IV/4

Le Saint des saints en toi




Tu entres seul dans le Saint des saints


Au cours de cette vénérable fonction sacerdotale, quand l’homme est ainsi entré seul dans le Saint des saints et s’y tient avec ses facultés tendues à l’extrême, sans prononcer de parole, alors l’ange de Dieu qui s’appelle Gabriel se tient debout près de l’autel, là où s’accomplit la vénérable et divine fonction.
(43)

La prière est une retraite unifiante de l’esprit créé dans l’Esprit incréé de Dieu, selon un dessein éternel de la Divinité. Ce sont là les vrais adorateurs qui adorent le Père en esprit et en vérité. (69)


Qu’est-ce donc que la prière ? La prière est essentiellement une ascension du ’gemut’ en Dieu. (40)

La véritable prière est une véritable ascension en Dieu. Elle élève si bien le ‘gemut’ que Dieu peut entrer dans le fond le plus pur, le plus intime, le plus noble, le plus intérieur où est la véritable unité. (24)


Et ne vous imaginez pas qu’il y ait vraiment prière à marmotter beaucoup extérieurement avec la bouche, à réciter nombre de psautiers et de vigiles, à égrener son chapelet, pendant que le cœur court de côté et d’autre. Retenez ceci en vérité: Toutes les formules de prière et toutes les œuvres qui vous empêchent de prier dans votre ‘gemut’, laissez-les hardiment de côté, quelles que soient ces pratiques de piété, de quelques nom que vous les appeliez, si grandes et si bonnes qu’elles vous paraissent, à moins qu’il ne s’agisse des ‘heures’ auxquelles vous êtes tenu par les lois de la sainte Eglise. A part ce cas, laisse hardiment tout ce qui peut être pour toi un obstacle à la réelle et véritable prière.
(40)

Cette prière intérieure s’élève bien au-dessus de la prière extérieure. A moins que l’homme ne soit si bien exercé qu’il puisse unir sans difficulté la prière extérieure et la prière intérieure. Ce serait alors l’union de la jouissance contemplative et de l’action. C’est bien le propre d’un homme parfait, bien intériorisé et transfiguré, que l’action et la jouissance contemplative aillent de pair, et que l’une n’empêche pas l’autre, tout comme en Dieu.
(40)

Si ces prières vocales permettent encore cette union et ne l’empêchent pas, fais-les hardiment. Deux choses valent mieux qu’une. Mais, ce faisant, pousse ton ‘gemut’ vers les hauteurs et dans le désert intérieur. Pousse là tout ton troupeau comme messire Moïse.
(15)

Dégage-toi en vérité de toi-même et de toutes choses créées et élève pleinement ton ‘gemut’ à Dieu, au-dessus de toutes les créatures, dans le profond abîme. Là, plonge ton esprit dans l’esprit de Dieu dans un véritable abandon de toutes tes facultés, supérieures et inférieures. Elève-toi au-dessus de tout exercice des sens et de l’intelligence dans une véritable union avec Dieu. Intérieurement. Dans le fond... Tiens ceci pour certain: ce qu’un pauvre petit denier est vis-à-vis de cent mille marks d’or, voilà ce qu’est toute prière extérieure vis-à-vis de cette prière.
(15)

La prière qui se fait dans l’esprit dépasse sans mesure toutes les prières extérieures. Car le Père veut des hommes qui le prient ainsi. Et toutes les autres prières ne servent qu’à celle-ci. Ce qui n’y aide pas, laisse-le hardiment.
(40)

Tout est au service de cette prière. Voyez ceux qui travaillent à la construction de la cathédrale. On y exécute des travaux de différentes sortes. Il y a peut-être là plus de cent ouvriers occupés à cette construction ou y contribuant de différentes façons. Les uns portent des pierres, les autres du mortier. Chacun a sa tâche particulière. Mais tout cela sert à une seule et même œuvre, à savoir que la cathédrale soit complétement achevée. Tout cela se fait pour qu’elle devienne une maison de prière. Toute cette merveille de travail n’a qu’une fin: la prière. Tous ces travaux de différentes sortes sont au service de la prière. Et si la prière intérieure, la vraie prière en esprit, se fait, alors tout ce qui l’a préparée n’est pas perdu mais a pleinement atteint son but.
(40)

