IV/1
Agapè
Agapè,
à proprement parler, ne peut se dire. Il est en rupture de discours.
Il est d'un radical 'autre' ordre comme Blaise Pascal l'a
admirablement souligné. La
distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment
plus infinie des esprits à la charité; car elle est surnaturelle.
Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes
ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît tout cela; et
le corps rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble,
et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de
charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé.
(829) (Pensées. J. Chevalier). Cette 'distance infiniment infinie'
comment la traduire aujourd'hui alors que le mot 'charité', qui
pourtant signifie la radicale nouveauté de la révolution
chrétienne, se trouve terriblement délavé. Sans parler du mot
'amour'...
Aimer...
Toute la nouveauté chrétienne est pourtant là. Cela commence avec
Dieu lui-même. Car Dieu est amour.
(1 Jean 4:8) Saint Augustin pourra résumer l’essentiel: Aime.
Et après cela, fais tout ce que tu veux ! C’est
tout ? Oui. Il suffit d’aimer. En même temps, c’est
énorme ! Comme Dieu lui-même. Ce mot si simple est présent
partout, même là où il n’est pas prononcé. Tous les autres mots
et tous les autres verbes en sont secrètement affectés, directement
ou indirectement, pour ou contre. En même temps, il déborde tous
les sens qu’on peut lui donner. Entre "aimer" Dieu et
"aimer" le chocolat, entre "aimer" un être cher
et "aimer" un malheureux, que de nuances ! Entre les
divers "amours" que de différences ! Et souvent que
d’oppositions !
Aimer, cependant, ne veut pas forcément
dire aimer selon le Christ. Ce verbe doit ‘faire sa Pâque’ pour
entrer dans une réalité nouvelle. La traversée d’un
discernement... Dès le début, pour dire ‘amour’, saint Paul et
les Evangélistes, qui écrivent en grec, disposent essentiellement
du mot éros. Ce
terme, loin d’être marqué négativement, désigne aussi l’amour
le plus noble et même l’amour divin. Chose étonnante, ils évitent
d’emblée ce mot comme s’il était impropre et impuissant à
traduire la radicale nouveauté. Quitte à ressusciter un mot nouveau
pour exprimer la réalité nouvelle de l’amour selon le Christ. Et
ce mot nouveau, ce mot converti, c’est agapè.
Ce changement de nom est lourd d’un radical changement
d’identité qu'un Anders
Nygeren souligne avec pertinence.
Désormais le discernement s’impose entre l’amour païen et
l’amour chrétien, entre éros et agapè. Il ne s’agit là en
rien d’un clivage entre ce qui serait bien d’un côté et mal de
l’autre. De mal, ici, il n’y en a pas. Il n’y a que ‘valeur’
des deux côtés. Mais valeurs différentes. Ainsi donc le Christ
vient introduire une rupture de salut dans le meilleur de l’homme !
Une
réflexion sur la différence entre éros
et agapè
permet
de mieux comprendre la
visée profonde de Johan Tauler. On peut dire qu’elle donne la clé
de lecture
de l’ensemble de l'œuvre du mystique rhénan. En même temps elle
préside au discernement des esprits entre mystique païenne et
mystique chrétienne. Agapè, en effet, descend.
Eros
monte. Du bas vers le haut, de la terre vers le ciel, de l'impur vers
le pur, de l'imparfait vers le parfait... S’élever,
comme dans le ‘Banquet’ de Platon, par pur Eros, au-dessus des
réalités terrestres... Commencer à en percevoir la beauté...
Accéder à la beauté d’en-haut. Par degrés. D’un seul beau
corps à deux et de deux à tous... Passer des beaux corps aux belles
créations. Passer des belles créations aux belles connaissances. De
celles-ci à la Connaissance qui s’identifie à la connaissance de
la Beauté en soi. Comprendre enfin ce qu’est la Beauté.
Agapè
descend. Agapè descend et traverse tout le champ de la négativité
pour en faire un espace de
grâce... Une tâche infinie ! Eros,
au fond, ne peut pas ne pas vouloir monter parce qu’il est fils du
manque. Agapè, lui,
descend parce qu’il est fils de plénitude. De l’absolu manque
surgit une surabondance. Le manque devient plénitude. Au-delà du
règne des nécessités. Dans l’ordre de la grâce. Gratuitement.
La
rupture passe entre le même
et l’autre. Eros par
l’autre veut sauver le même. Agapè expose le même pour sauver
l’Autre. Cet autre si radicalement de trop pour Eros et qu’Eros
ne peut fondamentalement que nier. Eros monte et absolutise le même.
