IV/3
L’état de grâce
Cette
expression nous a malheureusement quitté pour d’autres rives. Et
c’est infiniment dommage ! Les meilleures choses nous sont
ainsi ravies lorsque nous n’y croyons plus assez. Récupérées par
les politiques en simple extériorité. Nous l’avons perdue de vue
dès lors que, séduits par les superficies, les profondeurs divines
en nous se sont estompées. Il nous faut retrouver la saveur des
choses essentielles.
L’Etat de grâce. Non pas une
abstraction théorique. Mais une réalité qui s’expérimente.
Lorsque l’Esprit au fond de toi-même ne cesse de crier ta divine
filiation de grâce. Lorsqu’au fin-fond de ton ‘cœur’ déborde
l’Agapè de Dieu. La grâce qui ne se contente pas de passer mais
qui demeure en permanence. Elisant domicile en toi. Un ‘état’.
Un état de divine météorologie. Comme ailleurs il vente ou il fait
beau, ici ‘il fait Dieu’ !
A l’extrême
opposé de l’état de grâce, il y a l’état de nature.
C’est notre état ‘naturel’. Faut-il remonter à Hobbes pour le
déceler derrière les masques et les travestis du ‘civilisé’
que nous prétendons être ? Il suffit d’être lucides sur nos
réflexes élémentaires dominés par ce ‘struggle for life’ sans
lequel la vie biologique ne serait pas. Les ‘péchés capitaux’,
jadis, les mettaient pourtant en singulière lumière. Pourquoi les
avons-nous oubliées ?
Evacue la grâce... alors
prolifère la frustration. Lorsque nous perdons l’état de grâce
nous retombons dans l’état de nature beaucoup plus vite que nous
croyons, livrés à nos férocités conscientes et surtout
inconscientes. Avec le souci de nous rendre sortables tout en
désespérant de ne jamais trouver le cosmétique qu’il nous faut
pour cela.
Saint Paul aime souvent saluer les communautés
chrétiennes par cette merveilleuse formule. Que la grâce du
Seigneur Jésus Christ soit avec votre esprit. Que la gâce soit
avec vous et que vous soyez avec la grâce. Pour les fils et les
filles de Dieu, rien n’est opaque à la grâce. Excepté le péché.
Tout peut devenir ‘sacrement’ de la grâce. Même les nécessités
du monde.
Grâce
Ce
presque-rien qui est tout. Qu’en dire qui ne la détruise en la
disant ? La grâce ?Imaginons Sisyphe descendant de la
montagne continuant à dire que “tout est bien”, mais
sans arrière-pensée. La grâce ? Imaginons
Roquentin au pied de son marronnier saisi par l’absolu du ‘de
trop’, mais sans nausée.
La paradoxale force de la grâce est de pouvoir surgir
là où surabondent les crucifixions. Face à l’absolu du mal. Non
pas le mal qui garderait quelque ‘beauté’ esthétiquement
exploitable. Non pas le mal qui cacherait encore quelque ‘raison’
récupérable. Mais l’extrême de l’abject. Aucun homme n’a
jamais été, n’est jamais et ne sera jamais absolument sûr d’être
indemne de tels démons. Aucun système, aucune idéologie, aucune
structure, aucune morale, aucun recours au meilleur de notre ‘éros
céleste’, ne nous garantit absolument contre cet effrayant ‘de
trop’. Agapè seul peut vider un tel calice jusqu’à la lie. La
chair sanglante et les os broyés. Toute l’infamie du monde
assumée.
Symphonie
entre le ciel et la terre
Les
plus hautes instances du ciel rejoignent les plus hautes instances au
fin fond du cœur de l’homme. Pour jubiler à l’unisson.
Alors
intervient la troisième hiérarchie angélique dont l'action
s'exerce sur l'homme le plus intérieur, l'homme à l'image de Dieu,
l'homme déiforme. De cette hiérarchie, le premier chœur est celui
des ‘Trônes’; le deuxième, celui des ‘Chérubins’; et le
troisième, celui des ‘Séraphins’. (67)
Les
‘Trônes’ opèrent dans le fond le plus intime, de telle sorte
que l'homme devienne réellement un trône royal où Dieu prend
plaisir à habiter et à régner et où il juge, où il rétribue, et
où il accomplit toutes les œuvres de l'homme, intérieurement et
extérieurement. De tels hommes deviennent tellement inébranlables
dans leur fond et si établis dans une paix divine, que ni l'agréable
ni le désagréable, ni le dur ni le tendre, ne peuvent les troubler.
