I |
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LA MAISON DU SENS |
La réalité humaine n’est réellement chez soi
que dans cet espace original qu’est la ‘maison du sens’.
Avec son ‘écologie’ spécifique.
- Pourquoi commencer par la maison ? Dis-moi quelle maison tu habites et je te dirai qui tu es.
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Avant
de considérer l'homme en lui-même, il convient d'ouvrir une réflexion sur la maison de l'humain.
Là où il naît. Là où il habite. Là où il grandit. Là où il est réellement
chez soi. Notre maison d'humanité.
Aucun d’entre nous ne survit sans s’y désaltérer, sans s’y
nourrir, sans y respirer. Pas seulement physiquement !
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L'importance de la maison...
Mais pas n'importe laquelle ! A moins de n’être que maison des
morts, tombeau, une maison des vivants ne peut qu'être ouverte. Avec des entrées et des
sorties. Avec des portes et des fenêtres. Avec des adductions d’eau et d’énergie. Avec des évacuations de fumée et d’eaux usées. Une
maison ouverte au souffle de l'Esprit. En échange,
donc, avec le vaste monde environnant. Au-delà de ce que nous prenons
trop vite pour nos 'horizons indépassables'.
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La suite de notre étude ne
va cesser d'insister sur la maison de notre humanité.
Lorsque, pour comprendre l'humain, le recours à la 'systémique' nous
semble
incontournable. Lorsque, pour sauver l'humain, se fera pressante l'urgence
d'une 'écologie' spirituelle. C'est-à-dire une 'oïkologie' - oïkos-logos
- appelant le sens en notre maison.
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A |
Un espace d’humanité
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La maison de l’humain est d’emblée sous le signe de la différence.
Contrairement à ce qui se passe dans un nid ou dans une tanière, ici règne l’impératif de l’ ‘autre’.
A l'opposé de l'animal bouclé en sa plénitude, l'humain ne se boucle pas en sa
boucle. Reste, absolument incontournable, une béance.
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L’humain est fils de la différence. Il ne cesse d’engendrer des différences.
Grâce essentiellement à la parole.
La parole constitue proprement
la différence pertinente de
l'humain. Sa différence spécifique d'avec tout le reste de l'être. Elle est
ce verbe méta-phore qui sans cesse porte infiniment au-delà.
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Il n'existe pas d'humanité qui soit sans ce discours par lequel l'homme se dit en disant sa culture.
Cette ‘parole’ différentielle,
culturelle, décide de l'homme parce que l'homme se décide à proférer le verbe qui donne sens à son monde et lui donne sens à lui-même.
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L'animal reste in-différent devant l'illusion, l'éparpillement, la
contingence, la confusion, les fausses évidences, l'incohérence, la
contradiction, l'erreur. Là où, précisément, l'homme ressent quelque chose d'intolérable.
Là où en lui une différence
proteste. Ce quelque chose d'inexistant chez l'animal, ce quelque chose de 'protestant' en
l'homme, c'est la raison.
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Bien qu'immergé dans l'instinctuel, le pulsionnel, l'émotionnel, le
passionnel, le confus, le particulier, le contingent, le multiple, le subjectif... l'homme est en même temps ouvert à cet autre ‘espace’ qui transcende la spatio-temporalité du côté de l'universel et
du côté de l'éternel.
Comme un dépassement incessant sur les subjectivités unilatérales et les particularités régionales,
la raison se révèle radicale exigence de
transcendance. Exigence impérative
qui ne peut pas ne pas se faire constituante
de la rationalité d'un monde.
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La raison ne peut pas ne pas exiger la vérité.
C'est-à-dire essentiellement la non-contradiction, l'accord. Accord de l'esprit avec lui-même.
Accord de l'esprit avec l'autre de lui-même.
Accord des esprits entre
eux. Accord de ces accords...