Agapè descend et promeut l’autre. Eros tend vers ce qui est divin.
Agapè se sacrifie pour sauver ce qui est perdu. Eros exige
l’immortalité. Agapè croit à la résurrection. Eros sublime
tout. Agapè se compromet totalement. Eros converge et embrasse.
Agapè se rompt et se partage. Eros gère la nécessité. Agapè
donne gratuitement. Eros veut gagner. Agapè ose perdre. Eros désire
ce qui est bien. Agapè crée pour que soit le bien.
Agapè
est absolue dissidence. A partir d’Agapè, Dieu n’est plus là où
est le divin. La valeur n’est plus là où est le Beau, le Vrai ou
le Bien. L’homme ne peut plus être là où est l’Humanité. Et
encore beaucoup moins là où est le ‘surhomme’. La transcendance
n’est plus là où un Marx, un Feuerbach ou un Stirner la
pourfendent. Le progrès n’est pas là où Eros progresse !
L’autre
ne peut être que de trop pour Eros. Et là est le scandale.
L’irruption chrétienne provoque ce scandale. Et l’assume. Contre
la plus fondamentale et la plus formidable dynamique naturelle.
Contre tout l’Eros du monde. Contre tout l’être du monde. Contre
toute la gloire du monde. Contre toute la raison du monde...
Au
fond, toute l’histoire de l’humanité, sa véritable histoire qui
est si peu manifeste, tient en un seul mot. Agapè. C’est Dieu qui
la commence. Et elle finira en Dieu. Pourquoi donc Dieu n’est-il
pas resté dans l’indifférence de la béatitude ? Pourquoi
Dieu est-il descendu
?Pourquoi s’est-il encombré de cette immense création ?
Pourquoi s’est-il complu à fabriquer des êtres à son image et à
sa ressemblance ? Pourquoi s’est-il mis à les aimer ?
Pourquoi les a-t-il aimés jusqu’à la fin ? Pourquoi ne
cesse-t-il de se donner lui-même à manger ? Une seule réponse
et toujours la même. Agapè.
L’Agapè
de Dieu, essentiellement, crée des liens et fait alliance.
La Bible ne parle fondamentalement de rien d’autre. Elle
s’identifie à une longue histoire d’amour mouvementée entre les
infidélités de l’homme et ce Dieu qui garde
son alliance pour toujours. Au cours de
l’Ancienne Alliance déjà, il y a ces moments étonnants
d’intimité avec l’Absolu fait Personne. Ainsi Moïse, lorsqu’il
rencontre le Seigneur qui lui parle comme un
homme converse avec un ami. (Exode 33:11). Et
que dire de la Nouvelle Alliance qui ne cesse d’inviter à la
communion ? Si quelqu’un m’aime, il
gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons à lui,
et nous ferons chez lui notre demeure. (Jean
14,23).
Agapè
en ton cœur
C’est,
en effet, en ton 'gemut' que l’Agapè de Dieu est répandu par
le saint Esprit. C’est là, à la source de toi-même, que tu
l’expérimentes et qu’il inspire ton 'être' ainsi que tes
engagements.
Le
Verbe ne sera jamais dit à l’oreille de personne s’il n’a
l’amour de Dieu. (49)
Plus
d’un pense avoir la charité, mais s’il regardait profondément
dans le fond, il saurait ce qu’il en est de son amour. Tout ce qui
te manque, c’est de ne pas savoir pénétrer dans ton fond. Si tu y
entrais, tu apprendrais comment la grâce t’avertit sans cesse
d’élever ton ‘gemut’ au-dessus de toi-même. (44)
Par
contre, un homme simple qui s’est humblement abandonné à Dieu
sent et goûte quelque chose de cet amour dans son fond intérieur.
(76)
Si vous êtes prompts à
incriminer les autres et à les juger sévèrement, comme
quelques-uns qui sont si prompts à tomber sur les fautes de leur
prochain qu’ils paraissent vouloir faire une brèche dans le mur
avec leur tête, c’est un signe certain que votre cœur se dessèche
quant à l’amour de Dieu et qu’il ne cesse de se dessécher.
(76)
Ces hommes s’en viennent avec
leur cœur mondain et leur fond tout occupé prier et demander. Mais
le pain ne leur est pas donné. Ce n’est pas la faute de Dieu.
