IV/5
Ravi en Dieu
Dans
cet état d'union à Dieu, l'esprit se détache de lui-même et de
toute créature. Car il perd, dans l'unité divine, toute
multiplicité, étant élevé au-dessus de la multiplicité.
(21)
Là, l'esprit est si
délicieusement entraîné, si totalement pénétré et inondé par
la divinité, tellement ravi en Dieu, que, dans cette unité de Dieu,
il perd toute diversité. (43)
L’esprit
se fond ici tout entier en Dieu en même temps qu’il se détache de
soi-même. Il est entraîné dans le feu ardent de la Charité qui
est, essentiellement et par nature, Dieu lui-même. (24)
Tant
que l'homme ne revient pas à l'état de pureté qui était le sien
lorsqu'il coula de sa source originaire, pour passer de ce qu'il
était avant sa création vers son état de créature, jamais il ne
rentrera en Dieu. Tant qu'il n'a pas extirpé toute inclination,
toute attache, toute complaisance en lui-même et toute possession
ayant souillé son fond; tant qu'il n'a pas fait disparaître tout ce
qu'il a jamais possédé volontairement avec jouissance, dans son
esprit ou dans sa nature, ou encore toutes les choses désordonnées
qu'il a jamais acceptées volontairement et librement; tant qu'il ne
s'est pas débarrassé complétement de tout cela pour se retrouver
dans le même état qui était le sien lorsqu'il est sorti de Dieu,
il ne rentrera pas dans son principe. (44)
Dans
ce mystère l'esprit créé est ramené dans la pureté de son néant
d'avant sa création, où il était de toute éternité. Bien que
n'étant en lui-même que créature, il s'y reconnaît comme Dieu en
Dieu. (59)
C'est
chose insondable. Laissez donc vos bavardages, vos commentaires et
vos discussions à ce sujet. C'est le mystère caché dans l'esprit
transfiguré, dans le fond, en Dieu. (32)
Il
y a des personnes qui ne questionnent plus. Ce sont les âmes
parfaites. Elles ont franchi le stade où l'on interroge. Mais où
les trouve-t-on ? En ces âmes il n'y a plus de curiosité.
Augustin et Aristote disent en effet que c'est la curiosité qui
pousse à interroger. En celles-ci il n'y a plus de curiosité, car
elles sont parvenues au-delà de toute curiosité. En elles il n'y a
plus de curiosité puisque la vérité les a pénétrées.
(83)
L’esprit
est tellement plongé en Dieu, dans l’unité divine, qu’il perd
tout ce qui le distinguait. Tout ce qui l’a amené à ce degré
telles son humilité, ses intentions, sa personnalité même, tout
cela perd alors son nom. Il n’y a plus qu’une simple, paisible et
mystérieuse unité sans aucune distinction. Ah ! mes enfants,
ici les bonnes intentions et l’humilité ne sont plus qu’une
simplicité, une calme et essentielle obscurité, dont on peut à
peine prendre conscience. Ah ! ne demeurer là qu’une heure,
un seul instant, ce serait mille fois plus utile et plus agréable à
Dieu que de demeurer quarante ans dans les pratiques de son choix.
(7)
Nous
sommes tous appelés, invités. Tout est préparé pour l’union de
Dieu avec l’âme aimante, avec sa fiancée. C’est là une chose
tellement inexprimable. L’amour est si proche, si intérieur, si
familier, si amical, si aimable, que cela dépasse toute
intelligence. (73)
Cette
noce d’où le Seigneur vient a lieu au plus intime de l’âme,
dans son fond, là où se trouve la noble Image. Dans ce fond, quel
contact intime l’âme a avec Dieu et Dieu avec elle. Quelle œuvre
merveilleuse Dieu fait là, et quelle jouissance et quelle joie il y
trouve ! Cela dépasse tout sentiment et toute intelligence.