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Chaque 'espace' d’humanité – aussi bien personnel, social, culturel – intègre une
multiplicité. Il ne peut le faire qu'en excluant en même temps. Il intègre ce qui est compossible avec ses préalables. Il exclut l’inintégrable. Ce qui est ainsi intégré est de l’ordre de l’englobé. Mais cet englobé ne trouve son sens et sa raison qu’à l’intérieur d’un espace d'intégration englobant. Entre cette intégration et cette exclusion se joue en fait son originalité. Dis-moi ce que tu intègres et ce que tu
exclus...
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Fille de la différence: la valeur. Manifestation de l'humain et dimension essentielle de sa 'maison' qui est identiquement espace de la valeur. La valeur n'est qu'en sortie hors de l'in-différence. Elle surgit avec le non. Dans la béance du 'oui' naturel'.
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Il est difficile de comprendre l’espace de notre ‘modernité’ sans la comparer à ce qui la précède. C’est alors que le concept de 'courbure'
révèle sa
pertinence. Auparavant l'espace était de structure plus euclidienne. Peut-être même était-il plus
lobatchevskien. Les parallèles, loin de se rejoindre, avaient plutôt tendance à
s'ouvrir. D'un point pris hors de l'immanence, une autre droite, de nombreux vecteurs mêmes, pouvaient courir à
l'infini. La somme du totalisable n'était jamais plus grande, souvent plus
petite, que la Totalité. La ‘courbure’ de l'espace moderne, par
contre, est manifestement ‘positive’. Les parallèles se rejoignent
toujours. D'un point pris hors de l'immanence aucune perspective n'est possible qui ne converge finalement vers l’immanence. Un monde se totalise en clôture immanente. Et la somme de cette totalisation est toujours plus grande
que...
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B |
Intelligibilité systémique
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L'espace d'humanité appelle une intelligibilité spécifique. L'outil d’intelligibilité qui va nous servir à travers toute notre démarche est systémique. A ne pas confondre avec ‘systématique’ qui est pratiquement son
contraire.
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La complexité des interactions d’un monde que nous découvrons de plus en plus complexe est
telle, aujourd’hui, qu’elle risque de dérouter l’intelligence. La forêt ne se voit plus. Cachée par les
arbres. Embrasser le tout de notre complexité avec ses interactions multiples appelle un nouvel outil d’intelligibilité.
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L’espace de l’humain peut en effet être considéré comme systémique. Selon le paradigme de n’importe quel système
vivant. Le concept de 'structure' est à lui seul incapable de rendre raison du vivant. Pour comprendre celui-ci il faut penser ‘système’. Une ‘structure’, celle du cristal par exemple, tient dans la clôture de sa géométrie chimique. Un 'système vivant',
par contre, ne survit que dans l’ouvert.
- L'intelligibilité 'systémique' fonctionne par modélisation. Elle commence
par avoir recours au modèle de fonctionnement qu’est la ‘machine’. Seulement il s’agit ici d’une machine non-mécaniste. Une machine autre.
La machine cybernétique avec ses interactions auto-gouvernées.
- L'approche systémique est d’une extraordinaire fécondité. Elle fait comprendre le tout sans nécessairement devoir comprendre chaque élément de ce tout. On garde entre parenthèses les contenus pour ne retenir que le contenant, c'est-à-dire un espace dynamique avec ses entrées et ses sorties. C'est lui qui donne l’intelligibilité du tout. Ici l’intelligence du tout précède donc et conditionne celle de la partie. Ici l’intelligence de l’englobant précède et conditionne celle de l’englobé. Les systèmes s'englobent les uns les autres. De proche en proche, dans l’emboîtement hiérarchique de multiples systèmes, la fonction du système ‘englobé’ se détermine chaque fois par la fonction du système plus ‘englobant’.
- L'intelligibilité systémique procède par simulation et par modélisation. La vie étant ‘système’ par excellence, ce sont les modèles biologiques qui procurent l'outil privilégié de l'approche systémique. Le vivant le plus simple est déjà un système complexe en interaction dynamique avec le foisonnement d'autres systèmes différents en interaction entre eux et en interaction avec la totalité du macro-écosystème.