C’est leur propre faute. Ce sont ceux-là qui reçoivent une pierre
au lieu de pain. C’est-à-dire un cœur dur comme la pierre. Dur,
sec, froid, éteint, sans dévotion et sans grâce. Ils lisent
rapidement les livres, les uns après les autres, mais n’en
éprouvent aucun goût, n’y réfléchissent pas, ne ressentent pour
les lire aucun désir ni aucune soif. Quand ils ont ainsi fait leurs
exercices d’une manière grossière et aveugle, ils vont se coucher
et s’endorment. Au matin ils recommencent de la même manière. De
faire ainsi leur pauvre petite prière, cela leur semble suffisant. A
ce régime, leur fond devient aussi dur qu’une meule de moulin...
(17)
L’homme
doit être attentif à son fond et se recueillir dans le plus intime
de son cœur, dans le plus intime de son fond, et méditer sur les
thèmes qui excitent le mieux sa ferveur. Ce faisant, l’homme
excitera son amour. De même qu’on fait sortir un grand feu d’un
tas de charbon et de bois. La flamme traverse le tas et s’élance
vers les hauteurs. C’est ainsi que ces bons exercices de méditation
enflamment le ’gemut’. Mais il faut aussitôt laisser tomber ces
représentations et, les pénétrant d’une charité tout embrasée,
passer à travers le second homme, jusqu’à l’homme le plus
intérieur. (66)
Mes
enfants, lorsque l’amour délirant vient, l’activité humaine
disparaît. Le Seigneur vient alors et il fait résonner dans l’âme
une seule parole. Et cette parole est plus noble et plus utile que
cent mille paroles que tous les hommes pourraient dire.
(44)
La
vraie charité
Si le choix était
entre mystique et charité, il faudrait opter d’emblée pour la
charité. Car elle est suprême. Mais déjà une telle alternative
est chrétiennement impossible puisqu’il ne peut exister de
mystique qui ne s’identifie à la charité. La mystique, pour
Tauler, n’est rien sans la charité. Elle n’a de sens qu’à
partir de la charité, dans la charité et pour la charité. Entre
vraie et fausse mystique, la charité est donc critère. Discernement
des esprits. Jugement.
Mes
enfants, ce serait là la vraie charité. Oh ! celui qui, à sa
dernière heure, pourrait réaliser une telle conversion, en sorte
que, plongé pleinement en la volonté de Dieu, il fût trouvé en
cette disposition, celui-là entrerait immédiatement en Dieu, eut-il
commis tous les péchés que le monde entier ait jamais commis.
(76)
Sachez-le,
un seul élan d’amour vers les saintes plaies de notre Seigneur est
plus précieux devant Dieu que tous les jeux d’orgue, toutes les
sonneries de cloches, tous les beaux chants, toutes les chasubles à
écusson. (66)
Cet
amour fort et libre fait trois choses. D’abord, il élève l’esprit
de l’homme au-dessus de ses limites jusqu’à Celui qu’il aime.
Il l’entraîne loin de ce qui lui est propre, suspendant l’activité
et même la possibilité d’agir des facultés, de la mémoire et de
la volonté. Ceci dépasse tout ce que nous pouvons penser et sentir.
Ensuite, cet amour presse l’esprit dans le fond, c’est-à-dire
dans un anéantissement insondable. Cette humilité n’est plus du
domaine de la connaissance sensible et, partant, elle a perdu son
nom. Enfin, cet amour donne à l’homme d’être si authentiquement
homme que c’est une merveille. L’homme s’intériorise et se
tient en paix en tout événement, quoi qu’il arrive. Il n’a pas
beaucoup d’affairement mais demeure dans un calme tranquille, prêt
à aller partout où le Seigneur veut le conduire, prêt à coopérer
à ce que le Seigneur veut. (52)
En
cet amour-là, les apôtres ne furent établis que plus tard. Ah !
pour celui qui pourrait se laisser saisir par cet amour, comme il
aurait bien abouti ! En cet amour il n’y a plus que négation,
pas d’affirmation. Il ne consiste pas en une possession comme celui
qu’avait d’abord les disciples, mais dans une privation. En cet
amour il y a une ignorance, une absence de connaissance. Il s’exerce
bien au-dessus de notre intelligence, au-dessus des essences,
au-dessus des modes d’être. (76)
Là
où se trouve en vérité la véritable charité, l’homme ne
s’exalte pas extérieurement dans la joie et ne s’abat pas dans
la douleur. Qu’on te prenne ou qu’on te donne, dès lors que
l’Ami bien-aimé te reste, tu demeures intérieurement en paix.