Pourtant l’homme ordinaire n’en sait rien et n’en éprouve
rien. (77)
Englouti
dans le délicieux gouffre
Mes
enfants, je ne veux rien vous dire de plus qu'une petite histoire qui
vient ici bien à propos. Je connais une Cananéenne – je puis bien
l'appeler ainsi; cela est arrivé il n'y a pas quatre ans, et elle
vit encore – qui fut ravie hors de ses sens et élevée si haut
qu'elle vit Dieu, notre Dame et tous les saints. Quand elle eut vu
tout cela elle se vit elle-même dans un inexprimable éloignement de
Dieu. Elle en éprouva dans son esprit une indicible et incroyable
souffrance et se trouva dans un supplice d'enfer à cause de cet
éloignement. C'est, en effet, la plus grosse peine de l'enfer qu'on
se sache loin de Dieu. Dans l'inexprimable détresse où se trouvait
cette âme elle se tourna vers notre Dame et vers tous les saints et
les pria tous ensemble de la secourir. Mais elle vit qu'ils étaient
tous si fascinés et si fortement abîmés en Dieu qu'ils
n'accordaient même pas un clignement d'œil à son appel. Si grandes
étaient leurs délices et leur joie qu'ils n'entendaient pas ses
invocations et n'y donnaient aucune attention. Elle invoqua encore,
et c'est bien humain, la sainte Passion, les saintes souffrances de
la mort et les plaies de notre Seigneur Jésus Christ. Pour toute
réponse il lui fut demandé comment elle pouvait invoquer ce qu'elle
n'avait jamais honoré. Alors, voyant que ni notre Dame, ni les
saints, ni la sainte Passion de notre Seigneur ne lui seraient
d'aucun secours, elle s'adressa au Seigneur lui-même. Voici ce que
dit l'esprit de cette femme: "O Seigneur, puisque personne ne me
vient en aide, considère, Dieu tout aimable, que je suis ta pauvre
créature et que tu es mon Dieu. Juge-moi d'après ta très chère
volonté. Si donc tu veux me tenir éternellement en cette insondable
souffrance d'enfer, je m'abandonne complétement en cela, mon cher
Seigneur, à ton entière volonté." Alors elle se livra bien à
fond pour l'éternité. A peine s'était-elle livrée que déjà elle
se voyait emportée bien loin au-dessus de tout intermédiaire et
attirée complétement dans l'abîme divin. Elle fut vraiment
engloutie dans la merveilleuse divinité. Quel délicieux gouffre que
celui-là ! (9)
Qui
veut vraiment trouver Dieu, c’est là qu’il doit le chercher et
nulle part ailleurs. Celui qui y parvient s’aperçoit qu’il a
cherché trop loin et par de longs détours. Là l’esprit est alors
ravi au-dessus de toutes les facultés, dans un désert sauvage dont
personne ne peut parler, dans les secrètes ténèbres du bien, hors
de tout mode déterminé. Là l’esprit est conduit tellement près
de l’unité, de l’Unité, simple et sans mode déterminé, qu’il
perd la possibilité de toute distinction, même celle des objets et
des sentiments. Car dans l’Unité on perd toute multiplicité.
L’Unité unifie toute multiplicité. (11)
Dans
cet état d’union à Dieu l’esprit se détache de lui-même et de
toute créature. Car il perd, dans l’unité divine, toute
multiplicité, étant élevé au-dessus de la multiplicité.
(21)
Dieu
ne veut plus rien savoir de leurs fautes
Il
est possible que des pécheurs soient tombés plus bas que les
autres, en plusieurs affreuses fautes mortelles. Le nombre et la
gravité de ces chutes ne m'intéressent pas ici. L'essentiel c'est
qu'ils s'approchent à fond de notre Seigneur. Ils sont en train, à
moins que cela ne soit déjà fait, de se détourner foncièrement de
tout ce qui n'est pas purement et simplement Dieu ou de ce qui est
obstacle à sa manifestation. Ils ont donné leur cœur et leurs
faveurs à Dieu au point de l'aimer et de le chercher plus que toutes
les autres choses. Ils désirent, de tout leur fond, n'aimer et ne
chercher que lui, plus que tout. En ces dispositions ils se livrent à
Dieu, extérieurement et intérieurement, afin qu'il les traite comme
il voudra. Pour les péchés de telles personnes Dieu ne demande
aucun compte. Il n'en veut rien savoir. Comme ils se sont
complétement détournés de ces péchés, Dieu, lui aussi, s'en est
complétement détourné. Et comme ils n'en veulent plus rien savoir,
Dieu, non plus, n'en veut plus rien savoir. (36)
Mais
les autres nobles hommes, ceux qui se laissent préparer par Dieu,
ces hommes abandonnés, précieux et heureux, sont élevés au-dessus
d'eux-mêmes. Et voilà pourquoi, dès la première attaque ou la
première prise de conscience du péché, ils se hâtent de porter
leur mal à Dieu. Ainsi il n'y a plus péché. Ils sont dans une
divine liberté. (5)
Ils
reçoivent tout d’une façon immédiate. Voici que tombent prières,
représentation des saints, pratiques de dévotion, exercices. Mais
que l’homme se garde pourtant de rejeter ces pratiques avant
qu’elles ne tombent d’elles-mêmes. L’esprit s’abîme au
point de perdre toute pensée distincte. Il ne fait plus qu’un avec
la douceur divine si bien que son être est tout pénétré de l’Etre
divin et qu’il s’y perd comme une goutte d’eau dans un grand
fût de vin. (7)
L’homme
le plus intérieur n’a pas d’activité propre puisqu’en lui
l’activité est celle-la même de Dieu et qu’il doit se tenir
purement passif sous l’action de Dieu. En ce recueillement,
parfois, peuvent bien arriver jusqu’à lui quelques images rapides
au sujet des bonnes pratiques auxquelles il s’est adonné
auparavant, touchant la passion de notre Seigneur, ses fautes à lui,
ou les demandes à faire pour quelque mort ou vivant... A travers
tout cela, il ne faut que passer et essayer de pénétrer en Dieu
simplement, purement, et bien dépouillé de tout. (66)
La
lumière dans la Lumière
"Il
est venu pour rendre témoignage à la lumière. La lumière dont il
a été un témoin, c’est une lumière essentielle qui surpasse
toute connaissance et toute réalité. Cette lumière luit dans le
plus intime et le plus profond du fond de l’âme humaine. Mais
quand cette lumière et ce témoignage viennent chez l’homme et
commencent à le toucher, celui-ci, au lieu d’être attentif à sa
présence, se détourne du fond, renverse l’ordre et veut courir au
dehors, à Trèves ou je ne sais où... Dans ce fond inaccessible à
la raison on voit "la lumière dans la lumière".
