’oppositions !

Aimer, cependant, ne veut pas forcément dire aimer selon le Christ. Ce verbe doit ‘faire sa Pâque’ pour entrer dans une réalité nouvelle. La traversée d’un discernement... Dès le début, pour dire ‘amour’, saint Paul et les Evangélistes, qui écrivent en grec, disposent essentiellement du mot
éros. Ce terme, loin d’être marqué négativement, désigne aussi l’amour le plus noble et même l’amour divin. Chose étonnante, ils évitent d’emblée ce mot comme s’il était impropre et impuissant à traduire la radicale nouveauté. Quitte à ressusciter un mot nouveau pour exprimer la réalité nouvelle de l’amour selon le Christ. Et ce mot nouveau, ce mot converti, c’est agapè
.

Ce changement de nom est lourd d’un radical changement d’identité qu'un
Anders Nygeren souligne avec pertinence. Désormais le discernement s’impose entre l’amour païen et l’amour chrétien, entre éros et agapè. Il ne s’agit là en rien d’un clivage entre ce qui serait bien d’un côté et mal de l’autre. De mal, ici, il n’y en a pas. Il n’y a que ‘valeur’ des deux côtés. Mais valeurs différentes. Ainsi donc le Christ vient introduire une rupture de salut dans le meilleur de l’homme !


Une réflexion sur la différence entre
éros et agapè permet de mieux comprendre la visée profonde de Johan Tauler. On peut dire qu’elle donne la clé de lecture de l’ensemble de l'œuvre du mystique rhénan. En même temps elle préside au discernement des esprits entre mystique païenne et mystique chrétienne. Agapè, en effet, descend.

Eros monte. Du bas vers le haut, de la terre vers le ciel, de l'impur vers le pur, de l'imparfait vers le parfait... S’élever, comme dans le ‘Banquet’ de Platon, par pur Eros, au-dessus des réalités terrestres... Commencer à en percevoir la beauté... Accéder à la beauté d’en-haut. Par degrés. D’un seul beau corps à deux et de deux à tous... Passer des beaux corps aux belles créations. Passer des belles créations aux belles connaissances. De celles-ci à la Connaissance qui s’identifie à la connaissance de la Beauté en soi. Comprendre enfin ce qu’est la Beauté.

Agapè descend. Agapè descend et traverse tout le champ de la négativité pour en faire un
espace de grâce... Une tâche infinie ! Eros, au fond, ne peut pas ne pas vouloir monter parce qu’il est fils du manque. Agapè, lui, descend parce qu’il est fils de plénitude. De l’absolu manque surgit une surabondance. Le manque devient plénitude. Au-delà du règne des nécessités. Dans l’ordre de la grâce. Gratuitement.

La rupture passe entre le
même et l’autre. Eros par l’autre veut sauver le même. Agapè expose le même pour sauver l’Autre. Cet autre si radicalement de trop pour Eros et qu’Eros ne peut fondamentalement que nier. Eros monte et absolutise le même. Agapè descend et promeut l’autre. Eros tend vers ce qui est divin. Agapè se sacrifie pour sauver ce qui est perdu. Eros exige l’immortalité. Agapè croit à la résurrection. Eros sublime tout. Agapè se compromet totalement. Eros converge et embrasse. Agapè se rompt et se partage. Eros gère la nécessité. Agapè donne gratuitement. Eros veut gagner. Agapè ose perdre. Eros désire ce qui est bien. Agapè crée pour que soit le bien.

Agapè est absolue dissidence. A partir d’Agapè, Dieu n’est plus là où est le divin. La valeur n’est plus là où est le Beau, le Vrai ou le Bien. L’homme ne peut plus être là où est l’Humanité. Et encore beaucoup moins là où est le ‘surhomme’. La transcendance n’est plus là où un Marx, un Feuerbach ou un Stirner la pourfendent. Le progrès n’est pas là où Eros progresse !


