IV/2

Solidarité de grâce




Elles sont étonnantes les mystérieuses solidarités des libertés dans le bien comme dans le mal ! Jusqu’en enfer ou jusqu’à la Communion des saints. On ne peut en parler qu’
autour. Elles n'ont rien à voir avec les ‘sensibilités’ et les ‘engagements’, dont on parle en politique ou ailleurs. Insoupçonnables du dehors, elles jouent dans la profondeur des racines de la liberté. Dans le mystérieux secret du ‘cœur’. Là, au plus profond de toi-même, tu peux pressentir qu'en face de la solidarité d’iniquité rien d’autre ne peut ‘sauver’ que la solidarité de grâce nouée dans la communion mystique au Corps du Christ mort et ressuscité. Lorsqu’en profonde sympathie mystique, lorsqu’en infinie compassion avec l’Innocent immolé, tu peux répéter avec saint Paul: Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son corps, qui est l’Eglise. (Colossiens. 1,24).

Ces mystérieuses solidarités mystiques ou diaboliques que nouent les libertés. Dans le bien comme dans le mal. Jusqu’à l’enfer ou jusqu’à la Communion des saints. Comment en parler autrement qu’
autour  ? Il faut le génie d’un Dostoievski pour l’évoquer avec force. Sans doute est-ce là l’unique grand thème d’une dramatique spécifiquement chrétienne. Bernanos... Graham Green...

Une sorte de profonde compromission spirituelle dans le mystère de grâce face au mystère d’iniquité. Qui pourra comprendre les mystérieuses solidarités, saisir les secrètes compensations qui se jouent consciemment ou inconsciemment à l’intérieur du Corps du Christ, où la rédemption d’un tel s’accomplit par l’incompréhensible souffrance de tel autre, où l’efficacité d’ici se forge à travers le cruel échec de là-bas, où les douloureuses semailles d’aujourd’hui fructifient en abondantes moissons de demain ?

Ces singulières solidarités se nouent à un niveau infiniment plus profond que les ‘sensibilités’ et les ‘engagements’, politiques ou autres. Insoupçonnables du dehors, elles jouent dans la profondeur des racines de la liberté. Dans le secret du ‘cœur’. Là, au fin-fond de ton ’gemut’, tu sens que face à la solidarité d’iniquité rien d’autre ne peut ‘sauver’ que la solidarité de grâce nouée dans la communion mystique au Corps du Christ mort et ressuscité. Lorsqu’en profonde sympathie mystique, lorsqu’en infinie compassion avec l’Innocent immolé, tu peux répéter avec saint Paul:
Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son corps, qui est l’Eglise. (Colossiens. 1,24).



En communion au mystère rédempteur d’Agapè


Dieu est Amour, il est donc infiniment vulnérable. Ton Dieu n’est Agapè que dans cette descente qui sauve. Si scandaleux que cela paraisse, le mystère douloureux se révèle être, même pour Dieu, la seule possibilité de faire surgir Agapè.

Mystérieuse puissance d’Agapè ! Comme si l’ultime ‘nécessité’ obligeant une liberté ne pouvait être qu’une ultime gratuité. Comme si le salut ne pouvait lui advenir que par l’anéantissement d’une autre liberté pour elle.

Laisse-toi tomber... Tu ne peux pas tomber plus bas que Dieu. Tu tombes en Agapè.

A partir du Christ, avec lui et en lui, le profond mouvement de la kénose s’identifie avec la vie authentique d’un homme de la nouvelle Alliance. Il est profond mouvement de la vie mystique elle-même. Toi aussi tu dois connaître cette douloureuse rupture, cet exode hors de tes faciles euphories, cette traversée de ton néant, cette descente au-delà de toi, cette crucifixion qui te fait mourir pour ressusciter, divin, dans tes extrêmes profondeurs.

Le mystère s’appelle Agapè. C’est sur la Croix du Christ, dans l’extrême anéantissement, que naît l’extrême Agapè. Un amour plus fort que la mort. Cela restera toujours pierre d’achoppement pour nos pauvres capacités de comprendre ! Ici les continuités sont piégées. La rupture seule libère. Le scandale de la Croix est à la démesure de l’impossible de l’amour. Notre raison elle-même doit faire sa Pâque.

Nous sommes cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui pour être aussi glorifiés avec lui. J’estime, en effet, que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit se révéler en nous. (Romains 8,17-18).

Christ a traversé toute l’étendue de la détresse. Que te reste-t-il de non traversable ? C’est paradoxalement dans la croix du Christ mort et ressuscité que les enfants de la Nouvelle Alliance puisent leur fol optimisme.

Cependant, devant le mal, l’homme continuera à saigner dans son corps, dans son âme et dans son esprit. Comme le Christ à Getsemani, il continuera à trembler d’horreur. Mais il ne désespère pas. Le sens ne cesse de lui être donné par grâce.

Le
sens ne cesse de t’être donné par grâce. Même l’horreur ? Oui, même l’horreur ! Le Père Maximilien Kolbe prend la place d’un prisonnier père de famille envoyé à la chambre de torture. Il sait que le sort qui l’attend est affreux. Il meurt en chantant...

C’est la dérisoire faiblesse de l’Agneau
immolé qui porte tout le péché du monde. Et en même temps il apporte, Agneau pascal, toute sa possible résurrection. Cet Agneau sur lequel pointe le doigt de Jean le Baptiste gravé sur la pierre tombale qui nous reste de Tauler.



Jusqu’où Agapè ne peut-il aller 
?

La mesure des cœurs débordants de la grâce finit par se répandre sur toute l’Eglise et sur tous les hommes. Telle est la solidarité de grâce où la moindre parcelle d’amour contribue à la plénitude du Corps tout entier.
Mes enfants, dit Tauler, si nous n’avions pas ces hommes, nous serions en bien mauvaise posture.