(44)
Rapporte tout au fond
d’où tout est sorti. Ne t'attardes à rien de créé. Mais
écoule-toi, avec toutes choses, en ce même fond. C’est là que
naît la vraie louange de Dieu. Elle porte en vérité son fruit dans
ton fond. Là, fleur et fruit sont une seule et même chose. Là,
Dieu est en Dieu, lumière dans la lumière. C’est là qu’il te
faut porter tout ce qui t’arrive du dehors et du dedans, quoi que
ce soit et d’où cela vienne. Rapporte tout à Dieu en offrande. Et
toi avec. (21)
Mais
cela n’est pas encore suffisant pour arriver à la pureté totale.
L’esprit doit en plus recevoir de la lumière de grâce une forme
supérieure. Peut-être dès cette vie sera-t-il accordé une
échappée sur le plus haut degré de cette surélévation à l’homme
recueilli dans son fond intérieur, parfaitement ordonné et
pleinement soumis à cette transformation. Il faut savoir cependant
que personne ne peut arriver en Dieu ni connaître Dieu si ce n’est
dans la lumière incréée qui est Dieu lui-même. “Domine, in
lumine tuo videbimus lumen.” (44)
Quand
la vraie lumière, c’est-à-dire Dieu, se lève, la lumière créée
doit s’éclipser. Quand la lumière incréée commence à briller
et à rayonner, la lumière créée doit nécessairement s’assombrir
et s'obscurcir. De même que le clair éclat du plein soleil matériel
rend sombre et obscure la lumière de la chandelle.
(42)
L’homme intérieur
prend son envol pour retourner à son origine, à l’état où il
était avant la création, et là il devient lumière dans la
lumière. En cette lumière s’éteignent d’une certaine façon,
devenant pour ainsi dire ténèbres, toutes les lumières naturelles
et infuses qui ont jamais brillé en l’homme intérieur. L’éclat
des étoiles pâlit quand le clair soleil paraît. En ce moment les
étoiles ne sont pas moins belles au firmament qu’elles ne
l’étaient la nuit dernière, mais la puissante lumière du soleil
les a éclipsées. C’est ainsi que la lumière qui brille ici dans
le fond assombrit et éclipse toutes les lumières créées qui ont
jamais pu y briller. Il y a alors tant de clarté dans le fond que
cette clarté dépasse toute la capacité de l’esprit, et que cette
surabondance de lumière lui fait l’effet de ténèbres, parce
qu’elle dépasse la capacité visuelle de l’homme comme de toute
créature. (68)
Mais
voilà que des raisonneurs s’en viennent avec leurs lumières
naturelles. Et avec cette lumière naturelle ils regardent à
l’intérieur, dans leur fond mis à nu, vide et sans image, et ils
jouissent là de leur lumière naturelle comme d’un bien qui leur
appartiendrait et comme si c’était Dieu lui-même. Ce n’est là,
cependant, rien d’autre que leur nature elle-même. Ici on trouve
plus de jouissance que dans tous les plaisirs sensibles. Mais dès
lors que ces hommes ne restent que ce qu’ils sont, retenant cette
lumière comme un bien qui leur serait propre, ils deviennent de tous
les vivants les plus méchants et les plus nuisibles des hommes.
(43)
Certains s’en
viennent avec leur manière raisonneuse, prennent de grands airs et
pensent qu’on leur a révélé le bien le plus pur quand ils ont
entendu dans un sermon débiter des extravagances qui ne portent en
elles ni vie, ni leçon de vie. A leur parole on reconnaît ce qu’ils
sont. Ce sont des hommes stagnants. Ils s’en tiennent à leur
lumière naturelle, en tirent vanité, alors qu’ils n’ont jamais
fait la traversée de l’adorable vie de notre Seigneur Jésus
Christ, ni même brisé leur nature par la pratique de la vertu. Ils
n’ont point passé par le chemin de la vraie charité. (52)
Tout
cela naît dans le fond le plus intime de l’homme transfiguré.
Mais la lumière en rayonne également au dehors sur les deux autres
hommes, sur l’homme de raison et sur l’homme extérieur, de telle
sorte que l’homme paraît si divin, si bien ordonné et si bien
établi dans la vertu qui l’apaise et le calme, qu’on ne voit
jamais en lui aucun désordre de parole ou d’action. Ces hommes se
tiennent eux-mêmes pour pur néant et ne s’enorgueillisent pas
plus de ces faveurs que si tout cela ne s’était jamais accompli en
eux ou s’ils en étaient encore éloignés de milliers de milles.