- A
la différence de l’habituelle intelligibilité statique, l'intelligence du système est dynamique.
- Une telle intelligibilité n'est possible que dans un nouvel espace épistémologique et pragmatique.
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Le concept de l'ouvert prend alors une extrême pertinence. Pourquoi un système ne peut-il fonctionner indéfiniment dans sa clôture ? Depuis le second principe de la thermodynamique énoncé par Carnot et Clausius en 1850 nous savons que toute énergie – et qu’est-ce qui n’est pas ‘énergie’ dans notre univers matériel ou spirituel ? – est soumise à son inexorable dégradation qu’on appelle entropie.
- Un système vivant ne peut fonctionner qu’en étant ouvert sur des échanges. Il ne survit qu’avec des ouvertures, c’est-à-dire avec des entrées et des sorties.
Les grandes entrées et les grandes sorties, celles qui ‘branchent’ un système sur ses flux vitaux d’énergie, de matière et d’information, peuvent s’appeler ‘source chaude’ et ‘puits froid’. Il ne peut y avoir de dynamique systémique que s’il existe entre source chaude et puits froid une différence de potentiel.
- L'espace total de l'humain, la grande 'maison' – oïkos en grec – qui loge les systèmes de notre
terre en unité interdépendante et en interaction prend nom d'écosystème.
C'est-à-dire la 'maison' au sens quasi absolu. L'oïkos total. L'extrême
système englobant des systèmes.
- L’écosystème appelle une écologie. C’est-à-dire le ‘logos’ invité en notre ‘oïkos’. C’est-à-dire la raison invitée en notre maison. Celle-ci vient lorsque nous prenons conscience que nos puits sont obstrués et nos sources polluées. Elle vient lorsque les flux énergétiques se font insuffisants et que les réservoirs se vident. Elle vient lorsque les éboueurs ne suffisent plus à la tâche. Elle vient lorsque nous nous sentons vivre au-dessus des possibilités d’approvisionnement et de recyclage de notre terre. Elle vient et nous force à réfléchir sur nos clôtures et nos nécessaires ouvertures.
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C |
Le sens
- L’homme est fils de la parole qui l’engendre humain. Celle-ci, sans cesse, doit reprendre son souffle pour ne pas s’essouffler. Le souffle de la parole c'est le sens. Souffle de la parole humanisante.
- La maison du sens que nous habitons au jour le jour n’est pas d’emblée la grande maison. Elle ressemble plutôt à un pavillon fait à notre mesure où nous nous retrouvons ‘chez-nous’. Il faut un ouragan qui ébranle ses assises et dévaste les terres voisines pour que nous nous sentions dépendants d’un environnement plus large. Un sens plus englobant porte et englobe notre sens. Derrière notre sens constitué se tient
donc ce qu'on peut appeler le sens constituant. A savoir le sens du sens.
- L’animal est rejeton de la plénitude du donné naturel. L’homme est fils de la béance. L’humain relève en
effet d’un radical autre ordre, l’ordre spirituel. Cet ordre différent n’est pas enfant du plein mais fils du vide. Paradoxe qui est identiquement celui du sens.
- C’est l’homme qui 'sort' la nature de son in-différence. Avant cet exode, la nature est proprement
insignifiante. Elle tend, en elle-même et pour elle-même, vers le sens zéro. Le sens véritable ne peut qu'être fils de la différence.
Aucune culture, aucune religion, aucune philosophie ne fonctionne sans la différences radicale et essentielle sans laquelle elles ne seraient pas..
- Pour préciser ce qu'est le sens, rien ne vaut un appel
à ses contraires.
Ils sont nombreux. L’absurde, la déraison, l’insensé, la folie, l’aberrant, le dément, l’inepte... Et
innombrables sont les dérives à partir de ces contraires.