(49)
L’amour
pénètre là où la connaissance doit rester dehors
L'intelligence
est sans doute la faculté humaine la plus exposée à fonctionner
aux antipodes d'Agapè. L'intelligence risque sans cesse d'être plus
paranoïaque que conviviale, de conquérir la vérité plutôt que de
la respecter, de pratiquer la froide logique plutôt que la
miséricorde.
Tous
les maîtres de Paris, si savants pourtant, ne peuvent pas, avec
toute leur subtilité, parvenir à cet amour. S’il leur prenait
envie d’en parler, ils seraient obligés de se taire. Et plus ils
voudraient en parler, moins ils le pourraient, moins ils le
comprendraient. (73)
Au sujet de cet amour les maîtres
discutent beaucoup la question de savoir lequel des deux actes, de
connaître ou d’aimer, est le plus élevé. Laissons cette
discussion de côté. Il n’est pas douteux que la charité soit
beaucoup plus méritoire et plus utile que la connaissance, car
l’amour pénètre là où la connaissance doit rester dehors. La
charité n’a d’ailleurs pas besoin d’une grande et subtile
connaissance, mais simplement d’une foi pure et vivante se
manifestant dans une vie chrétienne. (53)
Mes
chers enfants, les grands théologiens et les ‘maîtres du savoir’
discutent la question de savoir lequel est le plus important et le
plus noble, de la connaissance ou de l’amour. Mais nous, nous
parlerons plus volontiers ici de ce que disent les ‘maîtres de
vie’. Quand nous arriverons au ciel, nous verrons bien alors la
vérité de toutes choses. (51)
Tout
s’accomplit en Agapè
Agapè est le
grand catalyseur de tout ce qui a valeur au ciel et sur terre. Ainsi
rien ne se perd. Tout concourt à la vie et à la splendeur du Corps
Mystique. Et l’espace où s’opère cette divine transmutation
n’est autre que l’extrême intériorité du ‘gemut’ où
l’Agapè de Dieu ne cesse d’être répandu par le saint Esprit
pour déborder sur le monde. Sans la mystérieuse activité divine
qui s’opère en ces hommes et ces femmes, avertit Tauler, nous nous
trouverions en fort mauvaise posture. On ne s’abîme pas en Agapè
sans remonter ensuite pour nouer une infinie solidarité de
grâce.
Tout est dans la charité. Si
quelqu’un a quelque chose de mauvais, cela lui reste. Au contraire,
ce qu’il y a de bien en lui revient à la charité. Il en va comme
du grain qu’on verse dans un boisseau. Toutes les graines coulent
en se pressant les unes contre les autres comme si elles voulaient ne
faire qu’un tout. C’est ainsi que l’amour absorbe tout le bien
qui se trouve au ciel, dans les anges, dans les saints, dans les
souffrances des martyrs. Il accapare tout ce qui est bon dans
l’ensemble des créatures du ciel et de la terre et qui se perd en
grande partie ou du moins semble se perdre. Les maîtres et les
saints disent que, dans la vie éternelle, l’amour est si grand que
l’âme qui connaît la supériorité d’amour d’une autre s’en
réjouit aussi fort que si cet amour était sien. Et plus on a sur
terre de pareils sentiments, plus noblement on jouira de tout ce bien
dans l’éternelle félicité. Qui saisit ainsi le maximum de bien
avec la mesure de la charité en possédera le plus là-haut.
(39)
Si ta charité est plus forte que
la charité de celui qui fait quelque bien, ce bien, en vertu de ta
charité, t’appartiendra plus qu’à celui qui le fait. Ah !
Combien il y a de psautiers et de nocturnes récités, de messes
dites et chantées, de grands sacrifices accomplis, dont le mérite
ne va aucunement à celui qui pose ces actes, mais est attribué
complétement à celui qui a cette charité.