De tout ce que Dieu opère en eux ou peut y opérer, ils ne
retiennent rien et ne s’attribuent rien. Car ils ne s’arrêtent
plus à rien qu’à leur pur néant. Et ils se mettent au-dessous de
tous les hommes. (67)
Il
naît à chaque instant et sans cesse en nous
Agapè
est plus séduit par les semailles que par les moissons. Les
chantiers. Les commencements. Les surgissements. Les émergences. Les
éclosions. Les ouvertures. Les éveils... Dieu aime tellement les
naissances que son éternité se confond avec l’incessant
engendrement de son Fils, et avec lui et en lui, la mise au monde
d’une infinité de fils et de filles.
Tournez-vous
vers le vrai fond, là où se fait la vraie, la divine naissance et
d’où vient à toute la chrétienté, oui, à la sainte chrétienté,
une si grande joie. (43)
Dans cette naissance Dieu se
donne à l’âme et vient lui appartenir à un point tel que rien ne
lui a jamais été en si intime possession. Le texte ne nous dit-il
pas: "Un enfant nous est né; un fils nous est donné" ?
Il est nôtre. Tout à fait nôtre. Nôtre plus que tout autre bien.
Il naît à chaque instant et sans cesse en nous. (1)
"Hodie
genui te. Aujourd’hui je t’ai engendré de nouveau." Si
l’esprit se plonge pleinement avec ce qu’il y a de plus intime,
dans le plus intime de Dieu, et fusionne avec lui, il y sera recréé
et renouvelé. Et l’esprit est d’autant plus inondé et
supérieurement transformé par l’esprit de Dieu qu’il a suivi
plus régulièrement et avec plus de pureté ce chemin, et qu’il a
mis plus exclusivement son intention en Dieu. Dieu se répand alors
en lui comme le soleil naturel répand sa lumière dans l’air et
que l’air devient lumière de part en part. (70)
"Un
enfant nous est né, un fils nous est donné." Aujourd’hui,
dans la sainte chrétienté, on célèbre une triple naissance... La
première et la plus sublime naissance est celle où le Père céleste
engendre son fils unique dans l’unité de l’essence divine, dans
la distinction des personnes. La seconde naissance célébrée
aujourd’hui vient de la fécondité maternelle advenue à la
chasteté virginale dans sa véritable pureté. La troisième
naissance est celle par laquelle Dieu, tous les jours et à toute
heure, naît en vérité, spirituellement, par la grâce et l’amour,
dans une âme bonne.
(1)
Noël. Le mystère de Dieu jubile de la joie des
engendrements et cette jubilation n'a pas de limite. L'événement
biblique que nous célébrons annuellement en Eglise prend alors sa
dimension cosmique. A travers la grande verticale qui relie
les hauteurs divines aux extrêmes profondeurs humaines. C'est
aujourd'hui qu'un certain temps rejoint tous les temps pour se
retrouver en éternité. C'est maintenant que la nativité de
Jésus il y a deux mille ans unit l'éternel engendrement du Fils
dans le sein du Père à l'incessante et actuelle naissance de Dieu
en toi.
L’absolue
transcendance rejoint ici l’absolue immanence. Le mystère
de Dieu commence pour toi avec ton mystère. Tu as beau l'ignorer ou
le fuir derrière mille mécanismes de défense. Mais il est plus
grand que toi. Dans les grandes profondeurs de toi-même tu n'es plus
seul maître à bord. Tu es béant de la béance de Dieu. Dans
tes extrêmes profondeurs abyssales l’Autre appelle. « L’Abîme
appelle l’abîme » selon la parole du psaume 41. L’autre
Abîme, l’Abîme divin, t’appelle en ton abîme. Alors,
dit
Tauler, l'un
se perd dans l'autre et il n'y a plus qu'un seul UN. Un néant dans
un autre Néant. Tu nais
divin dans cette unité.
Entre donc dans ton néant. Livre aux
parenthèses ton 'je pense'. Laisse-toi tomber... Tu tombes au cœur
du mystère. Tu tombes au cœur de TON mystère dans sa ‘naïveté’
première, dans sa ‘nativité’, tel que sorti des mains de Dieu,
à son image et à sa ressemblance, au premier matin de la création
et tel que vagissant dans l’Esprit sa divine filiation de grâce.
Cet Esprit du Fils qui
se joint à notre esprit pour crier: Abba,
Papa.
Alors viens
à la crèche, tout simplement. Laisse le petit enfant au fond de toi
s'émerveiller et retrouver la sainte marmaille des angelots qui
jubilent. Jubile avec eux. Gloire à Dieu... Paix aux hommes...