- Sans doute n'a-t-il jamais existé de civilisation aussi riche en productions culturelles que la nôtre. Une prolifération de sens ‘constitué’. Cependant ne
lui manque-t-il pas le sens ‘constituant’ ? Enfermés dans la ‘bulle’ de notre immanence, nous risquons
d'être condamnés à ne respirer que l’air pollué de nos propres expirations. Risquant de perdre le sens
au point de nous complaire dans le sens insensé !
- Le sens ne
surgit et ne vit que dans l'espace de la différence.
De cet espace il faut tracer les coordonnées. Où les trouver sinon dans les quatre dynamiques fondamentales du verbe humain ?
A savoir être-soi, être-vers, être-avec et être-plus. Ces quatre dynamiques jouent
largement à travers nos lexiques. Voyez les racines-préfixes - In
- Ex
- Cum
- Trans
- qui, explicitement ou implicitement, régissent les dynamiques de notre parole.
- L’autre est chance. Pourtant entre le même et l'autre le rapport n’est pas sans tension ni violence.
- Un fondamental antagonisme les oppose et un paradoxe. Le même, en effet, ne s'affirme que dans la négation de l'autre. Mais sans l'autre le même n'est rien. L'autre ne s'affirme que dans la négation du même. Mais sans le même l'autre n'est rien.
- La contingence... Elle expose radicalement à l’autre. L'autre
sous les espèces de ce qui ad-vient sans préavis et ne peut manquer de créer la surprise... Là où le sol de l’être se dérobe. Reste, de trop, ce qui refuse de se laisser intégrer dans la cohérence des essences et des structures. Reste, de trop, ce qui pourrait ne pas être. Du côté de l’ordre de l’acte gratuit. Aux antipodes de la nécessité qui ne peut pas ne pas vouloir boucler le même sur lui-même.
- Ne cultivons-nous pas aujourd’hui l’illusion d’un espace ‘infini’ ? Avec l'incapacité de penser un au-delà de l’horizon. Un au-delà impensable et, partant, impossible dans la logique de notre idéalisme
moderne qui, sous peine de se nier lui-même, ne peut pas ne pas identifier le possible et le pensable. C’est dans cet espace que veut
se boucler en clôture un monde noué sur le même. Un dedans sans dehors. Sans l'Autre.
- Le mystère est au commencement. L'énigme n'est
que l'habit de cet Archè redoutable. La science ne vient qu'après. Car la science elle-même ne serait pas sans l'originaire mystère. Le mystère a certes
mille manières de se balbutier. Mais il s’exprime plus particulièrement dans l'espace du religieux. Ce ‘religieux’ qu’on ne finit pas de chasser et qui ne finit pas de revenir au galop !
- Le sens spécifiquement humain n’est pas en continuité. Il est en rupture. Et c'’est la personne qui marque cette rupture. C'est-à-dire
la liberté personnelle. Selon la ‘nature’, en effet, l’homme n’est qu’un animal livré à la biologie. La ‘nature’ n’a ni compréhension ni respect pour les valeurs spécifiquement humaines qui restent proprement ‘contre-nature’. La sainteté, par exemple.
- L’espace-temps humain n’est pas isotrope. Il est d’abord chargé de la ‘force’ du sacré. Au cœur du drame sacral de la vie surgit l'homme, le vivant centré dans la différence. Béance ouverte à l'infini d'un monde différent. L'homme démesure. Et mesure pourtant. Chiffre du monde. Mais hiéroglyphe.
- L'homme n'est possible qu'à partir d'un animal en crise. C’est dans la crise sacrale de la vie que naît l’homme en tant qu’homme. Tant que la vie coïncide avec elle-même, elle n’est qu’animale. C’est dans la distance de la vie avec elle-même que gît la chance de l’émergence de l’humain. C’est dans la béance qu’elle est pro-voquée au dépassement. Longue histoire d'un certain vivant défié à travers une longue suite de crises différentielles. Cela n’allait pas sans un grand pro-vocateur. Seul le fascinosum et le tremendum sacral pouvaient disloquer l'animal et ouvrir en ce primate la béance de l'infini. Le même était incapable de le défier. Il lui fallait l’autre. Il fallait la grande différence sacrale pour provoquer l’homme à sacrifier son animalité.
