Religieux constituant et religions constituées


Avant les religions, bien avant, il y a l'espace (épistémologique et pragmatique) de leur possibilité. Avant les religions constituées il y a le religieux constituant. J'applique à la réalité religieuse cette pertinente distinction que fait André Lalande entre 'constituant' et 'constitué' à propos de la raison, La raison 'constituante' gouverne universellement l'esprit humain par ses règles et ses principes. Une et indivise, elle régit et informe l'action et la connaissance en tant que celles-ci peuvent être dites rationnelles. La raison 'constituée' est cette même raison en tant qu'elle se réalise historiquement et variablement à travers l'espace et le temps des humains.

On aura ainsi le 'religieux' constituant à la racine de l'humain universel et les 'religions' constituées à travers l'espace-temps des différentes humanités. Celles-ci sont légion et infiniment multiformes. Elles font l'objet de centaines de milliers de volumes d'études et d'analyses. D'autre part nous les côtoyons en permanence. Je n'en parlerai pas ici. Mais je ne peux pas ne pas les rencontrer un peu plus loin sous les espèces des grandes polarités antithétiques par lesquelles on peut l'opposer dialectiquement à la foi. J'insiste ici par contre sur le religieux 'constituant', terrain et terreau des religions.


Béance sacrale

Nos réflexes physicalistes et substantialistes ne valorisent que le plein. Comme si l’essentiel consistait dans l’accumulation. Il faut oser le paradoxe. L’homme est un animal ‘moins’ quelque chose. L’homme est comme une blessure au flanc de la nature. L’humain surgit, autre, dans la béance du donné naturel. Son ‘plus’ est autre. Il vient d'ailleurs. Il lui vient à travers une négation. Et cette négation se révèle dialectiquement d’une infinie fécondité. Ce qui s’écrit ‘entre les lignes’ du texte de la nature devient, en l’homme, plus pertinent que le texte lui-même. L’homme n’est pas fils du plein. L'homme est fils de la béance.

L’homme, le vivant vertical, mesure de toutes choses... Et démesure pourtant ! Chiffre du monde. Mais hiéroglyphe. En l’homme le dicible ne se boucle pas. Il reste toujours de l’indicible qui se balbutie à la limite du symbole et du mythe. L’homme est moins que l’homme. L’homme est plus que l’homme. Le sacré commence avec l’expérience première de cette étrange différence. En l’homme la vie vibre de l’originaire 'fascinosum' et 'tremendum' par lesquels un Rudolf Otto essaye de définir le 'sacré'.

Il faut revenir à cette expérience originaire de l'humain. Dans la verticalité sacrale se joue archéologiquement le drame des protagonistes-antagonistes éros et thanatos. La grande différence verticale entre vie et mort, entre le ciel et la terre, entre la terre et les enfers, où s'affrontent les puissances ouraniennes et chtoniennes des esprits célestes et des esprits telluriques, des forces du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres...


L'humain surgit à travers la différence

L’homme, un vivant proprement anormal selon les normes de la vie simplement biologique. Négativité au cœur de la massive affirmation vitale. Et que proteste Nietzsche avec toute la modernité ! Nous ne bouclons la boucle de la belle animalité qu’en nous trahissant nous-mêmes.

L'homme n'est possible qu'à partir d'un animal en crise. Il fallait ce fascinosum et le tremendum sacral pour disloquer l’animalité et pour ouvrir en ce primate la béance de l’infini. Le fini n’était pas suffisant pour le défier ! Le même non plus. Il lui fallait l’autre. L’altérité infiniment autre. La grande différence pro-vocatrice.

Le sacré est crise du monde pour qu’émerge l’humain. Il est la grande négativité dialectique au cœur des faciles positivités. Il est l’originaire différence qui provoque le dialectique déploiement du monde nouveau d’humanité. L’acte originairement religieux est instaurateur de différence. Avant même que ne s’établisse la distinction entre le profane et le sacré, avant donc que l’homme n’en puisse parler, déjà agit ce fondamental et fondateur acte de la différence. Et il ne se perd pas même dans les espaces qui se veulent les plus désacralisés. Qu’un morceau d’étoffe, par exemple, puisse devenir plus que chiffon pour être, drapeau, symbole efficace de puissance et de gloire !

Progressif exode de l'homme vers l'humain. Longue histoire d'un certain vivant à travers une suite indéfinie de crises différentielles. Ainsi donc l'homme est défié par cette altérité sacrale qui le provoque à sacrifier son animalité. Personne ne sait à quel moment précis de l'évolution cela a commencé. Personne ne le saura sans doute jamais. Mais l’accession d’un certain primate à l’humanité reste incompréhensible autrement.

L’acte religieux est essentiellement dialectique et fondamentalement – bien avant sa constitution en ‘religion’ – contemporain indissociable de l’acte dialectique d’hominisation et d’humanisation. Par la suite, l'histoire de l'homme est inséparable de l'histoire de ses dieux. Le divin ouvre la différence à travers laquelle l'humanité advient. Différence et différence de la différence. Mais déjà le 'divin' lui-même s'ouvre à la différence pour accéder progressivement, dialectiquement, à la plénitude. Des esprits élémentaires aux divinités minérales, végétales et animales... Des divinités agraires au dieu cosmique... Des idoles au Dieu invisible... Des dieux familiaux, tribaux, nationaux au Dieu universel... Du dieu démiurge au Dieu Créateur... De la Divinité au Dieu-Personne...