L’homme
divin
Mes
enfants, mes enfants, mes enfants, il en est de ces hommes comme du
bois de la vigne. Extérieurement il est noir, sec et de bien peu de
valeur. A qui ne le connaîtrait pas il semblerait n'être bon qu'à
être jeté au feu et brûlé. Mais au dedans, au cœur de ce cep,
sont cachées les veines pleines de vie et la noble force qui produit
le fruit le plus précieux et le plus doux que bois et arbre aient
jamais porté. Ainsi en est-il de ces personnes, les plus aimables de
toutes, qui sont abîmées en Dieu. A l'extérieur, en apparence,
elles sont comme des gens qui dépérissent. Elles ressemblent au
bois noir et sec car elles sont humbles et petites au dehors. Ce ne
sont pas des sujets à grandes phrases, à grandes œuvres et à
grandes pratiques. Elles sont sans apparence et ne brillent en rien.
Mais celui qui connaîtrait la veine pleine de vie qui est dans ce
fond où elles renoncent à ce qu'elles sont par leur nature propre,
où Dieu est leur partage et leur soutien, ah ! quelles délices
leur procurerait cette connaissance. (7)
La
porte sera ouverte à quelques-uns tout d'un coup, à d'autres après
une certaine attente dans l'abandon. Ici se réalise la parole de
saint Paul : ici Dieu manifeste ce que l'œil n'a jamais vu ni
l'oreille entendu et ce qui n'est jamais venu au cœur. Jamais
l'homme ne s'imaginera devoir devenir parfait, pour autant que cela
est possible ici-bas, sans que l'homme extérieur ne soit absorbé
dans l'homme intérieur. C'est là que l'homme est introduit dans la
demeure, dans le fond divin. C'est là que s'accomplit un tel
prodige; c'est là qu'une telle richesse est manifestée.
(15)
De tels hommes
deviennent tellement inébranlables dans leur fond et si établis
dans une paix divine, que ni l'agréable ni le désagréable, ni le
dur ni le tendre, ne peuvent les troubler. Ainsi parle saint Paul:
"Ni la mort, ni la vie..." Cent morts ne pourraient ni les
troubler ni les démonter. C'est comme si l'on faisait à un moribond
n'importe quel honneur ou n'importe quelle honte; cela lui serait
complétement égal étant tout occupé à autre chose. Ainsi en
est-il du fond intérieur complétement tourné vers Dieu. Il est un
trône si solide pour Dieu que rien ne peut l'ébranler.
(67)
Christ veut dire
onction. Quand Dieu trouve le fond ainsi préparé et tourné vers
lui, le Christ-onction s'y répand et y habite de telle sorte que ces
hommes ne sont plus capables d'aucune dureté. Là où, dans le fond,
on trouve les trois vertus d'abandon, de transparence et de
détachement, l'onction du Christ coule dans cesse et rend le fond
doux et amène. Si ces hommes pouvaient eux-mêmes se transformer en
onction qui pût se répandre en tous, ce serait leur joie. Leur
charité devient si expansive, si large ! Elle voudrait rendre
tous les hommes heureux. (63)
L’homme
devient un homme divin
C’est
avec une grande humilité qu’on doit se soumettre à la volonté
divine. Dieu exige alors de l’homme un détachement plus complet
que jamais, mais aussi plus noble, beaucoup plus noble qu’auparavant:
une plus grande pureté, une plus grande simplicité, une plus grande
et une plus authentique liberté et unité, un plus grand silence
intérieur et extérieur, une plus profonde humilité ainsi que
toutes les vertus propres aux facultés inférieures. Alors l’homme
devient l’intime de Dieu. De là naît un homme divin.
(11)
Où
ce reflux s’accomplit de façon parfaite, toute dette est
complétement acquittée, oui, même si elle égalait celle de tous
les hommes qui ont vécu depuis le commencement du monde. Toute grâce
et toute félicité sont en même temps infusées. L’homme devient
un homme divin. Ce sont là les piliers du monde et de la sainte
Eglise. (19)
Et
ainsi tout dans l’homme est déifié à tel point qu’il ne
ressent, ne goûte et ne connaît rien aussi vraiment que Dieu, d’une
connaissance foncière qui surpasse de beaucoup la science et le mode
de connaissance rationnelle. (7)
Un
tel homme peut être dit à juste titre déiforme. Qui le verrait, le
verrait comme s’il était Dieu. Dieu seulement par grâce,
assurément ! Car Dieu existe et vit en lui, il y fait toutes
ses œuvres et il jouit de lui-même en cet homme. (41)
Et
cependant, mes enfants, ces hommes sont en meilleure situation qu'on
ne peut le comprendre et le concevoir. Cet homme devient alors un
homme si profondément humain. (41)
Noblesse
Le
profond appel de chaque homme est de totale humanité, d’humanité
d’avant la grande schizoïdie, de divine humanité. Telle que créée
à l’image et à la ressemblance de Dieu. Telle que rassemblée
dans le plérôme christique.
Cet appel prend voix d’homme.
Il prend voix de Dieu. Dans l’Incarnation du Verbe. Il se fait
clameur, en nous, de l’Esprit qui crie "Abba !" et
atteste que, loin d’être orphelins, nous sommes de race divine et
de famille Trinitaire. La mesure de l’homme n’est donc pas
l’homme mais la démesure. Nous sommes créés pour des choses
démesurément grandes.