L’
autre ne peut être que de trop pour Eros. Et là est le scandale. L’irruption chrétienne provoque ce scandale. Et l’assume. Contre la plus fondamentale et la plus formidable dynamique naturelle. Contre tout l’Eros du monde. Contre tout l’être du monde. Contre toute la gloire du monde. Contre toute la raison du monde...

Au fond, toute l’histoire de l’humanité, sa véritable histoire qui est si peu manifeste, tient en un seul mot. Agapè. C’est Dieu qui la commence. Et elle finira en Dieu. Pourquoi donc Dieu n’est-il pas resté dans l’indifférence de la béatitude ? Pourquoi Dieu est-il
descendu ?Pourquoi s’est-il encombré de cette immense création ? Pourquoi s’est-il complu à fabriquer des êtres à son image et à sa ressemblance ? Pourquoi s’est-il mis à les aimer ? Pourquoi les a-t-il aimés jusqu’à la fin ? Pourquoi ne cesse-t-il de se donner lui-même à manger ? Une seule réponse et toujours la même. Agapè.


L’Agapè de Dieu, essentiellement, crée des liens et fait
alliance. La Bible ne parle fondamentalement de rien d’autre. Elle s’identifie à une longue histoire d’amour mouvementée entre les infidélités de l’homme et ce Dieu qui garde son alliance pour toujours. Au cours de l’Ancienne Alliance déjà, il y a ces moments étonnants d’intimité avec l’Absolu fait Personne. Ainsi Moïse, lorsqu’il rencontre le Seigneur qui lui parle comme un homme converse avec un ami. (Exode 33:11). Et que dire de la Nouvelle Alliance qui ne cesse d’inviter à la communion ? Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure. (Jean 14,23).


Agapè en ton cœur


C’est, en effet, en ton 'gemut' que l’Agapè de Dieu est répandu par le saint Esprit. C’est là, à la source de toi-même, que tu l’expérimentes et qu’il inspire ton 'être' ainsi que tes engagements.


Le Verbe ne sera jamais dit à l’oreille de personne s’il n’a l’amour de Dieu.
(49)

Plus d’un pense avoir la charité, mais s’il regardait profondément dans le fond, il saurait ce qu’il en est de son amour. Tout ce qui te manque, c’est de ne pas savoir pénétrer dans ton fond. Si tu y entrais, tu apprendrais comment la grâce t’avertit sans cesse d’élever ton ‘gemut’ au-dessus de toi-même. (44)

Par contre, un homme simple qui s’est humblement abandonné à Dieu sent et goûte quelque chose de cet amour dans son fond intérieur. (76)

Si vous êtes prompts à incriminer les autres et à les juger sévèrement, comme quelques-uns qui sont si prompts à tomber sur les fautes de leur prochain qu’ils paraissent vouloir faire une brèche dans le mur avec leur tête, c’est un signe certain que votre cœur se dessèche quant à l’amour de Dieu et qu’il ne cesse de se dessécher. (76)

Ces hommes s’en viennent avec leur cœur mondain et leur fond tout occupé prier et demander. Mais le pain ne leur est pas donné. Ce n’est pas la faute de Dieu. C’est leur propre faute. Ce sont ceux-là qui reçoivent une pierre au lieu de pain. C’est-à-dire un cœur dur comme la pierre. Dur, sec, froid, éteint, sans dévotion et sans grâce. Ils lisent rapidement les livres, les uns après les autres, mais n’en éprouvent aucun goût, n’y réfléchissent pas, ne ressentent pour les lire aucun désir ni aucune soif. Quand ils ont ainsi fait leurs exercices d’une manière grossière et aveugle, ils vont se coucher et s’endorment. Au matin ils recommencent de la même manière. De faire ainsi leur pauvre petite prière, cela leur semble suffisant. A ce régime, leur fond devient aussi dur qu’une meule de moulin... (17)

L’homme doit être attentif à son fond et se recueillir dans le plus intime de son cœur, dans le plus intime de son fond, et méditer sur les thèmes qui excitent le mieux sa ferveur. Ce faisant, l’homme excitera son amour. De même qu’on fait sortir un grand feu d’un tas de charbon et de bois. La flamme traverse le tas et s’élance vers les hauteurs. C’est ainsi que ces bons exercices de méditation enflamment le ’gemut’. Mais il faut aussitôt laisser tomber ces représentations et, les pénétrant d’une charité tout embrasée, passer à travers le second homme, jusqu’à l’homme le plus intérieur. (66)