Comme Abraham... Celui-ci laissa le serviteur et l’âne au pied de la montagne, lorsqu’il dut sacrifier à Dieu, et il monta seul avec son fils au sommet de la montagne. De même, laisse l’âne, c’est-à-dire l’homme animal qui est bel et bien un âne, et le serviteur, c’est-à-dire la raison qui est bien, en effet, une servante. Ils ont servi tous les deux à conduire l’homme au pied de la montagne de l’ascension. Mais ils doivent rester là. Tu laisseras donc en bas ces deux hommes et tu monteras seul avec le fils, c’est-à-dire avec le ‘gemut’, dans le lieu secret, dans le ‘sancta sanctorum’, pour y faire ton sacrifice. Là, offre-toi pleinement. Entre à l’intérieur et cache ton mystèrieux ‘gemut’ dans le mystère de l’Abîme divin. (59)


La dédicace dans le temple


Comment se fait le renouvellement en ce temple dans lequel le Dieu d’amour habite si volontiers, où il habite plus réellement que dans tous les temples qui aient jamais été bâtis ou consacrés ? C’est quand l’homme, avec toutes ses facultés, avec toute son âme, se recueille et pénètre en ce temple dans lequel, en vérité, il trouve Dieu habitant et opérant. L’homme arrive alors à sentir Dieu, non pas à la façon des sens et de la raison, ou bien encore comme quelque chose qu’on entend ou qu’on lit et qui entre en vous par les sens, mais il le goûte. Il en jouit comme de quelque chose qui jaillirait du fond, comme de sa propre source, comme d’une fontaine... Alors il y a en vérité dédicace en ce temple. Et toutes les fois qu’en un jour se produit cette rentrée en soi-même, mille fois par jour si c’était possible, à chaque fois il y a renouvellement. (13)


Le temple, c’est le très aimable fond intérieur de l’âme au plus intime duquel la sainte Trinité habite si adorablement et opère si noblement. Là elle a déposé si libéralement tout son trésor. C’est là qu’elle joue et qu’elle prend sa complaisance. C’est là qu’elle jouit de sa noble image et ressemblance. C’est là qu’on doit entrer pour prier. (48)

C’est dans ce ‘gemut’ qu’on doit se renouveler en se replongeant continuellement dans le fond, en se tournant bien en face de Dieu,sans aucun intermédiaire, avec une intention soutenue et une charité agissante. Cette puissance de conversion est bien dans le ‘gemut’ qui peut garder sans interruption son attache à Dieu et maintenir son intention, tandis que les facultés n’ont pas le pouvoir d’être constantes dans leur attachement.
(70)

Les disciples entrèrent aussi dans le cénacle. Cénacle signifie: salle de festin. Et la cène est le repas du soir. Après le souper, il n’y a plus d’autre repas ni, à vrai dire, de travail, mais c’est le repos. Il faut bien noter le motif pour lequel ils étaient dans le cénacle. C’est ainsi que le ‘gemut’ et les facultés doivent se reposer et mettre essentiellement et réellement le terme de leur activité en celui dans lequel toutes choses ont leur fin et en qui l’on ne trouve plus ni contrariété ni peine. Car en lui est l’éternel repos. Celui qui, intérieurement, dans le fond, oriente ses pensées et son intention vers quelque autre chose, celui-là ne poursuit pas le pur bien qu’est Dieu. Et il n’est pas vraiment dans l’attente et la préparation de la venue du saint Esprit. (22)


Le maître intérieur


Quelle est donc cette barque dans laquelle notre Seigneur s’assit pour enseigner ? C’est l’intérieur, le fond de l’homme. C’est là que notre Seigneur a fixé le lieu de son repos. C’est là qu’il trouve sa joie. (42)

Le Verbe éternel est, dans notre fond intérieur, si ineffablement près de nous et en nous que notre être même, notre propre nature, nos pensées, tout ce que nous pouvons nommer, dire ou comprendre, est loin d’être aussi près de nous, est loin de nous être aussi intimement présent que ne l’est le Verbe éternel. (49)