Il faut noter l’insistance de
Tauler, ici et ailleurs, sur la ‘noblesse’. A agacer des oreilles
post-révolutionnaires ! Et non sans raison, certes, puisque ce
qui est signifié ainsi, n’est pas seulement fait de grandeur
morale et de générosité magnanime. mais de quelque chose qui les
précède et les porte. Une sorte de qualité aristocratique. Comme
le chien de race, d’instinct différent du corniaud. Un certain
‘flair’. "Ainsi font les nobles
hommes qui ont flairé le noble et pur bien"...
Les
nobles chiens qui sentent la trace du gibier s’en vont, eux, à
travers le feu et l’eau, les javelots et les piques, à travers
tout, jusqu’à ce qu’ils aient atteint la bête. Ainsi font les
nobles hommes qui ont flairé le noble et pur bien. Ils le
poursuivent et finissent par l’atteindre. Cependant que les autres
restent en arrière. Et tous ceux qui se sont arrêtés ici-bas loin
du but en resteront éternellement éloignés. Aussi longtemps que
durera l’éternité de Dieu ! (20)
Montre-moi
ton pedigree. Quelle est ta généalogie ? Depuis Christ le plus
pauvre des hommes peut témoigner que le divin l’habite jusque dans
sa chair. Il peut certifier qu’il est de la race de Dieu. Dans le
renversement des valeurs mondaines, la divine noblesse se fait
banale. Mais l’exigence de son code d’honneur reste infinie. De
si grande noblesse et pourtant de si grande simplicité !
Ce
qui est extraordinaire dans la perspective mystique de Tauler c’est
que l’extrême sublime rejoint si immédiatement la simple
quotidienneté de l’existence pour la transfigurer. De choses
extraordinaires, point. Pas de miracles, ni de lévitations, ni
d’autres phénomènes supranaturels. Comme si cela n’avait pas
d’importance face à l’essentiel incomparablement plus
profond.
Le chemin de ta noblesse vers ta plus grande noblesse
peut faire l’économie des longues médiations philosophiques et
théologiques dans la mesure où ton ‘flair’ va immédiatement au
théologal. Dans l’approche du mystère il y a même antagonisme
entre la voie intellectuelle et la voie mystique. L’une se laisse
prendre au charme de ses propres détours et se complaît dans ses
prouesses. L’autre ne contourne pas l’abîme mais s’y laisse
choir et aspirer par l’Absolu. Nul doute que cette dernière est la
voie royale vers l’infinie Rencontre.
Que l’éveil à ta
fondamentale grandeur, cependant, ne te grise pas. Les commencements
sont hantés par une tentation qui peut être spirituellement
mortelle. Elle s’appelle présomption.
De
cette noblesse intérieure, cachée dans le fond, beaucoup de
docteurs ont parlé, anciens et modernes: l’évêque Albert, maître
Dietrich, maître Eckhart... L’un l’appelle une ‘étincelle de
l’âme’, un autre un ‘fond’ ou une ‘cime’, un troisième
un ‘principe originaire’. Quant à l’évêque Albert, il
appelle cette noblesse une ‘image’ dans laquelle est représentée
et qui contient la sainte Trinité. Cette étincelle s’élance si
haut, lorsque tout est en ordre, que l’intelligence ne peut pas la
suivre, car elle ne s’arrête pas avant d’être rentrée dans le
Fond d’où elle s’est échappée, et où elle était avant la
création. Les maîtres qui ont parlé de cela ont poursuivi la
connaissance de cette vérité par la pratique de leur vie en même
temps qu’avec leur intelligence. Ils l’ont vraiment expérimentée.
(53)
Ta
béance devient plénitude
Nous
voulons toujours en rajouter. C’est le contraire qui est important.
Il faut enlever... dépouiller... vider... Car la vie de l’Esprit
commence non par un plein mais par un vide. Dieu veut naître en toi.
Aucune autre naissance ne peut s’accomplir en même temps. Voilà
pourquoi le Saint Esprit fait deux choses en l’homme. D’abord il
le vide. Ensuite il remplit ce vide autant et dans la mesure où il
en trouve. Ce vide n’est pas pour lui-même. Il
est pour l’Autre. Il est pour la Rencontre. Tu entres en
grâce.
Etonnante
perspective... Dieu peut donc manquer de quelque chose que l’homme
seul peut lui donner ! Face au manque, nous pensons tout de
suite développement par construction et progrès par accumulation.
C’est dans leur contraire, dans la négation, dans l’absence,
dans le vide, que Tauler voit l’essentiel de notre tâche d’hommes.
Et ce qui donne sens à tout le reste.
Tous les réflexes
d’abondance de notre monde, aujour'hui, crient leur horreur de ce
vide-là. Mais quand on a perdu l’Alliance il faut bien couvrir sa
nudité avec des expédients de fortune. Alors, vidé, vidé surtout
de son avoir et de son paraître, que peut-il bien rester à
l’homme ? Symptomatique de notre misère, la tendance de
questionner à partir de nos trous à boucher là où Tauler, partant
de la surabondance de Dieu en nous, voit des encombrements à
éliminer.