Ainsi parle saint Paul : ni la mort, ni la vie... Cent morts ne
pourraient ni les troubler ni les démonter. C'est comme si l'on
faisait à un moribond n'importe quel honneur ou n'importe quelle
honte ; cela lui serait complétement égal étant tout occupé à
autre chose. Ainsi en est-il du fond intérieur complétement tourné
vers Dieu. Il est un trône si solide pour Dieu que rien ne peut
l'ébranler. (67)
Quand l'homme est établi en cette
paix, les ‘Chérubins’ viennent avec leur clarté et, dans un
éclair rapide, illuminent le fond d'une lumière déicolore. Dans
cet éclair les hommes sont si bien pénétrés de lumière et leur
fond si bien illuminé qu'ils pourraient bien apporter à tous les
hommes tout le discernement dont ils ont besoin. Mais cette
illumination se fait en un seul éclair, d'autant plus rapide qu'il
est plus plein de vérité, plus noble et plus sûr. (67)
Voici
qu'arrivent alors les ardents ‘Séraphins’ avec leur brûlante
charité et ils enflamment le fond. Cela aussi se fait en un éclair,
en sorte que la charité de l'homme grandit et s'étend au point
d'embraser toutes choses dans son amour. L'envie le prend d'enflammer
tous les hommes; cela aussi se fait en lui rapidement, comme en un
regard, et il a l'impression qu'il va lui-même se consumer. (67)
Lumière
La
lumière du soleil, en elle-même, est simple. Mais la même lumière
est reçue différemment par des verres différents dont l’un est
noir, l’autre jaune, le troisième blanc. Par verre noir, on peut
entendre la sensibilité; par verre jaune, la raison; par verre
blanc, l’esprit dans sa pureté et dans sa simplicité. Si
maintenant la sensibilité était fondue dans la raison et ensuite de
la raison dans l’esprit, alors le noir deviendrait jaune et le
jaune blanc. De là résulterait une pure simplicité. (4)
C’est
là seulement que cette lumière brille et nulle part ailleurs. Quand
cette lumière est vraiment bien reçue, toutes les images, les
formes, les figures, tombent. Et cette lumière ne montre plus que la
naissance en vérité. Le ciel est maintenant dans son obscurité
naturelle. Mais si brusquement il venait à être changé tout entier
en un pur et clair soleil, personne, par suite de cet excès de
clarté, ne pourrait voir d’autre image. Quand cette éblouissante
lumière brille dans l’âme, les images et les formes
disparaissent. Et là où cette lumière doit apparaître, la lumière
naturelle doit s’éclipser et s’éteindre. Car l’étoile qui
indiqua la naissance aux rois n’était pas une étoile naturelle
comme les autres étoiles; elle ne se tenait pas naturellement dans
le ciel comme les autres. (4)
Cette étincelle s’élance
si haut, lorsque tout est en ordre, que l’intelligence ne peut pas
la suivre, car elle ne s’arrête pas avant d’être rentrée dans
le Fond d’où elle s’est échappée, et où elle était avant la
création. (53)
Paix
L’homme
en qui règne Agapè, l’homme en état de grâce, est un homme très
profondément réconcilié. Avec soi-même. Avec les autres. Avec
Dieu. Avec l’univers. C’est en même temps un homme très
profondément pacifié. Il devient un artisan de paix.
Deux
choses si difficiles: être pardonné et savoir pardonner... Deux
choses qui commencent par faire mal et qui pourtant libèrent
profondément. La chair pardonne mal ou ne pardonne pas du tout. Seul
l’Esprit en est capable. Tu te mens à toi-même si tu te crois
sans péché. Et tu mens à l’Esprit. Tu pèches contre la
communion si tu refuses de t’asseoir à côté de l’autre au
banquet d’Agapè.
La vraie réconciliation est impossible si
tu ne reconnais pas le péché. Mais peu le reconnaissent encore
aujourd’hui. N’est-ce pas là pourtant qu’il faudrait chercher
les raisons de bien des échecs dans nos essais de nouer des
communautés authentiques ? Tu n’oublies pas le péché sans
évacuer le pardon. Et en évacuant le pardon tu évacues la vérité
de ta condition chrétienne.
“Nous sommes sans péché” ne
cesse de se répéter à elle-même notre modernité. Ne s’agit-il
pas là d’une fuite ‘érotique’ hors de la vérité de notre
liberté ? Dans cette évasion du côté de la ‘perfection’,
en effet, nous ne pouvons jamais couvrir notre nudité que des mille
subterfuges de l’hypocrisie.