C’est dans ce fond de l’homme obéissant que Dieu s’assied pour enseigner. Là Dieu dispense de si grandes grâces et de tels enseignements, instruisant l’homme intérieurement, que, si c’était nécessaire, un tel homme pourrait donner des leçons qui combleraient le monde entier. (42)

L’intérieur surveille de très près l’extérieur, comme un maître de chantier qui fait travailler sous ses ordres beaucoup d’apprentis et de manœuvres, et qui ne travaille pas lui-même. Il ne vient que rarement sur le chantier. Rapidement il esquisse le plan et l’ordonnance de l’œuvre. Ensuite chacun exécute la tâche fixée. Cette direction et cette maîtrise suffisent à le faire considérer comme l’auteur de tout ce qu’ont fait les ouvriers. Cette œuvre lui est attribuée à raison de ses ordres et de ses indications. Elle lui est plus personnelle qu’aux ouvriers qui l’ont exécutée. Voilà précisément ce que fait l’homme intérieur et transfiguré. Intérieurement, il est à sa jouissance contemplative. Pourtant, grâce à la lumière de sa prudence, d’un coup d’œil il surveille les facultés extérieures et leur indique à chacune la tâche à accomplir. Mais il reste intérieurement plongé et comme noyé dans la jouissance de son attachement à Dieu, sans que la liberté de cette jouissance soit aucunement gênée par ses œuvres. Toutes les œuvres extérieures servent à cette jouissance contemplative, de telle sorte qu’il n’en est point de si petite qui ne concoure en quelque chose à celle-ci.
(40)


Le saint Esprit te pousse dans ton fond


Le saint Esprit vient souvent en l’homme. Il l’avertit, ou le fait avertir par les maîtres, et le pousse dans son fond intérieur.
(45)

Cher enfant, tu as descendu le Rhin dans le désir de devenir un homme pauvre. Mais si tu n’es pas descendu dans ce fond, ce n’est pas avec tes œuvres extérieures que tu y arriveras et alors reste bien tranquillement chez toi. Si, au contraire, tu as vaincu ton homme extérieur, reviens à l’intérieur, rentre en toi-même et cherche le fond. Tu ne le trouveras pas au dehors dans les choses, dans telle ou telle manière d’agir ou dans les règles extérieures. (29)

L’homme doit se comporter absolument comme le paysan qui, en mars, a des greffes à faire. Quand il voit que le soleil commence à monter, il taille et émonde ses arbres. Il arrache les mauvaises herbes, retourne sa terre et la creuse avec beaucoup de soin. Ainsi doit-on mettre une grande application à se creuser soi-même, à entrer dans son fond pour voir ce qui ne va pas et à le retourner de fond en comble, à tailler ses arbres, c’est-à-dire ses sens extérieurs et ses facultés inférieures, et à extirper toute la mauvaise herbe. (24)

Celui qui rentrerait souvent en son fond et qui aurait avec lui un commerce familier, obtiendrait plus d’une fois de nobles échappées sur ce fond intérieur qui lui révélerait ce qu’est Dieu, plus clairement et plus manifestement que les yeux de son corps ne lui montrent le soleil matériel. Ce fond était familier aux païens. Ils dédaignaient complétement les choses périssables pour rechercher le fond. Et parmi eux surgirent de grands maîtres comme Proclus et Platon qui apportèrent un clair discernement à ceux qui ne pouvaient pas arriver à le trouver aussi bien par eux-mêmes. (44)

Il suffit que de tels hommes se recueillent dans le fond, ne fût-ce que le temps d’une messe, pour mettre toutes leurs affaires en ordre. Et dès lors toutes leurs œuvres se font dans la paix. Leur vie tout entière est bien assise, remplie de vertus, de douceur, d’abandon, de bonté.
(42)

Pour que cette naissance puisse s’accomplir, il faut un vigoureux retour en soi, un recueillement, un rassemblement intérieur de toutes les puissances, les inférieures aussi bien que les supérieures. Il faut rappeler toute dispersion à la concentration, car ce qui est uni devient plus fort. Si un tireur veut atteindre sûrement son but, il ferme un oeil pour que l’autre vise plus juste. Celui qui veut comprendre une chose à fond y emploie tous ses sens et les ramène en ce centre de l’âme d’où ils sont sortis. De même que tous les rameaux viennent du tronc de l’arbre, ainsi, qu’elles soient sensibles, émotionnelles ou actives, toutes nos puissances sont unies aux facultés supérieures dans le fond de l’âme. Voilà ce qu’est l’entrée en nous-mêmes.
(1)