Faut-il le rappeler ? L’aventure mystique,
pour Tauler, n’est pas là pour apporter un complément, un
supplément ou un perfectionnement. Elle est là pour assurer l’être
authentique de l’homme. Il ne s’agit pas essentiellement de
faire; il s’agit d’être. Il ne s’agit pas tellement de rendre
l’homme meilleur; il s’agit d’abord de le constituer humain. La
morale suivra. Son projet a d’emblée une signification
ontologique.
Etre d’abord homme... Devenir réellement cet
être, devenir réellement humain, ne tolère pas de demi-mesure.
C’est une question du tout ou rien. Fondamentalement, derrière le
large éventail de masques qui prolifèrent sur la scène du monde,
il n’y a pas d’intermédiaire possible entre l’homme animal et
l’homme divin ! Or cet être doit traverser le néant. Pas
seulement la négativité. Il s’agit ici d’une traversée pascale
radicale. Non seulement exode et passage à travers le désert, non
seulement voie négative de descente en vue d’une rencontre, mais
rupture absolue. Mort et Résurrection.
La dialectique,
encore une fois, essentiellement dynamique constituante de la
judéo-chrétienne aventure de l’Alliance, avant de s’être
constituée simple ‘processus’. Mais n’avons-nous pas
désappris, depuis plus de deux siècles, à la lire ainsi dans sa
profondeur ? L’être lui-même crucifié, à travers son
néant, pour son absolue transcendance. Prisonniers de l’immanence,
n’ayant plus d’autre ‘transcendance’ disponible que celle qui
se loge dans la longueur du temps, l’articulation ternaire n’est
plus pour nous que: être – non-être – devenir là où, en
vérité, il faut qu’elle soit: être – non-être –
transcendance.
Ce qui est profondément en jeu c’est la
possibilité d’authentique altérité. L’ ‘autre’ est-il
seulement l’aménagement différent du ‘même’, sa différence
simplement phénoménale, ou bien est-il radical autre, autre à
travers sa rupture, autre à travers sa mort et sa résurrection,
autre à travers sa Pâque ?
Ce n’est que rompue, comme
le pain, que la création peut entrer, autre, dans le Royaume en
célébrant la grande liturgie de Pâques. Et plus il y a de pain à
rompre, plus grande est la fête. L’aventure de l’Alliance, de la
Nouvelle Alliance, s’achève ainsi en transsubstantiation du
monde ! Une festive création nouvelle.
Mais le monde est
lent à risquer ses sécurités d’immanence. Il préfère
articuler, désarticuler et réarticuler à l’infini ses certitudes
installées. Il résiste à sa transfiguration. Ce que notre
modernité, piégée par ses enfermements schizoïdes et par sa
vision sédentaire du bonheur de l’homme, est si viscéralement
incapable de comprendre, un regard qui fait sa Pâque, un regard
nouveau-né, le perçoit simplement. Dieu aime l’être dans sa
traversée du néant. Dieu aime la création se faisant nouvelle.
Dieu aime l’homme en résurrection.
Notre monde, pourtant,
insiste. Grandeur de l’homme ? Mais quelle étrange grandeur
qui doit passer par son autre ! Aliénation plutôt ! Et de
protester pour l’homme. Tout l’homme. Rien que l’homme.
L’homme
total, soit. Cependant, ne sommes-nous pas aujourd’hui,
culturellement, promoteur d’un homme qui se veut total – plus
total que jamais – et qui, très curieusement, s’interdit en même
temps, en les refusant a priori, des ouvertures et des dimensions
essentielles ? Notre projet d’humanité est tellement obnubilé
par sa réalisation totale que nous oublions les fautes contre la
totalité du projet lui-même. Plutôt que d’accomplir ne fut-ce
que partiellement notre totalité, nous préférons réaliser
totalement notre partialité.
Quant à savoir ce qu’est
l’homme ainsi à réaliser, notre modernité se trouve
littéralement au rouet. Après avoir désespéré des essences, le
concept d’humanité – mais les autres concepts importants comme
la vie, la mort, la justice, et beaucoup d’autres, souffrent de la
même précarité – risque de n’être jamais que la somme
tronquée des perspectives aussi bien particulières que partielles.
Vibration d’une mode idéologique. Résonance de l’espace
socioculturel. Echo du discours dominant. Image émotionnelle.
Moyenne statistique. Plus bas dénominateur commun du plus grand
nombre... Bref, quelque chose comme un consensus mimétique sur un
minimum d’ ‘humanité’. Avec des chances de court-circuiter les
dimensions essentielles.
Tauler parle de l’homme dans la
lumière de Dieu. Si obscure que soit au quotidien cette lumière,
elle n’en est pas moins fondamentale certitude. La modernité, il
est vrai, ne peut trouver cela qu’impertinent. Heureuse
impertinence, pourtant, qui porte en soi tant de méconnue
pertinence !