La mesure est si abondamment remplie que le monde entier s'en trouve enrichi. Si ces gens n'existaient pas dans la chrétienté, le monde ne subsisterait pas une heure. Leurs œuvres, en effet, sont de beaucoup plus importantes et meilleures que tout ce que peut faire le monde entier. C'est Dieu qui fait lui-même toutes les œuvres de tels hommes. C'est pourquoi leurs œuvres sont au-dessus de toutes les œuvres humaines, dans la mesure même où Dieu surpasse les créatures.
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C’est ainsi que la mesure des cœurs débordants se répand sur toute l’Eglise, sur les bons comme sur les méchants. Ils rapportent dans le Fond divin tout ce qui s’est jamais fait de bien. De ce bien, du plus petit au plus grand, ils ne laissent rien perdre, pas la moindre petite prière, ni la moindre idée pieuse, ni le moindre acte de foi... Ils rapportent tout à Dieu avec un amour agissant et offrent tout au Père du ciel, tout ce que tous les anges et tous les saints possèdent dans le royaume des cieux: leur amour, leur félicité... Rien n’échappe au débordement de leur mesure. Mes enfants, si nous n’avions pas ces hommes, nous serions en bien mauvaise posture.
(39)


Ils entrent et sortent


Ces âmes débordantes sont les plus utiles au Corps tout entier. Elles entrent et sortent. Elles
entrent dans l’abîme divin. Elles sortent vers le monde et ses besoins. De nouveau elles s’abîment en Dieu. De nouveau elles se tournent vers les nécessités du temps. Un incessant va-et-vient. Celui d’Agapè...


Ces âmes seront alors en grande sécurité, plongées dans l'Abîme. Elles seront plongées en Dieu, affranchies d'elles-mêmes et de toute frayeur, celles qui maintenant auront combattu de la sorte et triomphé. C'est pourquoi elles entrent tous les jours dans cet abîme de Dieu et y entraînent avec elles tous les leurs, tous ceux qui leur sont particulièrement recommandés. Que ceux-ci, en effet, n'aillent pas croire qu'ils sont oubliés, non, nullement. Elles entrent avec eux tous, sans l'aide d'images, en un clin d'œil, et au nom de toute la chrétienté. Puis elles ressortent pour reprendre les exercices de charité. Puis elles entrent de nouveau, s'élancent, s'écoulent encore, à l'intérieur du sublime et insondable Abîme. Tout ce qu'elles reçoivent, elles le reportent en lui. Elles ne s'attribuent rien mais rendent tout au fond, laissant le bien à celui de qui vient le bien. Voilà vraiment les colonnes sur lesquelles repose la chrétienté.
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Ce mouvement par lequel le Père rentre en lui-même et en sort doit se retrouver dans la personne humaine qui veut devenir mère spirituelle de cette naissance divine. Il doit à la fois rentrer en soi et ensuite sortir de soi.
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De cet état, ces hommes privilégiés s'abaissent ensuite de nouveau vers tous les besoins de la sainte chrétienté. Ils s'emploient alors avec une sainte prière et un saint désir à demander tout ce que Dieu veut qu'on lui demande. Ils s'occupent de leurs amis, des pécheurs, des âmes du purgatoire... Ils pourvoient en toute charité aux besoins de chaque homme de toute la sainte chrétienté, non pas en priant individuellement pour dame Mathilde ou Cunégonde, mais d'une manière toute simple, essentielle. De même que d'un seul regard je vous embrasse tous ici qui êtes assis devant moi, ainsi embrassent-ils tout d'un seul regard pour l'abîmer dans la même fournaise d'amour, d'une manière contemplative.
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Puis, à leur tour, ils s'abîment eux-mêmes dans l'amour, dans la flamme d'amour, dans la fournaise d'amour ; ils s'y reposent et encore se replongent dans cette ardente flamme d'amour.
(24)

De nouveau ils se tournent vers tous ceux qui sont dans le besoin à travers la sainte chrétienté. Et encore se replongent dans l'amoureux repos et les silencieuses ténèbres de l'abîme divin...
(24)

C'est ainsi qu'ils entrent et sortent tout en demeurant toujours dans l'aimable et silencieux abîme. Là est leur être et leur vie ; là est toute leur action et tout leur mouvement.
(24)


Les nobles colonnes de ce monde


Ces êtres ne goûtent que Dieu seul et rien d'autre. Ils sont en vérité illuminés car, en toutes circonstances, Dieu répand en eux sa lumière claire et pure. Même aux heures de la plus profonde obscurité, et même beaucoup plus alors qu'aux heures de brillante clarté. Ah ! que ces hommes sont aimables ! ; ce sont des hommes surnaturels, divins. Ils ne travaillent et ne font rien sans Dieu en tout ce qu'ils font. En un certain sens on peut même dire qu'ils ne sont plus, mais que c'est Dieu qui est en eux. Ah ! ce sont des hommes très chers. Ils portent le monde entier. Ils sont les nobles colonnes de ce monde.
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Voilà ceux sur qui repose la sainte Eglise. S'ils n'existaient pas dans la sainte chrétienté, celle-ci ne subsisterait pas une heure. Leur seule existence, en effet, le seul fait qu'ils sont, est quelque chose de plus utile et de plus précieux que toute l'activité du monde. (43)


Ce sont de nobles hommes, utiles à toute la chrétienté. Ils servent à l'amélioration de tous les hommes, à la gloire de Dieu et à la consolation de tous. (24)

Mes enfants, si nous n'avions pas ces colonnes et si nous ne pouvions pas nous appuyer dessus, cela irait bien mal pour nous, sachez-le bien. (75)