Mais peut-on nier le péché sans
tuer Agapè ? S’il n’y a plus où descendre, où voulez-vous
donner ses chances à la miséricorde ?
Cette
paix, la “paix qui surpasse tout sentiment”, suit la conversion
essentielle. Quand ce qu’il y a d’innommable et de sans-nom dans
l’âme se tourne pleinement vers Dieu, alors, en même temps, suit
et se convertit pareillement tout ce qui en l’homme a un nom. A
cette conversion répond toujours ce qui est sans nom, l’innommé,
en Dieu, en même temps que tout ce qui en lui a un nom. Tout cela
répond à la conversion. En cet homme, Dieu proclame sa vraie paix
et l’homme alors peut bien dire: “Audiam quid loquatur – je
veux entendre ce que le Seigneur dit en moi”. Car il dit: paix à
son peuple et à ceux qui sont recueillis en leurs cœurs. Ce sont
ces hommes que saint Denys appelle déiformes. (41)
Oui,
en vérité, tous les démons de l’enfer et tous les hommes de ce
monde ligués ensemble ne pourraient pas nuire à l’homme qui aime
Dieu en toute pureté. Plus ils chercheraient à lui nuire et plus
ils le feraient monter dans les profondeurs des cieux. (7)
L’homme
ne se réduit pas à la sensibilité. De là vient que l’homme peut
accomplir toutes ses opérations sans s’y engager lui-même tout
entier. C’est grâce à cela que, dans la multiplicité, il garde
Dieu présent et demeure lui-même en dehors de la multiplicité. On
n’en arrive là que si le ‘gemut’ n’est pas attaché aux
choses, mais s’en va purement et exclusivement à Dieu, sans
tergiverser, sans souci de jouissance ou d’utilité, sans faire
attention à ce qui plaît et à ce qui déplaît, mais cherchant
seulement et purement Dieu. (72)
Quand,
noblement et passivement, on sait se frayer un chemin à travers les
représentations, la vérité vient et, dans le fond, se pénètre
elle-même de son regard, et entraîne le ‘gemut’ qui s'abandonne
en elle. C'est rapide comme un regard ou, plus rapide encore, comme
le va-et-vient des anges, bien plus prompt qu'un clin d'œil. Plus
c'est rapide, plus c'est noble. On doit alors, en un éclair, tout
reporter dans le fond et devenir un seul esprit avec Dieu. Car Dieu
est esprit et on devient un seul esprit avec Lui. Voilà les vrais
adorateurs qui adorent le Père en esprit et en vérité. C'est ici
que naît véritablement la paix authentique. (66)
Si
quelque chose d’autre pénètre en son ‘gemut’ malgré lui,
qu’alors, dès qu’il s’en aperçoit, il s’élève au-dessus
avec la raison. Qu’il vire sa barque à l’aide de l’aviron de
la discrétion, puisque aussi bien ce n’est pas sur une mauvaise
route qu’il a engagé ses efforts. Si le serviteur de Dieu
persévère dans cette manière de faire, malgré tout ce qui peut
lui arriver du côté de la multiplicité inhérente aux œuvres et à
l’agir, il ne sera pas lui-même entraîné dans la multiplicité.
Il ne se laissera jamais troubler par les contingences qui le
touchent, si nombreuses soient-elles. Même si Dieu ne lui était pas
si fidèlement présent dans sa raison, il lui est pourtant aussi
proche et intime que possible, dans son ‘gemut’. (72)
Ces
personnes ne trouvent jamais le temps long et jamais déception ne
les visite, ce qu’on ne peut pas dire des gens qui aiment le
monde ! (64)
Ces personnes sont, quant à la
partie supérieure de leur être, au-dessus du temps, et, quant à la
partie inférieure, tout à fait affranchies et abandonnées. Quoi
qu’il arrive, elles demeurent dans une authentique paix. Elles
reçoivent tout de Dieu et lui rapportent tout, de façon très pure.
Elles acceptent en paix la manière dont Dieu organise toutes choses,
dût l’homme extérieur en souffrir beaucoup et amèrement ou en
être fort secoué. (64)
Voilà des hommes bien
heureux. Où qu’ils soient, ils méritent d’être reconnus. Mais
je crains qu’ils ne soient très clairsemés ! (64)
Joie
Dis-moi
ta joie. Je te dis ta grâce. Le signe manifeste de la vie de Dieu
dans un être est la joie qui l’habite. Non pas une joie
exubérante. Non pas une joie tapageuse. La joie de l’Esprit est
discrète même si le prophète la chante avec exaltation. Elle se
situe aux antipodes des joies exubérantes et tapageuses. Comme une
infinie sérénité. Une béance de plénitude.