Cette plénitude qui en ta béance
advient... Ton accomplissement divin. En infinie distance. En infinie
transcendance. Absolu qui condamne tout compromis et te livre à ta
radicale décision: ou homme animal ou homme divin.
Déjà tu
es divin ! Par naissance. Par race. Par nature. Et c’est
véritable péché contre nature que de ne t’accomplir point en cet
être divin. Non pas que la grâce doive le céder à la nature. Car
la grâce est première. Déjà la nature est fondamentalement grâce
par Création et destinée à la grâce par Alliance et par
Rédemption. La nature n’est antithétique à la grâce que par
clôture. Dans son ouverture, elle se révèle identiquement don
d’Agapè. La dualité ne signifie donc pas dichotomie ontologique
mais antinomie dialectique d’une aventure humano-divine à travers
l’espace et le temps. Entre le clos et l’ouvert se déploie
l’espace où un donné encore indécis est livré à la décision
de l’homme.
Mais déjà l’indécis en toi est décidé
dans l’ouvert à Dieu. Tu ne décides jamais qu’à partir de
cette décision de grâce en tes profondeurs. Pour ou contre.
Comme
la flèche dans une chair saine, des choses peuvent ne pas être à
leur place en toi. Sous peine de gangrène. Corps étrangers. Contre
nature. Tout ce qui n’est pas Dieu. Tout ce que tu décides contre
Dieu. Toutes ces naissances étrangères dans ton "gemut"
qui empêchent que tu participes à la naissance de Dieu en toi.
Ce
Dieu jaloux te veut tout entier. Aucune autre naissance ne doit
s’accomplir en ton être. Tu es trop grand pour cela. Et trop
grande ta fondamentale noblesse.
Tu es trop grand pour
t’encombrer des mondaines abondances. Tu es trop grand pour ne
t’appartenir qu’à toi-même !
Tel est le radicalisme
théocentrique de Tauler qui prend si violemment notre schizoïdie
moderne à contre-courant. Quelle surabondance pourtant. Autre. Ta
plénitude t’advient en proportion de ta béance. Ce vide n’est
pas phobie de l’impur ni fuite du monde. Il n’est pas négativiste
manie d’hygiène spirituelle. Il n’est pas suprême raffinement
esthétique de total dépouillement des formes. Il n’est pas
nihiliste ivresse d’absolu. Il n’est pas vertige mystique. Ce
vide est d’abord profonde parenté avec Dieu en son mystère de
transcendance qui est identiquement son mystère de la kénose. Ce
vide appelle ton vide pour une autre plénitude. L’Abîme divin
appelle ton abîme pour la Résurrection.
Un si grand paradoxe
reste lettre morte pour l’intelligence mondaine. Sa fécondité ne
se dévoile qu’à l’expérience foncière du "gemut"
qui, parvenu à l’extrême de sa ‘Gelassenheit’, de son parfait
abandon, se livre en réciprocité de totale transparence à l’Absolu
de Dieu.
Exercice toujours périlleux puisqu’en te vidant
tu risques de rester plein encore de ton vide. Il faut abandonner ton
abandon lui-même ! Autant dire que c’est impossible. A moins
que tu ne laisses Dieu préparer lui-même ton fond.
Le
‘gemut’ devient alors plus expert en silence qu’en parole.
Riche de l’infinie Distance, ce silence est lourd d’une certitude
incroyablement forte. Lui, tout pauvre homme qu’il soit par
ailleurs, porte en soi ce qui est plus fort que tout. Dut-il en
témoigner contre tous, lui seul, unique, monos, monachos.
A
ce monde, le nôtre, qui a presque tout et qui se découvre n’avoir
rien, ne faudrait-il pas retrouver ce presque rien pour que lui soit
rendu le tout ?
Oui,
pour tous ceux qui ont jamais goûté à de telles joies, le monde
entier est un fiel amer. Car lorsqu’on a goûté à de telles
joies, ce noble fond appelle et attire si fort que la moelle en
sort des os et le sang des veines. Et où cette image s’est
vraiment formée, toutes les autres images se détachent et
s’évanouissent. (6)
Laissez
le vin nouveau déborder
Ces âmes doivent se garder
elles-mêmes d'interroger des maîtres qui ne les comprendraient pas.
Ceux-ci pourraient les mettre en grand trouble, si bien qu'après
avoir été emmenées loin au-dehors, elles ne pourraient plus
rentrer, même au bout de vingt ou de quarante années. Ces personnes
doivent bien veiller sur elles-mêmes, car la joie est si grande
qu'elle monte, intérieurement, comme du vin nouveau qui bouillonne
dans le tonneau. Mais il vaut encore mieux qu'elle s'échappe ainsi
plutôt que de courir le risque de rendre malade la nature. Car alors
le sang jaillit de la bouche et du nez. Ceci est cependant encore
très loin du plus haut degré et reste dans la nature inférieure,
dans la sensibilité. (43)