Mes enfants, lorsque l’amour délirant vient, l’activité humaine disparaît. Le Seigneur vient alors et il fait résonner dans l’âme une seule parole. Et cette parole est plus noble et plus utile que cent mille paroles que tous les hommes pourraient dire. (44)


La vraie charité


Si le choix était entre mystique et charité, il faudrait opter d’emblée pour la charité. Car elle est suprême. Mais déjà une telle alternative est chrétiennement impossible puisqu’il ne peut exister de mystique qui ne s’identifie à la charité. La mystique, pour Tauler, n’est rien sans la charité. Elle n’a de sens qu’à partir de la charité, dans la charité et pour la charité. Entre vraie et fausse mystique, la charité est donc critère. Discernement des esprits. Jugement.

Mes enfants, ce serait là la vraie charité. Oh ! celui qui, à sa dernière heure, pourrait réaliser une telle conversion, en sorte que, plongé pleinement en la volonté de Dieu, il fût trouvé en cette disposition, celui-là entrerait immédiatement en Dieu, eut-il commis tous les péchés que le monde entier ait jamais commis. (76)

Sachez-le, un seul élan d’amour vers les saintes plaies de notre Seigneur est plus précieux devant Dieu que tous les jeux d’orgue, toutes les sonneries de cloches, tous les beaux chants, toutes les chasubles à écusson. (66)

Cet amour fort et libre fait trois choses. D’abord, il élève l’esprit de l’homme au-dessus de ses limites jusqu’à Celui qu’il aime. Il l’entraîne loin de ce qui lui est propre, suspendant l’activité et même la possibilité d’agir des facultés, de la mémoire et de la volonté. Ceci dépasse tout ce que nous pouvons penser et sentir. Ensuite, cet amour presse l’esprit dans le fond, c’est-à-dire dans un anéantissement insondable. Cette humilité n’est plus du domaine de la connaissance sensible et, partant, elle a perdu son nom. Enfin, cet amour donne à l’homme d’être si authentiquement homme que c’est une merveille. L’homme s’intériorise et se tient en paix en tout événement, quoi qu’il arrive. Il n’a pas beaucoup d’affairement mais demeure dans un calme tranquille, prêt à aller partout où le Seigneur veut le conduire, prêt à coopérer à ce que le Seigneur veut. (52)

En cet amour-là, les apôtres ne furent établis que plus tard. Ah ! pour celui qui pourrait se laisser saisir par cet amour, comme il aurait bien abouti ! En cet amour il n’y a plus que négation, pas d’affirmation. Il ne consiste pas en une possession comme celui qu’avait d’abord les disciples, mais dans une privation. En cet amour il y a une ignorance, une absence de connaissance. Il s’exerce bien au-dessus de notre intelligence, au-dessus des essences, au-dessus des modes d’être. (76)


Là où se trouve en vérité la véritable charité, l’homme ne s’exalte pas extérieurement dans la joie et ne s’abat pas dans la douleur. Qu’on te prenne ou qu’on te donne, dès lors que l’Ami bien-aimé te reste, tu demeures intérieurement en paix.
(49)


L’amour pénètre là où la connaissance doit rester dehors

L'intelligence est sans doute la faculté humaine la plus exposée à fonctionner aux antipodes d'Agapè. L'intelligence risque sans cesse d'être plus paranoïaque que conviviale, de conquérir la vérité plutôt que de la respecter, de pratiquer la froide logique plutôt que la miséricorde.