(39)
S’il
plaisait à Dieu de donner à un païen ou à un Juif, ou à un homme
d’au-delà des mers que tu n’as jamais vu, toute la récompense
qu’en cette épreuve tu pourrais mériter, purification ou
félicité, tu devrais, du fond de ton cœur et en conformité avec
la volonté de Dieu, le vouloir pour cet étranger aussi bien que
pour toi-même. (76)
Que
saint Paul ait eu un ravissement, c’est que Dieu le voulait pour
lui et non pas pour moi. Mais si je goûte la volonté de Dieu, ce
ravissement m’est plus cher en saint Paul qu’en moi-même. Et une
fois que je l’aime vraiment en lui, ce ravissement et tout ce que
Dieu a fait à l’apôtre est aussi vraiment mien que sien, dès
lors que je l’aime en lui aussi bien que s’il était en moi. Je
dois avoir les mêmes dispositions vis-à-vis de quelqu’un qui
serait au-delà des mers, fut-il mon ennemi. Telle est la solidarité
qui convient au Corps spirituel. C’est ainsi que je puis devenir
riche de tout le bien qui se trouve dans tous les amis de Dieu, au
ciel et sur terre. (40)
Quand
l’homme veut aimer Dieu, il voit, en regardant en lui-même, qu’il
est vide d’amour et de grâce. Il devrait aimer Dieu à fond et
tendre vers lui et il ne trouve rien de cela en lui-même. Alors
s’élève en lui un jugement redoutable et il crie malheur sur
lui-même. Alors il se précipite dans un enfer ou dans un purgatoire
terrible; tout ce qui lui est jamais arrivé de regrettable se
réveille en lui. Vraiment, c’est très bien ainsi, car l’homme
doit se condamner lui-même. Mais celui qui aurait la véritable
charité se précipiterait en Dieu avec son jugement et avec toutes
ses fautes, s’enfonçant amoureusement dans la complaisance et la
bonne volonté de Dieu, en se dépouillant vraiment de toute volonté
personnelle. (76)
Ultime
discernement
Au
chapitre vingt-cinquième de l’Evangile selon saint Matthieu, Jésus
pose la question cruciale. Lors de l’ultime bilan cosmique, que
restera-t-il définitivement de la grande aventure humaine à
travers l’espace et le temps ? Où chercher l'absolu
discernement ? Quelles valeurs, quelles créations, quels acquis,
auront assez de poids pour traverser l’éternité ? A la
stupéfaction de tous, cela se trouvera tout en bas de la divine
descente, dans les bas-fonds de la kénose. J’ai eu faim. J’ai eu
soif. J’étais malade. J’étais en prison. J’étais dans la
détresse... Tu es venu. Tu as partagé. Tu as soulagé. Là est né
Agapè pour l’éternité.
Aurais-tu
tous les autres signes distinctifs qu’on peut avoir de la vie
véritable, si tu ne sens pas ce témoignage de l’amour, tout est
perdu. Plus d’un pense avoir la charité, mais s’il regardait
profondément dans le fond, il saurait ce qu’il en est de son
amour. (44)
La
chose la plus noble et la plus délicieuse dont on puisse parler,
c’est la charité. On ne peut rien apprendre de plus utile. Dieu
n’exige pas une intelligence grandement développée, ni de
profondes pensées. Il n’exige pas non plus de grandes pratiques de
dévotion, encore qu’il ne faille jamais abandonner ces pratiques
de perfection. Mais à toutes ces pratiques, c’est la charité qui
leur donne valeur. Dieu n’exige que la charité parce qu’elle
est, d’après l’enseignement de saint Paul, un lien de toute
perfection. La puissance de la raison et sa finesse appartiennent
aussi aux païens et aux juifs. Les grandes œuvres sont communes aux
justes et aux pécheurs. Mais c’est la charité seule qui sépare
le méchant du bon. Car “Dieu est charité; et ceux qui demeurent
dans la charité demeurent en Dieu et Dieu en eux.” (76)
Comment
peut-on séparer la jouissance de ce qui est bien ? Ecoute une
comparaison. Dans l’ancienne alliance, il était défendu aux
prêtres de manger la graisse des victimes offertes en sacrifice. Ils
devaient la brûler et l’offrir à Dieu. Par contre, ils pouvaient
manger la graisse qui se trouvait à l’intérieur des morceaux de
viande qui leur étaient concédés. C’est ainsi qu’on doit jeter
dans le feu de l’amour toute la jouissance qu’on peut avoir.