- Une des grandes questions que notre modernité ne se pose pas est celle de son essence religieuse. Contre une telle question trop de mécanismes sont érigés en défense. Le sacré est refoulé.
La schizoïdie moderne est incapable de saisir la vérité du drame dont elle est le théâtre permanent. Sa clôture joue sans cesse l'expulsion de l'essentiel et la marginalisation des témoins de cet essentiel. Paradoxalement, cependant, mille formes de ‘religieux’ prolifèrent aujourd’hui. Du ‘religieux’ sauvage qui, à sa manière, témoigne de l’irréductible ‘autre’.
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D |
Ecosystème du sens
- L’écosystème matériel et biologique n’est pas le seul englobant de l’espace humain. Et très certainement pas le plus important. L’espace de la réalité humaine déborde largement la biosphère du côté de la noosphère.
- Le spécifique humain ‘fonctionne’, comme tout ce qui est vivant, dans la logique des systèmes ouverts, entre une source chaude et un puits froid. Source chaude de l’énergie spirituelle. Puits froid de la béance de l’humain. Avec,
entre les deux, une grande différence
ou une grande indifférence ! Depuis les
multiples systèmes culturels jusqu'en leur totalité systémique de l’ensemble de la vie spirituelle.
- L’homme peut-il se donner à lui-même sa source chaude ? Ce qui est remarquable c'est que toutes les cultures, à l'exception de la culture moderne, fonctionnaient ou continuent de fonctionner avec une source chaude puissante et avec des accumulateurs de sens bien chargés. Source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, la Nature, l'Ordre, les Valeurs... Accumulateurs de sens chargés et rechargés de la tradition-transmission d'un donné signifiant et signifié important. Toutes ces cultures fonctionnent en homéostasie avec l'écosystème du sens. Et jusqu'à leur déclin, la néguentropie signifiante défie victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens.
- Pour la première fois depuis que l'homme existe, le système anthropogène se met à fonctionner en voulant se donner à lui-même sa source chaude.
- Aucun système ne peut fonctionner avec des accumulateurs à plat. Le ‘système’ humain moins que tout autre. Dans le fonctionnement ‘systémique’ du sens, entre Source chaude et Puits froid.,
les réservoirs du sens
tiennent une place particulièrement importante. En effet, même si la Source chaude venait à perdre de son énergie, le ‘moteur’ du sens peut continuer à tourner, au moins durant un certain temps. A condition que les réservoirs ne soient pas vides. C’est parce que ses réservoirs d’énergie spirituelle et de ressources d’humanité ne sont pas vides et restent malgré tout encore ‘branchés’ sur la source chaude que l’humain est capable de traverser sans mourir des espaces désertiques où le sens s’étiole et où l’absurde prolifère. Mais si les réserves s’épuisent ?
- Nous
appelons écosystème du sens, le système total du sens. Non pas de tel ou tel sens particulier, non pas de telle ou telle culture particulière, mais du sens absolu, du sens même du sens. La grande maison du sens. La matrice spirituelle dans laquelle s’engendre et s’éduque l’humain en tant qu’humain.
- Ainsi donc le sens, fils de la différence, fonctionne-t-il entre une source chaude et un puits froid. Sa dynamique est fonction de cette différence de potentiel. Plus elle est grande, plus le sens est pertinent. Peut
donc se poser la question: pourquoi le sens meurt-il ? La réponse est obvie. Le sens meurt lorsque l’énergie se dégrade par manque de différence de potentiel. Très concrètement, lorsque les défis ne sont plus relevés. Mortelles in-différences !
