A propos de la constitution
In agro dominico’ de Jean XXII



Un moment important du débat théologique se noue le 27 mars 1329. La constitution ‘In agro dominico’ de Jean XXII condamne 28 propositions tirées de l’enseignement de Maître Eckhart, frère, en saint Dominique, de Johan Tauler et son maître. Voici l’essentiel de ces propositions.

1. Dieu ne pouvait pas produire plus tôt le monde, parce qu’une chose ne peut agir avant d’être; par conséquent, dès que Dieu fut, il créa le monde.

2. Le monde a existé depuis l’éternité.

3. En même temps et du même coup, dès que Dieu fut, dès qu’il engendra son Fils, Dieu coéternel et en toute chose co-égal, il créa aussi le monde.

4. En toute œuvre, fût-elle mauvaise, se manifeste et resplendit également la gloire de Dieu.

5. Injurier quelqu’un, c’est louer Dieu par le péché même que sont ces injures; on loue Dieu d’autant plus qu’on injurie davantage et qu’on pèche plus gravement.

6. On ne blasphème pas Dieu sans le louer en même temps.

7. En demandant ceci ou cela on demande le mal et on demande mal, parce qu’on demande la négation du bien et la négation de Dieu, et on prie Dieu de se nier soi-même.

8. Ceux qui ne recherchent ni la fortune, ni les honneurs, ni l’utilité, ni la dévotion intérieure, ni la sainteté, ni la récompense, ni le royaume des cieux, mais ont renoncé à tout cela, même à ce qui leur est propre, c’est en ces hommes-là que Dieu est glorifié.

9. Dois-je vouloir recevoir de Dieu ou désirer de lui quelque chose ? Dans la mesure où j’accepte quelque chose de Dieu, je me situe en-dessous de lui et en sa dépendance comme un serviteur ou un esclave, et lui-même, en donnant, serait comme un maître. Et ce n’est pas ainsi que nous devons être dans la vie éternelle.

10. Nous sommes totalement convertis en Dieu et changés en lui; de la même manière que, dans le Sacrement, le pain est converti au corps du Christ, je suis converti en lui, parce qu’il fait de moi son être un et non pas simplement semblable. Il n’y a plus là aucune distinction.

11. Tout ce que Dieu le Père a donné à son Fils unique dans la nature humaine, tout cela il me l’a donné à moi-même. Je n’en excepte rien, ni l’union, ni la sainteté, mais il m’a tout donné comme à lui.

12. Tout ce que la sainte Ecriture dit du Christ, tout cela est aussi totalement vrai de tout homme bon et divin.

13. Tout ce qui est propre à la nature divine est aussi totalement propre à l’homme juste et divin; c’est pourquoi cet homme fait tout ce que Dieu fait; il a, en commun avec Dieu, créé le ciel et la terre; il est générateur du Verbe éternel et Dieu ne saurait rien faire sans un tel homme.

14. L’homme bon doit conformer sa volonté à la volonté divine de telle façon qu’il veuille tout ce que Dieu veut. Et puisque Dieu veut, en quelque sorte, que j’ai péché, je ne voudrais pas, moi, ne pas avoir commis le péché. C’est cela la vraie pénitence.

15. Un homme aurait-il commis mille péchés mortels, s’il était bien disposé, il ne devrait pas vouloir ne les avoir pas commis.

16. Dieu ne prescrit à proprement parler aucun acte extérieur.

17. L’acte extérieur n’est proprement ni bon, ni divin, et ce n’est pas proprement Dieu qui l’opère, ni le produit.

18. Portons le fruit non des actes extérieurs, qui ne nous rendent pas bons, mais des actes intérieurs que le Père, demeurant en nous, fait et opère.

19. Dieu aime les âmes et non l’œuvre extérieure.

20. L’homme bon est le fils unique de Dieu.

21. L’homme noble est ce fils unique de Dieu, que le Père a engendré de toute éternité.

22. Le Père m’engendre, moi, son fils, le même que son Fils. Tout ce que Dieu fait, tout cela est un; c’est pourquoi il m’engendre moi, son fils, nullement distinct de son Fils.

23. Dieu est un selon tous les modes et sous tous les rapports, en sorte qu’on ne peut trouver en lui aucune pluralité ni réelle ni de raison. Quiconque voit dualité ou voit distinction ne voit pas Dieu, car Dieu est un, hors du nombre et au-dessus du nombre et il ne compose pas l’unité avec qui que ce soit. Il s’en suit qu’il ne peut y avoir aucune distinction en Dieu lui-même et qu’aucune ne peut être conçue.

24. Toute distinction est étrangère à Dieu, que ce soit dans la nature ou dans les personnes.

25. Quand il est dit: "Simon, m’aimes-tu plus que ceux-ci ?" le sens (plus que tu aimes ceux-ci) est bon en vérité, mais non parfait. Car, dans "premier" et "second", dans "plus" et "moins", il y a un degré et un ordre. Donc celui qui aime Dieu plus que son prochain aime bien, mais pas encore parfaitement.

26. Toutes les créatures sont pur néant; je ne dis pas qu’elles sont peu de chose c’est-à-dire quelque chose, mais qu’elles sont un pur néant.

On a, de plus, reproché au dit Eckhart d’avoir prêché deux autres articles en ces termes:

27. Il y a dans l’âme quelque chose qui est incréé et incréable; si l’âme entière était telle, elle serait incréée et incréable; et cela c’est l’intelligence.

28. Dieu n’est ni bon, ni meilleur, ni le meilleur; quand j’appelle Dieu bon, je parle aussi mal que si j’appelais noir ce qui est blanc.



En quoi la condamnation de ces 28 articles peut-elle être éclairante ?

Notre problème, ici, n’est pas de savoir si cette condamnation rend justice à la pensée de Maître Eckhart. Lui-même, au cours de son procès, n’a pas contesté la
matérialité de ces assertions. On pourra, avec raison, récuser une méthode qui consiste à juger une pensée à partir d’extraits. On pourra, avec autant de raison, douter d’une juste interprétation de ces extraits hors de leur contexte. Encore une fois, là n’est pas notre problème.

Ce n’est pas par rapport à Eckhart que ces propositions nous intéressent ici, mais par rapport à l’Eglise. Comme si ces articles, détachés de leur auteur, vivaient en quelque sorte d’une vie autonome, devenus la chose exclusive du lecteur ou de l’auditeur, en l’occurence ecclésial. Leur condamnation, alors, n’est pas insignifiante par rapport à ce que l’Eglise vit et dit de sa foi. Elle en manifeste au contraire l’essentiel avec une grande pertinence.

Il faut lire ces formules rejetées
à travers une négation. Elles deviennent alors pertinentes comme antithétique affirmation, comme antithétique discernement, de ce que ne peut pas ne pas être une mystique qui traverse la rupture et opère sa conversion chrétienne.