C’est dans
les profondeurs du cœur une infinie sérénité capable de traverser
l’angoisse, la tentation, l’énervement, l’incompréhension,
l’échec, la souffrance...
La joie de l’état de grâce
est serein débordement de ce qui tressaille en ton cœur.
Débordement de l’Esprit Saint. Débordement d’Agapè. La
symphonie de ton être avec la charte du bonheur proclamé par Jésus
sur la Montagne.
Ton
‘gemut’ en état de grâce
C’est
comme naturellement, par ‘nature’, ‘nativement’, ‘naïvement’,
tel que sorti des mains de Dieu à l'aube de ta création, que le
fin-fond de ton cœur est en grâce, c’est-à-dire en Alliance. Cet
état est de l'ordre de l'expérience concrète que la langue
allemande peut désigner par 'Gelassenheit'. L’équivalent exact de
ce mot nous manque. Il s’agit d’une très profonde attitude du
‘cœur’. Un état de sérénité imperturbable. Lorsque dans le
fin fond de son ‘gemut’ l’homme se sent tellement en communion
avec Agapè qu’il peut se ‘laisser’ aller...
L'expérience
d'un 'déjà' qui précède. Comme si un 'Ça' divin englobait le
'je' de ma subjectivité tout en lui laissant son entière
spontanéité. Avant que ‘je’ prie, déjà ‘ça’
prie dans les profondeurs de moi-même... Avant que ‘je’
chante, déjà ‘ça’ chante
au fin-fond de mon cœur...
Le fin-fond de ton cœur en
‘alliance’ est ton inconscient converti. Le lieu de l'expérience
théologale de la foi, de l'espérance et de la charité. Là tu
trouves la possibilité permanente de te recueillir et de rester
abîmé en contemplation et en même temps la possibilité permanente
de renouvellement et de nouvelle création.
Ecologie
de la grâce
La
tentation est permanente de ne considérer notre 'maison' de l’humain
que dans son état de nature.
Cependant elle ne s'accomplit pleinement que dans son état
de grâce.
Il faut l'ouvrir. La tâche est proprement 'écologique'.
Ecologie... Oïkos - logos. Notre 'maison'
ouverte au Logos. Notre maison ouverte au Souffle de Dieu.
Ecologie...
Non pas l’idée un peu fade récupérée en faciles idéologies ici
et là. Mais la tâche la plus haute et sans doute le plus grand défi
lancé à nos enfermements. On pense d’abord aux simples
possibilités de survie matérielle. Les possibilités de survie
d’authentique humanité sont encore beaucoup plus menacées. Une
urgence encore plus grande aujourd'hui que du temps de Tauler.
La
lucidité invitée en notre maison. Elle vient lorsque nous prenons
conscience que nos puits sont obstrués et nos sources polluées.
Elle vient lorsque les flux énergétiques se font insuffisants et
que les réservoirs se vident. Elle vient lorsque les éboueurs ne
suffisent plus à la tâche. Elle vient lorsque nous nous sentons
vivre au-dessus des possibilités d’approvisionnement et de
recyclage de notre terre. Elle vient et nous force à réfléchir sur
nos clôtures et nos ouvertures. Elle vient dissiper nos illusions.
Elle vient nous faire prendre conscience des frontières et des
limites. Elle vient nous rappeler que le ‘dedans’ n’est
possible que par le ‘dehors’. Elle vient briser nos chaînes et
nous presser à sortir de la caverne.
Tout
se passe, en effet, comme si, à l'image du monde matériel, l'ordre
spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d'énergie
spirituelle. Dans la biosphère, il y a des éléments vitaux comme
l'eau ou l'air qui sont pourtant bien communs. Nous n'en prenons
réellement conscience que lorsqu'ils viennent à manquer. Ainsi en
va-t-il de la grâce. Jusqu'à aujourd'hui nous ne savions pas son
absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance.
Nous la recevions tout naturellement plus que nous ne la consommions.
Nos réservoirs en débordaient. Ces gigantesques réserves de grâce
produites et accumulées par les siècles d'extraordinaire croissance
spirituelle de cet Occident où s'étreignent, fécondes, depuis leur
première rencontre, les extrêmes différences païennes et
judéo-chrétiennes. Ces prodigieuses réserves d'énergie
spirituelle rassemblées au cours de l'aventure chrétienne
occidentale par de longues générations de foi, de prière, de
contemplation, de charité, de travail, de sacrifice, de réflexion,
de création, de construction...