- L’Esprit est là avant même que tu puisses formuler la moindre idée. Comme le soleil est là avant le premier germe de vie sur
terre. Source chaude de ta différence de potentiel. Source chaude de tes énergies spirituelles.
Tu peux ignorer ta source chaude. Elle, elle ne t’ignore pas. Sous peine de mort !
- C'est l'entropie qui ébranle éros en son euphorie et le système en ses certitudes. Au fur et à mesure que la pollution sémantique obscurcit la lumière à sa source, au fur et à mesure que les réserves de sens s'épuisent et que les accumulateurs se déchargent, l'exponentiel système de production et de consommation de signifiant et de signifié se grippe. Il fait l'expérience du puits froid laissé à lui-même. Sans source chaude...
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E |
Si le souffle vient à manquer
- Place à l’homme ! Le cri du cœur de nos audaces. Cela a commencé par un innocent balbutiement voici neuf siècles. Cela s’est amplifié en tonitruante revendication. C’est avec violence que nous nous sommes mis à chasser l’Esprit de Dieu, le Souffle de Dieu, de notre espace. Croyant respirer plus librement. Jusqu’au moment où nous sentons le souffle nous manquer.
- Jamais autant qu’aujourd’hui risquions-nous l’asphyxie spirituelle. Pourtant il n'a jamais existé de civilisation aussi riche en productions culturelles que la nôtre. Certes. Seulement il manque à cette prolifération de sens ‘constitué’ un espace ouvert à sa démesure. Il lui manque le sens ‘constituant’. Le sens qui donne sens.
- La crise à laquelle on pense trop souvent ne fait que cacher une autre beaucoup plus profonde. Notre crise est moins matérielle que spirituelle. Tout se passe comme si, à l'image du monde matériel, l'ordre spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d'énergie spirituelle. Dans la biosphère il y a des éléments vitaux comme l'eau ou l'air qui sont pourtant bien communs. Nous n'en prenons réellement conscience que lorsqu'ils viennent à manquer. Ainsi en va-t-il du sens. Jusqu'à aujourd'hui nous ne savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne le consommions. Nos réservoirs en débordaient. Nous pouvions nous payer le luxe de jouer avec et de la gaspiller. Mais jusqu'où peut-on ainsi se livrer au jeu gratuit et brûler ses réserves avant d'atteindre le point mort du non-sens absolu ?
- Là encore le péché le plus grave contre l'écosystème du souffle a été de nier son essentielle ouverture. Nous avons cru pouvoir faire fonctionner ce système en clôture, crispé sur lui-même, bouclé en schizoïde autonomie auto-productrice. Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Bien plus, maîtres et possesseurs aussi de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs donc de toute sa différence de potentiel, c'est-à-dire de toute son énergie spirituelle créatrice.
- Pourquoi les civilisations meurent-elles ? La raison n’est pas différente de celle qui préside à la mort de n’importe quel système vivant. Elle s’énonce de façon très simple. Un vivant meurt lorsqu’il se ferme et, en se fermant, succombe à son entropie.
- De notre espace d’humanité on a tendance à privilégier d’emblée les contenus. Mais ici c’est d’abord le contenant qui importe. Le contenant ou l’englobant. C’est-à-dire ce qui délimite. C’est en effet aux frontières que se joue le décisif de la clôture et de l’ouverture. Pourquoi l'espérance fuit-elle notre espace ? Car c'est bien d'abord notre 'espace' qui est malade. Soigner des arbres peut ne jamais prendre fin si on oublie que c’est d’abord la forêt qui est malade. Et, au-delà de la forêt, tout l’écosystème qui peut être mortellement atteint.
- Désertant la maison du Père, nous qui nous voulions maîtres de l'universel, nous nous sommes retrouvés clochards des insignifiances. Jusqu'où faudra-t-il traîner nos faméliques illusions pour, à nouveau, être touchés par la nostalgie des espaces paternels ? Combien de temps encore le fils prodigue de la modernité voudra-t-il garder les cochons avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ? D'abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l'anamnèse. Et le cri profond de la
nostalgie.