Tous les maîtres de Paris, si savants pourtant, ne peuvent pas, avec toute leur subtilité, parvenir à cet amour. S’il leur prenait envie d’en parler, ils seraient obligés de se taire. Et plus ils voudraient en parler, moins ils le pourraient, moins ils le comprendraient. (73)

Au sujet de cet amour les maîtres discutent beaucoup la question de savoir lequel des deux actes, de connaître ou d’aimer, est le plus élevé. Laissons cette discussion de côté. Il n’est pas douteux que la charité soit beaucoup plus méritoire et plus utile que la connaissance, car l’amour pénètre là où la connaissance doit rester dehors. La charité n’a d’ailleurs pas besoin d’une grande et subtile connaissance, mais simplement d’une foi pure et vivante se manifestant dans une vie chrétienne. (53)


Mes chers enfants, les grands théologiens et les ‘maîtres du savoir’ discutent la question de savoir lequel est le plus important et le plus noble, de la connaissance ou de l’amour. Mais nous, nous parlerons plus volontiers ici de ce que disent les ‘maîtres de vie’. Quand nous arriverons au ciel, nous verrons bien alors la vérité de toutes choses. (51)


Tout s’accomplit en Agapè

Agapè est le grand catalyseur de tout ce qui a valeur au ciel et sur terre. Ainsi rien ne se perd. Tout concourt à la vie et à la splendeur du Corps Mystique. Et l’espace où s’opère cette divine transmutation n’est autre que l’extrême intériorité du ‘gemut’ où l’Agapè de Dieu ne cesse d’être répandu par le saint Esprit pour déborder sur le monde. Sans la mystérieuse activité divine qui s’opère en ces hommes et ces femmes, avertit Tauler, nous nous trouverions en fort mauvaise posture. On ne s’abîme pas en Agapè sans remonter ensuite pour nouer une infinie solidarité de grâce.

Tout est dans la charité. Si quelqu’un a quelque chose de mauvais, cela lui reste. Au contraire, ce qu’il y a de bien en lui revient à la charité. Il en va comme du grain qu’on verse dans un boisseau. Toutes les graines coulent en se pressant les unes contre les autres comme si elles voulaient ne faire qu’un tout. C’est ainsi que l’amour absorbe tout le bien qui se trouve au ciel, dans les anges, dans les saints, dans les souffrances des martyrs. Il accapare tout ce qui est bon dans l’ensemble des créatures du ciel et de la terre et qui se perd en grande partie ou du moins semble se perdre. Les maîtres et les saints disent que, dans la vie éternelle, l’amour est si grand que l’âme qui connaît la supériorité d’amour d’une autre s’en réjouit aussi fort que si cet amour était sien. Et plus on a sur terre de pareils sentiments, plus noblement on jouira de tout ce bien dans l’éternelle félicité. Qui saisit ainsi le maximum de bien avec la mesure de la charité en possédera le plus là-haut. (39)

Si ta charité est plus forte que la charité de celui qui fait quelque bien, ce bien, en vertu de ta charité, t’appartiendra plus qu’à celui qui le fait. Ah ! Combien il y a de psautiers et de nocturnes récités, de messes dites et chantées, de grands sacrifices accomplis, dont le mérite ne va aucunement à celui qui pose ces actes, mais est attribué complétement à celui qui a cette charité. (39)


S’il plaisait à Dieu de donner à un païen ou à un Juif, ou à un homme d’au-delà des mers que tu n’as jamais vu, toute la récompense qu’en cette épreuve tu pourrais mériter, purification ou félicité, tu devrais, du fond de ton cœur et en conformité avec la volonté de Dieu, le vouloir pour cet étranger aussi bien que pour toi-même.
(76)

Que saint Paul ait eu un ravissement, c’est que Dieu le voulait pour lui et non pas pour moi. Mais si je goûte la volonté de Dieu, ce ravissement m’est plus cher en saint Paul qu’en moi-même. Et une fois que je l’aime vraiment en lui, ce ravissement et tout ce que Dieu a fait à l’apôtre est aussi vraiment mien que sien, dès lors que je l’aime en lui aussi bien que s’il était en moi. Je dois avoir les mêmes dispositions vis-à-vis de quelqu’un qui serait au-delà des mers, fut-il mon ennemi. Telle est la solidarité qui convient au Corps spirituel. C’est ainsi que je puis devenir riche de tout le bien qui se trouve dans tous les amis de Dieu, au ciel et sur terre. (40)