Le
péché contre l’écologie de la grâce est
identiquement péché contre l’Esprit. Un péché contre la vérité
de notre condition humaine. Ce péché se confond avec le péché du
monde. C'est, en effet, par péché que la nature se constitue en
autonomie opposée à la grâce. Lorsqu’elle se boucle sur
elle-même et qu’elle résiste à sa transparence. Lorsqu’elle
refuse de se laisser transfigurer par la gloire des enfants de Dieu
qui doit se révéler à travers elle. Lorsque l’humain se laisse
prendre aux mirages de l’originel tentateur. Rompez la grande
Alliance. Prenez votre autonomie. Bouclez votre monde sur lui-même.
Devenez ‘maîtres et possesseurs’ de vos possibles. “Vous serez
comme des dieux !”. L’histoire, depuis, ne cesse de se le
répéter à elle-même. Et cette redondance donne la clé de bien
des mystère de notre état.
Pourquoi
l’humain n’arrive-t-il pas à se réconcilier avec l’humain ?
Pourquoi toutes nos idéologies optimistes finissent-elles par se
retrouver si lamentablement dans les poubelles de l’histoire ?
Une réponse sans cesse insiste. Et elle est seule à résister à sa
négation. Elle crie la raison de l’échec et l’urgence d’une
conversion. L’humain n’est pas à partir de lui-même, clos en
lui-même.
L’humain ne dispose pas de son ultime englobant. Il
est à partir de...
Toujours, déjà, à
partir de... A partir de l’Autre. Nous n’existons authentiquement
‘humains’ que dans une maison en état de grâce. Cet englobant
de notre maison est Dieu lui-même. Il s’identifie à Agapè.
Le
recyclage des déchets
Du
temps de Tauler l'écologie, l'écologie de la grâce, allait
tellement de soi qu'on n'avait pas besoin de mot pour la désigner.
La grâce était une réalité quasi 'naturelle' qu'on pouvait
expérimenter concrètement.
Pour
notre mystique rhénan, même le déchet n'est pas à dédaigner. Il
prend valeur dans la divine écologie.
Agapè sait quoi faire avec ton fumier.
Le
cheval fait du fumier dans l’écurie. En soi, le fumier est sordide
et répand une odeur infecte. Cependant le même cheval le traîne
avec beaucoup de travail dans les champs où il fait croître la
précieuse récolte d’un beau froment ou d’un vin délicieux,
récolte qui n’aurait pas été si bonne s’il n’y avait pas eu
de fumier.
Ton fumier à toi
ce sont tes propres faiblesses dont tu ne viens pas à bout pour
l’instant, dont tu ne parviens pas à te défaire et
que tu n’arrives pas à dominer. Prends avec application la peine
de les porter sur le champ de la très aimable volonté de Dieu, dans
un véritable abandon de toi-même. Epands ton fumier dans ce noble
champ et, à n’en pas douter, il en sortira, dans un humble
abandon, des fruits nobles et délicieux.
(6)
Le
soleil divin
Et
puis viennent ces moments de fête... Lorsqu'au plus intime de
l'âme se célèbrent les noces et que brille très fort le
soleil divin.
Tout
est encore aride et dur. Le soleil monte; il n’est pas encore très
ardent mais il augmente de jour en jour. Voici que vient l’été à
grands pas. Le soleil divin est tout près à inonder de ses rayons
le champ bien préparé. Lorsque tout l’homme, extérieur et
intérieur, avec ses facultés inférieures et supérieures, a été
taillé et préparé, alors vient le doux soleil de Dieu. Il commence
à briller dans le fond et à illuminer de sa clarté le noble champ.
C’est alors un délicieux été. Une véritable floraison de mai,
au sens propre du mot, telle que maintenant nous la voyons au dehors.
(24)
L'éternel
Dieu d'amour accorde alors à l'esprit de verdir, de fleurir et de
produire les fruits les plus délicieux dont aucune langue ne saurait
parler et dont nul cœur ne peut se faire une idée, tant est grande
la joie qui s'éveille alors dans l'esprit. (24)
Ah !
mes enfants, mes enfants, quand le soleil divin caresse immédiatement
ce fond et aussi, ô bonheur, tous ces fruits qui en sont sortis,
intérieurement et extérieurement, oh, ceux-ci tendent vers Dieu si
absolument et s'épanouissent si délicieusement... (7)