- Et quelles richesses n’avons-nous pas ainsi gaspillées ? Prodigues du sens... D’où, en effet, pouvait nous venir la dynamique derrière notre aventure exponentielle ? D’où pouvait nous venir la foi en une montée infinie ? D’où pouvait nous venir cette passion de l’aventure et du risque ? Sinon des exposantes paternelles ? En cet Occident où s'étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et judéo-chrétiennes, quelle accumulation de sens n’avons-nous pas réalisée ? Ces prodigieuses réserves d'énergie spirituelle rassemblées au cours de l'aventure chrétienne occidentale par de longues générations de foi, de prière, de contemplation, de charité, de travail, de sacrifice, de réflexion, de création, de construction... Grâce à cette surabondance d'énergie spirituelle, il n'y a rien que nous n'osions entreprendre. Croyant trop facilement le sens infiniment disponible, nous nous laissions aller, insouciants et euphoriques, à le gaspiller toujours plus allègrement. Tel le fils prodigue, nous avons gaspillé l’héritage paternel.
- Nous avons péché contre l'écologie du sens.
Nous nous sommes mis à développer l’outil avec frénésie. L’outil intellectuel et l’outil matériel en féconde interaction. Une mécanique qui grossit et s’emballe de façon exponentielle, gourmande de plus en plus de matières et d’énergies et produisant de plus en plus de ‘bien-être’. Cet outil se faisait vecteur de nos euphories. La foi au ‘progrès’, la foi au progrès exponentiel, la foi au progrès infini, devenait notre nouveau Credo, inspirant les plus folles idéologies des progressismes de droite et de gauche. Nous ne l’avons pas chanté longtemps, cet hymne à la gloire de notre possible infini. Très vite nous avons déchanté ! Pris au piège. Coincés par nos finitudes et nos impossibles. Affolés tel l’apprenti-sorcier ayant découvert la puissance de Prométhée en oubliant les limites de son
possible.
- Elles sont criantes les urgences aujourd'hui. Négativement: prendre la mesure de la caverne. Dénoncer les clôtures. Contester les enfermements. Positivement: crier la différence. Témoigner de l’Autre. Ouvrir un espace à l’Esprit. Restaurer la ‘maison’ du sens. Sous peine d’inanition spirituelle. Pour cela nous devons commencer par ne pas tricher avec les sources chaudes et les puits froids du souffle de notre
verbe.
- Mourir ou se battre. Pour une écologie du sens... Notre péché contre l’écosystème ‘matériel’ n’est encore que le corollaire de notre péché contre l’autre écosystème, le ‘spirituel’, celui du sens. Celui du sens donnant sens. La tâche d’ouvrir un espace pour l’Espérance, aujourd’hui, ne peut être qu’écologique. Non pas la petite ‘écologie’ un peu fade récupérée en faciles idéologies ici et là. Mais la tâche la plus haute et sans doute le plus grand défi lancé à notre post-modernité. Ouvrir à l’Espérance le grand oïkos. C’est-à-dire toute la maison de l’humain. C’est-à-dire la maison de tout l’humain.
- Si la faillite du sens est d'actualité, il faut devenir inactuel en refusant le non-sens. Une telle dissidence urge plus que jamais. Et plus que jamais elle exige audace. Tant est massive la contrainte mimétique de la
liquidation.
a n t h r o p o l o g i e c h r é t i e n n e — v o l u m e s
| volume I | La maison du sens | |
| volume II | La matrice de l'humain | |
| volume III | La traversée de la différence | |
| volume IV | L'aventure de l'Occident | |
| volume V | Impasses | |
| volume VI | Béance | |
| volume VII | L'homme passe l'homme | |
| volume VIII | Le fin-fond divin en toi | |
| volume IX | Etat de grâce | |
| volume X | Création nouvelle |