La culture commence avec l’originaire culte

Le culte célèbre et rythme la différence sacrale provocatrice d'humanité. Si archaïque soit-il, le rite cultuel est archéologique praxis d’humanisation. Il prolonge et réactualise efficacement dans le hic et nunc terrestre le drame bio-cosmique sacral qui garantit l’ultime consistance ontologique et finalement la victoire de l'homme sur les éléments. Le rite rassemble et construit une communauté. Il structure l’espace, le temps et l’action cohérente des hommes. Ainsi les rites de passage qui président aux fonctions sociales. Ainsi les rites de la végétation qui donnent naissance à l’agriculture. Ainsi les rites totémiques qui président à la domestication des animaux. Ainsi les rites du feu sans lesquels la métallurgie n’aurait jamais commencé.

C’est dans le rite sacrificiel – sacrum facere – que la crise sacrale d'humanisation s’actue de façon extrême. Le sacrifice, sous toutes ses formes, témoigne de cet inconscient savoir que la vie ne peut être pleinement vie qu’à travers une ‘négation’ sacrificielle. On retrouve toujours la même dynamique si profondément humanisante de la négation dialectique. Distance. Différence. Non... Pas encore... Pas tout de suite... Plus loin... Plus haut... Un espace négatif s’ouvre. Un espace où les vides sont plus pertinents que les pleins. Un espace de l’appel et de la pro-vocation de cet animal capable d’offrir en sacrifice son animalité pour surgir humain...

Que l'humain soit aussi fondamentalement compromis avec les dynamiques sacrales fait mal à notre immanence. Et notre modernité ne s'y trompe pas. Mille mécanismes de défense, cependant, loin de pouvoir la refouler ou la ramener à la sacristie, révèlent au contraire et renforcent l'incontournable pertinence du religieux au coeur du monde moderne.


Dialectique

Il n'est pas facile aujourd'hui de parler de 'religion' ou de 'foi'. Non seulement les confusions sont de mise mais les concepts sont plombés. Et la raison est obvie. En aucune autre domaine l'humain se trouve autant et aussi profondément compromis. Plus que partout ailleurs, il n'est donc pas étonnant que le refoulement prolifère ici. Avec ses défenses ! Une des façons de se protéger du mystère et de le rendre inoffensif est de le ranger et de l'étiqueter. C'est ainsi qu'on noie les essences. Le 'chosisme' d'une telle philosophie de boutiquier peut sans doute calmer les angoisses métaphysiques, mais au prix d'une intelligibilité clocharde.

Mais le mystère n'est pas rangeable. L'humain est irrémédiablement compromis avec lui. Il peut sans doute tricher avec cette compromission. Mais il n'y a qu'une seule façon de l'élucider. Elle s'appelle dialectique. Dialectique. Dia-logos. Le logos dans sa traversée. La différence à affronter et l’unité à conquérir. Le logos non plus dans sa sphérique plénitude d’harmonie, mais dans l’aventure d’une indéfinie marche en avant. A travers incertitude et risque. La dialectique traverse de part en part le réel humain. Comme sa dynamique profonde.

Un même affirmé et posé absolument comme soi-’même’, reste nécessairement clos sur lui-même. A partir de ce même, clos sur lui-même, jamais rien d’autre ne peut être. Pour qu’il puisse y avoir autre chose que le ’même’, il faut que le même se nie en tant que ’même’ et s’affirme en s’opposant comme autre. Mais une négation qui s’affirme ne peut pas ne pas être affirmation. Une opposition qui se pose ne peut pas ne pas être position. L’autre risque sans cesse de se reprend comme un même, et de se clore sur lui-même. A moins de laisser ouverte l’altérité de l’autre-autre. A l'infini...

La force originaire de la dialectique n’est pas d’abord dans l’instrumentalité logique d’un processus explicatif mais dans une irréductible réalité historiquement expérimentée et vécue, fondatrice de nouvelle humanité: la Pâque biblique. Qui, aujourd’hui, peut la comprendre encore dans la plénitude de ses dimensions ontologiques, alors que depuis plus de deux siècles nous l’avons ramenée à la raison de nos logiques en finitude, de nos herméneutiques qui tournent en rond et de nos clôtures schizoïdes ? Elle était la clé de l’ouvert infini. Nous risquons d'en faire un facile passe-partout verbal pour des serrures de pacotille.

La dialectique nous apprend aussi que les vides sont plus importants que les pleins, que les questions sont plus pertinentes que les réponses, que les provocations sont plus bénéfiques que les apaisements et que la différence (la non-indifférence) est bénie. Elle nous ramène comme 'naturellement' vers la mystique ou la théologie négative. Du côté de la foi...