Quand l’homme veut aimer Dieu, il voit, en regardant en lui-même, qu’il est vide d’amour et de grâce. Il devrait aimer Dieu à fond et tendre vers lui et il ne trouve rien de cela en lui-même. Alors s’élève en lui un jugement redoutable et il crie malheur sur lui-même. Alors il se précipite dans un enfer ou dans un purgatoire terrible; tout ce qui lui est jamais arrivé de regrettable se réveille en lui. Vraiment, c’est très bien ainsi, car l’homme doit se condamner lui-même. Mais celui qui aurait la véritable charité se précipiterait en Dieu avec son jugement et avec toutes ses fautes, s’enfonçant amoureusement dans la complaisance et la bonne volonté de Dieu, en se dépouillant vraiment de toute volonté personnelle. (76)



Ultime discernement


Au chapitre vingt-cinquième de l’Evangile selon saint Matthieu, Jésus pose la question cruciale. Lors de l’ultime bilan cosmique, que restera-t-il définitivement de la grande aventure humaine à travers l’espace et le temps ? Où chercher l'absolu discernement ? Quelles valeurs, quelles créations, quels acquis, auront assez de poids pour traverser l’éternité ? A la stupéfaction de tous, cela se trouvera tout en bas de la divine descente, dans les bas-fonds de la kénose. J’ai eu faim. J’ai eu soif. J’étais malade. J’étais en prison. J’étais dans la détresse... Tu es venu. Tu as partagé. Tu as soulagé. Là est né Agapè pour l’éternité.


Aurais-tu tous les autres signes distinctifs qu’on peut avoir de la vie véritable, si tu ne sens pas ce témoignage de l’amour, tout est perdu. Plus d’un pense avoir la charité, mais s’il regardait profondément dans le fond, il saurait ce qu’il en est de son amour.
(44)

La chose la plus noble et la plus délicieuse dont on puisse parler, c’est la charité. On ne peut rien apprendre de plus utile. Dieu n’exige pas une intelligence grandement développée, ni de profondes pensées. Il n’exige pas non plus de grandes pratiques de dévotion, encore qu’il ne faille jamais abandonner ces pratiques de perfection. Mais à toutes ces pratiques, c’est la charité qui leur donne valeur. Dieu n’exige que la charité parce qu’elle est, d’après l’enseignement de saint Paul, un lien de toute perfection. La puissance de la raison et sa finesse appartiennent aussi aux païens et aux juifs. Les grandes œuvres sont communes aux justes et aux pécheurs. Mais c’est la charité seule qui sépare le méchant du bon. Car “Dieu est charité; et ceux qui demeurent dans la charité demeurent en Dieu et Dieu en eux.” (76)


Comment peut-on séparer la jouissance de ce qui est bien ? Ecoute une comparaison. Dans l’ancienne alliance, il était défendu aux prêtres de manger la graisse des victimes offertes en sacrifice. Ils devaient la brûler et l’offrir à Dieu. Par contre, ils pouvaient manger la graisse qui se trouvait à l’intérieur des morceaux de viande qui leur étaient concédés. C’est ainsi qu’on doit jeter dans le feu de l’amour toute la jouissance qu’on peut avoir.
(64)


Miséricorde


Aurais-tu souffert les martyres que tous les martyrs ont soufferts, aurais-tu fait tout le bien qui s’est jamais fait dans toute la chrétienté ou qui s’y fera jamais jusqu’à la fin du monde, dans la mesure où tu aurais pour cela quelque attache et affection ou bien que tu y trouverais une quelconque satisfaction, tout cela tu devrais le compter pour rien... Te laisserais-tu attacher à la roue plusieurs fois par jour, mille fois par jour te laisserais-tu passer au fil de l’épée en revivant ensuite, ne mangerais-tu que des pierres et des ronces, tu ne pourrais pas y arriver ! Plonge-toi bien plutôt dans la profonde et insondable miséricorde de Dieu.
(14)