Puisque Dieu est esprit, l’esprit créé doit se concentrer, s’élever, puisse plonger, avec un "gemut" vierge, dans l’esprit incréé de Dieu. De même que l’homme, avant sa création, était éternellement Dieu en Dieu, de même, maintenant, il doit faire retour en Lui avec toute sa nature créée. (70)

Notre Seigneur avait dit à saint Pierre: "Duc in altum, conduis ta barque en haute mer." Cela veut dire: élève ton ‘gemut’ et toutes tes facultés, bien haut au-dessus de toi-même et au-dessus des choses inférieures et sensibles. Car notre Seigneur n’a que faire de ces choses inférieures. Il y est trop à l’étroit et ne peut pas s’y mouvoir. Il est prompt et subtil, et les facultés inférieures sont trop grossières. C’est pourquoi: "Duc in altum, conduis ta barque en haute mer."
(42)


Dans un profond apaisement


Quand le vent fait rage et que claquent fenêtres et portes, on ne peut rien entendre nettement. C’est pourquoi si tu veux entendre en toi la parole paternelle, mystérieuse et confidentielle qui t’est dite en un chuchotement secret, au plus intime de ton âme, il faut alors qu’en toi et autour de toi tout orage soit apaisé. (13)

Il faut que tu deviennes une douce petite brebis tranquille, que tu perdes ton impétuosité et que tu écoutes avec une tranquille douceur cette aimable voix. Voilà qui reste très mystérieux pour tous ceux qui ne sont pas brebis !
(13)

Bienheureux sont les yeux qui voient ce que vous voyez.” Quels sont ces yeux bienheureux ? Ils signifient d’abord le regard intérieur, spirituel, sur la grande et étonnante noblesse en laquelle réside notre singulière parenté avec Dieu, cette parenté dont Dieu a doté le fond de notre âme. Heureux ce regard, et justement heureux ! Il comble le cœur de l’homme d’un grand bonheur. (53)


Bien des gens, des novices, se jettent sur de multiples pratiques. Ils veulent vivre toute une année de pain et d’eau, ou bien courir en pèlerinage. C’est tantôt ceci, tantôt cela. Moi, je m’en vais te dire le chemin le plus court et le plus direct: entre en ton fond, recherche ce qui s’y trouve, ce qui s’oppose le plus à ton progrès, ce qui te retient. Guette-le. Et jette cette pierre au fond du Rhin. Sinon cours au bout du monde, fais ce que tu voudras, cela ne te servira à rien.
(83)

Sache-le bien: aucune des créatures que Dieu a jamais faites ne peut te mettre au large, ni même t’aider à sortir. Dieu seul le peut. Cours, cherche, bats les chemins du monde entier, tu ne trouveras ce secours en personne qu’en Dieu seul. Notre Seigneur veut-il prendre un instrument, un ange ou un homme, pour faire cette œuvre ? Il le peut. Mais c’est lui qui doit le faire et personne d’autre. C’est pourquoi cherche ce secours à l’intérieur, dans le fond. Cesse tes courses au dehors. Abandonne-toi, soumets-toi et demeure là dans la terre d’Egypte, dans les ténèbres, jusqu’à ce que tu aies été invité par l’ange à en sortir. (2)

De tels hommes deviennent tellement inébranlables dans leur fond et si établis dans une paix divine, que ni l’agréable ni le désagréable, ni le dur ni le tendre, ne peuvent les troubler. Ainsi parle saint Paul: "Ni la mort, ni la vie..." Cent morts ne pourraient ni les troubler ni les démonter. C’est comme si l’on faisait à un moribond n’importe quel honneur ou n’importe quelle honte; cela lui serait complétement égal étant tout occupé à autre chose. Ainsi en est-il du fond intérieur complétement tourné vers Dieu. Il est un trône si solide pour Dieu que rien ne peut l’ébranler.
(67)