(64)
Miséricorde
Aurais-tu
souffert les martyres que tous les martyrs ont soufferts, aurais-tu
fait tout le bien qui s’est jamais fait dans toute la chrétienté
ou qui s’y fera jamais jusqu’à la fin du monde, dans la mesure
où tu aurais pour cela quelque attache et affection ou bien que tu y
trouverais une quelconque satisfaction, tout cela tu devrais le
compter pour rien... Te laisserais-tu attacher à la roue plusieurs
fois par jour, mille fois par jour te laisserais-tu passer au fil de
l’épée en revivant ensuite, ne mangerais-tu que des pierres et
des ronces, tu ne pourrais pas y arriver ! Plonge-toi bien
plutôt dans la profonde et insondable miséricorde de Dieu. (14)
Ta
charité doit aussi se manifester envers l’homme perverti. En
charité et avec une douce patience tu dois supporter ses fautes. Tu
ne dois pas le harceler avec tes jugements sévères, mais supporter
avec miséricorde sa conduite malhonnête envers toi. (76)
Il
prend alors la brebis, la tout aimable brebis, et il la met sur ses
épaules, et il l’emporte avec lui. L’épaule est entre le tronc
et la tête, elle tient aux deux. Cela veut dire qu’il place la
tout aimable brebis entre sa très sainte humanité et son adorable
divinité. Sa très sainte humanité est pour ces personnes un appui
qui les porte plus haut dans l’adorable divinité. Sa toute aimable
humanité se charge de ces chères brebis; elle porte ces chères
brebis avec toutes leurs œuvres qu’elles faisaient jusqu’ici
elles-mêmes, intérieurement et extérieurement. Maintenant c’est
Dieu qui les porte. Il fait lui-même toutes leurs œuvres, en elles
et par elles. Qu’elles parlent, qu’elles mangent, qu’elles
restent debout, c’est Dieu qui fait tout cela en elles. Elles
vivent et se tiennent en suspension en Dieu. Elles vont de l’humanité
à la divinité et réciproquement. Elles entrent et sortent et
trouvent d’abondants pâturages. (36)
Dieu
ne cherche pas de gros chevaux ni des bœufs puissants, c’est-à-dire
des hommes aux grandes et fortes pratiques de piété. Il ne cherche
pas les hommes à grandes œuvres extérieures. Il cherche seulement
l’humilité et la douceur, c’est-à-dire les hommes petits et
abandonnés qui se laissent chercher par Dieu et qui, dans sa
recherche, sont trouvés de vraies brebis.
(36)
Les
petits gestes de l’amour
Ce que vous m’avez
souhaité à l’occasion de la nouvelle année qui commence, je le
demande au centuple pour vous à la bonté du nouveau-né, notre
Seigneur Jésus Christ. Je le glorifie pour votre bonne santé et je
lui demande de vous conserver la santé de l’âme et du corps, pour
notre consolation et sa gloire éternelle. Que Dieu vous comble pour
votre envoi et l’affection fidèle que vous avez pour moi. Je vous
fais parvenir, à vous Dame Elisabeth in Christo multum dilecta, deux
fromages, et à Marguerite et ses enfants deux petits fromages. Je
désire que vous les mangiez avant ce carême. Sachez que j’ai
plaisir à vous les adresser; c’est pourquoi je vous prie de bien
vouloir les accepter de moi, votre pauvre ami et serviteur dans le
Christ. (85)
Si
tu ne peux pas faire davantage pour ton prochain, dis-lui au moins
une bonne parole d’affection partant d’un vrai et bon fond. (76)
Sans
l’amour de Dieu ton œuvre est vaine
L’homme qui
n’a pas l’amour de Dieu et qui vit encore selon la nature, aurait
beau faire, si c’était possible, toutes les bonnes œuvres que le
monde a jamais faites, il n’en serait pas moins complétement
oisif, occupé à une œuvre vaine qui ne servirait absolument de
rien. (7)
Ce qu’est la vraie et divine charité que
tu dois avoir intérieurement, tu le reconnaîtras et le comprendras
par la charité que tu as extérieurement pour ton prochain. Tu
n’aimes pas Dieu avant de t’être aperçu que tu aimes ton
prochain. (76)
Si
donc cet homme étant occupé à cette œuvre intérieure, Dieu lui
demandait d’abandonner une activité si noble et si élevée pour
s’en aller servir un malade, lui préparer une tisane, l’homme
devrait le faire en grande paix. Et si j’étais un tel homme et que
je dusse laisser cet exercice pour m’en aller prêcher ou remplir
quelque ministère semblable, il se pourrait bien que Dieu me fût
plus présent et fît plus de bien en cette œuvre extérieure, que
peut-être dans une profonde contemplation. (70)
Tantôt
l’homme s’exercera dans le saint exercice des œuvres de la
charité, quand il le faut et quand son tour est venu, et tantôt il
doit se retirer amoureusement dans le secret. (65)