Ta charité doit aussi se manifester envers l’homme perverti. En charité et avec une douce patience tu dois supporter ses fautes. Tu ne dois pas le harceler avec tes jugements sévères, mais supporter avec miséricorde sa conduite malhonnête envers toi. (76)

Il prend alors la brebis, la tout aimable brebis, et il la met sur ses épaules, et il l’emporte avec lui. L’épaule est entre le tronc et la tête, elle tient aux deux. Cela veut dire qu’il place la tout aimable brebis entre sa très sainte humanité et son adorable divinité. Sa très sainte humanité est pour ces personnes un appui qui les porte plus haut dans l’adorable divinité. Sa toute aimable humanité se charge de ces chères brebis; elle porte ces chères brebis avec toutes leurs œuvres qu’elles faisaient jusqu’ici elles-mêmes, intérieurement et extérieurement. Maintenant c’est Dieu qui les porte. Il fait lui-même toutes leurs œuvres, en elles et par elles. Qu’elles parlent, qu’elles mangent, qu’elles restent debout, c’est Dieu qui fait tout cela en elles. Elles vivent et se tiennent en suspension en Dieu. Elles vont de l’humanité à la divinité et réciproquement. Elles entrent et sortent et trouvent d’abondants pâturages. (36)

Dieu ne cherche pas de gros chevaux ni des bœufs puissants, c’est-à-dire des hommes aux grandes et fortes pratiques de piété. Il ne cherche pas les hommes à grandes œuvres extérieures. Il cherche seulement l’humilité et la douceur, c’est-à-dire les hommes petits et abandonnés qui se laissent chercher par Dieu et qui, dans sa recherche, sont trouvés de vraies brebis. (36)


Les petits gestes de l’amour


Ce que vous m’avez souhaité à l’occasion de la nouvelle année qui commence, je le demande au centuple pour vous à la bonté du nouveau-né, notre Seigneur Jésus Christ. Je le glorifie pour votre bonne santé et je lui demande de vous conserver la santé de l’âme et du corps, pour notre consolation et sa gloire éternelle. Que Dieu vous comble pour votre envoi et l’affection fidèle que vous avez pour moi. Je vous fais parvenir, à vous Dame Elisabeth in Christo multum dilecta, deux fromages, et à Marguerite et ses enfants deux petits fromages. Je désire que vous les mangiez avant ce carême. Sachez que j’ai plaisir à vous les adresser; c’est pourquoi je vous prie de bien vouloir les accepter de moi, votre pauvre ami et serviteur dans le Christ. (85)


Si tu ne peux pas faire davantage pour ton prochain, dis-lui au moins une bonne parole d’affection partant d’un vrai et bon fond.
(76)


Sans l’amour de Dieu ton œuvre est vaine


L’homme qui n’a pas l’amour de Dieu et qui vit encore selon la nature, aurait beau faire, si c’était possible, toutes les bonnes œuvres que le monde a jamais faites, il n’en serait pas moins complétement oisif, occupé à une œuvre vaine qui ne servirait absolument de rien.
(7)

Ce qu’est la vraie et divine charité que tu dois avoir intérieurement, tu le reconnaîtras et le comprendras par la charité que tu as extérieurement pour ton prochain. Tu n’aimes pas Dieu avant de t’être aperçu que tu aimes ton prochain. (76)


Si donc cet homme étant occupé à cette œuvre intérieure, Dieu lui demandait d’abandonner une activité si noble et si élevée pour s’en aller servir un malade, lui préparer une tisane, l’homme devrait le faire en grande paix. Et si j’étais un tel homme et que je dusse laisser cet exercice pour m’en aller prêcher ou remplir quelque ministère semblable, il se pourrait bien que Dieu me fût plus présent et fît plus de bien en cette œuvre extérieure, que peut-être dans une profonde contemplation.
(70)

Tantôt l’homme s’exercera dans le saint exercice des œuvres de la charité, quand il le faut et quand son tour est venu, et tantôt il doit se retirer amoureusement dans le secret. (65)